Voyage dans la Lune & Histoire comique des etats et 
empires du Soleil

Cyrano de Bergerac


La lune ‚tait en son plein, le ciel ‚tait d‚couvert, et neuf heures du soir ‚taient sonn‚es lorsque, revenant de Clamart, 
prŠs de Paris (o— M. de Cuigny le fils, qui en est seigneur, nous avait r‚gal‚s, plusieurs de mes amis et moi), les 
diverses pens‚es que nous donna cette boule de safran nous d‚frayŠrent sur le chemin. De sorte que les yeux noy‚s 
dans ce grand astre, tant“t l'un le prenait pour une lucarne du ciel par o— l'on entrevoyait la gloire des bienheureux ; 
tant“t un autre, persuad‚ des fables anciennes, s'imaginait que possible Bacchus tenait taverne l…- haut au ciel, et 
qu'il y avait pendu pour enseigne la pleine lune ; tant“t un autre assurait que c'‚tait la platine de Diane qui dresse les 
rabats d'Apollon ; un autre, que ce pouvait bien ˆtre le soleil lui-mˆme, qui s'‚tant au soir d‚pouill‚ de ses rayons, 
regardait par un trou ce qu'on faisait au monde quand il n'y ‚tait pas. ® et moi, leur dis-je, qui souhaite mˆler mes 
enthousiasmes aux v“tres, je crois sans m'amuser aux imaginations pointues dont vous chatouillez le temps pour le 
faire marcher plus vite, que la lune est un monde comme celui-ci, … qui le n“tre sert de lune. Quelques-uns de la 
compagnie me r‚galŠrent d'un grand ‚clat de rire. ® Ainsi peut-ˆtre, leur dis-je, se moque-t-on maintenant dans la 
lune, de quelque autre, qui soutient que ce globe-ci est un monde. ¯ Mais j'eus beau leur all‚guer que Pythagore, 
Epicure, D‚mocrite et, de n“tre ƒge, Copernic et Kepler, avaient ‚t‚ de cette opinion, je ne les obligeai qu'… rire de 
plus belle. Cette pens‚e cependant, dont la hardiesse biaisait … mon humeur, affermie par la contradiction, se plongea 
si profond‚ment chez moi, que, pendant tout le reste du chemin, je demeurai gros de mille d‚finitions de lune, dont 
je ne pouvais accoucher ; de sorte qu'… force d'appuyer cette croyance burlesque par des raisonnements presque 
s‚rieux, il s'en fallait peu que je n'y d‚f‚rasse d‚j…, quand le miracle ou l'accident, la Providence, la fortune, ou peut-
ˆtre ce qu'on nommera vision, fiction, chimŠre, ou folie si on veut, me fournit l'occasion qui m'engagea … ce discours 
: tant arriv‚ chez moi, je montai dans mon cabinet, o— je trouvai sur la table un livre ouvert que je n'y avais point 
mis. C'‚tait celui de Cardan ; et quoique je n'eusse pas dessin d'y lire, je tombai de la vue, comme par force, 
justement sur une histoire de ce philosophe, qui dit qu'‚tudiant un soir … la chandelle, il aper‡ut entrer, au travers des 
portes ferm‚es, deux grands vieillards, lesquels aprŠs beaucoup d'interrogations qu'il leur fit, r‚pondirent qu'ils 
‚taient habitants de la lune, et, en mˆme temps, disparurent. 

Je demeurai si surpris, tant de voir un livre qui s'‚tait apport‚ l… tout seul, que du temps et de la feuille o— il s'‚tait 
rencontr‚ ouvert, que je pris toute cette enchaŒnure d'incidents pour une inspiration de faire connaŒtre aux hommes 
que la lune est un monde. 

® Quoi ! disais-je en moi-mˆme, aprŠs avoir tout aujourd'hui parl‚ d'une chose, un livre qui peut-ˆtre est le seul au 
monde o— cette matiŠre se traite si particuliŠrement, voler de ma bibliothŠque sur ma table, devenir capable de 
raison, pour s'ouvrir justement … l'endroit d'une aventure si merveilleuse ; entraŒner mes yeux dessus, comme par 
force, et fournir ensuite … ma fantaisie les r‚flexions, et … ma volont‚ les desseins que je fais !... Sans doute, 
continuai-je, les deux vieillards qui apparurent … ce grand homme, sont ceux-l… mˆmes qui ont d‚rang‚ mon livre, et 
qui l'ont ouvert sur cette page, pour s'‚pargner la peine de me faire la harangue qu'ils ont faite … Cardan. 

-- Mais, ajoutais-je, je ne saurais m'‚cclaircir de ce doute, si je ne monte jusque-l… ? 

-- Et pourquoi non ? me r‚pondais-je ausssit“t. Prom‚th‚e fut bien autrefois au ciel d‚rober du feu. Suis-je moins 
hardi que lui ? Et ai-je lieu de n'en pas esp‚rer un succŠs aussi favorable ? 

A ces boutades, qu'on nommera peut-ˆtre des accŠs de fiŠvre chaude, succ‚da l'esp‚rance de faire r‚ussir un si beau 
voyage : de sorte que je m'enfermai, pour en venir … bout, dans une maison de campagne assez ‚cart‚e, o— aprŠs 
avoir flatt‚ mes rˆveries de quelques moyens proportionn‚s … mon sujet, voici comme je me donnai au ciel. J'avais 
attach‚ autour de moi quantit‚ de fioles pleines de ros‚e, sur lesquelles le soleil dardait ses rayons si violemment, 
que la chaleur qui les attirait, comme elle fait les plus grosses nu‚es, m'‚leva si haut, qu'enfin je me trouvai au-
dessus de la moyenne r‚gion. Mais comme cette attraction me faisait monter avec trop de rapidit‚, et qu'au lieu de 
m'approcher de la lune, comme je pr‚tendais, elle me paraissait plus ‚loign‚e qu'… mon partement, je cassai plusieurs 
de mes fioles, jusqu'… ce que je sentis que ma pesanteur surmontait l'attraction, et que je redescendais vers la terre. 

Mon opinion ne fut point fausse, car j'y tombai quelque temps aprŠs, et … compter de l'heure que j'en ‚tais parti, il 
devait ˆtre minuit. Cependant, je reconnus que le soleil ‚tait alors au plus haut de l'horizon, et qu'il ‚tait l… midi. Je 
vous laisse … penser combien je fus ‚tonn‚ : certes je le fus de si bonne sorte, que ne sachant … quoi attribuer ce 
miracle, j'eus l'insolence de m'imaginer qu'en faveur de ma hardiesse, Dieu avait encore une fois reclou‚ le soleil 
aux cieux, afin d'‚clairer une si g‚n‚reuse entreprise. 

Ce qui accrut mon ‚tonnement, ce fut de ne point connaŒtre le pays o— j'‚tais, vu qu'il me semblait qu'‚tant mont‚ 
droit, je devais ˆtre descendu au mˆme lieu d'o— j'‚tais parti. quip‚ pourtant comme j'‚tais, je m'acheminai vers une 
espŠce de chaumiŠre, o— j'aper‡us de la fum‚e ; et j'en ‚tais … peine … une port‚e de pistolet, que je me vis entour‚ 
d'un grand nombre d'hommes tout nus. 

Ils parurent fort surpris de ma rencontre ; car j'‚tais le premier, … ce que je pense, qu'ils eussent jamais vu habill‚ de 
bouteilles. Et pour renverser encore toutes les interpr‚tations qu'ils auraient pu donner … cet ‚quipage, ils voyaient 
qu'en marchant je ne touchais presque point … la terre : aussi ne savaient-ils pas qu'au moindre branle que je donnais 
… mon corps, l'ardeur des rayons de midi me soulevait avec ma ros‚e, et que sans que mes fioles n'‚taient plus en 
assez grand nombre, j'eusse ‚t‚ possible … leur vue enlev‚ dans les airs. 

Je les voulus aborder ; mais comme si la frayeur les e–t chang‚s en oiseaux, un moment les vit perdre dans la forˆt 
prochaine. J'en attrapai un toutefois, dont les jambes sans doute avaient trahi le coeur. Je lui demandai avec bien de 
la peine (car j'‚tais tout essouffl‚) combien l'on comptait de l… … Paris, et depuis quand en France le monde allait tout 
nu, et pourquoi ils me fuyaient avec tant d'‚pouvante. 

Cet homme … qui je parlais ‚tait un vieillard olivƒtre, qui d'abord se jeta … mes genoux ; et joignant les mains en haut 
derriŠre la tˆte, ouvrit la bouche et ferma les yeux. Il marmotta longtemps entre ses dents, mais je ne discernai point 
qu'il articulƒt rien ; de fa‡on que je pris son langage pour le gazouillement enrou‚ d'un muet. 

A quelque temps de l…, je vis arriver une compagnie de soldats, tambour battant, et j'en remarquai deux se s‚parer du 
gros pour me reconnaŒtre. Quand ils furent assez proches pour ˆtre entendus, je leur demandai o— j'‚tais. 

-- Vous ˆtes en France, me r‚pondirent-iils ; mais quel diable vous a mis en cet ‚tat ? et d'o— vient que nous ne vous 
connaissons point ? Est-ce que les vaisseaux sont arriv‚s ? En allez-vous donner avis … M. le Gouverneur ? Et 
pourquoi avez-vous divis‚ votre eau-de-vie en tant de bouteilles ? 

A tout cela je leur r‚partis que le diable ne m'avait point mis en cet ‚tat ; qu'ils ne me connaissaient pas, … cause 
qu'ils ne pouvaient pas connaŒtre tous les hommes ; que je ne savais point que la Seine portƒt des navires … Paris ; 
que je n'avais point d'avis … donner … M. le Mar‚chal de l'H“pital ; et que je n'‚tais point charg‚ d'eau de vie. 

-- Ho, ho, me dirent-ils, me prenant le  bras, vous faŒtes le gaillard ? M. le Gouverneur vous connaŒtra bien, lui ! 

Ils me menŠrent vers leur gros, o— j'appris que l'‚tais v‚ritablement en France, mais en la Nouvelle, de sorte qu'… 
quelque temps de l… je fus pr‚sent‚ au Vice-Roi, qui me demanda mon pays, mon nom et ma qualit‚ ; et aprŠs que je 
l'eus satisfait lui contant l'agr‚able succŠs de mon voyage, soit qu'il le crut, soit qu'il feignit de le croire, il eut la 
bont‚ de me faire donner une chambre dans son appartement. Mon bonheur fut grand de rencontrer un homme 
capable de hautes opinions, et qui ne s'‚tonna point quand je lui dis qu'il fallait que la terre e–t tourn‚ pendant mon 
‚l‚vation ; puisque ayant commenc‚ de monter … deux lieues de Paris, j'‚tais tomb‚ par une ligne quasi-
perpendiculaire en Canada. 

Nous e–mes, le lendemain et les jours suivants, des entretiens de pareille nature. Mais comme quelque temps aprŠs 
l'embarras des affaires accrocha notre philosophie, je retombai de plus belle au dessein de monter … la lune. 

Je m'en allais dŠs qu'elle ‚tait lev‚e, rˆvant parmi les bois, … la conduite et au r‚ussi de mou entreprise, et enfin, une 
veille de Saint- Jean, qu'on tenait conseil dans le fort pour d‚terminer si l'on donnerait secours aux sauvages du pays 
contre les Iroquois, je m'en allai tout seul derriŠre notre habitation au coupeau d'une petite montagne, o— voici ce que 
j'ex‚cutai : 

J'avais fait une machine que je m'imaginais capable de m'‚lever autant que je voudrais en sorte que rien de tout ce 
que j'y croyais n‚cessaire n'y manquant, je m'assis dedans et me pr‚cipitai en l'air du haut d'une roche. Mais parce 
que je n'avais pas bien pris mes mesures, je culbutai rudement dans la vall‚e. 

Tout froiss‚ n‚anmoins que j'‚tais, je m'en retournai dans ma chambre sans perdre courage, et je pris de la moelle de 
boeuf, dont je m'oignis tout le corps, car j'‚tais meurtri depuis la tˆte jusqu'aux pieds et aprŠs m'ˆtre fortifi‚ le coeur 
d'une bouteille d'essence cordiale, je m'en retournai chercher ma machine. Mais je ne la trouvai point, car certains 
soldats, qu'on avait envoy‚s dans la forˆt couper du bois pour faire le feu de la Saint-Jean, l'ayant rencontr‚e par 
hasard, l'avaient apport‚e au fort, o— aprŠs plusieurs explications de ce que ce pouvait ˆtre, quand on eut d‚couvert 
l'invention du ressort, quelques-uns dirent qu'il fallait attacher quantit‚s de fus‚es volantes, pour ce que, leur rapidit‚ 
les ayant enlev‚es bien haut, et le ressort agitant ses grandes ailes, il n'y aurait personne qui ne prŒt cette machine 
pour dragon de feu. 

Je la cherchai longtemps cependant, mais enfin je la trouvai au milieu de la place de Qu‚bec, comme on y mettait le 
feu. La douleur de rencontrer l'oeuvre de mes mains en un si grand p‚ril me transporta tellement, que je courus saisir 
le bras du soldat qui y allumait le feu. Je lui arrachai sa mŠche, et me jetai tout furieux dans ma machine pour briser 
l'artifice dont elle ‚tait environn‚e ; mais j'arrivai trop tard, car … peine y eus-je les deux pieds que me voil… enlev‚ 
dans la nue. 

L'horreur dont je fus constern‚ ne renversa point tellement les facult‚s de mon ƒme, que je ne me sois souvenu 
depuis de tout ce qui m' arriva en cet instant. Car dŠs que la flamme eut d‚vor‚ un rang de fus‚es, qu'on avait 
dispos‚es six … six, par le moyen d'une amorce qui bordait chaque demi-douzaine, un autre ‚tage s'embrasait, puis un 
autre ; en sorte que le salpˆtre prenant feu, ‚loignait le p‚ril en le croissant. La matiŠre toutefois ‚tant us‚e fit que 
l'artifice manqua ; et lorsque je ne songeais plus qu'… laisser ma tˆte sur celle de quelques montagnes, je sentis (sans 
que je remuasse aucunement) mon ‚l‚vation continuer, et ma machine prenant cong‚ de moi, je la vis retomber vers 
la terre. 

Cette aventure extraordinaire me gonfla le coeur d'une joie si peu commune, que ravi de me voir d‚livr‚ d'un danger 
assur‚, j'eus l'imprudence de philosopher l…-dessus. Comme donc je cherchais des yeux et de la pens‚e ce qui en 
pouvait ˆtre la cause, j'aper‡us ma chair boursoufl‚e, et grasse encore de la moelle dont je m'‚tais enduit pour les 
meurtrissures de mon tr‚buchement ; je connus qu'‚tant alors en d‚cours, et la lune pendant ce quartier ayant 
accoutum‚ de sucer la moelle des animaux, elle buvait celle dont je m'‚tais enduit avec d'autant plus de force que 
son globe ‚tait plus proche de moi, et que l'interposition des nu‚es n'en affaiblissait point la vigueur. 

Quand j'eus perc‚, selon le calcul que j'ai fait depuis, beaucoup plus des trois quarts du chemin qui s‚pare la terre 
d'avec la lune, je me vis tout d'un coup choir les pieds en haut, sans avoir culbut‚ en aucune fa‡on. Encore ne m'en 
fuss‚-je pas aper‡u, si je n'eusse senti ma tˆte charg‚e du poids de mon corps. Je connus bien … la v‚rit‚ que je ne 
retombais pas vers notre monde ; car encore que je me trouvasse entre deux lunes, et que je remarquasse fort bien 
que je m'‚loignais de l'une … mesure que je m'approchais de l'autre, j'‚tais assur‚ que la plus grande ‚tait notre globe 
; pour ce qu'au bout d'un jour ou deux de voyage, les r‚fractions ‚loign‚es du soleil venant … confondre la diversit‚ 
des corps et des climats, il ne m'avait plus paru que comme une grande plaque d'or ; cela me fit imaginer que je 
baissais vers la lune, et je me confirmai dans cette opinion, quand je vins … me souvenir que je n'avais commenc‚ de 
choir qu'aprŠs les trois quarts du chemin. ® Car, disais-je en moi- mˆme, cette masse ‚tant moindre que la n“tre, il 
faut que la sphŠre de son activit‚ ait aussi moins d'‚tendue, et que par cons‚quent, j'aie senti plus tard la force de son 
centre. ¯ 


Enfin, aprŠs avoir ‚t‚ fort longtemps … tomber, … ce que je pr‚jugeai (car la violence du pr‚cipice m'empˆchait de le 
remarquer), le plus loin dont je me souviens c'est que je me trouvai sous un arbre embarrass‚ avec trois ou quatre 
branches assez grosses que j 'avais ‚clat‚es par ma chute, et le visage mouill‚ d'une pomme qui s'‚tait ‚cach‚e 
contre. 

Par bonheur, ce lieu-l… ‚tait comme vous le saurez bient“t, Le Paradis terrestre, et l'arbre sur lequel je tombai se 
trouva justement l'Arbre de vie. Ainsi vous pouvez bien juger que sans ce hasard, je serais mille fois mort. J'ai 
souvent fait depuis r‚flexion sur ce que le vulgaire assure qu'en se pr‚cipitant d'un lieu fort haut, on est ‚touff‚ 
auparavant de toucher la terre ; et j'ai conclu de mon aventure qu'il en avait menti ; ou bien qu'il fallait que le jus 
‚nergique de ce fruit, qui m'avait coul‚ dans la bouche, e–t rappel‚ mon ƒme qui n'‚tait pas loin de mon cadavre, 
encore tout tiŠde, et encore dispos‚ aux fonctions de la vie. 

En effet, sit“t que je fus … terre ma douleur s'en alla avant mˆme de se peindre en ma m‚moire ; et la faim, dont 
pendant mon voyage j'avais ‚t‚ beaucoup travaill‚, ne me fit trouver en sa place qu'un l‚ger souvenir de l'avoir 
perdue. 

A peine quand je fus relev‚, eus-je observ‚ la plus large de quatre grandes riviŠres qui forment un lac en la 
bouchant, que l'esprit ou l'ƒme invisible des simples qui s'exhalent sur cette contr‚e me vŒnt r‚jouir l'odorat ; et je 
connus que les cailloux n'y ‚taient ni durs ni raboteux ; et qu'ils avaient soin de s'amollir quand on marchait dessus. 
Je rencontrai d'abord une ‚toile de cinq avenues, dont les arbres par leur excessive hauteur semblaient porter au ciel 
un parterre de haute futaie. En promenant mes yeux de la racine au sommet, puis les pr‚cipitant du faŒte jusqu'au 
pied, je doutais si la terre les portait, ou si eux-mˆmes ne portaient point la terre pendue … leurs racines ; leur front 
superbement ‚lev‚ semblait aussi plier comme par force sous la pesanteur des globes c‚lestes dont on dirait qu'ils ne 
soutiennent la charge qu'en g‚missant ; leurs bras tendus vers le ciel t‚moignaient en l'embrassant demander aux 
astres la b‚nignit‚ toute pure de leurs influences, et les recevoir auparavant qu'elles aient rien perdu de leur 
innocence, au lit des ‚l‚ments. 

L…, de tous c“t‚s, les fleurs, sans avoir eu d'autre jardinier que la nature, respirent une haleine si douce, quoique 
sauvage, qu'elle r‚veille et satisfait l'odorat ; l… l'incarnat d'une rose sur l'‚glantier, et l'azur ‚clatant d'une violette 
sous des ronces, ne laissant point de libert‚ pour le choix, font juger qu'elles sont toutes deux plus belles l'une que 
l'autre ; l… le printemps compose toutes les saisons ; l… ne germe point de plante v‚n‚neuse que sa naissance ne 
trahisse sa conservation ; l… les ruisseaux par un agr‚able murmure racontent leurs voyages aux cailloux ; l… mille 
petits gosiers emplum‚s font retentir la forˆt au bruit de leurs m‚lodieuses chansons ; et la tr‚moussante assembl‚e 
de ces divins musiciens est si g‚n‚rale, qu'il semble que chaque feuille dans le bois ait pris la langue et la figure d'un 
rossignol ; et mˆme l'‚cho prend tant de plaisir … leurs airs, qu'on dirait … les lui entendre r‚p‚ter qu'elle ait envie de 
les apprendre. A c“t‚ de ce bois se voient deux prairies, dont le vert-gai continu fait une ‚meraude … perte de vue. Le 
m‚lange confus des peintures que le printemps attache … cent petites fleurs en ‚gare les nuances l'une dans l'autre 
avec une si agr‚able confusion qu'on ne sait si ces fleurs, agit‚es par un doux z‚phyr, courent plut“t aprŠs elles-
mˆmes qu'elles ne fuient pour ‚chapper aux caresses de ce vent folƒtre. 

On prendrait mˆme cette prairie pour un oc‚an, … cause qu'elle est comme une mer qui n'offre point de rivage, en 
sorte que mon oeil, ‚pouvant‚ d'avoir couru si loin sans d‚couvrir le bord, lui envoyait vivement ma pens‚e ; et ma 
pens‚e, doutant que ce f–t l'extr‚mit‚ du monde, se voulait persuader que des lieux si charmants avaient peut- ˆtre 
forc‚ le ciel de se joindre … la terre. Au milieu d'un tapis si vaste et si plaisant, court … bouillons d'argent une fontaine 
rustique qui couronne ses bords, d'un gazon ‚maill‚ de bassinets, de violettes, et de cent autres petites fleurs, qui 
semblent se presser … qui s'y mirera la premiŠre : elle est encore au berceau, car elle ne vient que de naŒtre et sa face 
jeune et polie ne montre pas seulement une ride. Les grands cercles, qu'elle promŠne, en revenant mille fois sur soi-
mˆme montrent que c'est bien … regret qu'elle sort de son pays natal ; et comme si elle e–t ‚t‚ honteuse de se voir 
caress‚e auprŠs de sa mŠre, elle repoussa en murmurant ma main qui la voulait toucher. Les animaux qui s'y 
venaient d‚salt‚rer, plus raisonnables que ceux de notre monde, t‚moignaient ˆtre surpris de voir qu'il faisait grand 
jour vers l'horizon, pendant qu'ils regardaient le soleil aux antipodes, et n'osaient se pencher sur le bord de crainte 
qu'ils avaient de tomber au firmament 

Il faut que je vous avoue qu'… la vue de tant de belles choses je me sentis chatouill‚ de ces agr‚ables douleurs, qu'on 
dit que sent l'embryon … l'infusion de son ƒme. Le vieux poil me tomba pour faire place … d'autres cheveux plus ‚pais 
et plus d‚li‚s. Je sentis ma jeunesse se rallumer, mon visage devenir vermeil, ma chaleur naturelle se remˆler 
doucement … mon humide radical ; enfin le reculai sur mon ƒge environ quatorze ans. 

J'avais chemin‚ une demi-lieue … travers la forˆt de jasmins et de myrtes, quand j'aper‡us couch‚ … l'ombre je ne sais 
quoi qui remuait ; c'‚tait un jeune adolescent, dont la majestueuse beaut‚ me for‡a presque … l'adoration. Il se leva 
pour m'en empˆcher : 

-- Et ce n'est pas … moi, s'‚cria-t-il,  c'est … Dieu que tu dois ces humilit‚s ! 

-- Vous voyez une personne, lui r‚pondiss-je, constern‚e de tant de miracles, que je ne sais par lequel d‚buter mes 
admirations, car venant d'un monde que vous prenez sans doute ici pour une lune, je pensais ˆtre abord‚ dans un 
autre que ceux de mon pays appellent la lune aussi ; et voil… que je me trouve en paradis, aux pieds d'un dieu qui ne 
veut pas ˆtre ador‚, et d'un ‚tranger qui parle ma langue. 

-- Hormis la qualit‚ de Dieu, me r‚pliquua-t-il, dont je ne suis que la cr‚ature, ce que vous dites est v‚ritable ; cette 
terre-ci est la lune que vous voyez de votre globe ; et ce lieu-ci o— vous marchez est le paradis, mais c'est le paradis 
terrestre o— n'ont jamais entr‚ que six personnes : Adam, Eve, Enoch, moi qui suis le vieil H‚lie, saint Jean 
l'vang‚liste et vous. Vous Savez bien comment les deux premiers en furent bannis, mais vous ne savez pas 
comment ils arrivŠrent en votre monde. Sachez donc qu'aprŠs avoir tƒt‚ tous deux de la pomme d‚fendue, Adam, qui 
craignait que Dieu, irrit‚ par sa pr‚sence, ne rengr‚geƒt sa punition, consid‚ra la lune, votre terre, comme le seul 
refuge o— il se pouvait mettre … l'abri des poursuites de son cr‚ateur. 

® Or, en ce temps-l…, l'imagination chez l'homme ‚tait si forte, pour n'avoir point encore ‚t‚ corrompue, ni par les 
d‚bauches, ni par la crudit‚ des aliments, ni par l'alt‚ration des maladies, qu'‚tant alors excit‚ au violent d‚sir 
d'aborder cet asile, et que sa masse ‚tant devenue l‚gŠre par le feu de cet enthousiasme, il y fut enlev‚ de la mˆme 
sorte qu'il s'est vu des philosophes, leur imagination fortement tendue … quelque chose, ˆtre emport‚s en l'air par des 
ravissements que vous appelez extatiques. Eve, que l'infirmit‚ de son sexe rendait plus faible et moins chaude, 
n'aurait pas eu sans doute l'imaginative assez vigoureuse pour vaincre par la contention de sa volont‚ le poids de la 
matiŠre, mais parce qu'il y avait trŠs peu qu'elle avait ‚t‚ tir‚e du corps de son mari, la sympathie dont cette moiti‚ 
‚tait encore li‚e … son tout, la porta vers lui … mesure qu'il montait comme l'ambre se fait suivre de la paille, comme 
l'aimant se tourne au septentrion d'o— il a ‚t‚ arrach‚, et attira cette partie de lui-mˆme comme la mer attire les 
fleuves qui sont sortis d'elle. Arriv‚s qu'ils furent en votre terre, ils s'habituŠrent entre la M‚sopotamie et l'Arabie ; 
les H‚breux l'ont connu sous le nom d'Adam, les idolƒtres sous celui de Prom‚th‚e, que les poŠtes feignirent avoir 
d‚rob‚ le feu du ciel, … cause de ses descendants qu'il engendra pourvus d'une ƒme aussi parfaite que celle dont Dieu 
l'avait rempli. 

® Ainsi pour habiter votre monde, le premier homme laissa celui-ci d‚sert ; mais le Tout-Sage ne voulut pas qu'une 
demeure si heureuse restƒt sans habitants, il permit, peu de siŠcles aprŠs, qu'Enoch, ennuy‚ de la compagnie des 
hommes, dont l'innocence se corrompait, eut envie de les abandonner. Ce saint personnage, toutefois, ne jugea point 
de retraite assur‚e contre l'ambition de ses parents qui s'‚gorgeaient d‚j… pour le partage de votre monde, sinon la 
terre bien-heureuse, dont jadis, Adam, son a‹eul, lui avait tant parl‚. Toutefois, comment y aller ? L'‚chelle de Jacob 
n'‚tait pas encore invent‚e ! La grƒce du TrŠs-Haut y suppl‚a, car elle fit qu'Enoch s'avisa que le feu du ciel 
descendait sur les holocaustes des justes et de ceux qui ‚taient agr‚ables devant la face du Seigneur, selon la parole 
de sa bouche : ® L'odeur des sacrifices du juste est mont‚e jusqu'… moi. ¯ 


® Un jour que cette flamme divine ‚tait acharn‚e … consumer une victime qu'il offrait … l'ternel, de la vapeur qui 
s'exhalait il remplit deux grands vases qu'il luta herm‚tiquement, et se les attacha sous les aisselles. La fum‚e 
aussit“t qui tendait … s'‚lever droit … Dieu, et qui ne pouvait que par miracle p‚n‚trer le m‚tal, poussa les vases en 
haut, et de la sorte enlevŠrent avec eux ce saint homme. Quand il fut mont‚ jusqu'… la lune, et qu'il eut jet‚ les yeux 
sur ce beau jardin, un ‚panouissement de joie presque surnaturelle lui fit connaŒtre que c'‚tait le paradis terrestre o— 
son grand-pŠre avait autrefois demeur‚. Il d‚lia promptement les vaisseaux qu'il avait ceints comme des ailes autour 
de ses ‚paules, et le fit avec tant de bonheur, qu'… peine ‚tait-il en l'air quatre toises au-dessus de la lune, qu'il prit 
cong‚ de ses nageoires. L'‚l‚vation cependant ‚tait assez grande pour le beaucoup blesser, sans le grand tour de sa 
robe, o— le vent s'engouffra, et l'ardeur du feu de la charit‚ qui le soutint aussi jusqu'… ce qu'il e–t mis pied … terre. 
Pour les deux vases ils montŠrent jusqu'… ce que Dieu les enchƒssƒt dans le ciel o— ils sont demeur‚s ; et c'est ce 
qu'aujourd'hui vous appelez les Balances, qui nous montrent bien tous les jours qu'elles sont encore pleines des 
odeurs du sacrifice d'un juste par les influences favorables qu'elles inspirent sur l'horoscope de Louis le Juste, qui eut 
les Balances pour ascendant. 

® Enoch n'‚tait pas encore toutefois en ce jardin ; il n'y arriva que quelque temps aprŠs. Ce fut alors que d‚borda le 
d‚luge, car les eaux, o— votre monde s'engloutit, montŠrent … une hauteur si prodigieuse que l'arche voguait dans les 
cieux … c“t‚ de la lune. Les humains aper‡urent ce globe par la fenˆtre, mais la r‚flexion de ce grand corps opaque 
s'affaiblissant … cause de leur proximit‚ qui partageait sa lumiŠre, chacun d'eux crut que c'‚tait un canton de la terre 
qui n'avait pas ‚t‚ noy‚. Il n'y eut qu'une fille de No‚, nomm‚e Achab qui, … cause peut-ˆtre qu'elle avait pris garde 
qu'… mesure que le navire haussait, ils approchaient de cet astre, soutint … cor et … cri qu'assur‚ment c'‚tait la lune. 
On eut beau lui repr‚senter que, la sonde jet‚e, on n'avait trouv‚ que quinze coud‚es d'eau, elle r‚pondit que le fer 
avait donc rencontr‚ le dos d'une baleine qu'ils avaient pris pour la terre, que, quant … elle, qu'elle ‚tait bien assur‚e 
que c'‚tait la lune en propre personne qu'ils allaient aborder. Enfin, comme chacun opine pour son semblable, toutes 
les autres femmes se le persuadŠrent ensuite. Les voil… donc, malgr‚ la d‚fense des hommes, qui jettent l'esquif en 
mer. Achab ‚tait la plus hasardeuse ; aussi voulut-elle la premiŠre essayer le p‚ril. Elle se lance all‚grement dedans, 
et tout son sexe l'allait joindre, sans une vague qui s‚para le bateau du navire. On eut beau crier aprŠs elle, l'appeler 
cent fois lunatique, protester qu'elle serait cause qu'un jour on reprocherait … toutes les femmes d'avoir dans la tˆte 
un quartier de la lune, elle se moqua d'eux. 

® La voil… qui vogue hors du monde. Les animaux suivirent son exemple, car la plupart des oiseaux qui se sentirent 
l'aile assez forte pour risquer le voyage, impatients de la premiŠre prison dont on e–t encore arrˆt‚ leur libert‚, 
donnŠrent jusque-l…. Des quadrupŠdes mˆmes, les plus courageux, se mirent … la nage. Il en ‚tait sorti prŠs de mille, 
avant que les fils de No‚ pussent fermer les ‚tables que la foule des animaux qui s'‚chappaient tenait ouvertes. La 
plupart abordŠrent ce nouveau monde. Pour l'esquif, il alla donner contre un coteau fort agr‚able o— la g‚n‚reuse 
Achab descendit, et, joyeuse d'avoir connu qu'en effet cette terre-l… ‚tait la lune, ne voulut point se rembarquer pour 
rejoindre ses frŠres. 

® Elle s'habitua quelque temps dans une grotte, et comme un jour elle me promenait, balan‡ant si elle serait fƒch‚e 
d'avoir perdu la compagnie des siens ou si elle en serait bien aise, elle aper‡ut un homme qui abattait du gland. La 
joie d'une telle rencontre le fit voler aux embrassements ; elle en re‡ut de r‚ciproques, car il y avait encore plus 
longtemps que le vieillard n'avait vu le visage humain. C'‚tait Enoch le Juste. Ils v‚curent ensemble, et sans que le 
naturel impie de ses enfants, et l'orgueil de sa femme, l'obligeƒt de se retirer dans les bois, ils auraient achev‚ 
ensemble de filer leurs jours avec toute la douceur dont Dieu b‚nit le mariage des justes. 

® L…, tous les jours, dans les retraites les plus sauvages de ces affreuses solitudes, ce bon vieillard offrit … Dieu, d'un 
esprit ‚pur‚, son coeur en holocauste, quand de l'Arbre de Science, que vous savez qui est en ce jardin, un jour ‚tant 
tomb‚e une pomme dans la riviŠre au bord de laquelle il est plant‚, elle fut port‚e … la merci des vagues hors le 
paradis, en un lieu o— le pauvre Enoch, pour sustenter sa vie, prenait du poisson … la pˆche. Ce beau fruit fut arrˆt‚ 
dans le filet, il le mangea. Aussit“t il connut o— ‚tait le paradis terrestre, et, par des secrets que vous ne sauriez 
concevoir si vous n'avez mang‚ comme lui de la pomme de science, il y vint demeurer. 

® Il faut maintenant que je vous raconte la fa‡on dont j'y suis venu : Vous n'avez pas oubli‚, je pense, que je me 
nomme Elie, car je vous l'ai dit naguŠre. Vous saurez donc que j'‚tais en votre monde et que j'habitais avec Elis‚e, 
un H‚breu comme moi, sur les bords du Jourdain, o— je vivais, parmi les livres, d'une vie assez douce pour ne la 
regretter, encore qu'elle s'‚coulƒt. Cependant, plus les lumiŠres de mon esprit croissaient, plus croissait aussi la 
connaissance de celles que je n'avais point. Jamais nos prˆtres ne me rementevaient l'illustre Adam que le souvenir 
de sa philosophie parfaite ne me fit soupirer. Je d‚sesp‚rais de la pouvoir acqu‚rir, quand un jour, aprŠs avoir 
sacrifi‚ pour l'expiation des faiblesses de mon ˆtre mortel, je m'endormis et l'ange du Seigneur m'apparut en songe. 
Aussit“t que je fus ‚veill‚, je ne manquai pas de travailler aux choses qu'il m'avait prescrites ; je pris de l'aimant 
environ deux pieds en carr‚, que je mis dans un fourneau, puis lorsqu'il fut bien purg‚, pr‚cipit‚, et dissous, j'en tirai 
l'attractif calcin‚, et le r‚duisis … la grosseur d'environ une balle m‚diocre. 

® Ensuite de ces pr‚parations, je fis construire un chariot de fer fort l‚ger et, de l… … quelques mois, tous mes engins 
‚tant achev‚s, j'entrai dans mon industrieuse charrette. Vous me demandez possible … quoi bon tout cet attirail ? 
Sachez que l'ange m'avait dit en songe que si je voulais acqu‚rir une science parfaite comme je la d‚sirais, je 
montasse au monde de la lune, o— je trouverais dedans le paradis d'Adam, l'arbre de science, parce que aussit“t que 
j'aurais tƒt‚ de son fruit mon ƒme serait ‚clair‚e de toutes les v‚rit‚s dont une cr‚ature est capable. Voil… donc le 
voyage pour lequel j'avais bƒti mon chariot. Enfin je montai dedans et lorsque je fus bien ferme et bien appuy‚ sur le 
siŠge, je ruai fort haut en l'air cette boule d'aimant. Or la machine de fer, que j'avais forg‚e tout exprŠs plus massive 
au milieu qu'aux extr‚mit‚s, fut enlev‚e aussit“t, et dans un parfait ‚quilibre, … cause qu'elle se poussait toujours 
plus vite par cet endroit. Ainsi donc … mesure que j'arrivais o— l'aimant m'avait attir‚, je rejetais aussit“t ma boule en 
l'air au-dessus de moi. 

-- Mais, l'interrompis-je, comment lanciiez-vous votre balle si droit au- dessus de votre chariot, qu'il ne se trouvƒt 
jamais … c“t‚ ? 

-- Je ne vois point de merveille en cettte aventure, me dit-il ; car l'aimant pouss‚, qu'il ‚tait en l'air, attirait le fer droit 
… soi ; et par cons‚quent il ‚tait impossible que je montasse jamais … c“t‚. Je vous dirai mˆme que, tenant ma boule 
en main, je ne laissais pas de monter, parce que le chariot courait toujours … l'aimant que je tenais au-dessus de lui, 
mais la saillie de ce fer pour s'unir a ma boule ‚tait si violente qu'elle me faisait plier le corps en double, de sorte que 
je n'osai tenter qu'une fois cette nouvelle exp‚rience. A la v‚rit‚, c'‚tait un spectacle … voir bien ‚tonnant, car l'acier 
de cette maison volante, que j'avais poli avec beaucoup de soin, r‚fl‚chissait de tous c“t‚s la lumiŠre du soleil si vive 
et si brillante, que je croyais moi-mˆme ˆtre tout en feu. Enfin, aprŠs avoir beaucoup ru‚ et vol‚ aprŠs mon coup, 
j'arrivai comme vous avez fait en un terme o— je tombais vers ce monde-ci ; et pour ce qu'en cet instant je tenais ma 
boule bien serr‚e entre mes mains, ma machine dont le siŠge me pressait pour approcher de son attractif ne me quitta 
point ; tout ce qui me restait … craindre, c'‚tait de me rompre le col ; mais pour m'en garantir, je rejetais ma boule de 
temps en temps, afin que la violence de la machine retenue par son attractif se ralentit, et qu'ainsi ma chute f–t moins 
rude, comme en effet il arriva. Car, quand je me vis … deux ou trois cents toises prŠs de terre, je lan‡ai ma balle de 
tous c“t‚s … fleur du chariot, tant“t de‡…, tant“t del…, jusqu'… ce que mes yeux d‚couvrissent le paradis terrestre. 
Aussit“t je la jetai au- dessus de moi, et ma machine l'ayant suivie, je la quittai, et me laissai tomber d'un autre c“t‚ 
le plus doucement que je pus sur le sable, de sorte que ma chute ne fut pas plus violente que si je fusse tomb‚ de ma 
hauteur. 

® Je ne vous repr‚senterai pas l'‚tonnement qui me saisit … la vue des merveilles qui sont c‚ans, parce qu'il fut … peu 
prŠs semblable … celui dont je viens de vous voir constern‚. Vous saurez seulement que je rencontrai, dŠs le 
lendemain, l'arbre de vie par le moyen duquel je m'empˆchai de vieillir. Il consuma bient“t et fit exhaler le serpent 
en fum‚e. 

A ces mots : 

-- V‚n‚rable et sacr‚ patriarche, lui diis-je, je serais bien aise de savoir ce que vous entendez par ce serpent qui fut 
consum‚. 

Lui, d'un visage riant, me r‚pondit ainsi : 

J'oubliais, o mon fils, … vous d‚couvrir un secret dont on ne peut pas vous avoir instruit. Vous saurez donc qu'aprŠs 
qu'Eve et son mari eurent mang‚ de la pomme d‚fendue, Dieu, pour punir le serpent qui les avait tent‚s, le rel‚gua 
dans le corps de l'homme. Il n'est point n‚ depuis de cr‚ature humaine qui, en punition du crime de son premier pŠre, 
ne nourrisse un serpent dans son ventre, issu de ce premier. Vous le nommez les boyaux et vous les croyez 
n‚cessaires aux fonctions de la vie, mais apprenez que ce ne sont autre chose que des serpents pli‚s sur eux-mˆmes 
en plusieurs doubles. Quand vous entendez vos entrailles crier, c'est le serpent qui siffle, et qui, suivant ce naturel 
glouton dont jadis il incita le premier homme … trop manger, demande … manger aussi, car Dieu qui, pour vous 
chƒtier, voulait vous rendre mortel comme les autres animaux, vous fit obs‚der par cet insatiable, afin que si vous lui 
donniez trop … manger, vous vous ‚touffassiez ; ou si, lorsque avec les dents invisibles dont cet affam‚ mord votre 
estomac, vous lui refusiez sa pitance, il criƒt, il tempˆtƒt, il d‚gorgeƒt ce venin que vos docteurs appellent la bile, et 
vous ‚chauffƒt tellement, par le poison qu'il inspire … vos artŠres, que vous en fussiez bient“t consum‚. Enfin pour 
vous montrer que vos boyaux sont un serpent que vous avez dans le corps, souvenez-vous qu'on en trouva dans les 
tombeaux d'Esculape, de Scipion, d'Alexandre, de Charles-Martel et d'Edouard d'Angleterre qui se nourrissaient 
encore des cadavres de leurs h“tes. 

-- En effet, lui dis-je en l'interrompannt, j'ai remarqu‚ que comme ce serpent essaie toujours de s'‚chapper du corps de 
l'homme, on lui voit la tˆte et le col sortir au bas de nos ventres. Mais aussi Dieu n'a pas permis que l'homme seul en 
f–t tourment‚, il a voulu qu'il se bandƒt contre la femme pour lui jeter son venin, et que l'enflure durƒt neuf mois 
aprŠs l'avoir piqu‚e. Et pour vous montrer que je parle suivant la parole du Seigneur, c'est qu'il dit au serpent pour le 
maudire qu'il aurait beau faire tr‚bucher la femme en se raidissant contre elle, qu'elle lui ferait baisser la tˆte.¯ 


Je voulais continuer ces fariboles, mais Elie m'en empˆcha : -Songez, dit-il, que ce lieu est saint. 

Nous arrivƒmes, en finissant ceci, sous une espŠce d'ermitage fait de branches de palmier ing‚nieusement 
entrelac‚es avec des myrtes et des orangers. L… j'aper‡us dans un petit r‚duit des monceaux d'une certaine filoselle si 
blanche et si d‚li‚e qu'elle pouvait passer pour l'ƒme de la neige. Je vis aussi des quenouilles r‚pandues ‡a et l…. Je 
demandai … mon conducteur … quoi elles servaient 

A filer, me r‚pondit-il. Quand le bon Enoch veut se d‚bander de la m‚ditation, tant“t il habille cette filasse, tant“t il 
en tourne du fil, tant“t il tisse de la toile qui sert … tailler des chemises aux onze mille vierges. Il n'est pas que vous 
n'ayez quelquefois rencontr‚ en votre monde je ne sais quoi de blanc qui voltige en automne, environ la saison des 
semailles ; les paysans appellent cela ® coton de Notre-Dame ¯ , c'est la bourre dont Enoch purge son lin quand il le 
carde. 

Nous n'arrˆtƒmes guŠre, sans prendre cong‚ d'Enoch, dont cette cabane ‚tait la cellule, et ce qui nous obligea de le 
quitter sit“t, ce fut que, de six heures en six heures, il fait oraison et qu'il y avait bien cela qu'il avait achev‚ la 
derniŠre. 

Je suppliai en chemin Elie de nous achever l'histoire des assomptions qu'il m'avait entam‚e, et lui dis qu'il en ‚tait 
demeur‚, ce me semblait, … celle de saint Jean l'vang‚liste. 

-- Alors puisque vous n'avez pas, me ditt-il, la patience d'attendre que la pomme de savoir vous enseigne mieux que 
moi toutes ces choses, je veux bien les apprendre. 

-- Sachez donc que Dieu... 

A ce mot, je ne sais comme le Diable s'en mˆla, tant y a que je ne pus pas m'empˆcher de l'interrompre pour railler : 

-- Je m'en souviens, lui dis-je. Dieu fuut un jour averti que l'ƒme de cet ‚vang‚liste ‚tait si d‚tach‚e qu'il ne la retenait 
plus qu'… force de serrer les dents, et cependant l'heure o— il avait pr‚vu qu'il serait enlev‚ c‚ans ‚tait presque expir‚e 
de fa‡on que, n'ayant pas le temps de lui pr‚parer une machine, il fut contraint de l'y faire ˆtre vitement sans avoir le 
loisir de l'y faire aller. 

Elie, pendant tout ce discours, me regardait avec des yeux capables de me tuer, si j'eusse ‚t‚ en ‚tat de mourir d'autre 
chose que de faim : 

-- Abominable, dit-il, en se reculant, ttu as l'imprudence de railler sur les choses saintes, au moins ne serait-ce pas 
impun‚ment si le Tout-Sage ne voulait te laisser aux nations en exemple fameux de sa mis‚ricorde. Va, impie, hors 
d'ici, va publier dans ce petit monde et dans l'autre, car tu es pr‚destin‚ … y retourner, la haine irr‚conciliable que 
Dieu porte aux ath‚es. 

A peine eut-il achev‚ cette impr‚cation qu'il m'empoigna et me conduisit rudement vers la porte. Quand nous f–mes 
arriv‚s proche d'un grand arbre dont les branches charg‚es de fruits se courbaient presque … terre : 

-- Voici l'arbre de savoir, me dit-il, oo— tu aurais ‚puis‚ des lumiŠres inconcevables sans ton irr‚ligion. 

Il n'eut pas achev‚ ce mot, que feignant de languir de faiblesse, je me laissai tomber contre une branche o— je 
d‚robai adroitement une pomme. Il s'en fallait encore plusieurs enjamb‚es que je n'eusse le pied hors de ce parc 
d‚licieux ; cependant la faim me pressait avec tant de violence qu'elle me fit oublier que j'‚tais entre les mains d'un 
prophŠte courrouc‚. Cela fit que je tirai une de ces pommes dont j'avais grossi ma poche, ou je cochai mes dents ; 
mais au lieu de prendre une de celles dont Enoch m'avait fait pr‚sent, ma main tomba sur la pomme que j'avais 
cueillie … l'arbre de science et dont par malheur je n'avais pas d‚pouill‚ l'‚corce. 

J'en avais … peine go–t‚ qu'une ‚paisse nu‚e tomba sur mon ƒme ; je ne vis plus personne auprŠs de moi, et mes yeux 
ne reconnurent en tout l'h‚misphŠre une seule trace du chemin que j'avais fait, et avec tout cela je ne laissais pas de 
souvenir de tout ce qui m'‚tait arriv‚. Quand depuis j'ai fait r‚flexion sur ce miracle, je me suis figur‚ que l'‚corce du 
fruit o— j'avais mordu ne m'avait pas tout … fait abruti, … cause que mes dents la traversant se sentirent un peu du jus 
qu'elle couvrait, dont l'‚nergie avait dissip‚ la malignit‚ de l'‚corce. 

Je restai bien surpris de me voir tout seul au milieu d'un pays que je ne connaissais point. J'avais beau promener mes 
yeux, et les jeter par la campagne, aucune cr‚ature ne s'offrait pour les consoler. Enfin je r‚solus de marcher, jusqu'… 
ce que la Fortune me fit rencontrer la compagnie de quelques bˆtes, ou de la mort. 

Elle m'exau‡a car, au bout d'un demi-quart de lieue, je rencontrai deux forts grands animaux dont l'un s'arrˆta devant 
moi, l'autre s'enfuit l‚gŠrement au gŒte (au moins je le pensai ainsi) … cause qu'… quelques temps de l… je le vis 
revenir accompagn‚ de plus de sept ou huit cents de mˆme espŠce qui m'environnŠrent. Quand je les pus discerner 
de prŠs, je connus qu'ils avaient la taille et la figure comme nous. Cette aventure me fit souvenir de ce que jadis 
j'avais ou‹ conter … ma nourrice, des sirŠnes, des faunes, et des satyres. De temps en temps ils ‚levaient des hu‚es si 
furieuses, caus‚es sans doute par l'admiration de me voir, que je croyais quasi ˆtre devenu un monstre. Enfin une de 
ces bˆtes-hommes m'ayant pris par le col, de mˆme que font les loups quand ils enlŠvent des brebis, me jeta sur son 
dos, et me mena dans leur ville, o— je fus plus ‚tonn‚ que devant, quand je reconnus en effet que c'‚taient des 
hommes de n'en rencontrer pas un qui ne marchƒt … quatre pattes. 

Lorsque ce peuple me vit si petit (car la plupart d'entre eux ont douze coud‚es de longueur), et mon corps soutenu de 
deux pieds seulement, ils ne purent croire que je fusse un homme, car ils tenaient que, la nature ayant donn‚ aux 
hommes comme aux bˆtes deux jambes et deux bras, ils s'en devaient servir comme eux. Et, en effet, rˆvant depuis 
l…-dessus, j'ai song‚ que cette situation de corps n'‚tait point trop extravagante, quand je me suis souvenu que les 
enfants, lorsqu'ils ne sont encore instruits que de nature, marchent … quatre pieds, et qu'ils ne se lŠvent sur deux que 
par le soin de leurs nourrices qui les dressent dans de petits chariots, et leur attachent des laniŠres pour les empˆcher 
de choir sur les quatre, comme la seule assiette o— la figure de notre masse incline de se reposer. 

Ils disaient donc (… ce que je me suis fait depuis interpr‚ter) qu'infailliblement j'‚tais la femelle du petit animal de la 
reine. Ainsi je fus, en qualit‚ de tel ou d'autre chose, men‚ droit … l'h“tel de ville, o— je remarquai, selon le 
bourdonnement et les postures que faisaient et le peuple et les magistrats, qu'ils consultaient ensemble ce que je 
pouvais ˆtre. Quand ils eurent longtemps conf‚r‚, un certain bourgeois qui gardait les bˆtes rares, supplia les 
‚chevins de me commettre … sa garde, en attendant que la reine m'envoyƒt qu‚rir pour vivre avec mon mƒle. 

On n'en fit aucune difficult‚, et ce bateleur me porta … son logis, o— il m'introduisit … faire le godenot, … passer des 
culbutes, … figurer des grimaces ; et les aprŠs-din‚es il faisait prendre … la porte un certain prix de ceux qui me 
voulaient voir. Mais le ciel, fl‚chi de mes douleurs, et fƒch‚ de voir profaner le temple de son maŒtre, voulut qu'un 
jour, comme j'‚tais attach‚ au bout d'une corde, avec laquelle le charlatan me faisait sauter pour divertir le badaud, 
un de ceux qui me regardaient, aprŠs m'avoir consid‚r‚ fort attentivement, me demanda en grec qui j'‚tais. Je fus 
bien ‚tonn‚ d'entendre parler en ce pays-l… comme en notre monde. Il m'interrogea quelque temps, je lui r‚pondis, et 
lui contai ensuite g‚n‚ralement toute l'entreprise et le succŠs de mon voyage. Il me consola, et je me souviens qu'il 
me dit 

-- H‚ bien ! mon fils, vous portez enfinn la peine des faiblesses de votre monde. Il y a du vulgaire ici comme l… qui ne 
peut souffrir la pens‚e des choses o— il n'est point accoutum‚. Mais sachez qu'on ne vous traite qu'… la pareille, et 
que si quelqu'un de cette terre avait mont‚ dans la v“tre, avec la hardiesse de se dire un homme, vos docteurs le 
feraient ‚touffer comme un monstre ou comme un singe poss‚d‚ du diable. 

Il me promit ensuite qu'il avertirait la cour de mon d‚sastre ; et il ajouta qu'aussit“t qu'il en avait sur la nouvelle qui 
courait de moi, il ‚tait venu pour me voir ; et m'avait reconnu pour un homme du monde dont je me disais, que mon 
pays ‚tait la lune et que j '‚tais Gaulois ; parce qu'il avait autrefois voyag‚, et qu'il avait demeur‚ en GrŠce, o— on 
l'appelait le d‚mon de Socrate ; qu'il avait, depuis la mort de ce philosophe, gouvern‚ et instruit … ThŠbes, 
Epaminondas ; qu'ensuite, qu'‚tant pass‚ chez les Romains, la justice l'avait attach‚ au parti du jeune Caton ; 
qu'aprŠs sa mort, il s'‚tait donn‚ … Brutus. Que tous ces grands personnages n'ayant laiss‚ en ce monde … leurs places 
que le fant“me de leurs vertus, il s'‚tait retir‚ avec ses compagnons dans les temples et dans les solitudes. 

Enfin, ajouta-t-il, le peuple de votre terre devint si stupide et si grossier, que mes compagnons et moi perdŒmes tout 
le plaisir que nous avions autrefois pris … l'instruire. Il n'est pas que vous n'ayez entendu parler de nous, car on nous 
appelait oracles, nymphes, g‚nies, f‚es, dieux, foyers, l‚mures, larves, lamies, farfadets, na‹ades, incubes, ombres, 
mƒnes, spectres et fant“mes ; et nous abandonnƒmes votre monde sous le rŠgne d'Auguste, un peu aprŠs que je ne 
me fus apparu … Drusus, fils de Livia, qui portait la guerre en Allemagne, et que je lui eus d‚fendu de passer outre. Il 
n'y a pas longtemps que j'en suis arriv‚ pour la seconde fois ; depuis cent ans en ‡a, j'ai en commission d'y faire un 
voyage, j'ai r“d‚ beaucoup en Europe, et convers‚ avec des personnes que possible vous aurez connues. Un jour, 
entre autres, j'apparus … Cardan comme il ‚tudiait ; je l'instruisis de quantit‚s de choses, et en r‚compense il me 
promit qu'il t‚moignerait … la post‚rit‚ de qui il tenait les miracles qu'il s'attendait d'‚crire. J'y vis Agrippa , l'abb‚ 
TritŠme , le docteur Faust , La Brosse , C‚sar et une certaine cabale de jeunes gens que le vulgaire a connus sous le 
nom de ® Chevaliers de la Rose-Croix ¯ , … qui j'ai enseign‚ quantit‚ de souplesses et de secrets naturels, qui sans 
doute les auront fait passer chez le peuple pour de grands magiciens. Je connus aussi Campanella ; ce fut moi qui lui 
conseillai, pendant qu'il ‚tait … l'inquisition dans Rome, de styler son visage et son corps aux postures ordinaires de 
ceux dont il avait besoin de connaŒtre l'int‚rieur, afin d'exciter, chez soi par une mˆme assiette les pens‚es que cette 
mˆme situation avait appel‚es dans ses adversaires, parce qu'ainsi il m‚nagerait mieux leur ƒme quand il la 
connaŒtrait, et il commen‡a … ma priŠre un livre que nous intitulƒmes De Sensu rerum. J'ai fr‚quent‚ pareillement en 
France La Mothe Le Vayer et Gassendi. Ce second est un homme qui ‚crit autant en philosophe que ce premier y 
vit. J'y ai connu quantit‚ d'autres gens, que votre siŠcle traite de divins, mais je n'ai trouv‚ en eux que beaucoup de 
babil et beaucoup d'orgueil. 

® Enfin comme je traversais de votre pays en Angleterre pour ‚tudier les moeurs de ses habitants, je rencontrai un 
homme, la honte de son pays ; car certes c'est une honte aux grands de votre tat de reconnaŒtre en lui, sans l'adorer, 
la vertu dont il est le tr“ne. Pour abr‚ger son pan‚gyrique, il est tout esprit, il est tout coeur, et il a toutes ces qualit‚s 
dont une jadis suffisait … marquer un h‚ros : c'‚tait Tristan l'Hermite ; je me serais bien gard‚ de le nommer, car je 
suis assur‚ qu'il ne me pardonnera point cette m‚prise ; mais comme je n'attends pas de retourner jamais en votre 
monde, je veux rendre … la v‚rit‚ ce t‚moignage de ma conscience. V‚ritablement, il faut que je vous avoue que, 
quand je vis une vertu si haute, j 'appr‚hendai qu'elle ne f–t pas reconnue ; c'est pourquoi je tƒchai de lui faire 
accepter trois fioles : la premiŠre ‚tait pleine d'huile de talc, l'autre de poudre de projection, et la derniŠre d'or 
potable, c'est-…-dire de ce sel v‚g‚tatif dont vos chimistes promettent l'‚ternit‚. Mais il les refusa avec un d‚dain plus 
g‚n‚reux que DiogŠne ne re‡ut les compliments d'Alexandre quand il le vint visiter … son tonneau. Enfin, je ne puis 
rien ajouter … l'‚loge de ce grand homme, sinon que c'est le seul poŠte, le seul philosophe, et le seul homme libre que 
vous ayez. Voil… les personnes consid‚rables que j'ai convers‚es ; toutes les autres, au moins de celles que j'ai 
connues, sont si fort au-dessous de l'homme, que j'ai vu des bˆtes un peu au- dessus. 

® Au reste je ne suis point originaire de votre terre ni de celle-ci, je suis n‚ dans le soleil. Mais parce que quelquefois 
notre monde se trouve trop peupl‚, … cause de la longue vie de ses habitants, et qu'il est presque exempt de guerres et 
de maladies, de temps en temps nos magistrats envoient des colonies dans les mondes des environs. Quant … moi, je 
fus command‚ pour aller au v“tre, et d‚clar‚ chef de la peuplade qu'on envoyait avec moi. J'ai pass‚ depuis en celui-
ci, pour les raisons que je vous ai dites ; et ce qui fait que j'y demeure actuellement, c'est que les hommes y sont 
amateurs de la v‚rit‚, qu'on n'y croit point de p‚dants, que les philosophes ne se laissent persuader qu'… la raison, et 
que l'autorit‚ d'un savant, ni le plus grand nombre, ne l'emportent point sur l'opinion d'un batteur en grange quand il 
raisonne aussi fortement. Bref, en ce pays, on ne compte pour insens‚s que les sophistes et les orateurs. ¯ 


Je lui demandai combien de temps ils vivaient, il me r‚pondit : 

-- Trois ou quatre mille ans. 

Et continua de cette sorte : 

® Pour me rendre visible comme je suis … pr‚sent, quand je sens le cadavre, que j'informe presque us‚ ou que les 
organes n'exercent plus leurs fonctions assez parfaitement, je me souffle dans un jeune corps nouvellement mort. 

® Encore que les habitants du soleil ne soient pas en aussi grand nombre que ceux de ce monde, le soleil en regorge 
bien souvent, … cause que le peuple, pour ˆtre d'un temp‚rament fort chaud, est remuant et ambitieux, et digŠre 
beaucoup. 

® Ce que je vous dis ne vous doit pas sembler une chose ‚tonnante, car, quoique notre globe soit trŠs vaste et le v“tre 
petit, quoique nous ne mourrions qu'aprŠs quatre mille ans et vous aprŠs un demi-siŠcle, apprenez que tout de mˆme 
qu'il n'y a pas tant de cailloux que de terre, ni tant de plantes que de cailloux, ni tant d'animaux ; ainsi il n'y doit pas 
avoir tant de d‚mons que d'hommes, … cause des difficult‚s qui se rencontrent … la g‚n‚ration d'un compos‚ si 
parfait. ¯ 


Je lui demandai s'ils ‚taient des corps comme nous ; il me r‚pondit que oui, qu'ils ‚taient des corps, mais non pas 
comme nous, ni comme autre chose que nous estimions telle ; parce que nous n'appelons vulgairement ® corps ¯ que 
ce que nous pouvons toucher ; qu'au reste il n'y avait rien en la nature qui ne f–t mat‚riel, et que quoiqu'ils le fussent 
eux- mˆmes, ils ‚taient contraints, quand ils voulaient se faire voir … nous, de prendre des corps proportionn‚s … ce 
que nos sens sont capables de connaŒtre, et que c'‚tait sans doute ce qui avait fait penser … beaucoup de monde que 
les histoires qui se contaient d'eux n'‚taient qu'un effet de la rˆverie des faibles, … cause qu'ils n'apparaissent que de 
nuit. Et il ajouta, que comme ils ‚taient contraints de bƒtir eux-mˆmes … la hƒte le corps dont il fallait qu'ils se 
servissent, ils n'avaient pas le temps bien souvent de les rendre propres qu'… choir seulement dessous un sens, tant“t 
l'ou‹e comme les voix des oracles, tant“t la vue comme les ardents et les spectres ; tant“t le toucher comme les 
incubes et les cauchemars, et que cette masse n'‚tant qu'un air ‚paissi de telle ou telle fa‡on, la lumiŠre par sa 
chaleur les d‚truisait, ainsi qu'on voit qu'elle dissipe un brouillard en le dilatant. 

Tant de belles choses qu'il m'expliquait me donnŠrent la curiosit‚ de l'interroger sur sa naissance et sur sa mort, si au 
pays du soleil l'individu venait au jour par les voies de g‚n‚rations, et s'il mourait par le d‚sordre de son 
temp‚rament, ou la rupture de ses organes. 

-- Il y a trop peu de rapport, dit-il, eentre vos sens et l'explication de ces mystŠres. Vous vous imaginez, vous autres, 
que ce que vous ne sauriez comprendre est spirituel, ou qu'il n'est point ; mais cette cons‚quence est trŠs fausse, et 
c'est un t‚moignage qu'il y a dans l'univers un million peut-ˆtre de choses qui, pour ˆtre connues, demanderaient en 
vous un million d'organes tous diff‚rents. Moi, par exemple, je connais par mes sens la cause de la sympathie de 
l'aimant avec le p“le, celle du reflux de la mer, et ce que l'animal devient aprŠs sa mort ; vous autres ne sauriez 
donner jusqu'… ces hautes conceptions que par la foi, … cause que les proportions … ces miracles vous manquent, non 
plus qu'un aveugle ne saurait s'imaginer ce que c'est que la beaut‚ d'un paysage, le coloris d'un tableau, et les 
nuances de l'iris ; ou bien il se les figurera tant“t comme quelque chose de palpable comme le manger, comme un 
son, ou comme une odeur. Tout de mˆme, si le voulais vous expliquer ce que j 'aper‡ois par les sens qui vous 
manquent, vous vous le repr‚senteriez comme quelque chose qui peut ˆtre ou‹, vu, touch‚, fleur‚, ou savour‚, et ce 
n'est rien cependant de tout cela. ¯ 


Il en ‚tait l… de son discours quand mon bateleur s'aper‡ut que la chambr‚e commen‡ait … s'ennuyer de mon jargon 
qu'ils n'entendaient point, et qu'ils prenaient pour un grognement non articul‚. Il se remit de plus belle … tirer ma 
corde pour me faire sauter, jusqu'… ce que les spectateurs ‚tant saouls de rire et d'assurer que j'avais presque autant 
d'esprit que les bˆtes de leur pays, ils se retirŠrent chacun chez soi. 

J'adoucissais ainsi la duret‚ des mauvais traitements de mon maŒtre par les visites que me rendait cet officieux 
t‚moin, car de m'entretenir avec ceux qui me venaient voir, outre qu'ils me prenaient pour un animal des mieux 
enracin‚s dans la cat‚gorie des brutes, ni je ne savais leur langue, ni eux n'entendaient pas la mienne, et jugez ainsi 
quelle proportion, car vous saurez que deux idiomes seulement sont usit‚s en ce pays, l'un qui sert aux grands, et 
l'autre qui est particulier pour le peuple. 

Celui des grands n'est autre chose qu'une diff‚rence de tons non articul‚s, … peu prŠs semblables … notre musique, 
quand on n'a pas ajout‚ les paroles … l'air, et certes c'est une invention tout ensemble et bien utile et bien agr‚able ; 
car, quand ils sont las de parier ou quand ils d‚daignent de prostituer leur gorge … cet usage, ils prennent ou un luth, 
ou un autre instrument, dont ils se servent aussi bien que de la voix … se communiquer leurs pens‚es ; de sorte que 
quelquefois ils se rencontreront jusqu'… quinze ou vingt de compagnie, qui agiteront un point de th‚ologie, ou les 
difficult‚s d'un procŠs, par un concert le plus harmonieux dont on puisse chatouiller l'oreille. 

Le second, qui est en usage chez le peuple, s'ex‚cute par le tr‚moussement des membres, mais non pas peut-ˆtre 
comme on se le figure, car certaines parties du corps signifient un discours tout entier. L'agitation par exemple d'un 
doigt, d'une main, d'une oreille, d'une lŠvre, d'un bras, d'un oeil, d'une joue, feront chacun en particulier une oraison 
ou une p‚riode avec tous ses membres. D'autres ne servent qu'… d‚signer des mots, comme un pli sur le front, les 
divers frissonnements des muscles, les renversements des mains, les battements de pieds, les contorsions de bras ; de 
sorte que, quand ils parient, avec la coutume qu'ils ont pris d'aller tout nus, leurs membres, accoutum‚s … gesticuler 
leurs conceptions, se remuent si dru, qu'il ne semble pas d'un homme qui parle, mais d'un corps qui tremble. 

Presque tous les jours, le d‚mon me venait visiter, et ses merveilleux entretiens me faisaient passer sans ennui les 
violences de ma captivit‚. Enfin, un matin, je vis entrer dans ma logette un homme que je ne connaissais point, et 
qui, m'ayant fort longtemps l‚ch‚, me gueula doucement par l'aisselle, et de l'une des pattes dont il me soutenait de 
peur que je ne me blessasse, me jeta sur son dos, o— je me trouvai si mollement et si … mon aise, qu'avec l'affliction 
que me faisait sentir un traitement de bˆte, il ne me prit aucune envie de me sauver, et puis ces hommes qui 
marchent … quatre pieds vont bien d'une autre vitesse que nous, puisque les plus pesants attrapent les cerfs … la 
course. 

Je m'affligeais cependant outre mesure de n'avoir point de nouvelles de mon courtois d‚mon, et le soir de la 
premiŠre traite, arriv‚ que je fus au gŒte, je me promenais dans la cour de l'h“tellerie, attendant que le manger f–t 
prˆt, lorsqu'un homme fort jeune et assez beau me vint rire au nez, et jeter … mon cou ses deux pieds de devant. 
AprŠs que je l'eus quelque temps consid‚r‚ : 

-- Quoi ? me dit-il en fran‡ais, vous nee connaissiez plus votre ami ? 

Je vous laisse … penser ce que je devins alors. Certes ma surprise fut si grande, que dŠs lors je m'imaginai que tout le 
globe de la lune, tout ce qui m'y ‚tait arriv‚, et tout ce que j'y voyais, n'‚tait qu'enchantement, et cet homme-bˆte 
‚tant le mˆme qui m'avait servi de monture, continua de me parler ainsi : 

-- Vous m' aviez promis que les bons offfices que je vous rendrais ne vous sortiraient jamais de la m‚moire, et 
cependant il semble que vous ne m'ayez jamais vu ! 

Mais voyant que je demeurais dans mon ‚tonnement 

-- Enfin, ajouta-t-il, je suis le d‚mon  de Socrate. Ce discours augmenta mon ‚tonnement, mais pour m'en tirer il me 
dit : 

-- Je suis le d‚mon de Socrate qui vous  ai diverti pendant votre prison, et qui pour vous continuer mes services me 
suis revˆtu du corps avec lequel je vous portai hier. 

Mais, l'interrompis-je, comment tout cela se peut-il faire, vu qu'hier vous ‚tiez d'une taille extrˆmement longue, et 
qu'aujourd'hui vous ˆtes trŠs court ; qu'hier vous aviez une voix faible et cass‚e, et qu'aujourd'hui vous en avez une 
claire et vigoureuse, qu'hier enfin vous ‚tiez un vieillard tout chenu, et que vous n'ˆtes aujourd'hui qu'un jeune 
homme ? Quoi donc ! au lieu qu'en mon pays on chemine de la naissance … la mort, les animaux de celui ci vont de 
la mort … la naissance, et rajeunissent … force de vieillir. 

-- Sit“t que j'eus parl‚ au prince, me ddit-il, aprŠs avoir re‡u l'ordre de vous conduire … la cour, je vous allai trouver 
o— vous ‚tiez, et vous ayant apport‚ ici, j'ai senti le corps que j'informais si fort att‚nu‚ de lassitude que tous les 
organes me refusaient leurs fonctions ordinaires, en sorte que je me suis enquis du chemin de l'h“pital, o— entrant j'ai 
trouv‚ le corps d'un jeune homme qui venait d'expirer par un accident fort bizarre, et pourtant fort commun en ce 
pays. Je m'en suis approch‚, feignant d'y connaŒtre encore du mouvement, et protestant … ceux qui ‚taient pr‚sents 
qu'il n'‚tait point mort, et ce que qu'on croyait lui avoir fait perdre la vie n'‚tait qu'une simple l‚thargie, de sorte que, 
sans ˆtre aper‡u, j'ai approch‚ ma bouche de la sienne, o— je suis entr‚ comme par un souffle. Lors mon vieux 
cadavre est tomb‚, et comme si j'eusse ‚t‚ ce jeune homme, je me suis lev‚, et m'en suis venu vous chercher, laissant 
l… les assistants crier miracle. 

On nous vint qu‚rir l…-dessus pour nous mettre … table, et je suivis mon conducteur dans une salle magnifiquement 
meubl‚e, mais o— je ne vis rien de pr‚par‚ pour manger. Une si grande solitude de viande lorsque je p‚rissais de 
faim m'obligea de lui demander o— l'on avait mis le couvert. Je n'‚coutai point ce qu'il me r‚pondit, car trois ou 
quatre jeunes gar‡ons, enfants de l'h“te, s'approchŠrent de moi dans cet instant, et avec beaucoup de civilit‚ me 
d‚pouillŠrent jusqu'… la chemise. Cette nouvelle c‚r‚monie m'‚tonna si fort que je n'en osai pas seulement demander 
la cause … mes beaux valets de chambre, et je ne sais comment mon guide, qui me demanda par o— je voulais 
commencer, put tirer de moi ces deux mots ® Un potage ¯, mais je les eus … peine prof‚r‚s, que je sentis l'odeur du 
plus succulent mitonn‚ qui frappa jamais le nez du mauvais riche. Je voulus me lever de ma place pour chercher … la 
piste la source de cette agr‚able fum‚e, mais mon porteur m'en empˆcha 

O— voulez-vous aller ? me dit-il, nous irons tant“t … la promenade, mais maintenant il est saison de manger, achevez 
votre potage, et puis nous ferons venir autre chose. 

-- Et o— diable, est ce potage ? lui r‚ppondis-je (presque en colŠre) ; avez- vous fait gageure de vous moquer de moi 
tout aujourd'hui ? 

-- Je pensais, me r‚pliqua-t-il, que vouus eussiez vu, … la ville d'o— nous venons, votre maŒtre, ou quelque autre 
prendre ses repas ; c'est pourquoi je ne vous avais point dit de quelle fa‡on on se nourrit ici. Puis donc que vous 
l'ignorez encore, sachez que l'on n'y vit que de fum‚e. L'art de cuisinerie est de renfermer dans de grands vaisseaux 
moul‚s exprŠs, l'exhalaison qui sort des viandes en les cuisant ; et quand on en a ramass‚ de plusieurs sortes et de 
diff‚rents go–ts, selon l'app‚tit de ceux que l'on traite, on d‚bouche le vaisseau o— cette odeur est assembl‚e, on en 
d‚couvre aprŠs cela un autre, et ainsi jusqu'… ce que la compagnie soit repue. A moins que vous n'ayez d‚j… v‚cu de 
cette sorte, vous ne croirez jamais que le nez, sans dents et sans gosier, fasse, pour nourrir l'homme, l'office de la 
bouche, mais je vous le veux faire voir par exp‚rience. 

Il n'eut pas plut“t achev‚, que je sentis entrer successivement dans la salle tant d'agr‚ables vapeurs, et si 
nourrissantes, qu'en moins de demi-quart d'heure je me sentis tout … fait rassasi‚. Quand nous f–mes lev‚s : 

-- Ceci n'est pas, dit-il, une chose quii vous doive causer beaucoup d'admiration, puisque vous ne pouvez pas avoir 
tant v‚cu sans avoir observ‚ qu'en votre monde les cuisiniers, les pƒtissiers et les r“tisseurs, qui mangent moins que 
les personnes d'une autre vacation, sont pourtant beaucoup plus gras. D'o— procŠde leur embonpoint, … votre avis, si 
ce n'est de la fum‚e dont ils sont sans cesse environn‚s, et laquelle p‚nŠtre leurs corps et les nourrit ? Aussi les 
personnes de ce monde jouissent d'une sant‚ bien moins interrompue et plus vigoureuse, … cause que la nourriture 
n'engendre presque point d'excr‚ments, qui sont l'origine de presque toutes les maladies. Vous avez possible ‚t‚ 
surpris lorsque avant le repas on vous a d‚shabill‚, parce que cette coutume n'est pas usit‚e en votre pays ; mais c'est 
la mode de celui-ci et l'on en use ainsi, afin que l'animal soit plus transpirable … la fum‚e. 

-- Monsieur, lui repartis-je, il y a trŠŠs grande apparence … ce que vous dites, et je viens moi-mˆme d'en exp‚rimenter 
quelque chose ; mais je vous avouerai que, ne pouvant pas me d‚brutaliser si promptement, je serais bien aise de 
sentir un morceau palpable sous mes dents. 

Il me le promit, et toutefois ce fut pour le lendemain, … cause, dit-il, que de manger sit“t aprŠs le repas, cela me 
produirait une indigestion. Nous discour–mes encore quelque temps, puis nous montƒmes … la chambre pour nous 
coucher. 

Un homme au haut de l'escalier se pr‚senta … nous, et nous ayant envisag‚ attentivement, me mena dans un cabinet, 
dont le plancher ‚tait couvert de fleurs d'orange … la hauteur de trois pieds, et mon d‚mon dans un autre rempli 
d'oeillets et de jasmins ; il me dit, voyant que je paraissais ‚tonn‚ de cette magnificence, que s'‚taient les lits du 
pays. Enfin nous nous couchƒmes chacun dans notre cellule ; et dŠs que je fus ‚tendu sur mes fleurs, j'aper‡us, … la 
lueur d'une trentaine de gros vers luisants enferm‚s dans un cristal (car on ne sert point d'autres chandelles) ces trois 
ou quatre jeunes gar‡ons qui m'avaient d‚shabill‚ au souper, dont l'un se mit … me chatouiller les pieds, l'autre les 
cuisses, l'autre les flancs, l'autre les bras, et tous avec tant de mignoteries et de d‚licatesse, qu'en moins d'un moment 
je me sentis assoupir. 

Je vis entrer le lendemain mon d‚mon avec le soleil : ® Et je vous veux tenir parole, me dit-il ; vous d‚jeunerez plus 
solidement que vous ne soupƒtes hier. ¯ 


A ces mots, je me levai, et il me conduisit par la main, derriŠre le jardin du logis, o— l'un des enfants de l'h“te nous 
attendait avec une arme … la main, presque semblable … nos fusils. Il demanda … mon guide si je voulais une douzaine 
d'alouettes, parce que les magots (il croyait que j'en fusse un) se nourrissaient de cette viande. A peine eus-je 
r‚pondu que oui, que le chasseur d‚chargea un coup de feu, et vingt ou trente alouettes tombŠrent … nos pieds toutes 
r“ties. Voil…, m'imaginai-je aussit“t, ce qu'on dit par proverbe en notre monde d'un pays o— les alouettes tombent 
toutes r“ties ! Sans doute que quelqu'un ‚tait revenu d'ici. 

-- Vous n'avez qu'… manger, me dit mon dd‚mon ; ils ont l'industrie de mˆler parmi leur poudre et leur plomb une 
certaine composition qui tue, plume, r“tit et assaisonne le gibier. 

J'en ramassai quelques-unes, dont je mangeai sur sa parole et en v‚rit‚ je n'ai jamais en ma vie rien go–t‚ de si 
d‚licieux. 

AprŠs ce d‚jeuner nous nous mŒmes en ‚tat de partir, et avec mille grimaces dont ils se servent quand ils veulent 
t‚moigner de l'affection, l'h“te re‡ut un papier de mon d‚mon. Je lui demandai si c'‚tait une obligation pour la valeur 
de l'‚cot. Il me r‚partit que non ; qu'il ne lui devait plus rien, et que c'‚taient des vers. 

-- Comment, des vers ? lui r‚pliquai-je,, les taverniers sont donc ici curieux de rŒmes ? 

-- C'est, me dit-il, la monnaie du pays,, et la d‚pense que nous venons de faire c‚ans s'est trouv‚e monter … un sixain 
que je lui viens de donner. Je ne craignais pas demeurer court ; car quand nous ferions ici ripaille pendant huit jours, 
nous ne saurions d‚penser un sonnet, et j'en ai quatre sur moi, avec deux ‚pigrammes, deux odes et une ‚glogue. 

-- Ha ! vraiment, dis-je en moi-mˆme, vooil… justement la monnaie dont Sorel fait servir Hortensius dans Francion, je 
m'en souviens. C'est l…, sans doute, qu'il l'a d‚rob‚ ; mais de qui diable peut-il l'avoir appris ? Il faut que ce soit de sa 
mŠre, car j'ai ou‹-dire qu'elle ‚tait lunatique. 

Et pl–t … Dieu, lui dis-je, que cela f–t de mˆme en notre monde ! J'y connais beaucoup d'honnˆtes poŠtes qui meurent 
de faim, et qui feraient bonne chŠre, si on payait les traiteurs en cette monnaie. 

Je lui demandai si ces vers servaient toujours, pourvu qu'on les transcrivit, il me r‚pondit que non, et continua ainsi : 

® Quand on en a compos‚, l'auteur les porte … la Cour des monnaies, o— les poŠtes-jur‚s du royaume tiennent leur 
s‚ance. L… ces versificateurs officiers mettent les piŠces … l'‚preuve, et si elles sont jug‚es de bon aloi, on les taxe 
non pas selon leur poids, mais selon leur pointe, c'est- …-dire qu'un sonnet ne vaut pas toujours un sonnet, mais selon 
le m‚rite de la piŠce ; et ainsi, quand quelqu'un meurt de faim, ce n'est jamais qu'un buffle ; et les personnes d'esprit 
font toujours grand-chŠre. 

J'admirais, tout extasi‚, la police judicieuse de ce pays-l… et il poursuivit de cette fa‡on 

-- Il y a encore d'autres personnes qui  tiennent cabaret d'une maniŠre bien diff‚rente. Lorsqu'on sort de chez eux, ils 
demandent … proportion des frais un acquit pour l'autre monde ; et dŠs qu'on leur a donn‚, ils ‚crivent dans un grand 
registre qu'ils appellent les comptes de Dieu, … peu prŠs en ces termes : Item, la valeur de tant de vers d‚livr‚s un tel 
jour, … un tel, que Dieu doit rembourser aussit“t l'acquit re‡u du premier fonds qui s'y trouvera ¯, et lorsqu'ils se 
sentent en danger de mourir, ils font hacher ces registres en morceaux, et les avalent parce qu'ils croient que s'ils 
n'‚taient ainsi dig‚r‚s, Dieu ne pourrait pas lire, et cela ne leur profiterait de rien. 

Cet entretien n'empˆchait pas que nous continuassions de marcher, c'est-…-dire mon porteur … quatre pattes sous moi, 
et moi … califourchon sur lui. Je ne particulariserai point davantage les aventures qui nous arrˆtŠrent sur le chemin, 
qu'enfin nous terminƒmes … la ville o— le roi fait sa r‚sidence. Je n'y fus pas plut“t arriv‚, qu'on me conduisit au 
palais, o— les grands me re‡urent avec des admirations plus mod‚r‚es que n'avait fait le peuple quand j'‚tais pass‚ 
dans les rues. Mais la conclusion que j'‚tais sans doute la femelle du petit animal de la reine fut celle de grandes 
comme celle du peuple. Mon guide me l'interpr‚tait ainsi ; et cependant lui-mˆme n'entendait point cette ‚nigme, et 
ne savait qui ‚tait ce petit animal de la reine ; mais nous en f–mes bient“t ‚claircis, car le roi, quelque temps aprŠs en 
avoir consid‚r‚, commanda qu'on l'amenƒt et … une demi-heure de l… je vis entrer, au milieu d'une troupe de singes 
qui portaient la fraise et le haut-de-chausse, un petit homme bƒti presque tout comme moi, car il marchait … deux 
pieds. Sit“t qu'il m'aper‡ut, il m'aborda par un ®criado de nuestra merced ¯. Je lui ripostai sa r‚v‚rence … peu prŠs en 
mˆmes termes. Mais h‚las ils ne nous eurent pas plut“t vu parler ensemble, qu'ils eurent tous le pr‚jug‚ v‚ritable ; et 
cette conjecture n'avait garde de produire un autre succŠs, car celui des assistants qui opinait pour nous avec plus de 
faveur protestait que notre entretien ‚tait un grognement que la joie d'ˆtre rejointe par un instinct naturel nous faisait 
bourdonner. 

Ce petit homme me conta qu'il ‚tait Europ‚en, natif de la Vieille Castille ; il avait trouv‚ moyen avec des oiseaux de 
se faire porter jusqu'au monde de la lune o— nous ‚tions lors ; qu'‚tant tomb‚ entre les mains de la reine, elle l'avait 
pris pour un singe, … cause qu'ils habillent, par hasard, en ce pays-l…, les singes … l'espagnole, et que l'ayant … son 
arriv‚e trouv‚ vˆtu de cette fa‡on, elle n'avait point dout‚ qu'il ne f–t de l'espŠce. 

-- Il faut bien dire, lui r‚pliquai-je,  qu'aprŠs leur avoir essay‚ toutes sortes d'habits, ils n'en ont point rencontr‚ de 
plus ridicules, et que ce n est qu'… cause de cela qu'ils les ‚quipent de la sorte, n'entretenant ces animaux que pour 
s'en donner plaisir. 

Ce n'est pas connaŒtre, reprit-il, la dignit‚ de notre nation en faveur de qui l'univers ne produit des hommes que pour 
nous donner des esclaves, et pour qui la nature ne saurait engendrer que des matiŠres de rire. 

Il me supplia ensuite de lui apprendre comment je m'‚tais os‚ hasarder de gravir … la lune avec la machine dont je lui 
avais parl‚, je lui r‚pondis que c'‚tait … cause qu'il avait emmen‚ les oiseaux sur lesquels j'y pensais aller. Il sourit de 
cette raillerie, et environ un quart d'heure aprŠs le roi commanda aux gardeurs de singes de nous ramener, avec ordre 
exprŠs de nous faire coucher ensemble, l'Espagnol et moi, pour faire en son royaume multiplier notre espŠce. 

On ex‚cuta de point en point la volont‚ du prince, de quoi je fus trŠs aise pour le plaisir que je recevais d'avoir 
quelqu'un qui m'entretint pendant la solitude de ma brutification. Un jour, mon mƒle (car on me prenait pour sa 
femelle) me conta que ce qui l'avait v‚ritablement oblig‚ de courir toute la terre, et enfin de l'abandonner pour la 
lune, ‚tait qu'il n'avait pu trouver un seul pays o— l'imagination mˆme f–t en libert‚. 

-- Voyez-vous, me dit-il, … moins de porrter un bonnet, quoi que vous puissiez dire de beau, s'il est contre les 
principes des docteurs de drap, vous ˆtes un idiot, un fou (et quelque chose de pis). On m'a voulu mettre en mon 
pays … l'inquisition pour ce qu'… la barbe des p‚dants j'avais soutenu qu'il y avait du vide dans la nature et que je ne 
connaissais point de matiŠre au monde plus pesante l'une que l'autre. 

Voil… les choses … peu prŠs dont nous amusions le temps ; car ce petit Espagnol avait l'esprit joli. Notre entretien 
toutefois n'‚tait que la nuit, … cause que depuis six heures du matin jusque au soir la grande foule du monde qui nous 
venait contempler … notre logis nous e–t d‚tourn‚s ; car quelques-uns nous jetaient des pierres, d'autres des noix, 
d'autres de l'herbe. il n'‚tait bruit que des bˆtes du Roi. 

On nous servait tous les jours … manger … nos heures, et la reine et le roi prenaient eux-mˆmes assez souvent la peine 
de me tƒter le ventre pour connaŒtre si je n'emplissais point, car ils br–laient d'une vie extraordinaire d'avoir de la 
race de ces petits animaux. Je ne sais si ce fut pour avoir ‚t‚ plus attentif que mon mƒle … leurs simagr‚es et … leurs 
tons ; mais j'appris plus t“t que lui … entendre leur langue, et … l'accrocher un peu ce qui fit qu'on nous consid‚ra 
d'une autre fa‡on qu'on n'avait fait, et les nouvelles coururent aussit“t par tout le royaume qu'on avait trouv‚ deux 
hommes sauvages, plus petits que les autres, … cause des mauvaises nourritures que la solitude nous avait fournies, et 
qui, par un d‚faut de la semence de leurs pŠres, n'avaient pas eu les jambes de devant assez fortes pour s'appuyer 
dessus. 

Cette cr‚ance allait prendre racine … force de cheminer, sans les prˆtres du pays qui s'y opposŠrent, disant que c'‚tait 
une impi‚t‚ ‚pouvantable de croire que non seulement des bˆtes, mais des monstres fussent de leur espŠce. 

® Il y aurait bien plus d'apparence, ajoutaient les moins passionn‚s, que nos animaux domestiques participassent au 
privilŠge de l'humanit‚ de l'immortalit‚, par cons‚quent … cause qu'ils sont n‚s dans notre pays, qu'une bˆte 
monstrueuse qui se dit n‚e je ne sais o— dans la lune ; et puis consid‚rez la diff‚rence qui se remarque entre nous et 
eux. Nous autres marchons … quatre pieds, parce que Dieu ne se voulut pas fier d'une chose si pr‚cieuse … une moins 
ferme assiette, et il eut peur qu'allant autrement, il n'arrivƒt fortune de l'homme ; c'est pourquoi il prit la peine de 
l'asseoir sur quatre piliers, afin qu'il ne p–t tomber ; mais d‚daignant de se mˆler … la construction de ces deux 
brutes, il les abandonna au caprice de la nature, laquelle, ne craignant pas la perte de si peu de chose, ne les appuya 
que sur deux pattes. 

® Les oiseaux mˆmes, disaient-ils, n'ont pas ‚t‚ si maltrait‚s qu'elles, car au moins ils ont re‡u les plumes pour 
subvenir … la faiblesse de leurs pieds, et se jeter en l'air quand nous les ‚conduirons de chez nous ; au lieu que la 
nature en “tant les deux pieds … ces monstres les a mis en ‚tat de ne pouvoir ‚chapper … notre justice. 

® Voyez un peu, outre cela, comment ils ont la tˆte tourn‚e vers le ciel ! C'est la disette o— Dieu les a mis de toutes 
choses qui les a situ‚s de la sorte, car cette posture suppliante t‚moigne qu'ils se plaignent au ciel de Celui qui les a 
cr‚‚s, et qu'ils lui demandent permission de s'accommoder de nos restes. Mais, nous autres, nous avons la tˆte 
pench‚e en bas pour contempler les biens dont nous sommes seigneurs, et comme n'y ayant rien au ciel … qui notre 
heureuse condition puisse porter envie. ¯ 


J'entendais tous les jours, … ma loge, les prˆtres faire ces contes, ou d'autres semblables ; et enfin ils en bridŠrent si 
bien l'esprit des peuples sur cet article, qu'il f–t arrˆt‚ que je ne passerais tout au plus 

que pour un perroquet sans plumes, car ils confirmaient les persuad‚s sur ce que non plus qu'un oiseau je n'avais que 
deux pieds. Cela fit qu'on me mit en cage par ordre exprŠs du Conseil d'en haut. 

L…, tous les jours, l'oiseleur de la reine prenait le soin de me venir siffler la langue comme on fait ici aux sansonnets, 
j'‚tais heureux … la v‚rit‚ en ce que je ne manquais point de mangeaille. Cependant, parmi les sornettes dont les 
regardants me rompaient les oreilles, j'appris … parler comme eux, en sorte que, quand je fus assez rompu dans 
l'idiome pour exprimer la plupart de mes conceptions, j'en contai des plus belles. D‚j… les compagnies ne 
s'entretenaient plus que de la gentillesse de mes bons mots, et de l'estime que l'on faisait de mon esprit. On vint 
jusque l… que le Conseil fut contraint de faire publier un arrˆt, par lequel on d‚fendait de croire que j'eusse de la 
raison, avec un commandement trŠs exprŠs … toutes personnes de quelque qualit‚ ou condition qu'elles fussent, de 
s'imaginer, quoi que je pusse faire de spirituel, que c'‚tait l'instinct qui me le faisait faire. 

Cependant la d‚finition de ce que l'‚tais partagea la ville en deux factions. Le parti qui soutenait en ma faveur 
grossissait de jour en jour, et enfin en d‚pit de l'anathŠme et de l'excommunication des prophŠtes qui tƒchaient par l… 
d'‚pouvanter le peuple, ceux qui tenaient pour moi demandŠrent une assembl‚e des tats, pour r‚soudre cet accroc 
de religion. On fut longtemps … s'accorder sur le choix de ceux qui opineraient ; mais les arbitres pacifiŠrent 
l'animosit‚ par le nombre des int‚ress‚s qu'ils ‚galŠrent, et qui ordonnŠrent qu'on me porterait dans l'assembl‚e 
comme on fit ; mais j'y fus trait‚ autant s‚vŠrement qu'on se le peut imaginer. Les examinateurs m'interrogŠrent 
entre autres choses de philosophie ; je leur exposai tout … la bonne foi ce que jadis mon r‚gent m'en avait appris, 
mais ils ne mirent guŠre … me le r‚futer par beaucoup de raisons convaincantes … la v‚rit‚. Quand je me vis tout … fait 
convaincu, j'all‚guai pour dernier refuge les principes d'Aristote qui ne me servirent pas davantage que les 
sophismes ; car en deux mots, ils m'en d‚couvrirent la fausset‚. ® Cet Aristote, me dirent- ils, dont vous vantez si 
fort la science, accommodait sans doute les principes … sa philosophie au lieu d'accommoder sa philosophie aux 
principes, et encore devait-il les prouver au moins plus raisonnables que ceux des autres sectes, ce qu'il n'a pu faire. 
C'est pourquoi le bon seigneur ne trouvera pas mauvais si nous lui baisons les mains. ¯ 


Enfin comme ils virent que je ne clabaudais autre chose, sinon qu'ils n'‚taient pas plus savants qu'Aristote, et qu'on 
m'avait d‚fendu de discuter contre ceux qui niaient les principes, ils conclurent tous d'une commune voix, que je 
n'‚tais pas un homme, mais possible quelque espŠce d'autruche, vu que je portais comme elle la tˆte droite, que je 
marchais sur deux pieds, et qu'enfin, hormis un peu de duvet, je lui ‚tais tout semblable, si bien qu'on ordonna … 
l'oiseleur de me reporter en cage. J'y passais mon temps avec assez de plaisir, car … cause de leur langue que je 
poss‚dais correctement, toute la cour se divertissait … me faire jaser. Les filles de la Reine, entre autres, fourraient 
toujours quelque bribe dans mon panier ; et la plus gentille de toutes ayant con‡u quelque amiti‚ pour moi, elle ‚tait 
si transport‚e de joie, lorsqu'‚tant en secret, je lui d‚couvrais les mystŠres de notre religion et principalement quand 
je lui parlais de nos cloches et de nos reliques, qu'elle me protestait, les larmes aux yeux, que si jamais je me 
trouvais en ‚tat de revoler en notre monde, elle me suivrait de bon coeur. 

Un jour de grand matin, m'‚tant ‚veill‚ en sursaut, je la vis qui tambourinait contre les bƒtons de ma cage : 

-- R‚jouissez-vous, me dit elle, hier, ddans le Conseil, on conclut la guerre contre le roi X. J'espŠre parmi l'embarras 
des pr‚paratifs, cependant que notre monarque et ses sujets seront ‚loign‚s, faire naŒtre l'occasion de vous sauver. 

-- Comment, la guerre ? l'interrompis-jee. Arrive-t-il des querelles entre les princes de ce monde ici comme entre 
ceux du n“tre ? H‚ ! je vous prie, parlez-moi de leur fa‡on de combattre ! 

-- Quand les arbitres, reprit-elle, ‚luss au gr‚ des deux parties, ont d‚sign‚ le temps accord‚ pour l'armement, celui de 
la marche, le nombre des combattants, le jour et le lieu de la bataille, et tout cela avec tant d'‚galit‚, qu'il n'y a pas 
dans une arm‚e un seul homme plus que dans l'autre. Les soldats estropi‚s d'un c“t‚ sont tous enr“l‚s dans une 
compagnie, et lorsqu'on en vient aux mains, les mar‚chaux de camp ont soin de les exposer aux estropi‚s ; de l'autre 
c“t‚, les g‚ants ont en tˆte les colosses ; les escrimeurs, les adroits ; les vaillants, les courageux ; les d‚biles, les 
faibles ; les indispos‚s, les malades ; les robustes, les forts, et si quelqu'un entreprenait de frapper un autre que son 
ennemi d‚sign‚, … moins qu'il p–t justifier que c'‚tait par m‚prise, il est condamn‚ de couard. AprŠs la bataille 
donn‚e on compte les bless‚s, les morts, les prisonniers ; car pour les fuyards, il ne s'en trouve point ; si les pertes se 
trouvent ‚gales de part et d'autre, ils tirent … la courte paille … qui se proclamera victorieux. 

® Mais encore qu'un royaume e–t d‚fait son ennemi de bonne guerre, ce n'est presque rien avanc‚, car il y a d'autres 
arm‚es peu nombreuses de savants et d'hommes d'esprit, des disputes desquelles d‚pend entiŠrement le triomphe ou 
la servitude des tats. 

® Un savant est oppos‚ … un autre savant, un esprit‚ … un autre esprit‚, et un judicieux … un autre judicieux. Au reste 
le triomphe que remporte un tat en cette fa‡on est compt‚ pour trois victoires … force ouverte. AprŠs la 
proclamation de la victoire on rompt l'assembl‚e, et le peuple vainqueur choisit pour ˆtre son roi, ou celui des 
ennemis, ou le sien. ¯ 


Je ne pus m'empˆcher de rire de cette fa‡on scrupuleuse de donner des batailles ; et j'all‚guais pour exemple d'une 
bien plus forte politique les coutumes de notre Europe, o— le monarque n'avait garde d'omettre aucun de ses 
avantages pour vaincre et voici comme elle me parla : 

-- Apprenez-moi me dit-elle, Si vos prinnces ne pr‚textent pas leurs armements du droit de force ? 

-- Si fait, r‚pliquai-je, et de la justiice de leur cause. 

-- Pourquoi lors, continua-t-elle, ne chhoisissent-ils des arbitres non suspects pour ˆtre accord‚s ? Et s'il se trouve 
qu'ils aient autant de droit l'un que l'autre, qu'ils demeurent comme ils ‚taient, ou qu'ils jouent en un coup de piquet 
la ville ou la province dont ils sont en dispute ? Et cependant qu'ils font casser la tˆte … plus de quatre millions 
d'hommes qui valent mieux qu'eux, ils sont dans leur cabinet … goguenarder sur les circonstances du massacre de ces 
badauds. Mais je me trompe de blƒmer ainsi la vaillance de vos braves sujets ; ils font bien de mourir pour leur 
patrie ; l'affaire est importante, car il s'agit d'ˆtre le vassal d'un roi qui porte une fraise ou de celui qui porte un rabat 
! 

-- Mais vous, lui repartis-je, pourquoi  toutes ces circonstances en votre fa‡on de combattre ? Ne suffit-il pas que les 
arm‚es soient en pareil nombre d'hommes ? 

-- Vous n'avez guŠre de jugement, me r‚ppondit-elle. Croiriez-vous, par votre foi, ayant vaincu sur le pr‚ votre 
ennemi seul … seul, l'avoir vaincu de bonne guerre, si vous ‚tiez maill‚, et lui non ; s'il n'avait qu'un poignard, et 
vous une estocade ; enfin s'il ‚tait manchot, et que vous eussiez deux bras ? Cependant avec toute l'‚galit‚ que vous 
recommandez tant … vos gladiateurs, ils ne se battent jamais pareils ; car l'un sera de grande, l'autre de petite taille ; 
l'un sera adroit, l'autre n'aura jamais mani‚ d'‚p‚e ; l'un sera robuste, l'autre faible ; et quand mˆme ces 
disproportions seraient ‚gales, qu'ils seraient aussi adroits et aussi forts l'un que l'autre, encore ne seraient-ils pas 
pareils, car l'un des deux aura peut-ˆtre plus de courage que l'autre ; et sous l'ombre que cet emport‚ ne consid‚rera 
pas le p‚ril, qu'il sera bilieux, qu'il aura plus de sang, qu'il avait le coeur plus serr‚, avec toutes ces qualit‚s qui font 
le courage, comme si ce n'‚tait pas aussi bien qu'une ‚p‚e, une arme que son ennemi n'a point, il s'ingŠre de se ruer 
‚perdument sur lui, de l'effrayer et d'“ter la vie … ce pauvre homme qui pr‚voit le danger, dont la chaleur est ‚touff‚e 
dans la pituite, et duquel le coeur est trop vaste pour unir les esprits n‚cessaires … dissiper cette glace qu'on appelle 
®poltronnerie¯. Ainsi vous louez cet homme d'avoir tu‚ son ennemi avec avantage, et le louant de hardiesse, vous le 
louez d'un p‚ch‚ contre nature, puisque sa hardiesse tend … sa destruction. Et … propos de cela, je vous dirai qu'il y a 
quelques ann‚es qu'on fit une remontrance au Conseil de guerre, pour apporter un rŠglement plus circonspect et plus 
consciencieux dans les combats. Et le philosophe qui donnait l'avis parla ainsi : 

® Vous imaginez, Messieurs, avoir bien ‚gal‚ les avantages de deux ennemis, quand vous les avez choisis tous deux 
grands, tous deux adroits, tous deux pleins de courage ; mais ce n'est pas encore assez, puisqu'il faut qu'enfin le 
vainqueur surmonte par adresse, par force, et par fortune. Si ‡a ‚t‚ par adresse, il a frapp‚ sans doute son adversaire 
par un endroit o— il ne l'attendait pas, ou plus vite qu'il n'‚tait vraisemblable ; ou, feignant de l'attraper d'un c“t‚, il 
l'a assailli de l'autre. Cependant tout cela c'est affiner, c'est tromper, c'est trahir, et la tromperie et la trahison ne 
doivent pas faire l'estime d'un v‚ritable g‚n‚reux. S'il a triomph‚ par force, estimerez vous son ennemi vaincu, 
puisqu'il a ‚t‚ violent‚ ? Non, sans doute, non plus que vous ne direz pas qu'un homme ait perdu la victoire, encore 
qu'il a soit accabl‚ de la chute d'une montagne, parce qu'il n'a pas ‚t‚ en puissance de la gagner. Tout de mˆme 
celui-l…, n'a point ‚t‚ surmont‚, … cause qu'il ne s'est point trouv‚ dans ce moment dispos‚ … pouvoir r‚sister aux 
violences de son adversaire. Si ‡a ‚t‚ par hasard qu'il a terrass‚ son ennemi, c'est la Fortune et non pas lui qu'on doit 
couronner il n'y a rien contribu‚ ; et enfin le vaincu n'est non plus blƒmable que le joueur de d‚s, qui sur dix-sept 
points en voit faire dix huit.¯ 


On lui confessa qu'il avait raison : mais qu'il ‚tait impossible, selon les apparences humaines, d'y mettre ordre, et 
qu'il valait mieux subir un petit inconv‚nient, que de s'abandonner … cent autres de plus grande importance. 

Elle ne m'entretint pas cette fois davantage, parce qu'elle craignait d'ˆtre trouv‚e toute seule avec moi si matin. Ce 
n'est pas qu'en ce pays l'impudicit‚ soit un crime ; au contraire, hors les coupables convaincus, tout homme a 
pouvoir sur toute femme, et une femme tout de mˆme pourrait appeler un homme en justice qui l'aurait refus‚e. 
Mais elle ne m'osait pas fr‚quenter publiquement … ce qu'elle me dit, … cause que les prˆtres avaient prˆch‚ au 
dernier sacrifice que c'‚taient les femmes principalement qui publiaient que j'‚tais homme, afin de couvrir sous ce 
pr‚texte le d‚sir ex‚crable qui les br–lait de se mˆler aux bˆtes, et de commettre avec moi sans vergogne des p‚ch‚s 
contre nature. Cela fut cause que je demeurai longtemps sans la voir, ni pas une du sexe. 

Cependant il fallait bien que quelqu'un e–t r‚chauff‚ les querelles de la d‚finition de mon ˆtre, car comme je ne 
songeais plus qu'… mourir en ma cage, on me vint qu‚rir encore une fois pour me donner audience. je fus donc 
interrog‚, en pr‚sence d'un grand nombre de courtisans sur quelques points de physique, et mes r‚ponses, … ce que je 
crois, ne satisfirent aucunement, car celui qui pr‚sidait m'exposa fort au long ses opinions sur la structure du monde. 
Elles me semblŠrent ing‚nieuses ; et sans qu'il passƒt jusqu'… son origine qu'il soutenait ‚ternelle, j'eusse trouv‚ sa 
philosophie beaucoup plus raisonnable que la n“tre. Mais sit“t que je l'entendis soutenir une rˆverie si contraire … ce 
que la foi nous apprend, je lui demandai ce qu'il pourrait r‚pondre … l'autorit‚ de Mo‹se et que ce grand patriarche 
avait dit express‚ment que Dieu l'avait cr‚‚ en six jours. Cet ignorant ne fit que rire au lieu de me r‚pondre ; ce qui 
m'obligea de lui dire que puisqu'ils en venaient l…, je commen‡ais … croire que leur monde n'‚tait qu'une lune. ® 
Mais, me dirent-ils tous, vous y voyez de la terre, des riviŠres, des mers, que serait-ce donc tout cela ? 

-- N'importe, repartis-je, Aristote assuure que ce n'est que la lune ; et si vous aviez dit le contraire dans les classes o— 
j'ai fait mes ‚tudes, on vous aurait siffl‚s. 

Il se fit sur cela en grand ‚clat de rire. Il ne faut pas demander si ce fut de leur ignorance ; mais cependant on me 
conduisit dans ma cage. 

Les prˆtres, cependant, plus emport‚s que les premiers, avertis que j'avais os‚ dire que la lune d'o— je venais ‚tait un 
monde, et que leur monde n'‚tait qu'une lune, crurent que cela leur fournissait un pr‚texte assez juste pour me faire 
condamner … l'eau ; c'est la fa‡on d'exterminer les ath‚es. Pour cet effet, ils furent en corps faire leur plainte au roi 
qui leur promit justice, et ordonna que je serais remis sur la sellette. 

Me voil… donc d‚gag‚ pour la troisiŠme fois, et lors le plus ancien prit la parole et plaida contre moi. Je ne me 
souviens pas de sa harangue, … cause que j'‚tais trop ‚pouvant‚ pour recevoir les espŠces de sa voix sans d‚sordre, et 
parce qu'aussi il s'‚tait servi pour d‚clamer d'un instrument dont le bruit m'‚tourdissait : c'‚tait une trompette qu'il 
avait tout exprŠs choisie, afin que la violence de ce son martial ‚chauffƒt leurs esprits … ma mort, et afin d'empˆcher 
par cette ‚motion que le raisonnement ne p–t faire son office, comme il arrive dans nos arm‚es, o— le tintamarre des 
trompettes et des tambours empˆche le soldat de r‚fl‚chir sur l'importance de sa vie. 

Quand il eut dit, je me levai pour d‚fendre ma cause, mais j'en fus d‚livr‚ par une aventure qui vous va surprendre. 
Comme j'avais la bouche ouverte, un homme qui avait eu grande difficult‚ … traverser la foule, vint choir aux pieds 
du Roi, et se traŒna longtemps sur le dos en sa pr‚sence. Cette fa‡on de faire ne me surprit pas, car je savais que 
c'‚tait la posture o— ils se mettaient quand ils voulaient discourir en public. Je rengainai seulement ma harangue, et 
voici celle que nous e–mes de lui : 

® Justes, ‚coutez-moi ! vous ne sauriez condamner cet homme, ce singe, ou ce perroquet, pour avoir dit que la lune 
est un monde d'o— il venait ; car s'il est homme, quand mˆme il ne serait pas venu de la lune, puisque tout homme est 
libre, ne lui est-il pas libre aussi de s'imaginer ce qu'il voudra ? 

Quoi ? pouvez-vous le contraindre … n'avoir pas vos visions ? Vous le forcerez bien … dire que la lune n'est pas un 
monde, mais il ne le croira pas pourtant ; car pour croire quelque chose, il faut qu'il se pr‚sente … son imagination 
certaines possibilit‚s plus grandes au oui qu'au non ; … moins que vous ne lui fournissiez ce vraisemblable, ou qu'il 
ne vienne de soi-mˆme s'offrir … son esprit il vous dira bien qu'il croit, mais il ne le croira pas pour cela. 

J'ai maintenant … vous prouver qu'il ne doit pas ˆtre condamn‚, si vous le posez dans les cat‚gories des bˆtes. 

Car, suppos‚ qu'il soit animal sans raison, en n'auriez-vous vous-mˆmes de l'accuser d'avoir p‚ch‚ contre elle ? Il a 
dit que la lune ‚tait un monde ; or, les bˆtes n'agissent que par instinct de nature ; donc c'est la nature qui le dit, et 
non pas lui. De croire que cette savante nature qui a fait le monde et la lune ne sache ce que c'est elle-mˆme, et que 
vous autres qui n'avez de connaissance que ce que vous en tenez d'elle, le sachiez plus certainement, cela serait bien 
ridicule. Mais quand mˆme la passion vous ferait renoncer … vos principes, et que vous supposeriez que la nature ne 
guidƒt pas les bˆtes, rougissez … tout le moins des inqui‚tudes que vous causent les caprices d'une bˆte. En v‚rit‚, 
Messieurs, si vous rencontriez un homme d'ƒge m–r qui veillƒt … la police d'une fourmiliŠre, pour tant“t donner un 
soufflet … la fourmi qui aurait fait choir sa compagne, tant“t … en emprisonner une qui aurait d‚rob‚ … sa voisine un 
grain de bl‚, tant“t mettre en justice une autre qui aurait abandonn‚ ses oeufs, ne l'estimeriez-vous insens‚ de vaquer 
… des choses trop au-dessous de lui, et de pr‚tendre assujettir … la raison des animaux qui n'en ont pas l'usage ? 

Comment donc, v‚n‚rables pontifes, appellerez vous l'int‚rˆt que vous prenez aux caprices de ce petit animal ? 
Justes, j'ai dit. ¯ 


DŠs qu'il eut achev‚, une sorte de musique d'applaudissements fit retentir toute la salle, et aprŠs que toutes les 
opinions eurent ‚t‚ d‚battues un gros quart d'heure, le roi pronon‡a : 

®Que dor‚navant je serais cens‚ homme, comme tel mis en libert‚, et que la punition d'ˆtre noy‚ serait modifi‚e, en 
une amende honteuse (car il n'en est point, en ce pays-l…, d'honorable), dans laquelle amende je me d‚dirais 
publiquement d'avoir soutenu que la lune ‚tait un monde, … cause du scandale que la nouveaut‚ de cette opinion 
aurait pu apporter dans l'ƒme des faibles.¯ 


Cet arrˆt prononc‚, on m'enlŠve hors du palais, on m'habille par ignominie fort magnifiquement ; on me porte sur la 
tribune d'un magnifique chariot ; et traŒn‚ que je fus par quatre princes qu'on avait attach‚s au joug, voici ce qu'ils 
m'obligŠrent de prononcer aux carrefours de la ville : 

® Peuple, je vous d‚clare que cette lune-ci n'est pas une lune, ®mais un monde ; et que ce monde l…-bas n'est pas un 
monde, mais une ®lune. Tel est ce que les Prˆtres trouvent bon que vous croyiez. ¯ 


AprŠs que j'eus cri‚ la mˆme chose aux cinq grandes places de la cit‚, j'aper‡us mon avocat qui me tendait la main 
pour m'aider … descendre. Je fus bien ‚tonn‚ de reconnaŒtre, quand je l'eus envisag‚, que c'‚tait mon d‚mon. Nous 
f–mes une heure … nous embrasser. 

Le lendemain, sur les neuf heures, je vis entrer mon d‚mon, qui me dit qu'il venait du palais o— Z, l'une des 
demoiselles de la reine, l'avait pri‚ de l'aller trouver, et qu'elle s'‚tait enquise de moi, t‚moignant qu'elle persistait 
toujours dans le dessein de me tenir parole, c'est-…-dire que de bon coeur elle me suivrait, si je la voulais mener avec 
moi dans l'autre monde. 

-- Ce qui m'a fort ‚difi‚, continua-t-ill, c'est quand j'ai reconnu que le motif principal de son voyage ‚tait de se faire 
chr‚tienne. Ainsi je lui ai promis d'aider son dessein de toutes mes forces, et d'inventer pour cet effet une machine 
capable de tenir trois ou quatre personnes, dans laquelle vous y pourrez monter ensemble dŠs aujourd'hui. Je vais 
m'appliquer s‚rieusement … l'ex‚cution de cette entreprise : c'est pourquoi, afin de vous divertir cependant que je ne 
serai point avec vous, voici un livre que je vous laisse. Je l'apportai jadis de mon pays natal ; il est intitul‚ : Les tats 
et Empires du Soleil, avec une addition de l'Histoire de l'tincelle. Je vous donne encore celui-ci que j'estime 
beaucoup davantage ; c'est le grand Oeuvre des Philosophes, qu'un des plus forts esprits du soleil a compos‚. Il 
prouve l…-dedans que toutes choses sont vraies, et d‚clare la fa‡on d'unir physiquement les v‚rit‚s de chaque 
contradictoire, comme par exemple que le blanc est noir et que le noir est blanc ; qu'on peut ˆtre et n'ˆtre pas en 
mˆme temps ; qu'il peut y avoir une montagne sans vall‚es, que le n‚ant est quelque chose, et que toutes les choses 
qui sont ne sont point. Mais remarquez qu'il prouve tous ces inou‹s paradoxes, sans aucune raison captieuse ou 
sophistique. Quand vous serez ennuy‚ de lire, vous pourrez vous promener, ou vous entretenir avec le fils de notre 
h“te ; son esprit a beaucoup de charmes ; ce qui me d‚plaŒt en lui, c'est qu'il est impie. S'il lui arrive de vous 
scandaliser, ou de faire par quelque raisonnement chanceler votre foi, ne manquez pas aussit“t de me le venir 
proposer, je vous en r‚soudrai les difficult‚s. Un autre vous ordonnerait de rompre compagnie lorsqu'il voudrait 
philosopher sur ces matiŠres : mais, comme il est extrˆmement vain, je suis assur‚ qu'il prendrait cette fuite pour une 
d‚faite, et il se figurerait que notre croyance serait sans raison, si vous refusiez d'entendre les siennes. Songez … 
librement vivre. 

Il me quitta en achevant ce mot car c'est l'adieu, dont en ce pays-l…, on prend cong‚ de quelqu'un, comme le ® 
bonjour ¯ ou le ® Monsieur votre serviteur ¯ exprime par ce compliment : ® Aimez-moi, sage, puisque je t'aime. ¯ 


Mais il fut … peine sorti, que je mis … consid‚rer attentivement mes livres, et leurs boŒtes, c'est-…-dire leurs 
couvertures, qui me semblaient admirables pour leurs richesses ; l'une ‚tait taill‚e d'un seul diamant, sans 
comparaison plus brillant que les n“tres ; la seconde ne paraissait qu'une monstrueuse perle fendue de ce monde-l… ; 
mais parce que je n'en ai point de leur imprimerie, je m'en vais expliquer la fa‡on de ces deux volumes. 

A l'ouverture de la boŒte, je trouvai dedans un je ne sais quoi de m‚tal presque semblable … nos horloges, pleins de je 
ne sais quelques petits ressorts et de machines imperceptibles. C'est un livre … la v‚rit‚, mais c'est un livre 
miraculeux qui n'a ni feuillets ni caractŠres ; enfin c'est un livre o— pour apprendre, les yeux sont inutiles ; on n'a 
besoin que des oreilles. Quand quelqu'un donc souhaite lire, il bande avec grande quantit‚ de toutes sortes de petits 
nerfs cette machine, puis il tourne l'aiguille sur le chapitre qu'il d‚sire ‚couter, et au mˆme temps il en sort comme 
de la bouche d'un homme, ou d'un instrument de musique, tous les dons distincts et diff‚rents qui servent, entre les 
grands lunaires, … l'expression du langage . 

Lorsque j'ai depuis r‚fl‚chi sur cette miraculeuse invention de faire des livres, je ne m'‚tonne plus de voir que les 
jeunes hommes de ce pays-l… poss‚daient plus de connaissance, … seize et dix-huit ans, que les barbes grises du n“tre 
; car, sachant lire aussit“t que parler, ils ne sont jamais sans lecture ; … la chambre, … la promenade, en ville, en 
voyage, ils peuvent avoir dans la poche, ou pendus … la ceinture, une trentaine de ces livres dont ils n'ont qu'… bander 
un ressort pour en ou‹r un chapitre seulement, ou bien plusieurs, s'ils sont en humeur d'‚couter tout un livre : ainsi 
vous avez ‚ternellement autour de vous tous les grands hommes, et morts et vivants, qui vous entretiennent de vive 
voix. Ce pr‚sent m'occupe plus d'une heure ; enfin, me les ‚tant attach‚s en forme de pendants d'oreilles, je sortis 
pour me promener ; mais je ne fus plus plut“t au bout de la rue que je rencontrai une troupe assez nombreuse de 
personnes tristes. 

Quatre d'entre eux portaient sur leurs ‚paules une espŠce de cercueil envelopp‚ de noir. Je m'informai d'un, 
regardant ce que voulait dire ce convoi semblable aux pompes funŠbres de mon pays ; il me r‚pondit que ce m‚chant 
W... et nomm‚ du peuple par une chiquenaude sur le genou droit, qui avait ‚t‚ convaincu d'envie et d'ingratitude, 
‚tait d‚c‚d‚ le jour pr‚c‚dent, et que le Parlement l'avait condamn‚ il y avait plus de vingt ans … mourir de mort 
naturelle et dans son lit, et puis d'ˆtre enterr‚ aprŠs sa mort. Je me pris … rire de cette r‚ponse ; et lui m'interrogeant 
pourquoi : 

-- Vous m'‚tonnez, dis-je, de dire que cce qui est une marque de b‚n‚diction dans notre monde, comme la longue vie, 
une mort paisible, une s‚pulture honorable, serve en celui-ci d'une punition exemplaire. 

-- Quoi ! vous prenez la s‚pulture pour  une marque de b‚n‚diction ! me r‚partit cet homme. Et par votre foi, pouvez-
vous concevoir quelque chose de plus ‚pouvantable qu'un cadavre marchant sous les vers dont il regorge, … la merci 
des crapauds qui lui mƒchent les joues ; enfin la peste revˆtue du corps d'un homme ? Bon Dieu ! la seule 
imagination d'avoir, quoique mort, le visage embarrass‚ d'un drap, et sur la bouche une pique de terre me donne de 
la peine … respirer ! Ce mis‚rable que vous voyez porter, outre l'infamie d'ˆtre jet‚ dans une fosse, a ‚t‚ condamn‚ 
d'ˆtre assist‚ dans son convoi de cent cinquante de ses amis, et commandement … eux, en punition d'avoir aim‚ un 
envieux et un ingrat, de paraŒtre … ses fun‚railles avec un visage triste ; et sans que les Juges en ont en piti‚, imputant 
en partie ses crimes … son peu d'esprit, ils auraient ordonn‚ d'y pleurer. Hormis les criminels, on br–le ici tout le 
monde : aussi est-ce une coutume trŠs d‚cente et trŠs raisonnable, car nous croyons que, le feu ayant s‚par‚ le pur 
avec l'impur, la chaleur rassemble par sympathie cette chaleur naturelle qui faisait l'ƒme ; et lui donne la force de 
s'‚lever toujours, et montant jusqu'… quelque astre, la terre de certains peuples plus immat‚riels que nous et plus 
intellectuels, parce que leur temp‚rament doit r‚pondre et participer … la puret‚ du globe qu'ils habitent, et que cette 
flamme radicale, s'‚tant encore rectifi‚e par la subtilit‚ des ‚l‚ments de ce monde-l…, elle vient … composer un des 
bourgeois de ce pays enflamm‚. 

® Ce n'est pas encore notre fa‡on d'inhumer la plus belle. Quand un de nos philosophes vient … un ƒge o— il sent 
ramollir son esprit, et la glace de ses ans engourdir les mouvements de son ƒme, il assemble ses amis par un banquet 
somptueux ; puis, ayant expos‚ les motifs qui le font r‚soudre … prendre cong‚ de la nature, et le peu d'esp‚rance 
qu'il y a d'ajouter quelque chose … ses belles actions, on lui fait ou grƒce, c'est- …-dire on lui ordonne la mort, ou on 
lui fait un s‚vŠre commandement de vivre. Quand donc, … pluralit‚ de voix, on lui a mis son souffle entre les mains, 
il avertit ses plus chers et du jour et du lieu : ceux-ci se purgent et s'abstiennent de manger pendant vingt-quatre 
heures ; puis arriv‚s qu'ils sont au logis du sage, et sacrifi‚ qu'ils ont au soleil, ils entrent dans la chambre o— le 
g‚n‚reux les attend sur un lit de parade. Chacun le veut embrasser ; et quand c'est au rang de celui qu'il aime le 
mieux, aprŠs l'avoir bais‚ tendrement, il l'appuie sur son estomac, et joignant sa bouche sur sa bouche, de la main 
droite il se baigne un poignard dans le coeur. L'amant ne d‚tache point ses lŠvres de celles de son amant qu'il ne le 
sente expirer ; et lors il retire le fer de son sein, et fermant de sa bouche la plaie, il avale son sang, qu'il suce jusqu'… 
ce qu'un second lui succŠde, puis un troisiŠme, un quatriŠme, et enfin toute la compagnie ; et quatre ou cinq heures 
aprŠs on introduit … chacun une fille de seize ou dix-sept ans et, pendant trois ou quatre jours qu'ils sont … go–ter les 
plaisirs de l'amour, ils ne sont nourris que de la chair du mort qu'on leur fait manger toute crue, afin que, si de cent 
embrassements il peut naŒtre quelque chose, ils soient assur‚s que c'est leur ami qui revit. ¯ 


J'interrompis ce discours, en disant … celui qui me le faisait que ces fa‡ons de faire avaient beaucoup de 
ressemblance avec celles de quelque peuple de notre monde ; et continuai ma promenade, qui fut si longue que, 
quand je revins, il y avait deux heures que le dŒner ‚tait prˆt. On me demande pourquoi j'‚tais arriv‚ si tard. 

-- Ce n'a pas ‚t‚ ma faute, r‚pondis-je  au cuisinier qui s'en plaignait ; j'ai demand‚ plusieurs fois parmi les rues 
quelle heure il ‚tait, mais on ne m'a r‚pondu qu'en ouvrant la bouche, serrant les dents, et tournant le visage de 
travers. 

-- Quoi ! s'‚cria toute la compagnie, voous ne savez pas que par l… ils vous montraient l'heure ? 

-- Par ma foi, repartis-je, ils avaient  beau exposer leur grand nez au soleil, avant que je l'apprisse. 

-- C'est une commodit‚, me dirent-ils quui leur sert … se passer d'horloge ; car de leurs dents ils font un cadran si juste, 
qu'alors qu'ils veulent instruire quelqu'un de l'heure, ils ouvrent les lŠvres, et l'ombre de ce nez qui vient tomber 
dessus leurs dents, marque comme un cadran celle dont le curieux est en peine. Maintenant, afin que vous sachiez 
pourquoi tout le monde en ce pays a le nez grand, apprenez qu'aussit“t que la femme est accouch‚e, la matrone porte 
l'enfant au prieur du s‚minaire ; et, justement au bout de l'an les experts ‚tant assembl‚s, Si son nez est trouv‚ plus 
court qu'… une certaine mesure que tient le syndic, il est cens‚ camus, et mis entre les mains des gens qui le chƒtrent. 
Vous me demanderez la cause de cette barbarie, et comme il se peut faire que nous chez qui la virginit‚ est un crime, 
‚tablissions des continences par force ? Mais sachez que nous le faisons aprŠs avoir observ‚ depuis trente siŠcles 
qu'un grand nez est le signe d'un homme spirituel, courtois, affable, g‚n‚reux, lib‚ral, et que le petit est un signe du 
contraire. C'est pourquoi des camus on bƒtit les eunuques, parce que la r‚publique aime mieux ne point avoir 
d'enfants, que d'en avoir de semblables … eux. ¯ 


Il parlait encore lorsque je vis entrer un homme tout nu. Je m'assis aussit“t, et me couvris pour lui faire honneur, car 
ce sont les marques du plus grand respect qu'on puisse en ce pays-l… t‚moigner … quelqu'un. ® Le royaume, dit-il, 
souhaite qu'avant de retourner en votre monde, vous en avertissiez les magistrats, … cause qu'un math‚maticien vient 
tout … l'heure de promettre au conseil, que pourvu qu'‚tant de retour chez vous, vous vouliez construire une certaine 
machine qu'il vous enseignera, il attirera votre globe et le joindra … celui-ci. ¯ A quoi je promis de ne pas manquer. ® 
H‚ ! je vous prie, dis-je … mon h“te, quand l'autre fut parti, de me dire pourquoi cet envoy‚ portait … la ceinture des 
parties honteuses de bronze ? ¯ Ce que j'avais vu plusieurs fois pendant que j'‚tais en cage, sans l'avoir os‚ 
demander, parce que j'‚tais toujours environn‚ de filles de la reine, que je craignais d'offenser si j'eusse en leur 
pr‚sence attir‚ l'entretien d'une matiŠre si grasse. De sorte qu'il me r‚pondit : ® Les femelles ici, non plus que les 
mƒles, ne sont pas assez ingrates pour rougir … la vue de celui qui les a forg‚es ; et les vierges n'ont pas honte 
d'aimer sur nous en m‚moire de leur mŠre nature, la seule chose qui porte son nom. Sachez donc que l'‚charpe dont 
cet homme est honor‚, et o— pend pour m‚daille la figure d'un membre viril, est le symbole du gentilhomme, et la 
marque qui distingue le noble d'avec le roturier.¯ Ce paradoxe me sembla si extravagant, que je ne pus m'empˆcher 
d'en rire. 

® Cette coutume me semble bien extraordinaire, repartis-je, car en notre monde la marque de noblesse est de porter 
l'‚p‚e. ¯ Mais l'h“te sans s'‚mouvoir : ® O mon petit homme ! s'‚cria-t-il, quoi ! les grands de votre monde sont 
enrag‚s de faire parade d'un instrument qui d‚signe un bourreau et qui n'est forg‚ que pour nous d‚truire, enfin 
l'ennemi jur‚ de tout ce qui vit ; et de cacher, au contraire, un membre sans qui nous serions au rang de ce qui n'est 
pas, le Prom‚th‚e de chaque animal, et le r‚parateur infatigable des faiblesses de la nature ! Malheureuse contr‚e, o— 
les marques de g‚n‚ration sont ignominieuses, et o— celles d'an‚antissement sont honorables ! Cependant vous 
appelez ce membre- l… des parties honteuses comme s'il y avait quelque chose de plus glorieux que de donner la vie, 
et rien de plus infƒme que de l'“ter ! Pendant tout ce discours nous ne laissions pas de dŒner ; et sit“t que nous f–mes 
lev‚s, nous allƒmes au jardin prendre l'air. 

Les occurrences et la beaut‚ du lieu nous entretinrent quelque temps ; mais comme la plus noble envie dont je fusse 
alors chatouill‚, c'‚tait de convertir … notre religion une ƒme si fort ‚lev‚e au-dessus du vulgaire, je l'exhortai mille 
fois de ne pas embourber de matiŠre ce beau g‚nie dont le Ciel l'avait pourvu, qu'il tirƒt de la presse des animaux cet 
esprit capable de la vision de Dieu ; enfin qu'il avisƒt s‚rieusement … voir unir quelque jour son immortalit‚ au 
plaisir plut“t qu'… la peine. 

® Quoi ! me r‚pliqua-t-il en s'‚clatant de rire, vous estimez votre ƒme immortelle privativement … celle des bˆtes ? 
Sans mentir, mon grand ami, votre orgueil est bien insolent ! Et d'o— argumentez-vous, je vous prie, cette 
immortalit‚ au pr‚judice de celle des bˆtes ? Serait-ce … cause que nous sommes dou‚s de raisonnement et non pas 
elles ? En premier lieu, je vous le nie, et je vous prouverai quand il vous plaira, qu'elles raisonnent comme nous. 
Mais encore qu'il f–t vrai que la raison nous e–t ‚t‚ distribu‚e en apanage et qu'elle f–t un privilŠge r‚serv‚ 
seulement … notre espŠce, est-ce … dire pour cela qu'il faille que Dieu enrichisse l'homme de l'immortalit‚, parce qu'il 
lui a d‚j… prodigu‚ la raison ? Je dois donc, … ce compte-l…, donner aujourd'hui … ce pauvre une pistole parce que je 
lui donnai hier un ‚cu ? Vous voyez bien vous-mˆme la fausset‚ de cette cons‚quence, et qu'au contraire, si je suis 
juste, plut“t que de donner une pistole … celui-ci je dois donner un ‚cu … l'autre, puisqu'il n'a rien touch‚ de moi. Il 
faut conclure de l…, “ mon cher compagnon, que Dieu, plus juste encore mille fois que nous, n'aura pas tout vers‚ 
aux uns pour ne rien laisser aux autres. D'all‚guer l'exemple des aŒn‚s de votre monde, qui emportent dans leur 
partage quasi tous les biens de la maison, c'est une faiblesse des pŠres qui, voulant perp‚tuer leur nom, ont 
appr‚hend‚ qu'il ne se perdŒt ou ne s'‚garƒt dans la pauvret‚. Mais Dieu, qui n'est pas capable d'erreur, n'a eu garde 
d'en commettre une si grande, et puis, n'y ayant dans l'‚ternit‚ de Dieu ni avant, ni aprŠs, les cadets chez lui ne sont 
pas plus jeunes que les aŒn‚s. ¯ 


Je ne le cŠle point que ce raisonnement m'‚branla. 

® Vous me permettrez, lui dis-je, de briser sur cette matiŠre, parce que je ne me sens pas assez fort pour vous 
r‚pondre ; je m'en vais qu‚rir la solution de cette difficult‚ chez notre commun pr‚cepteur. ¯ 


Je montai aussit“t, sans attendre qu'il me r‚pliquƒt, en la chambre de cet habile d‚mon, et, tous pr‚ambules … part, je 
lui proposai ce qu'on venait de m'objecter touchant l'immortalit‚ de nos ƒmes, et voici ce qu'il me r‚pondit : 

® Mon fils, ce jeune ‚tourdi passionn‚ de vous persuader qu'il n'est pas vraisemblable que l'ƒme de l'homme soit 
immortelle parce que Dieu serait injuste, Lui qui se dit PŠre commun de tous les ˆtres, d'en avoir avantag‚ une 
espŠce et d'avoir abandonn‚ g‚n‚ralement toutes les autres au n‚ant ou … l'infortune ; ces raisons, … la v‚rit‚, brillent 
un peu de loin. Et quoi que je pusse lui demander comme il sait que ce qui est juste … nous, soit aussi juste … Dieu ? 
comme il sait que Dieu se mesure … notre aune ? comme il sait que nos lois et nos coutumes, qui n'ont ‚t‚ institu‚es 
que pour rem‚dier … nos d‚sordres, servent aussi pour tailler les morceaux de la toute-puissance de Dieu ? Je 
passerai toutes ces choses, avec tout ce qu'ont si divinement r‚pondu sur cette matiŠre les PŠres de votre glise, et je 
vous d‚couvrirai un mystŠre qui n'a point encore ‚t‚ r‚v‚l‚. 

® Vous savez, “ mon fils, que de la terre quand il se fait un arbre, d'un arbre un pourceau, d'un pourceau un homme, 
ne pouvons-nous donc pas croire, puisque tous les ˆtres en la nature tendent au plus parfait, qu'ils aspirent … devenir 
hommes, cette essence ‚tant l'achŠvement du plus beau mixte, et le mieux imagin‚ qui soit au monde, parce que c'est 
le seul qui fasse le lien de la vie brutale avec l'ang‚lique. Que ces m‚tamorphoses arrivent, il faut ˆtre p‚dant pour le 
nier. Ne voyons- nous pas qu'un prunier par la chaleur de son germe, comme par une bouche, suce et digŠre le gazon 
qui l'environne ; qu'un pourceau d‚vore ce fruit et le fait devenir une partie de soi-mˆme ; et qu'un homme mangeant 
le pourceau, r‚chauffe cette chair morte, la joint … soi, et fait revivre cet animal sous une plus noble espŠce. Ainsi ce 
grand pontife que vous voyez la mitre sur la tˆte ‚tait peut-ˆtre il y a soixante-ans, une touffe d'herbe dans mon 
jardin. Dieu donc, ‚tant le PŠre commun de toutes ses cr‚atures, quand il les aimerait toutes ‚galement, n'est-il pas 
bien croyable qu'aprŠs que, par cette m‚tempsycose plus raisonn‚e que la pythagorique, tout ce qui sent, tout ce qui 
v‚gŠte enfin, aprŠs que toute la matiŠre aura pass‚ par l'homme, alors ce grand jour du Jugement arrivera o— font 
aboutir les prophŠtes, les secrets de leur philosophie. ¯ Je redescendis trŠs satisfait au jardin et je commen‡ais … 
r‚citer … mon compagnon ce que notre maŒtre m'avait appris, quand le physionome arriva pour nous conduire … la 
r‚fection et au dortoir. 

Le lendemain dŠs que je fus ‚veill‚ je m'en allai faire lever mon antagoniste. ® C'est un aussi grand miracle, lui dis-
je en l'abordant, de trouver un fort esprit comme le v“tre enseveli dans le sommeil, que de voir du feu sans action. ¯ 
Il souffrit de ce mauvais compliment. ®Mais, s'‚cria-t-il avec une colŠre passionn‚e d'amour, ne d‚ferez-vous jamais 
votre bouche aussi bien que votre raison de ces termes fabuleux de miracles ? Sachez que ces noms-l… diffament le 
nom de philosophe, et que comme le sage ne voit rien au monde qu'il ne con‡oive et qu'il ne juge pouvoir ˆtre 
con‡u, il doit abhorrer toutes ces expressions de miracles, de prodiges et d'‚v‚nements contre nature qu'ont invent‚s 
les stupides pour excuser les faiblesses de leur entendement. ¯ 


Je crus alors ˆtre oblig‚ en conscience de prendre la parole pour le d‚tromper. ® Encore, lui r‚pliquai-je, que vous ne 
croyiez pas aux miracles, il ne laisse pas de s'en faire, et beaucoup. J'en ai vu de mes yeux. J'ai connu plus de vingt 
malades gu‚ris miraculeusement. - Vous le dites, interrompit-il, que ces gens-l… ont ‚t‚ gu‚ris par miracle, mais vous 
ne savez pas que la force de l'imagination est capable de gu‚rir toutes les maladies que vous attribuez au surnaturel, 
… cause d'un certain baume naturel r‚pandu dans nos corps contenant toutes les qualit‚s contraires … toutes celles de 
chaque mal qui nous attaque : ce qui se fait quand notre imagination avertie par la douleur, va chercher en ce lieu le 
remŠde sp‚cifique qu'elle apporte au venin. C'est l… d'o— vient qu'un habile m‚decin de notre monde conseille au 
malade de prendre plut“t un m‚decin ignorant qu'on estimera pourtant fort habile, qu'un fort habile qu'on estimera 
ignorant, parce qu'il se figure que notre imagination travaillant … notre sant‚, pourvu qu'elle soit aid‚e de remŠdes, 
‚tait capable de nous gu‚rir ; mais que les plus puissants ‚taient trop faibles, quand l'imagination ne les appliquait 
pas. 

® Vous ‚tonnez-vous que les premiers hommes de votre monde vivaient tant de siŠcles sans savoir aucune 
connaissance de la m‚decine ? non, et qu'est-ce … votre avis qui en pouvait ˆtre la cause, sinon leur nature encore 
dans sa force et ce baume universel qui n'est pas encore dissip‚ par les drogues dont vos m‚decins vous consument ? 
Ils n'avaient pour rentrer en convalescence qu'… souhaiter fortement, et s'imaginer d'ˆtre gu‚ris. Aussi leur fantaisie 
vigoureuse, se plongeant dans cette huile vitale, en attirant l'‚lixir, et appliquant l'actif au passif, ils se trouvaient 
presque dans un clin d'oeil aussi sains qu'auparavant : ce qui malgr‚ la d‚pravation de la nature ne laisse pas de se 
faire encore aujourd'hui, quoiqu'un peu rarement … la v‚rit‚ ; mais le populaire l'attribue … miracle. Pour moi je n'en 
crois rien du tout, et je me fonde sur ce qu'il est plus facile que tous ces docteurs se trompent, que cela n'est facile … 
faire ; car je leur demande : ce fi‚vreux, qui vient d'ˆtre gu‚ri, a souhait‚ bien fort, comme il est vraisemblable, 
pendant sa maladie de se revoir en sant‚, il a fait des voeux, et il fallait n‚cessairement qu'il mour–t, ou qu'il 
demeurƒt en son mal, ou qu'il gu‚rit ; s'il f–t mort, on e–t dit que Dieu l'a voulu r‚compenser de ses peines ; ou le 
fera peut-ˆtre malicieusement ‚quivoquer en disant que, selon les priŠres du malade, il l'a gu‚ri de tous ces maux ; 
s'il f–t demeur‚ dans son infirmit‚, on aurait dit qu'il n'avait pas la foi ; mais parce qu'il est gu‚ri, c'est un miracle 
tout visible. N'est-il pas bien plus vraisemblable que sa fantaisie excit‚e par les violents d‚sirs de la sant‚, a fait son 
op‚ration ? Car je veux qu'il soit r‚chapp‚. Pourquoi crier miracle, puisque nous voyons beaucoup de personnes qui 
s'‚taient vou‚es p‚rir mis‚rablement avec leurs voeux ? 

-- Mais … tout le moins, lui repartis-jee, si ce que vous dites de ce baume est v‚ritable, c'est une marque de la 
raisonnabilit‚ de notre ƒme, puisque sans se servir des instruments de notre raison, ni s'appuyer du concours de notre 
volont‚, elle fait elle-mˆme comme si elle ‚tait hors de nous, appliquer l'actif au passif. Or si ‚tant s‚par‚e de nous 
elle est raisonnable, il faut n‚cessairement qu'elle soit spirituelle ; et si vous la confessez spirituelle, je conclus 
qu'elle est immortelle, puisque la mort n'arrive dans l'animal que par le changement des formes dont la matiŠre seule 
est capable. ¯ 


Ce jeune homme alors s'‚tant mis en son s‚ant sur son lit, et m'ayant fait asseoir, discourut … peu prŠs de cette sorte : 
® Pour l'ƒme des bˆtes qui est corporelle, je ne m'‚tonne pas qu'elle meure, vu qu'elle n'est possible qu'une harmonie 
des quatre qualit‚s, une force de sang, une proportion d'organes bien concert‚s ; mais je m'‚tonne bien fort que la 
n“tre, intellectuelle, incorporelle et immortelle, soit contrainte de sortir de chez nous par la mˆme cause qui fait p‚rir 
celle d'un boeuf. A- t-elle fait pacte avec notre corps que, quand il aurait un coup d'‚p‚e dans le coeur, une balle de 
plomb dans la cervelle, une mousquetade … travers le corps, d'abandonner aussit“t sa maison trou‚e ? Encore 
manquerait-elle souvent … son contrat, car quelques-uns meurent d'une blessure dont les autres r‚chappent ; il 
faudrait que chaque ƒme e–t fait un march‚ particulier avec son corps. Sans mentir, elle qui a tant d'esprit, … ce qu'on 
nous fait accroire, est bien enrag‚e de sortir d'un logis quand elle voit qu'au partir de l… on lui va marquer son 
appartement en enfer. Et si cette ƒme ‚tait spirituelle, et par soi- mˆme raisonnable, comme ils disent qu'elle f–t 
aussi capable d'intelligence quand elle est s‚par‚e de notre masse, que quand elle en est revˆtue, pourquoi les 
aveugles-n‚s, avec tous les beaux avantages de cette ƒme intellectuelle, ne sauraient-ils s'imaginer ce que c'est que 
de voir ? Pourquoi les sourds n'entendent-ils point ? Est-ce … cause qu'ils ne sont pas encore priv‚s par le tr‚pas de 
tous leurs sens ? Quoi ! Je ne pourrai donc me servir de ma main droite, … cause que j'en ai une gauche ? Ils 
allŠguent, pour prouver qu'elle ne saurait agir sans les sens, encore qu'elle soit spirituelle, l'exemple d'un peintre qui 
ne saurait faire un tableau s'il n'a des pinceaux. Oui, mais ce n'est pas … dire que le peintre qui ne peut travailler sans 
pinceau, quand, avec ses pinceaux, il aura encore perdu ses couleurs, ses crayons, ses toiles, et ses coquilles, qu'alors 
il le pourra mieux faire. Bien au contraire ! Plus d'obstacles s'opposeront … son labeur, plus il lui sera impossible de 
peindre. Cependant ils veulent que cette ƒme qui ne peut agir qu'imparfaitement, … cause de la perte d'un de ses 
outils dans le cours de la vie, puisse alors travailler avec perfection, quand aprŠs notre mort elle les aura tous perdus. 
S'ils me viennent rechanter qu'elle n'a pas besoin de ces instruments pour faire ses fonctions, je leur rechanterai qu'il 
faut fouetter les Quinze-Vingts, qui font semblant de ne voir goutte. - Mais, lui dis-je, si notre ƒme mourait, comme 
je vois bien que vous voulez conclure, la r‚surrection que nous attendons ne serait donc qu'une chimŠre, car il 
faudrait que Dieu la recr‚ƒt, et cela ne serait pas r‚surrection. ¯ Il m'interrompit par un hochement de tˆte : ® H‚ ! 
par votre foi ! s'‚cria-t-il, qui vous a berc‚ de ce Peau-d'Ane ? Quoi ! vous ? Quoi ! moi ? Quoi ! ma servante 
ressusciter ? - Ce n'est point, lui r‚pondis-je, un conte fait … plaisir ; c'est une v‚rit‚ indubitable que je vous 
prouverai. - Et moi, dit-il, je vous prouverai le contraire : 

® Pour commencer donc, je suppose que vous mangiez un mahom‚tan ; vous le convertissez, par cons‚quent, en 
votre substance ! N'est-il pas vrai, ce mahom‚tan, dig‚r‚, se change partie en chair, partie en sang, partie en sperme 
? Vous embrasserez votre femme et de la semence, tir‚e tout entiŠre du cadavre mahom‚tan, vous jetez en moule un 
beau petit chr‚tien. Je demande : le mahom‚tan aura-t-il son corps ? Si la terre lui rend, le petit chr‚tien n'aura pas le 
sien, puisqu'il n'est tout entier qu'une partie de celui du mahom‚tan. Si vous me dites que le petit chr‚tien aura le 
sien, Dieu d‚robera donc au mahom‚tan ce que le petit chr‚tien n'a re‡u que de celui du mahom‚tan. Ainsi il faut 
absolument que l'un ou l'autre manque de corps ! 

® Vous me r‚pondrez peut-ˆtre que Dieu reproduira de la matiŠre pour suppl‚er … celui qui n'en aura pas assez ? Oui, 
mais une autre difficult‚ nous arrˆte, c'est que le mahom‚tan damn‚ ressuscitant, et Dieu lui fournissant un corps 
tout neuf … cause du sien que le chr‚tien lui a vol‚, comme le corps tout seul, comme l'ƒme toute seule, ne fait pas 
l'homme, mais l'un et l'autre joints en un seul sujet, et comme le corps et l'ƒme sont parties aussi int‚grantes de 
l'homme l'une que l'autre, si Dieu p‚trit … ce mahom‚tan un autre corps que le sien, ce n'est plus le mˆme individu. 
Ainsi Dieu damne un autre homme que celui qui a m‚rit‚ l'enfer ; ainsi ce corps a paillard‚, ce corps a 
criminellement abus‚ de tous ses sens, et Dieu, pour chƒtier ce corps, en jette un autre feu, lequel est vierge, lequel 
est pur, et qui n'a jamais prˆt‚ ses organes … l'op‚ration du moindre crime. Et ce qui serait encore bien ridicule, c'est 
que ce corps aurait m‚rit‚ l'enfer et le paradis tout ensemble, car, en tant que mahom‚tan, il doit ˆtre damn‚ ; en tant 
que chr‚tien, il doit ˆtre sauv‚ ; de sorte que Dieu ne le saurait mettre en paradis qu'il ne soit injuste, r‚compensant 
de la gloire la damnation qu'il avait m‚rit‚e comme mahom‚tan, et ne le peut jeter en enfer qu'il ne soit injuste aussi, 
r‚compensant de la mort ‚ternelle la b‚atitude qu'il avait m‚rit‚e comme chr‚tien. Il faut donc, s'il veut ˆtre 
‚quitable, qu'il damne et sauve ‚ternellement cet homme-l…. ¯ 


Alors, je pris la parole : ® Je n'ai rien … r‚pondre, lui repartis-je, … vos arguments sophistiques contre la r‚surrection, 
tant y a que Dieu l'a dit, Dieu qui ne peut mentir. - N'allez pas si vite, me r‚pliqua-t-il, vous en ˆtes d‚j… … ® Dieu l'a 
dit ¯ ; il faut prouver auparavant qu'il y ait un Dieu, car pour moi je vous le nie tout … plat. 

Je ne m'amuserai point, lui dis-je, … vous r‚citer les d‚monstrations ‚videntes dont les philosophes se sont servis 
pour l'‚tablir : il faudrait redire tout ce qu'ont jamais ‚crit les hommes raisonnables. Je vous demande seulement quel 
inconv‚nient vous encourez de le croire ; je suis bien assur‚ que vous ne m'en sauriez pr‚texter aucun. Puisque donc 
il est impossible d'en tirer que de l'utilit‚, que ne vous le persuadez- vous ? Car s'il y a un Dieu, outre qu'en ne le 
croyant pas, vous vous serez m‚compt‚, vous aurez d‚sob‚i au pr‚cepte qui commande d'en croire ; et s'il n'y en a 
point, vous n'en serez pas mieux que nous ! 

-- Si fait, me r‚pondit-il, j'en serai mmieux que vous, car s'il n'y en a point, vous et moi serons … deux de jeu ; mais, au 
contraire, s'il y en a, je n'aurai pas pu avoir offens‚ une chose que je croyais n'ˆtre point, puisque, pour p‚cher, il faut 
ou le savoir ou le vouloir. Ne voyez-vous pas qu'un homme, mˆme tant soit peu sage, ne se piquerait pas qu'un 
crocheteur l'e–t injuri‚, si le crocheteur aurait pens‚ ne le pas faire, s'il l'avait pris pour un autre ou si c'‚tait le vin 
qui l'e–t fait parler ? A plus forte raison Dieu, tout in‚branlable, s'emportera-t-il contre nous pour ne l'avoir pas 
connu, puisque c'est Lui-mˆme qui nous a refus‚ les moyens de le connaŒtre. Mais, par votre foi, mon petit animal, si 
la cr‚ance de Dieu nous ‚tait si n‚cessaire, enfin si elle nous importait de l'‚ternit‚, Dieu lui-mˆme ne nous en 
aurait-il pas infus … tous des lumiŠres aussi claires que le soleil qui ne se cache … personne ? Car de feindre qu'il ait 
voulu jouer entre les hommes … cligne-musette, faire comme les enfants ® Toutou, le voil… ¯, c'est-…-dire : tant“t se 
masquer, tant“t se d‚masquer, se d‚guiser … quelques-uns pour se manifester aux autres, c'est se forger un Dieu ou 
sot ou malicieux, vu que si ‡'a ‚t‚ par la force de mon g‚nie que je l'ai connu, c'est lui qui m‚rite et non pas moi, 
d'autant qu'il pouvait me donner une ƒme ou les organes imb‚ciles qui me l'auraient fait m‚connaŒtre. Et si, au 
contraire, il m'e–t donn‚ un esprit incapable de le comprendre, ce n'aurait pas ‚t‚ ma faute, mais la sienne, puisqu'il 
pouvait m'en donner un si vif que je l'eusse compris. ¯Ces opinions diaboliques et ridicules me firent naŒtre un 
fr‚missement par tout le corps ; je commen‡ai alors de contempler cet homme avec un peu plus d'attention et je fus 
bien ‚bahi de remarquer sur son visage je ne sais quoi d'effroyable que je n'avais pas encore aper‡u : ses yeux ‚taient 
petits et enfonc‚s, le teint basan‚, la bouche grande, le menton velu, les ongles noirs. ® O Dieu ! me songeais-je 
aussit“t, ce mis‚rable est r‚prouv‚ dŠs cette vie et possible mˆme que c'est l'Ant‚christ dont il se parle tant dans 
notre monde. ¯ 


Je ne voulus pas pourtant lui d‚couvrir ma pens‚e … cause de l'estime que je faisais de son esprit, et v‚ritablement les 
favorables aspects dont nature avait regard‚ son berceau m'avaient fait concevoir quelque amiti‚ pour lui. Je ne pus 
toutefois si bien me contenir que je n'‚clatasse avec des impr‚cations qui le mena‡aient d'une mauvaise fin. Mais lui, 
renviant sur ma colŠre : ® Oui, s'‚cria-t-il, par la mort... ¯ Je ne sais pas ce qu'il me pr‚m‚ditait de dire, car, sur cette 
entrefaite, on frappa … la porte de notre chambre et je vois entrer un grand homme noir tout velu. Il s'approcha de 
nous et saisissant le blasph‚mateur … force de corps, il l'enleva par la chemin‚e. 

La piti‚ que l'eus du sort de ce malheureux m'obligea de l'embrasser pour l'arracher des griffes de l'thiopien, mais il 
fut si robuste qu'il nous enleva tous deux, de sorte qu'en un moment nous voil… dans la nue. Ce n'‚tait plus l'amour 
du prochain qui m'obligeait … le serrer ‚troitement, mais l'appr‚hension de tomber. AprŠs avoir ‚t‚ je ne sais 
combien de jours … percer le ciel, sans savoir ce que je deviendrais, je reconnus que j'approchais de notre monde. 
D‚j… je distinguais l'Asie de l'Europe et l'Europe de l'Afrique, d‚j… mˆme mes yeux, par mon abaissement, ne 
pouvaient se courber au del… de l'Italie, quand le coeur me dit que ce diable sans doute emportait mon h“te aux 
enfers, en corps et en ƒme, et que c'‚tait pour cela qu'il le passait par notre terre, … cause que l'enfer est dans son 
centre. J'oubliai toutefois cette r‚flexion et tout ce qui m'‚tait arriv‚ depuis que le diable ‚tait notre voiture, … la 
frayeur que me donna la vue d'une montagne tout en feu que je touchai quasi. L'objet de ce br–lant spectacle me fit 
crier ® J‚sus Maria ¯. J'avais … peine achev‚ la derniŠre lettre que je me trouvais ‚tendu sur des bruyŠres au coupeau 
d'une petite colline, et deux ou trois pasteurs autour de moi qui r‚citaient des litanies et me parlaient italien. ® Oh ! 
m'‚criais-je alors, Dieu soit lou‚ ! J'ai donc enfin trouv‚ des chr‚tiens au monde de la lune. H‚ ! dites-moi, mes 
amis, en quelle province de votre monde suis-je maintenant ? - En Italie, me r‚pondirent-ils. 

-- Comment, interrompis-je, y a-t-il unee Italie aussi au monde de la lune ? ¯ J'avais encore si peu r‚fl‚chi sur cet 
accident que je ne m'‚tais pas encore aper‡u qu'ils me parlaient italien et que je leur r‚pondais de mˆme. 

Quand donc je fus tout … fait d‚sabus‚ et que rien ne m'empˆcha plus de connaŒtre que j'‚tais de retour en ce monde, 
je me laissai conduire o— ces paysans voulurent me mener. Mais je n'‚tais pas encore arriv‚ aux portes de... que tous 
les chiens de la ville se vinrent pr‚cipiter sur moi, et sans que la peur me jetƒt dans une maison o— je mis barre entre 
nous, j'‚tais infailliblement englouti. 

Un quart d'heure aprŠs, comme je me reposais dans ce logis, voici qu'on entend … l'entour un sabbat de tous les 
chiens, je crois, du royaume ; on y voyait depuis le dogue jusqu'au bichon, hurlant de plus ‚pouvantable furie que 
s'ils eussent fait l'anniversaire de leur premier Adam. 

Cette aventure ne causa pas peu d'admiration … toutes les personnes qui la virent ; mais aussit“t que j'eus ‚veill‚ mes 
rˆveries sur cette circonstance, je m'imaginai tout … l'heure que ces animaux ‚taient acharn‚s contre moi … cause du 
monde d'o— je venais ; ® car, disais-je en moi-mˆme, comme ils ont accoutum‚ d'aboyer … la lune pour la douleur 
qu'elle leur fait de si loin, sans doute ils se sont voulu jeter dessus moi parce que je sens la lune, dont l'odeur les 
fƒche. ¯ 


Pour me purger de ce mauvais air, je m'exposai tout nu au soleil dessus une terrasse. Je m'y hƒlai quatre ou cinq 
heures durant au bout desquelles je descendis, et les chiens, ne sentant plus l'influence qui m'avait fait leur ennemi, 
s'en retournŠrent chacun chez soi. 

Je m'enquis au port quand un vaisseau partirait pour la France, et lorsque je fus embarqu‚, je n'eus l'esprit tendu qu'… 
ruminer aux merveilles de mon voyage. J'admirai mille fois la Providence de Dieu qui avait recul‚ ces hommes, 
naturellement impies, en un lieu o— ils ne pussent corrompre ses bien-aim‚s, et les avait punis de leur orgueil en les 
abandonnant … leur propre suffisance. Aussi je ne doute point qu'il n'ait diff‚r‚ jusqu'ici d'envoyer leur prˆcher 
l'vangile, parce qu'il savait qu'ils en abuseraient et que cette r‚sistance ne servirait qu'… leur faire m‚riter une plus 
rude punition dans l'autre monde. 

-- -------------------- 

Enfin notre vaisseau surgit au havre de Toulon ; et d'abord aprŠs avoir rendu grƒce aux vents et aux ‚toiles, pour la 
f‚licit‚ du voyage, chacun s'embrassa sur le port, et se dit adieu. Pour moi, parce qu'au monde de la lune d'o— 
j'arrivais, l'argent se met au nombre des contes faits … plaisir, et que j'en avais comme perdu la m‚moire, le pilote se 
contenta, pour le nolage, de l'honneur d'avoir port‚ dans son navire un homme tomb‚ du ciel. Rien ne nous empˆcha 
donc d'aller jusqu'auprŠs de Toulouse, chez un de mes amis. Je br–lais de le voir, pour la joie que j'esp‚rais lui 
causer, au r‚cit de mes aventures. Je ne serai point ennuyeux … vous r‚citer tout ce qui m'arriva sur le chemin ; je me 
lassai, je me reposai, j'eus soif, j'eus faim, je bus, je mangeai au milieu de vingt ou trente chiens qui composaient sa 
meute. Quoique je fusse en fort mauvais ordre, maigre, et r“ti du hƒle, il ne laissa pas de me reconnaŒtre ; 

Transport‚ de ravissement, il me sauta au cou, et, aprŠs m'avoir bais‚ plus de cent fois, tout tremblant d'aise, il 
m'entraŒna dans son chƒteau, o— sit“t que les larmes eurent fait place … la voix : ® Enfin, s'‚cria-t-il, nous vivons et 
nous vivrons, malgr‚ tous les accidents dont la Fortune a ballott‚ notre vie. Mais, bons dieux ! il n'est donc pas vrai 
le bruit qui courut que vous aviez ‚t‚ br–l‚ en Canada, dans ce grand feu d'artifice duquel vous f–tes l'inventeur ? Et 
cependant deux ou trois personnes de cr‚ance, parmi ceux qui m'en apportŠrent les tristes nouvelles, m'ont jur‚ avoir 
vu et touch‚ cet oiseau de bois dans lequel vous f–tes ravi. Ils me contŠrent, que par malheur vous ‚tiez entr‚ dedans 
au moment qu'on y mit le feu, et que la rapidit‚ des fus‚es qui br–laient tout alentour, vous enleva si haut que 
l'assistance vous perdit de vue. Et vous f–tes, … ce qu'ils protestent, consum‚ de telle sorte, que la machine ‚tant 
retomb‚e, on n'y trouva que fort peu de vos cendres. - Ces cendres, lui r‚pondis-je, monsieur, ‚taient donc celles de 
l'artifice mˆme, car le feu ne m'endommagea en fa‡on quelconque. L'artifice ‚tait attach‚ en dehors, et sa chaleur par 
cons‚quent ne pouvait pas m'incommoder. 

® Or vous saurez qu'aussit“t que le salpˆtre fut … bout, l'imp‚tueuse ascension des fus‚es ne soutenant plus la 
machine, elle tomba en terre. Je la vis choir ; et lorsque je pensais culbuter avec elle, je fus bien ‚tonn‚ de sentir que 
je montais vers la lune. Mais il faut vous expliquer la cause d'un effet que vous prendriez pour un miracle. 

® Je m'‚tais le jour de cet accident, … cause de certaines meurtrissures, frott‚ de moelle tout le corps ; mais parce que 
nous ‚tions en d‚cours, et que la lune pour lors attire la moelle, elle absorba si goul–ment celle dont ma chair ‚tait 
imbue, principalement quand ma boŒte fut arriv‚e au-dessus de la moyenne r‚gion, o— il n'y avait point de nuages 
interpos‚s pour en affaiblir l'influence, que mon corps suivit cette attraction. Et je vous proteste qu'elle continua de 
me sucer si longtemps, qu'… la fin j'abordai ce monde qu'on appelle ici la lune. ¯ 


Je lui racontai ensuite fort au long, toutes les particularit‚s de mon voyage ; et M. de Colignac ravi d'entendre des 
choses si extraordinaires, me conjura de les r‚diger par ‚crit. Moi qui aime le repos je r‚sistai longtemps, … cause des 
visites qu'il ‚tait vraisemblable que cette publication m'attirerait. Toutefois, honteux du reproche dont il me rabattait, 
de ne pas faire assez de compte de ses priŠres, je me r‚solus enfin de le satisfaire. 

Je mis donc la plume … la main, et … mesure que j'achevais un cahier, impatient de ma gloire qui lui d‚mangeait plus 
que la sienne, il allait … Toulouse le pr“ner dans les plus belles assembl‚es. Comme on l'avait en r‚putation d'un des 
plus forts g‚nies de son siŠcle, mes louanges dont il semblait l'infatigable ‚cho, me firent connaŒtre de tout le monde. 
D‚j… les graveurs, sans m'avoir vu, avaient burin‚ mon image ; et la ville retentissait, dans chaque carrefour, du 
gosier enrou‚ des colporteurs qui criaient … tue-tˆte : Voil… le portrait de l'auteur des tats et Empires de la Lune. 
Parmi les gens qui lurent mon livre, il se rencontra beaucoup d'ignorants qui le feuilletŠrent. Pour contrefaire les 
esprits de la grande vol‚e, ils applaudirent comme les autres, jusqu'… battre des mains … chaque mot, de peur de se 
m‚prendre, et tout joyeux s'‚criŠrent : ® Qu'il est bon ! ¯ aux endroits qu'ils n'entendaient point. Mais la superstition 
travestie en remords, de qui les dents sont bien aigu‰s, sous la chemise d'un sot, leur rongea tant le coeur, qu'ils 
aimŠrent mieux renoncer … la r‚putation de philosophe (laquelle aussi bien leur ‚tait un habit mal fait), que d'en 
r‚pondre au jour du jugement. 

Voil… donc la m‚daille renvers‚e, c'est … qui chantera la palinodie. L'ouvrage dont ils avaient fait tant de cas, n'est 
plus qu'un pot-pourri de contes ridicules, un amas de lambeaux d‚cousus, un r‚pertoire de Peau- d'Ane … bercer les 
enfants ; et tel n'en connaŒt pas seulement la syntaxe qui condamne l'auteur … porter une bougie … Saint Mathurin. 

Ce contraste d'opinions entre les habiles et les idiots, augmenta son cr‚dit. Peu aprŠs, les copies en manuscrit se 
vendirent sous le manteau ; tout le monde, et ce qui est hors du monde, c'est-…-dire depuis le gentilhomme jusqu'au 
moine, acheta cette piŠce : les femmes mˆmes prirent parti. Chaque famille se divisa, et les int‚rˆts de cette querelle 
allŠrent si loin, que la ville fut partag‚e en deux factions, la lunaire et l'antilunaire. 

On ‚tait aux escarmouches de la bataille, quand un matin je vis entrer dans la chambre de Colignac, neuf ou dix 
barbes … longue robe, qui d'abord lui parlŠrent ainsi : ® Monsieur, vous savez qu'il n'y a pas un de nous en cette 
compagnie qui ne soit votre alli‚, votre parent ou votre ami, et que par cons‚quent, il ne vous peut rien arriver de 
honteux qui ne nous rejaillisse sur le front. Cependant nous sommes inform‚s de bonne part que vous retirez un 
sorcier dans votre chƒteau. - Un sorcier ! s'‚cria Colignac ; “ dieux ! nommez-le-moi ! Je vous le mets entre les 
mains. Mais il faut prendre garde que ce ne soit une calomnie. - H‚ quoi ! monsieur, interrompit l'un des plus 
v‚n‚rables, y a-t-il aucun parlement qui se connaisse en sorciers comme le n“tre ? Enfin, mon cher neveu, pour ne 
vous pas davantage tenir en suspens, le sorcier que nous accusons est l'auteur des tats et Empires de la Lune ; il ne 
saurait pas nier qu'il ne soit le plus grand magicien de l'Europe, aprŠs ce qu'il avoue lui-mˆme. Comment ! avoir 
mont‚ … la lune, cela se peut-il, sans l'entremise de... Je n'oserais nommer la bˆte ; car enfin, dites-moi, qu'allait-il 
faire chez la lune ? - Belle demande ! interrompit un autre ; il allait assister au sabbat qui s'y tenait possible ce jour-
l… : et, en effet vous voyez qu'il eut accointance avec le d‚mon de Socrate. AprŠs cela, vous ‚tonnez-vous que le 
diable l'ait, comme il dit, rapport‚ en ce monde ? 

Mais quoi qu'il en soit, voyez-vous, tant de lunes, tant de chemin‚es, tant de voyages par l'air, ne valent rien, je dis 
rien du tout ; et entre vous et moi (… ces mots, il approcha sa bouche de son oreille) je n'ai jamais vu de sorcier qui 
n'e–t commerce avec la lune. ¯ 


Ils se turent aprŠs ces bons avis ; et Colignac demeura tellement ‚bahi de leur commune extravagance, qu'il ne put 
jamais dire un mot. Ce que voyant un v‚n‚rable butor, qui n'avait point encore parl‚ : ® Voyez-vous, dit-il, notre 
parent, nous connaissons o— vous tient l'enclouure ; le magicien est une personne que vous aimez ; mais 
n'appr‚hendez rien ; … votre consid‚ration, les choses iront … la douceur vous n'avez seulement qu'… nous le mettre 
entre les mains ; et pour l'amour de vous, nous engageons notre honneur de le faire br–ler sans scandale. ¯ 


A ces mots, Colignac, quoique ses poings dans ses c“t‚s, ne put se contenir ; un ‚clat de rire le prit, qui n'offensa pas 
peu messieurs ses parents ; de sorte qu'il ne fut pas en son pouvoir de r‚pondre … aucun point de leur harangue, que 
par des ha a a a, ou des ho o o o ; Si bien que nos messieurs trŠs scandalis‚s s'en allŠrent, je dirais avec leur courte 
honte, si elle n'avait dur‚ jusqu'… Toulouse. Quand ils furent partis, je tirai Colignac dans son cabinet, o— sit“t que 
j'eus ferm‚ la porte dessus nous : ® Comte, lui dis-je, ces ambassadeurs … long poil me semblent des comŠtes 
chevelues ; j'appr‚hende que le bruit dont ils ont ‚clat‚ ne soit le tonnerre de la foudre qui s'‚branle pour choir. 
Quoique leur accusation soit ridicule, et possible un effet de leur stupidit‚, je ne serais pas moins mort, quand une 
douzaine d'habiles gens qui m'auraient vu griller, diraient que mes juges sont des sots. Tous les arguments dont ils 
prouveraient mon innocence ne me ressusciteraient pas ; et mes cendres demeureraient tout aussi froides dans un 
tombeau, qu'… la voirie. C'est pourquoi sauf votre meilleur avis, je serais fort joyeux de consentir … la tentation qui 
me suggŠre de ne leur laisser en cette province que mon portrait ; car j'enragerais au double de mourir pour une 
chose … laquelle je ne crois guŠre. ¯ Colignac n'eut quasi pas la patience d'attendre que l'eusse achev‚ pour r‚pondre. 
D'abord, toutefois, il me railla ; mais quand il vit que je le prenais s‚rieusement : ® Ha ! par la mort ! s'‚cria-t-il d'un 
visage alarm‚, on ne vous touchera point au bord du manteau, que moi, mes amis, mes vassaux, et tous ceux qui me 
considŠrent, ne p‚rissent auparavant. Ma maison est telle, qu'on ne la peut forcer sans canon ; elle est trŠs 
avantageuse d'assiette, et bien flanqu‚e. Mais je suis fou de me pr‚cautionner contre des tonnerres de parchemin. Ils 
sont, lui r‚pliquai-je, quelquefois plus … craindre que ceux de la moyenne r‚gion. ¯ 


De l… en avant nous ne parlƒmes que de nous r‚jouir. Un jour nous chassions, un autre nous allions … la promenade, 
quelquefois nous recevions visite, et quelquefois nous en rendions ; enfin nous quittions toujours chaque 
divertissement, avant que ce divertissement e–t pu nous ennuyer. 

Le marquis de Cussan, voisin de Colignac, homme qui se connaŒt aux bonnes choses, ‚tait ordinairement avec nous, 
et nous avec lui ; et pour rendre les lieux de notre s‚jour encore plus agr‚ables par ce changement, nous allions de 
Colignac … Cussan, et revenions de Cussan … Colignac. Les plaisirs innocents dont le corps est capable, ne faisaient 
que la moindre partie. De tous ceux que l'esprit peut trouver dans l'‚tude et la conversation, aucun ne nous manquait 
; et nos bibliothŠques unies comme nos esprits, appelaient tous les doctes dans notre soci‚t‚. Nous mˆlions la lecture 
… l'entretien ; l'entretien … la bonne chŠre, celle-l… … la pˆche ou … la chasse, aux promenades ; et en un mot, nous 
jouissions pour ainsi dire et de nous-mˆmes, et de tout ce que la nature a produit de plus doux pour notre usage, et ne 
mettions que la raison pour borne … nos d‚sirs. 

Cependant ma r‚putation contraire … mon repos, courait les villages circonvoisins, et les villes mˆmes de la 
province. Tout le monde, attir‚ par ce bruit prenait pr‚texte de venir voir le seigneur pour voir le sorcier. Quand je 
sortais du Chƒteau, non seulement les enfants et les femmes, mais aussi les hommes, me regardaient comme la Bˆte, 
surtout le pasteur de Colignac, qui par malice ou par ignorance, ‚tait en secret le plus grand de mes ennemis. Cet 
homme simple en apparence et dont l'esprit bas et na‹f ‚tait infiniment plaisant en ses na‹vet‚s, ‚tait en effet trŠs 
m‚chant ; il ‚tait vindicatif jusqu'… la rage ; calomniateur, comme quelque chose de plus qu'un Normand ; et si 
chicaneur, que l'amour de la chicane ‚tait sa passion dominante. Ayant longtemps plaid‚ contre son seigneur, qu'il 
ha‹ssait d'autant plus qu'il l'avait trouv‚ ferme contre ses attaques, il en craignait le ressentiment, et, pour l'‚viter, 
avait voulu permuter son b‚n‚fice. Mais soit qu'il e–t chang‚ de dessein, ou seulement qu'il e–t diff‚r‚ pour se 
venger de Colignac, en ma personne, pendant le s‚jour qu'il ferait en ses terres, il s'effor‡ait de persuader le 
contraire, bien que des voyages qu'il faisait bien souvent … Toulouse en donnassent quelque soup‡on. Il y faisait 
mille contes ridicules de mes enchantements ; et la voix de cet homme malin, se joignant … celle des simples et des 
ignorants, y mettait mon nom en ex‚cration. 

On n'y parlait plus de moi que comme d'un nouvel Agrippa, et nous s–mes qu'on y avait mˆme inform‚ contre moi … 
la poursuite du cur‚, lequel avait ‚t‚ pr‚cepteur de ses enfants. Nous en e–mes avis par plusieurs personnes qui 
‚taient dans les int‚rˆts de Colignac et du marquis ; et bien que l'humeur grossiŠre de tout un pays nous f–t un sujet 
d'‚tonnement et de ris‚e, je ne laissai pas de m'en effrayer en secret, lorsque je consid‚rais de plus prŠs les suites 
fƒcheuses que pourrait avoir cette erreur. Mon bon g‚nie sans doute m'inspirait cette frayeur, il ‚clairait ma raison de 
toutes ces lumiŠres pour me faire voir le pr‚cipice o— j 'allais tomber ; et non content de me conseiller ainsi 
tacitement, se voulut d‚clarer plus express‚ment en ma faveur. 

Une nuit des plus fƒcheuses qui f–t jamais, ayant succ‚d‚ … un des jours les plus agr‚ables que nous eussions eus … 
Colignac, je me levai aussit“t que l'aurore ; et pour dissiper les inqui‚tudes et les nuages dont mon esprit ‚tait encore 
offusqu‚, j'entrai dans le jardin, o— la verdure, les fleurs et les fruits, l'artifice et la nature, enchantaient l'ƒme et les 
yeux, lorsqu'en mˆme instant j'aper‡us le marquis qui s'y promenait seul dans une grande all‚e, laquelle coupait le 
parterre en deux. Il avait le marcher lent et le visage pensif. Je restai fort surpris de le voir contre sa coutume si 
matineux ; cela me fit hƒter mon abord pour lui en demander la cause. Il me r‚pondit que quelques fƒcheux songes 
dont il avait ‚t‚ travaill‚, l'avaient contraint de venir plus matin qu'… son ordinaire, gu‚rir un mal au jour que lui 
avait caus‚ l'ombre. Je lui confessai qu'une semblable peine m'avait empˆch‚ de dormir, et je lui en allais conter le 
d‚tail ; mais comme j'ouvrais la bouche, nous aper‡–mes, au coin d'une palissade qui croisait dans la n“tre, Colignac 
qui marchait … grands pas. De si loin qu'il nous aper‡ut : 

® Vous voyez, s'‚cria-t-il, un homme qui vient d'‚chapper aux plus affreuses visions dont le spectacle soit capable de 
faire tourner le cerveau. A peine ai-je eu le loisir de mettre mon pourpoint, que je suis descendu pour vous le conter ; 
mais vous n'‚tiez plus ni l'un, ni l'autre, dans vos chambres. C'est pourquoi je suis accouru au jardin, me doutant que 
vous y seriez. ¯ En effet le pauvre gentilhomme ‚tait presque hors d'haleine. Sit“t qu'il l'eut reprise, nous 
l'exhortƒmes de se d‚charger d'une chose, qui pour ˆtre souvent fort l‚gŠre, ne laisse pas de peser beaucoup. ® C'est 
mon dessein, nous r‚pliqua-t-il ; mais auparavant asseyons-nous. ¯ 


Un cabinet de jasmin nous pr‚senta tout … propos de la fraŒcheur et des siŠges ; nous nous y retirƒmes, et, chacun 
s'‚tant mis … son aise, Colignac poursuivit ainsi : ® Vous saurez qu'aprŠs deux ou trois sommes durant lesquels je me 
suis trouv‚ parmi beaucoup d'embarras, dans celui que j'ai fait environ le cr‚puscule de l'aurore, il m'a sembl‚ que 
mon cher h“te que voil…, ‚tait entre le marquis et moi, et que nous le tenions ‚troitement embrass‚, quand un grand 
monstre noir qui n'‚tait que de tˆtes, nous l'est venu tout d'un coup arracher. Je pense mˆme qu'il l'allait pr‚cipiter 
dans un b–cher allum‚ proche de l…, car il le balan‡ait d‚j… sur les flammes ; mais une fille semblable … celle des 
Muses, qu'on nomme Euterpe, s'est jet‚e aux genoux d'une dame qu'elle 

a conjur‚e de le sauver (cette dame avait le port et les marques dont se servent nos peintres pour repr‚senter la 
nature). A peine a-t-elle eu le loisir d'‚couter les priŠres de sa suivante, que, tout ‚tonn‚e : ® H‚las ! a- t-elle cri‚, 
c'est un de mes amis ! ¯ Aussit“t elle a port‚ … sa bouche une espŠce de sarbacane, et a tant souffl‚ par le canal, sous 
les pieds de mon cher h“te, qu'elle l'a fait monter dans le ciel, et l'a garanti des cruaut‚s du monstre … cent tˆtes. J'ai 
cri‚ aprŠs lui fort longtemps ce me semble, et l'ai conjur‚ de ne pas s'en aller sans moi, quand une infinit‚ de petits 
anges tout ronds qui se disaient enfants de l'aurore, m'ont enlev‚ an mˆme pays, vers lequel il paraissait voler, et 
m'ont fait voir des choses que je ne vous raconterai point, parce que je les tiens trop ridicules. ¯ Nous le suppliƒmes 
de ne pas laisser de nous les dire. ® Je me suis imagin‚, continua-t-il, ˆtre dans le soleil, et que le soleil ‚tait un 
monde. Je n'en serais pas mˆme encore d‚sabus‚, sans le hennissement de mon barbe, qui me r‚veillant, m'a fait voir 
que j'‚tais dans mon lit. ¯ 


Quand le marquis connut que Colignac avait achev‚ : ® Et vous, dit-il, monsieur Dyrcona, quel a ‚t‚ le v“tre ? - Pour 
le mien, r‚pondis-je, encore qu'il ne soit pas des vulgaires, je le mets en compte de rien. Je suis bilieux, 
m‚lancolique ; c'est la cause pourquoi depuis que je suis au monde, mes songes m'ont sans cesse repr‚sent‚ des 
cavernes et du feu. 

® Dans mon plus bel ƒge il me semblait en dormant que, devenu l‚ger, je m'enlevais jusqu'aux nues, pour ‚viter la 
rage d'une troupe d'assassins qui me poursuivaient ; mais qu'au bout d'un effort fort long et fort vigoureux, il se 
rencontrait toujours quelque muraille, aprŠs avoir vol‚ par-dessus beaucoup d'autres, au pied de laquelle, accabl‚ de 
travail, je ne manquais point d'ˆtre arrˆt‚. Ou bien si je m'imaginais prendre ma vol‚e droit en haut, encore que 
j'eusse avec les bras nag‚ fort longtemps dans le ciel, je ne laissais pas de me rencontrer toujours proche de terre ; et 
contre toute raison sans qu'il me semblƒt ˆtre devenu ni las ni lourd, mes ennemis ne faisaient qu'‚tendre la main, 
pour me saisir par le pied, et m'attirer … eux. Je n'ai guŠre eu que des songes semblables … celui-l…, depuis que je me 
connais, hormis que cette nuit aprŠs avoir longtemps vol‚ comme de coutume, et m'ˆtre plusieurs fois ‚chapp‚ de 
mes pers‚cuteurs, il m'a sembl‚ qu'… la fin je les ai perdus de vue, et que, dans un ciel libre et fort ‚clair‚, mon corps 
soulag‚ de toute pesanteur, j'ai poursuivi mon voyage jusque dans un palais, o— se composent la chaleur et la 
lumiŠre. J'y aurais sans doute remarqu‚ bien d'autres choses ; mais mon agitation pour voler m'avait tellement 
approch‚ du bord du lit, que je suis tomb‚ dans la ruelle, le ventre tout nu sur le plƒtre, et les yeux fort ouverts. 
Voil…, messieurs, mon songe tout au long, que je n'estime qu'un pur effet de ces deux qualit‚s qui pr‚dominent … 
mon temp‚rament ; car encore que celui-ci diffŠre un peu de ceux qui m'arrivent toujours, en ce que j'ai vol‚ 
jusqu'au ciel sans rechoir, j'attribue ce changement au sang, qui s'est r‚pandu par la joie de nos plaisirs d'hier, plus au 
large qu'… son ordinaire, a p‚n‚tr‚ la m‚lancolie, et lui a “t‚ en la soulevant cette pesanteur qui me faisait retomber. 
Mais aprŠs tout c'est une Science o— il y a fort … deviner. 

-- Ma foi, continua Cussan, vous avez raaison, c'est un pot-pourri de toutes les choses … quoi nous avons pens‚ en 
veillant, une monstrueuse chimŠre, un assemblage d'espŠces confuses que la fantaisie, qui dans le sommeil n'est plus 
guid‚e par la raison, nous pr‚sente sans ordre, et dont toutefois en les tordant nous croyons ‚treindre le vrai sens, et 
tirer des songes comme des oracles une science de l'avenir ; mais par ma foi je n'y trouvais aucune autre conformit‚, 
sinon que les songes comme les oracles ne peuvent ˆtre entendus. Toutefois jugez par le mien qui n'est point 
extraordinaire, de la valeur de tous les autres. J'ai song‚ que j'‚tais fort triste, je rencontrais partout Dyrcona qui nous 
r‚clamait. Mais, sans davantage m'alambiquer le cerveau … l'explication de ces noires ‚nigmes, je vous d‚velopperai 
en deux mots leur sens mystique. C'est par ma foi qu'… Colignac on fait de fort mauvais songes, et que si j'en suis 
cru, nous irons essayer d'en faire de meilleurs … Cussan. - Allons-y donc, me dit le comte, puisque ce trouble-fˆte en 
a tant envie. ¯ Nous d‚lib‚rƒmes de partir le jour mˆme. Je les suppliai de se mettre donc en chemin devant, parce 
que j'‚tais bien aise (ayant, comme ils venaient de conclure, … y s‚journer un mois) d'y faire porter quelques livres. 
Ils en tombŠrent d'accord, et aussit“t aprŠs d‚jeuner, mirent le cul sur la selle. Ma foi ! cependant je fis un ballot des 
volumes que je m'imaginai n'ˆtre pas … la bibliothŠque de Cussan, dont je chargeai un mulet ; et je sortis environ sur 
les trois heures, mont‚ sur un trŠs bon coureur. Je n'allais pourtant qu'au pas, afin d'accompagner ma petite 
bibliothŠque, et pour enrichir mon ƒme avec plus de loisir des lib‚ralit‚s de ma vue. Mais ‚coutez une aventure qui 
vous surprendra. 

J'avais avanc‚ plus de quatre lieues, quand je me trouvai dans une contr‚e que je pensais indubitablement avoir vue 
autre part. En effet, je sollicitai tant ma m‚moire de me dire d'o— je connaissais ce paysage, que la pr‚sence des 
objets excitant les images, je me souvins que c'‚tait justement le lieu que j 'avais vu en songe la nuit pass‚e. Cette 
rencontre bizarre e–t occup‚ mon attention plus de temps qu'il ne l'occupa, sans une ‚trange apparition par qui j'en 
fus r‚veill‚. Un spectre (au moins je le pris pour tel), se pr‚sentant … moi au milieu du chemin, saisit mon cheval par 
la bride. La taille de ce fant“me ‚tait ‚norme, et par le peu qui paraissait de ses yeux, il avait le regard triste et rude. 
Je ne saurais pourtant dire s'il ‚tait beau ou laid, car une longue robe tissue des feuillets d'un livre de plainchant, le 
couvrait jusqu'aux ongles, et son visage ‚tait cach‚ d'une carte o— l'on avait ‚crit l'In Principio. Les premiŠres 
paroles que le fant“me prof‚ra : ® Satanus Diabolas ! cria-t-il tout ‚pouvant‚, je te conjure par le grand Dieu 
vivant...¯ A ces mots il h‚sita ; mais r‚p‚tant toujours le grand Dieu vivant, et cherchant d'un visage effar‚ son 
pasteur pour lui souffler le reste, quand il vit que, de quelque c“t‚ qu'il allongeƒt la vue, son pasteur ne paraissait 
point, un si effroyable tremblement le saisit, qu'… force de claquer, la moiti‚ de ses dents en tombŠrent, et les deux 
tiers de la gamme sous lesquels il ‚tait gisant, s'‚cartŠrent en papillotes. Il se retourna pourtant vers moi, et d'un 
regard ni doux ni rude, o— je voyais son esprit flotter pour r‚soudre lequel serait plus … propos de s'irriter ou de 
s'adoucir : ® Ho bien, dit-il, Satanus Diabolas, par le sangu‚ ! Je te conjure, au nom de Dieu, et de Monsieur Saint 
Jean, de me laisser faire ; car si tu grouilles ni pied ni patte, diable emporte je t'‚triperai. ¯ 


Je tiraillais contre lui la bride de mon cheval ; mais les ‚clats de rire qui me suffoquaient m'“tŠrent toute force. 
Ajoutez … cela qu'une cinquantaine de villageois sortirent de derriŠre une haie, marchant sur leurs genoux, et 
s'‚gosillant … chanter Kyrie eleison. Quand ils furent assez proche, quatre des plus robustes, aprŠs avoir tremp‚ leurs 
mains dans un b‚nitier que tenait tout exprŠs le serviteur du presbytŠre, me prirent au collet. J'‚tais … peine arrˆt‚, 
que je vis paraŒtre messire Jean, lequel tira d‚votement son ‚tole dont il me garrotta ; et ensuite une cohue de 
femmes et d'enfants, qui malgr‚ toute ma r‚sistance me cousirent dans une grande nappe ; au reste j'en fus si bien 
entortill‚, qu'on ne me voyait que la tˆte. En cet ‚quipage, ils me portŠrent … Toulouse comme s'ils m'eussent port‚ 
au monument. Tant“t l'un s'‚criait que sans cela il y aurait eu famine, parce que lorsqu'ils m'avaient rencontr‚, 
j'allais assur‚ment jeter le sort sur les bl‚s ; et puis j'en entendais un autre qui se plaignait que le claveau n'avait 
commenc‚ dans sa bergerie, que d'un dimanche, qu'au sortir de vˆpres je lui avais frapp‚ sur l'‚paule. Mais ce qui 
malgr‚ tous mes d‚sastres, me chatouilla de quelque ‚motion pour rire, fut le cri plein d'effroi d'une jeune paysanne 
aprŠs son fianc‚, autrement le fant“me, qui m'avait pris mon cheval (car vous saurez que le rustre s'‚tait 
acalifourchonn‚ dessus, et d‚j… comme sien le talonnait de bonne guerre) : ® Mis‚rable, glapissait son amoureuse, 
es-tu donc borgne ? Ne vois-tu pas que le cheval du magicien est plus noir que charbon, et que c'est le diable en 
personne qui t'emporte au sabbat ? ¯ Notre pitaut, d'‚pouvante, en culbuta par-dessus la croupe ; ainsi mon cheval 
eut la clef des champs. 

Ils consultŠrent s'ils se saisiraient du mulet, et d‚lib‚r‚ment que oui ; mais ayant d‚cousu le paquet, et au premier 
volume qu'ils ouvrirent s'‚tant rencontr‚ la Physique de M. Descartes, quand ils aper‡urent tous les cercles par 
lesquels ce philosophe a distingu‚ le mouvement de chaque planŠte, tous d'une voix hurlŠrent que c'‚tait les cernes 
que je tra‡ais pour appeler Belz‚buth. Celui qui le tenait le laissa choir d'appr‚hension, et par malheur en tombant il 
s'ouvrit dans une page o— sont expliqu‚es les vertus de l'aimant ; je dis par malheur, pour ce qu'… l'endroit dont je 
parle il y a une figure de cette pierre m‚tallique, o— les petits corps qui se d‚prennent de sa masse pour accrocher le 
fer sont repr‚sent‚s comme des bras. A peine un de ces marauds l'aper‡ut, que je l'entendis s'‚gosiller que c'‚tait l… 
le crapaud qu'on avait trouv‚ dans l'auge de l'‚curie de son cousin Fiacre, quand ses chevaux moururent. A ce mot, 
ceux qui avaient paru les plus ‚chauff‚s, rengainŠrent leurs mains dans leur sein, ou se regantŠrent de leurs 
pochettes. Messire Jean de son c“t‚ criait, … gorge d‚ploy‚e, qu'on se gardƒt de toucher … rien, que tous ces livres-l… 
‚taient de francs grimoires, et le mulet un Satan. La canaille ainsi ‚pouvant‚e, laissa partir le mulet en paix. Je vis 
pourtant Mathurine, la servante de M. le cur‚, qui le chassait vers l'‚table du presbytŠre de peur qu'il n'allƒt dans le 
cimetiŠre polluer l'herbe des tr‚pass‚s. 

Il ‚tait bien sept heures du soir, quand nous arrivƒmes … un bourg, o— pour me rafraŒchir on me traŒna dans la ge“le ; 
car le lecteur ne me croirait pas, si je disais qu'on m'enterra dans un trou, et cependant il est si vrai qu'avec une 
pirouette j'en visitai toute l'‚tendue. Enfin il n'y a personne qui, me voyant en ce lieu, ne m'e–t pris pour une bougie 
allum‚e sous une ventouse. D'abord que mon ge“lier me pr‚cipita dans cette caverne : ® Si vous me donnez, lui dis-
je, ce vˆtement de pierre pour un habit, il est trop large ; mais si c'est pour un tombeau, il est trop ‚troit. On ne peut 
ici compter les jours que par nuits ; des cinq sens il ne me reste l'usage que de deux, l'odorat et le toucher : l'un, pour 
me faire sentir les puanteurs de ma prison ; l'autre, pour me la rendre palpable. En v‚rit‚ je vous l'avoue, je crois ˆtre 
damn‚, si je ne savais qu'il n'entre point d'innocents en enfer. ¯ 


A ce mot d'innocent, mon ge“lier s'‚clata de rire : 

® Et par ma foi, dit-il, vous ˆtes donc de nos gens ? Car je n'en ai jamais tenu sous ma clef que de ceux-l…. ¯ AprŠs 
d'autres compliments de cette nature, le bonhomme prit la peine de me fouiller, je ne sais pas … quelle intention ; 
mais par la diligence qu'il employa, je conjecture que c'‚tait pour mon bien. Ses recherches ‚tant demeur‚es inutiles, 
… cause que durant la bataille de Diabolas, j'avais gliss‚ mon or dans mes chausses ; quand, au bout d'une trŠs exacte 
anatomie, il se trouva les mains aussi vides qu'auparavant, peu s'en fallut que je ne mourusse de crainte, comme il 
pensa mourir de douleur. 

® Ho ! vertubleu ! s'‚cria-t-il, l'‚cume dans la bouche, je l'ai bien vu d'abord que c'‚tait un sorcier ! il est gueux 
comme le diable. Va, va, continua-t-il, mon camarade, songe de bonne heure … ta conscience. ¯ Il avait … peine 
achev‚ ces paroles, que j'entendis le carillon d'un trousseau de clefs, o— il choisissait celle de mon cachot. Il avait le 
dos tourn‚ ; c'est pourquoi de peur qu'il ne se vengeƒt du malheur de sa visite, je tirai dextrement de leur cachet trois 
pistoles, et je lui dis 

® Monsieur le concierge, voil… une pistole ; je vous supplie de me faire apporter un morceau, je n'ai pas mang‚ 
depuis onze heures. ¯ Il la re‡ut fort gracieusement, et me protesta que mon d‚sastre le touchait. Quand je connus 
son coeur adouci : 

® En voil… encore une, continuai-je, pour reconnaŒtre la peine que je suis honteux de vous donner. ¯ 


Il ouvrit l'oreille, le coeur et la main ; et j'ajoutai, lui en comptant trois, au lieu de deux, que par cette troisiŠme je le 
suppliais de mettre auprŠs de moi l'un de ses gar‡ons pour me tenir compagnie, parce que les malheureux doivent 
craindre la solitude. 

Ravi de ma prodigalit‚, il me promit toutes choses, m'embrassa les genoux, d‚clama contre la justice, me dit qu'il 
voyait bien que j'avais des ennemis, mais que j'en viendrais … mon honneur, que j'eusse bon courage, et qu'au reste il 
s'engageait, auparavant qu'il f–t trois jours de faire blanchir mes manchettes. Je le remerciai trŠs s‚rieusement de sa 
courtoisie, et aprŠs mille accolades dont il pensa m'‚trangler, ce cher ami verrouilla et reverrouilla la porte. 

Je demeurai tout seul, et fort m‚lancolique, le corps arrondi sur un botteau de paille en poudre : elle n'‚tait pas 
pourtant si menue, que plus de cinquante rats ne la broyassent encore. La vo–te, les murailles et le plancher ‚taient 
compos‚s de six pierres de tombe, afin qu'ayant la mort dessus, dessous, et … l'entour de moi, je ne pusse douter de 
mon enterrement. La froide bave des limas, et le gluant venin des crapauds me coulaient sur le visage ; les poux y 
avaient les dents plus longues que le corps. Je me voyais travaill‚ de la pierre, qui ne me faisait pas moins de mal 
pour ˆtre externe ; enfin je pense que pour ˆtre Job, il ne me manquait plus qu'une femme et un pot cass‚. 

Je vainquis l… pourtant toute la duret‚ de deux heures trŠs difficiles, quand le bruit d'une grosse de clefs, jointe … 
celui des verrous de ma porte, me r‚veilla de l'attention que je prˆtais … mes douleurs. En suite du tintamarre, 
j'aper‡us, … la clart‚ d'une lampe, un puissant rustaud. Il se d‚chargea d'une terrine entre mes jambes : ® Eh ! l… l…, 
dit-il, ne vous affligez point ; voil… du potage aux choux, que quand ce serait... Tant y a c'est de la propre soupe de 
maŒtresse ; et si par ma foi, comme dit l'autre, on n'en a pas “t‚ une goutte de graisse. ¯ Disant cela il trempa ses cinq 
doigts jusqu'au fond, pour m'inviter d'en faire autant. Je travaillai aprŠs l'original, de peur de le d‚courager ; et lui 
d'un oeil de jubilation : ® Morguienne, s'‚cria-t-il, vous ˆtes bon frŠre ! On dit qu'ou z'avez des envieux, jerniguay 
sont des traŒtres, oui, testiguay sont des traŒtres : h‚ ! qu'ils y viennent donc pour voir ! Oh ! bien, bien, tant y a, 
toujours va qui danse. ¯ Cette na‹vet‚ m'enfla par deux ou trois fois la gorge pour en rire. Je fus pourtant si heureux 
que de m'en empˆcher. Je voyais que la fortune semblait m'offrir en ce maraud une occasion pour ma libert‚ ; c'est 
pourquoi il m'‚tait trŠs important de choyer ses bonnes grƒces ; car d'‚chapper par d'autres voies, l'architecte qui 
bƒtit ma prison, y ayant fait plusieurs entr‚es, ne s'‚tait pas souvenu d'y faire une sortie. Toutes ces consid‚rations 
furent cause que pour le sonder, je lui parlai ainsi : ® Tu es pauvre, mon grand ami, n'est-il pas vrai ? -H‚las ! 
monsieur, r‚pondit le rustre, quand vous arriveriez de chez le devin, vous n'auriez pas mieux frapp‚ au but. - Tiens 
donc, continuai-je, prends cette pistole. ¯ 


Je trouvai sa main si tremblante, lorsque je la mis dedans, qu'… peine la put-il fermer. Ce commencement me sembla 
de mauvais augure ; toutefois je reconnus bient“t par la ferveur de ses remerciements, qu'il n'avait trembl‚ que de 
joie ; cela fut cause que je poursuivis : ® Mais si tu ‚tais homme … vouloir participer … l'accomplissement d'un voeu 
que j'ai fait, vingt pistoles (outre le salut de ton ƒme) seraient … toi comme ton chapeau ; car tu sauras qu'il n'y a pas 
un bon quart d'heure, enfin un moment auparavant ton arriv‚e, qu'un ange m'est apparu et m'a promis de faire 
connaŒtre la justice de ma cause, pourvu que j'aille demain faire dire une messe … Notre-Dame de ce bourg au grand 
autel. J'ai voulu m'excuser sur ce que j'‚tais enferm‚ trop ‚troitement ; mais il m'a r‚pondu qu'il viendrait un homme 
envoy‚ du ge“lier pour me tenir compagnie, auquel je n'aurais qu'… commander de sa part de me conduire … l'‚glise, 
et me reconduire en prison ; que je lui recommandasse le secret, et d'ob‚ir sans r‚plique, sur peine de mourir dans 
l'an ; et s'il doutait de ma parole, je lui dirais, aux enseignes qu'il est confrŠre du Scapulaire. ¯ Or le lecteur saura 
qu'auparavant j'avais entrevu par la fente de sa chemise un scapulaire qui me sugg‚ra toute la tissure de cette 
apparition : ® Et oui-da, dit-il, mon bon seigneur, je ferons ce que l'ange nous a command‚. Mais il faut donc que ce 
soit … neuf heures, parce que notre maŒtre sera pour lors … Toulouse aux accordailles de son fils avec la fille du 
maŒtre des hautes oeuvres. Dame, ‚coutez, le bourriau a un nom aussi bien qu'un ciron. On dit qu'elle aura de son 
pŠre en mariage, autant d'‚cus comme il en faut pour la ran‡on d'un roi. Enfin elle est belle et riche ; mais ces 
morceaux-l… n'ont garde d'arriver, … un pauvre gar‡on. H‚las ! mon bon monsieur, faut que vous sachiez... ¯ Je ne 
manquai pas … cet endroit de l'interrompre ; car je pressentais par ce commencement de digression, une longue 
enchaŒnure de coq-…-l'ƒne. Or aprŠs que nous e–mes bien dig‚r‚ notre complot, le rustaud prit cong‚ de moi. 

Il ne manqua pas le lendemain de me venir d‚terrer … l'heure promise. Je laissai mes habits dans la prison, et je 
m'‚quipai de guenilles, car afin de n'ˆtre pas reconnu, nous l'avions ainsi concert‚ la veille. Sit“t que nous f–mes … 
l'air, je n'oubliai pas de lui compter ses vingt pistoles. Il les regarda fort, et mˆme avec de grands yeux. ® Elles sont 
d'or et de poids, lui dis-je, sur ma parole. H‚ ! monsieur, me r‚pliqua-t-il, ce n'est pas … cela que je songe, mais je 
songe que la maison du grand Mac‚ est … vendre, avec son clos et sa vigne. Je l'aurai bien pour deux cents francs ; il 
faut huit jours … bƒtir le march‚, et je voudrais vous prier, mon bon monsieur, si c'‚tait votre plaisir, de faire que 
jusqu'… tant que le grand Mac‚ tienne bien compt‚es vos pistoles dans son coffre, elles ne deviennent point feuilles 
de chˆne. ¯ La na‹vet‚ de ce coquin me fit rire. Cependant nous continuƒmes de marcher vers l'‚glise, o— nous 
arrivƒmes. Quelque temps aprŠs on y commen‡a la grand-messe ; mais sit“t que je vis mon garde qui se levait … son 
rang pour aller … l'offrande, j'arpentai la nef de trois sauts, et en autant d'autres je m'‚garai prestement dans une 
ruelle d‚tourn‚e. De toutes les diverses pens‚es qui m'agitŠrent … cet instant, celle que je suivis fut de gagner 
Toulouse, dont ce bourg-l… n'‚tait distant que d'une demi-lieue, … dessein d'y prendre la poste. J'arrivai aux faubourgs 
d'assez bonne heure ; mais je restais si honteux de voir tout le monde qui me regardait, que j'en perdis contenance. 
La cause de leur ‚tonnement proc‚dait de mon ‚quipage, car comme en matiŠre de gueuserie j'‚tais assez nouveau, 
j'avais arrang‚ sur moi mes haillons si bizarrement, qu'avec une d‚marche qui ne convenait point … l'habit, je 
paraissais moins un pauvre qu'un mascarade, outre que je passais vite, la vue basse et sans demander. 

A la fin consid‚rant qu'une attention si universelle me mena‡ait d'une suite dangereuse, je surmontai ma honte. 
Aussit“t que j'apercevais quelqu'un me regarder, je lui tendais la main. Je conjurais mˆme la charit‚ de ceux qui ne 
me regardaient point. Mais admirez comme bien souvent pour vouloir accompagner de trop de circonspection les 
desseins o— la Fortune veut avoir quelque part, nous les ruinons en irritant cette orgueilleuse ! Je fais cette r‚flexion 
au sujet de mon aventure ; car ayant aper‡u un homme vˆtu en bourgeois m‚diocre, de qui le dos ‚tait tourn‚ vers 
moi : ® Monsieur, lui dis-je, le tirant par son manteau, si la compassion peut toucher... ¯ Je n'avais pas entam‚ le mot 
qui devait suivre, que cet homme tourna la tˆte. O dieux ! que devint-il ? Mais, “ dieux ! que devins-je moi-mˆme ? 
Cet homme ‚tait mon ge“lier. Nous restƒmes tous deux constern‚s d'admiration de nous voir o— nous nous voyions. 
J'‚tais tout dans ses yeux ; il employait toute ma vue. Enfin le commun int‚rˆt, quoique bien diff‚rent, nous tira, l'un 
et l'autre, de l'extase o— nous ‚tions plong‚s. ® Ha ! mis‚rable que je suis, s'‚cria le ge“lier, faut-il donc que je sois 
attrap‚ ? ¯ Cette parole … double sens m'inspira aussit“t le stratagŠme que vous allez entendre. ® H‚ ! main-forte, 
messieurs, main-forte … la justice ! criai-je tant que je pus glapir. Ce voleur a d‚rob‚ les pierreries de la comtesse des 
Mousseaux ; je le cherche depuis un an. Messieurs, continuai-je tout ‚chauff‚, cent pistoles pour qui l'arrˆtera ! ¯ 


J'avais … peine lƒch‚ ces mots, qu'une tourbe de canaille ‚boula sur le pauvre ‚bahi. L'‚tonnement o— mon 
extraordinaire impudence l'avais jet‚, joint … l'imagination qu'il avait, que sans avoir comme un corps glorieux 
p‚n‚tr‚ sans fraction les murailles de mon cachot, je ne pouvais m'ˆtre sauv‚, le transit tellement, qu'il fut longtemps 
hors de lui-mˆme. A la fin toutefois il se reconnut, et les premiŠres paroles qu'il employa pour d‚tromper le petit 
peuple, furent qu'on se gardƒt de se m‚prendre, qu'il ‚tait fort homme d'honneur. indubitablement il allait d‚couvrir 
tout le mystŠre ; mais une douzaine de fruitiŠres, de laquais et de porte-chaises, d‚sireux de me servir pour mon 
argent, lui fermŠrent la bouche … coups de poing ; et d'autant qu'ils se figuraient que leur r‚compense serait mesur‚e 
aux outrages dont ils insulteraient … la faiblesse de ce pauvre dup‚, chacun accourait y toucher du pied ou de la main. 
® Voyez l'homme d'honneur ! clabaudait cette racaille. il n'a pourtant pas su s'empˆcher de dire, dŠs qu'il a reconnu 
monsieur, qu'il ‚tait attrap‚ ! ¯ Le bon de la com‚die, c'est que mon ge“lier ‚tant en ses habits de fˆte, il avait honte 
de s'avouer marguillier du bourreau, et craignait mˆme se d‚couvrant d'ˆtre encore mieux battu. 

Moi, de mon c“t‚, je pris l'essor durant le plus chaud de la bagarre. J'abandonnai mon salut … mes jambes : elles 
m'eurent bient“t mis en franchise. Mais pour mon malheur, la vue que tout le monde recommen‡ait … jeter sur moi, 
me rejeta tout de nouveau dans mes premiŠres alarmes. Si le spectacle de cent guenilles, qui comme un branle de 
petits gueux dansaient … l'entour de moi, excitait un bayeur … me regarder, je craignais qu'il ne l–t sur mon front que 
j'‚tais un prisonnier ‚chapp‚. Si un passant sortait la main de dessous mon manteau, je me le figurais un sergent qui 
allongeait le bras pour m'arrˆter. Si j'en remarquais un autre, arpentant le pav‚ sans me rencontrer des yeux, je me 
persuadais qu'il feignait de ne m'avoir pas vu, afin de me saisir par-derriŠre. Si j'apercevais un marchand entrer dans 
sa boutique, je disais : ® Il va d‚crocher sa hallebarde ! ¯ Si je rencontrais un quartier plus charg‚ de peuple qu'… 
l'ordinaire : ® Tant de monde, pensais-je, ne s'est point assembl‚ l… sans dessein ! ¯ Si un autre ‚tait vide : ® On est 
ici prˆt … me guetter. ¯ Un embarras s'opposait-il … ma fuite : ® On a barricad‚ les rues, pour m'enclore ! ¯ Enfin ma 
peur subornant ma raison, chaque homme me semblait un archer ; chaque parole, arrˆtez, et chaque bruit, 
l'insupportable croassement des verrous de ma prison pass‚e. 

Ainsi travaill‚ de cette terreur panique, je r‚solus de gueuser encore, afin de traverser sans soup‡on le reste de la 
ville jusqu'… la poste ; mais de peur qu'on ne me reconn–t … la voix, j'ajoutai … l'exercice de qu‚mand l'adresse de 
contrefaire le muet. Je m'avance donc vers ceux que j'aper‡ois qui me regardent ; je pointe un doigt dessous le 
menton, puis dessus la bouche, et je l'ouvre an bƒillant, avec un cri non articul‚, pour faire entendre par ma grimace, 
qu'un pauvre muet demande l'aum“ne. Tant“t par charit‚ on me donnait un compatissement d'‚paule ; tant“t je me 
sentais fourrer une bribe au poing ; et tant“t j'entendais des femmes murmurer, que je pourrais bien en Turquie avoir 
‚t‚ de cette fa‡on martyris‚ pour la foi. Enfin j'appris que la gueuserie est un grand livre qui nous enseigne les 
moeurs des peuples … meilleur march‚ que tous ces grands voyages de Colomb et de Magellan. 

Ce stratagŠme pourtant ne put encore lasser l'opiniƒtret‚ de ma destin‚e, ni gagner son mauvais naturel. Mais … 
quelle autre invention pouvais-je recourir ? Car de traverser une grande ville comme Toulouse, o— mon estampe 
m'avait fait connaŒtre mˆme aux harengŠres, bariol‚ de guenilles aussi bourrues que celles d'un arlequin, n'‚tait-il 
pas vraisemblable que je serais observ‚ et reconnu incontinent, et que le contre-charme de ce danger ‚tait le 
personnage de gueux, dont le r“le se joue sous toutes sortes de visages ? Et puis quand cette ruse n'aurait pas ‚t‚ 
projet‚e, avec toutes les circonspections qui la devaient accompagner, je pense que parmi tant de funestes 
conjonctures, c'‚tait avoir le jugement bien fort de ne pas devenir insens‚. 

J'avan‡ais donc chemin, quand tout … coup je me sentis oblig‚ de rebrousser arriŠre ; car mon v‚n‚rable ge“lier, et 
quelques douzaine d'archers de sa connaissance, qui l'avaient tir‚ des mains de la racaille, s'‚tant ameut‚s, et 
patrouillant toute la ville pour me trouver, se rencontrŠrent malheureusement sur mes voies. D'abord qu'ils 
m'aper‡urent avec leurs yeux de lynx, voler de toute leur force, et moi voler de toute la mienne, fut une mˆme chose. 
J'‚tais si l‚gŠrement poursuivi, que quelquefois ma libert‚ sentait dessus mon cou l'haleine des tyrans qui la 
voulaient opprimer ; mais il semblait que l'air qu'ils poussaient en courant derriŠre moi, me poussƒt devant eux. 
Enfin le Ciel ou la peur me donnŠrent quatre ou cinq ruelles d'avance. Ce fut pour lors que mes chasseurs perdirent 
le vent et les traces ; moi la vue et le charivari de cette importune v‚nerie. Certes qui n'a franchi, je dis en original, 
des agonies semblables, peut difficilement mesurer la joie dont je tressaillis, quand je me vis ‚chapp‚. Toutefois 
parce que mon salut me demandait tout entier, je r‚solus de m‚nager bien avaricieusement le temps qu'ils 
consommaient pour m'atteindre. Je me barbouillai le visage, frottai mes cheveux de poussiŠre, d‚pouillai mon 
pourpoint, d‚valai mon haut-de-chausses, jetai mon chapeau dans un soupirail ; puis ayant ‚tendu mon mouchoir 
dessus le pav‚, et dispos‚ aux coins quatre petits cailloux, comme les malades de la contagion, je me couchai vis-…-
vis, le ventre contre terre, et d'une voix piteuse me mis … geindre fort langoureusement. A peine ‚tais-je l…, que 
j'entendis les cris de cette enrou‚e populace longtemps avant le bruit de leurs pieds ; mais j'eus encore assez de 
jugement pour me tenir en la mˆme posture, dans l'esp‚rance de n'en ˆtre point connu, et je ne fus point tromp‚ ; car 
me prenant tous pour un pestif‚r‚, ils passŠrent fort vite, en se bouchant le nez, et jetŠrent la plupart un double sur 
mon mouchoir. 

L'orage ainsi dissip‚, j'entre sous une all‚e, je reprends mes habits, et m'abandonne encore … la Fortune ; mais j'avais 
tant couru qu'elle s'‚tait lass‚e de me suivre. Il le faut bien croire ainsi : car … force de traverser des places et des 
carrefours, d'enfiler et couper des rues, cette glorieuse d‚esse n'‚tant pas accoutum‚e de marcher si vite, pour mieux 
d‚rober ma route, me laissa choir aveugl‚ment aux mains des archers qui me poursuivaient. A ma rencontre ils 
foudroyŠrent une hu‚e si furieuse, que j'en demeurai sourd. Ils crurent n'avoir point assez de bras pour m'arrˆter, ils 
y employŠrent les dents, et ne s'assuraient pas encore de me tenir ; l'un me traŒnait par les cheveux, un autre par le 
collet, pendant que les moins passionn‚s me fouillaient. La quˆte fut plus heureuse que celle de la prison, ils 
trouvŠrent le reste de mon or. 

Comme ces charitables m‚decins s'occupaient … gu‚rir l'hydropisie de ma bourse, un grand bruit s'‚leva, tonte la 
place retentit de ces mots : Tue ! tue ! et en mˆme temps je vis briller des ‚p‚es. Ces messieurs qui me traŒnaient, 
criŠrent que c'‚taient les archers du grand pr‚v“t qui leur voulaient d‚rober cette capture. ® Mais prenez garde, me 
dirent- ils, me tirant plus fort qu'… l'ordinaire, de choir entre leurs mains, car vous seriez condamn‚ en vingt-quatre 
heures, et le roi ne vous sauverait pas. ¯ A la fin pourtant, effray‚s eux-mˆmes du chamaillis qui commen‡ait … les 
atteindre, ils m'abandonnŠrent si universellement que je demeurai tout seul au milieu de la rue, cependant que les 
agresseurs faisaient boucherie de tout ce qu'ils rencontraient. 

Je vous laisse … penser si je pris la fuite, moi qui avais ‚galement … craindre l'un et l'autre partis. En peu de temps je 
m'‚loignai de la bagarre ; mais comme d‚j… je demandais le chemin de la poste, un torrent de peuple qui fuyait la 
mˆl‚e, d‚gorgea dans ma rue. Ne pouvant r‚sister … la foule, je la suivis ; et me fƒchant de courir si longtemps, je 
gagnai … la fin une petite porte fort sombre, o— je me jetai pˆle-mˆle avec d'autres fuyards. Nous la bƒclƒmes dessus 
nous, puis, quand tout le monde eut repris haleine : ® Camarades, dit un de la troupe, si vous m'en croyez passons les 
deux guichets, et tenons fort dans le pr‚au. ¯ Ces ‚pouvantables paroles frappŠrent mes oreilles d'une douleur si 
surprenante, que je pensai tomber mort sur la place. H‚las ! tout aussit“t, mais trop tard, je m'aper‡us qu'au lieu de 
me sauver dans un asile comme je croyais, j'‚tais venu me jeter moi-mˆme en prison, tant il est impossible 
d'‚chapper … la vigilance de son ‚toile. Je consid‚rai cet homme plus attentivement, et je le reconnus pour un des 
archers qui m'avaient si longtemps couru. La sueur froide m'en monta au front, et je devins pƒle prˆt … m'‚vanouir. 
Ceux qui me virent si faible, ‚mus de compassion, demandŠrent de l'eau ; chacun s'approcha pour me secourir, et par 
malheur ce maudit archer fut des plus hƒt‚s ; il n'eut pas jet‚ les yeux sur moi, qu'aussit“t il me reconnut. Il fit signe 
… ses compagnons, et en mˆme temps on me salua d'un : Je vous fais prisonnier de par le roi. Il ne fallut pas aller 
loin pour m'‚crouer. 

Je demeurai dans la morgue jusqu'au soir, o— chaque guichetier l'un aprŠs l'autre, par une exacte dissection des 
parties de mon visage, venait tirer mon tableau sur la toile de sa m‚moire. 

A sept heures sonnantes, le bruit d'un trousseau de clefs donna le signal de la retraite. On me demanda si je voulais 
ˆtre conduit … la chambre d'une pistole ; je r‚pondis d'un baissement de tˆte ; ® De l'argent donc ! ¯ me r‚pliqua ce 
guide. Je connus bien que j'‚tais en lieu o— il m'en faudrait avaler bien d'autres ; c'est pourquoi je le priai, en cas que 
sa courtoisie ne p–t se r‚soudre … me faire cr‚dit jusqu'au lendemain, qu'il dit de ma part au ge“lier de me rendre la 
monnaie qu'on m'avait prise. ® Ho ! par ma foi, r‚pondit ce maraud, notre maŒtre a bon coeur, il ne rend rien. Est-ce 
donc que pour votre beau nez ?... H‚ ! allons, allons aux cachots noirs. ¯ 


En achevant ces paroles, il me montra le chemin par un grand coup de son trousseau de clefs, la pesanteur duquel me 
fit culbuter et griller du haut en bas d'une mont‚e obscure, jusqu'au pied d'une porte qui m'arrˆta ; encore n'aurais-je 
pas reconnu que c'en ‚tait une, sans l'‚clat du choc dont je la heurtai, car je n'avais plus mes yeux : ils ‚taient 
demeur‚s en haut de l'escalier sous la figure d'une chandelle que tenait … quatre- vingts marches au-dessus de moi 
mon bourreau de conducteur. Enfin cet homme tigre, pian piano descendu, d‚mˆla trente grosses serrures, d‚crocha 
autant de barres, et le guichet seulement entrebƒill‚, d'une secousse de genoux il m'engouffra dans cette fosse dont je 
n'eus pas le temps de remarquer toute l'horreur, tant il retira vite aprŠs lui la porte. Je demeurai dans la bourbe 
jusqu'aux genoux. Si je pensais gagner le bord, j'enfon‡ais jusqu'… la ceinture. Le gloussement terrible des crapauds 
qui pataugeaient dans la vase, me faisait souhaiter d'ˆtre sourd ; je sentais des l‚zards monter le long de mes cuisses ; 
des couleuvres m'entortiller le cou ; et j'en entrevis une … la sombre clart‚ de ses prunelles ‚tincelantes, qui de sa 
gueule toute noire de venin dardait une langue … trois pointes, dont la brusque agitation paraissait une foudre, o— ses 
regards mettaient le feu. D'exprimer le reste, je ne puis : il surpasse toute cr‚ance ; et puis je n'ose tƒcher … m'en 
ressouvenir, tant je crains que la certitude o— je pense ˆtre d'avoir franchi ma prison, ne soit un songe duquel je me 
vais ‚veiller. L'aiguille avait marqu‚ dix heures au cadran de la grosse tour, avant que personne e–t frapp‚ … mon 
tombeau. Mais, environ ce temps-l…, comme d‚j… la douleur d'une amŠre tristesse commen‡ait … me serrer le coeur, 
et d‚sordonner ce juste accord qui fait la vie, j'entendis une voix laquelle m'avertissait de saisir la perche qu'on me 
pr‚sentait. AprŠs avoir parmi l'obscurit‚, tƒtonn‚ l'air assez longtemps pour la trouver, j'en rencontrai un bout, je le 
pris tout ‚mu, et mon ge“lier tirant l'autre … soi, me pˆcha au milieu de ce mar‚cage. Je me doutai que mes affaires 
avaient pris une autre face, car il me fit de profondes civilit‚s, ne me parla que la tˆte nue, et me dit que cinq ou six 
personnes de condition attendaient dans la cour pour me voir. Il n'est pas jusqu'… cette bˆte sauvage, qui m'avait 
enferm‚ dans la cave que je vous ai d‚crite, lequel eut l'impudence de m'aborder : avec un genou en terre, m'ayant 
bais‚ les mains, de l'une de ses pattes, il m'“ta quantit‚ de limas qui s'‚taient coll‚s … mes cheveux, et, de l'autre, il fit 
choir un gros tas de sangsues dont j'avais le visage masqu‚. 

AprŠs cette admirable courtoisie : ® Au moins, me dit-il, mon bon seigneur, vous vous souviendrez de la peine et du 
soin qu'a pris auprŠs de vous le gros Nicolas. Pardi ‚coutez, quand c'e–t ‚t‚ pour le roi ! Ce n'est pas pour vous le 
reprocher, da. ¯ Outr‚ de l'effronterie du maraud, je lui fis signe que je m'en souviendrais. Par mille d‚tours 
effroyables, j'arrivai enfin … la lumiŠre, et puis dans la cour, o— sit“t que je fus entr‚, deux hommes me saisirent, que 
d'abord je ne pus connaŒtre, … cause qu'ils s'‚taient jet‚s sur moi en mˆme temps, et me tenaient l'un et l'autre la face 
attach‚e contre la mienne. Je fus longtemps sans les deviner ; mais les transports de leur amiti‚ prenant un peu de 
trˆve, je reconnus mon cher Colignac, et le brave marquis. Colignac avait le bras en ‚charpe, et Cussan fut le 
premier qui sortit de son extase. 

® H‚las ! dit-il, nous n'aurions jamais soup‡onn‚ un tel d‚sastre, sans votre coureur et le mulet qui sont arriv‚s cette 
nuit aux portes de mon chƒteau : leur poitrail, leurs sangles, leur croupiŠre, tout ‚tait rompu, et cela nous a fait 
pr‚sager quelque chose de votre malheur. Nous sommes mont‚s aussit“t … cheval, et n'avons pas chemin‚ deux ou 
trois lieues vers Colignac, que tout le pays, ‚mu de cet accident, nous en a particularis‚ les circonstances. Au galop 
en mˆme temps nous avons donn‚ jusqu'au bourg o— vous ‚tiez en prison ; mais y ayant appris votre ‚vasion, sur le 
bruit qui courait que vous aviez tourn‚ du c“t‚ de Toulouse, avec ce que nous avions de nos gens, nous y sommes 
venus … toute bride. Le premier … qui nous avons demand‚ de vos nouvelles, nous a dit qu'on vous avait repris. En 
mˆme temps nous avons pouss‚ nos chevaux vers cette prison ; mais d'autres gens nous ont assur‚ que vous vous 
‚tiez ‚vanoui de la main de sergents. Et comme nous avancions toujours chemin, des bourgeois se contaient l'un … 
l'autre que vous ‚tiez devenu invisible. Enfin … force de prendre langue, nous avons su qu'aprŠs vous avoir pris, 
perdu, et repris je ne sais combien de fois, on vous menait … la prison de la grosse Tour. Nous avons coup‚ chemin … 
vos archers, et d'un bonheur plus apparent que v‚ritable, nous les avons rencontr‚s en tˆte, attaqu‚s, combattus et 
mis en fuite ; mais nous n'avons pu apprendre des bless‚s mˆmes que nous avons pris, ce que vous ‚tiez devenu, 
jusqu'… ce matin qu'on nous est venu dire que vous ‚tiez aveugl‚ment venu vous-mˆme vous sauver en prison. 
Colignac est bless‚ en plusieurs endroits, mais fort l‚gŠrement. Au reste, nous venons de mettre ordre que vous 
fussiez log‚ dans la plus belle chambre d'ici. Comme vous aimez le grand air, nous avons fait meubler un petit 
appartement pour vous seul tout au haut de la grosse Tour, dont la terrasse vous servira de balcon ; vos yeux du 
moins seront en libert‚, malgr‚ le corps qui les attache. 

® Ha ! mon cher Dyrcona, s'‚cria le comte prenant alors la parole, nous f–mes bien malheureux de ne pas t'emmener 
quand nous partŒmes de Colignac ! Mon coeur par une tristesse aveugle dont j'ignorais la cause, me pr‚disait je ne 
sais quoi d'‚pouvantable. Mais n'importe ; j'ai des amis, tu es innocent, et en tout cas je sais fort bien comme on 
meurt glorieusement. Une seule chose me d‚sespŠre. Le maraud sur lequel je voulais essayer les premiers coups de 
ma vengeance (tu con‡ois bien que je parle de mon cur‚) n'est plus en ‚tat de la ressentir : ce mis‚rable a rendu 
l'ƒme. Voici le d‚tail de sa mort. Il courait avec son serviteur pour chasser ton coureur dans son ‚curie, quand ce 
cheval, d'une fid‚lit‚ par qui peut-ˆtre les secrŠtes lumiŠres de son instinct ont redoubl‚, tout fougueux, se mit … ruer, 
mais avec tant de furie et de succŠs, qu'en trois coups de pied, contre qui la tˆte de ce buffle ‚choua, il fit vaquer son 
b‚n‚fice. Tu ne comprends pas sans doute les causes de la haine de cet insens‚, mais je te les veux d‚couvrir. Sache 
donc, pour prendre l'affaire du plus haut, que ce saint homme, Normand de nation et chicaneur de son m‚tier, qui 
desservait selon l'argent des pŠlerins, une chapelle abandonn‚e, jeta un d‚volu sur la cure de Colignac, et que malgr‚ 
tous mes efforts pour maintenir le possesseur dans son bon droit, le dr“le patelina si bien ses juges, qu'… la fin 
malgr‚ nous il fut notre pasteur. 

® Au bout d'un an il me plaida aussi sur ce qu'il entendait que je payasse la dŒme. On eut beau lui repr‚senter que, de 
temps imm‚morial, ma terre ‚tait franche, il ne laissa pas d'intenter son procŠs qu'il perdit ; mais dans les 
proc‚dures, il fit naŒtre tant d'incidents, qu'… force de pulluler, plus de vingt autres procŠs ont germ‚ de celui-l… qui 
demeureront au croc, grƒce au cheval dont le pied s'est trouv‚ plus dur que la cervelle de M. Jean. Voil… tout ce que 
je puis conjecturer du vertigo de notre pasteur. Mais admirez avec quelle pr‚voyance il conduisait sa rage ! On me 
vient d'assurer que, s'‚tant mis en tˆte le malheureux dessein de ta prison, il avait secrŠtement permut‚ la cure de 
Colignac contre une autre cure en son pays, o— il s'attendait de se retirer aussit“t que tu serais pris. Son serviteur 
mˆme a dit que, voyant ton cheval prŠs de son ‚curie, il lui avait entendu murmurer que c'‚tait de quoi le mener en 
lieu o— on ne l'atteindrait pas. ¯ 


En suite de ce discours, Colignac m'avertit de me d‚fier des offres et des visites que me rendrait peut-ˆtre une 
personne trŠs puissante qu'il me nomma ; que c'‚tait par son cr‚dit que messire Jean avait gagn‚ le procŠs du d‚volu, 
et que cette personne de qualit‚ avait sollicit‚ l'affaire pour lui en payement des services que ce bon prˆtre, du temps 
qu'il ‚tait cuistre, avait rendus au collŠge … son fils. ® Or, continua Colignac, comme il est bien malais‚ de plaider 
sans aigreur et sans qu'il reste … l'ƒme un caractŠre d'inimiti‚ qui ne s'efface plus, encore qu'on nous ait rapatri‚s, il a 
toujours depuis cherch‚ secrŠtement les occasions de me traverser. Mais il n'importe ; j'ai plus de parents que lui 
dans la robe, et ai beaucoup d'amis, ou tout au pis nous saurons y interposer l'autorit‚ royale. ¯ 


AprŠs que Colignac eut dit, ils tƒchŠrent l'un et l'autre de me consoler ; mais ce fut par les t‚moignages d'une 
douleur si tendre, que la mienne s'en augmenta. 

Sur ces entrefaites, mon ge“lier nous vint retrouver pour nous avertir que la chambre ‚tait prˆte. ® Allons la voir ¯ 
r‚pondit Cussan. Il marcha, et nous le suivŒmes. Je la trouvai fort ajust‚e. ® Il ne me manque rien, leur dis-je, sinon 
des livres. ¯ Colignac me promit de m'envoyer dŠs le lendemain tous ceux dont je lui donnerais la liste. Quand nous 
e–mes bien consid‚r‚ et bien reconnu par la hauteur de ma tour, par les foss‚s … fond de cuve qui l'environnaient, et 
par toutes les dispositions de mon appartement, que de me sauver ‚tait une entreprise hors du pouvoir humain, mes 
amis, se regardant l'un et l'autre, et puis jetant les yeux sur moi, se mirent … pleurer ; mais comme si tout … coup 
notre douleur e–t fl‚chi la colŠre du Ciel, une soudaine joie s'empara de mon ƒme, la joie attira l'esp‚rance et 
l'esp‚rance de secrŠtes lumiŠres, dont ma raison se trouva tellement ‚blouie, que d'un emportement contre ma 
volont‚ qui me semblait ridicule … moi-mˆme : ® Allez ! leur dis-je, allez m'attendre … Colignac j 'y serai dans trois 
jours, et envoyez-moi tous les instruments de math‚matique dont je travaille ordinairement. Au reste vous trouverez 
dans une grande boŒte force cristaux taill‚s de diverses fa‡ons ; ne les oubliez pas, toutefois j'aurai plus t“t fait de 
sp‚cifier dans un m‚moire les choses dont j'ai besoin. ¯ 


Ils se chargŠrent du billet que je leur donnai, sans pouvoir p‚n‚trer mon intention. AprŠs quoi, je les cong‚diai. 

Depuis leur d‚part je ne fis que ruminer … l'ex‚cution des choses que j'avais pr‚m‚dit‚es, et j'y ruminais encore le 
lendemain, quand on m'apporta de leur part tout ce que j'avais marqu‚ au catalogue. Un valet de chambre de 
Colignac me dit, qu'on n'avait point vu son maŒtre depuis le jour pr‚c‚dent, et qu'on ne savait ce qu'il ‚tait devenu. 
Cet accident ne me troubla point, parce qu'aussit“t il me vint … la pens‚e qu'il serait possible all‚ en Cour solliciter 
ma sortie. C'est pourquoi sans m' ‚tonner, je mis la main … l'oeuvre. Huit jours durant je charpentai, je rabotai, je 
collai, enfin je construisis la machine que je vous vais d‚crire. 

Ce fut une grande boŒte fort l‚gŠre et qui fermait fort juste ; elle ‚tait haute de six pieds ou environ, et large de trois 
en carr‚. Cette boŒte ‚tait trou‚e par en bas ; et par-dessus la vo–te qui l'‚tait aussi, je posai un vaisseau de cristal 
trou‚ de mˆme, fait en globe, mais fort ample, dont le goulot aboutissait justement, et s'enchƒssait dans le pertuis 
que j'avais pratiqu‚ au chapiteau. 

Le vase ‚tait construit exprŠs … plusieurs angles, et en forme d'icosaŠdre, afin que chaque facette ‚tant convexe et 
concave, ma boule produisŒt l'effet d'un miroir ardent. 

Le ge“lier, ni ses guichetiers, ne montaient jamais … ma chambre, qu'ils ne me rencontrassent occup‚ … ce travail ; 
mais ils ne s'en ‚tonnaient point, … cause de toutes gentillesses de m‚canique qu'ils voyaient dans ma chambre, dont 
je me disais l'inventeur. Il y avait entre autres une horloge … vent, un oeil artificiel avec lequel on voit la nuit, une 
sphŠre o— les astres suivent le mouvement qu'ils ont dans le ciel. Tout cela leur persuadait que la machine o— je 
travaillais ‚tait une curiosit‚ semblable ; et puis l'argent dont Colignac leur graissait les mains, les faisait marcher 
doux en beaucoup de pas difficiles. Or il ‚tait neuf heures du matin, mon ge“lier ‚tait descendu, et le ciel ‚tait 
obscurci, quand j'exposai cette machine au sommet de ma tour, c'est-…-dire au lieu le plus d‚couvert de ma terrasse. 
Elle fermait si close, qu'un seul grain d'air, hormis par les deux ouvertures, ne s'y pouvait glisser, et l'avais emboŒt‚ 
par-dedans un petit ais fort l‚ger qui servait … m'asseoir. 

Tout cela dispos‚ de la sorte, je m'enfermai dedans, et j'y demeurai prŠs d'une heure, attendant ce qu'il plairait … la 
Fortune d'ordonner de moi. 

Quand le soleil d‚barrass‚ de nuages commen‡a d'‚clairer ma machine, cet icosaŠdre transparent qui recevait … 
travers ses facettes les tr‚sors du soleil, en r‚pandait par le bocal la lumiŠre dans ma cellule ; et comme cette 
splendeur s'affaiblissait … cause des rayons qui ne pouvaient se replier jusqu'… moi sans se rompre beaucoup de fois, 
cette vigueur de clart‚ temp‚r‚e convertissait ma chƒsse en un petit ciel de pourpre ‚maill‚ d'or. 

J'admirais avec extase la beaut‚ d'un coloris si m‚lang‚, et voici que tout … coup je sens mes entrailles ‚mues de la 
mˆme fa‡on que les sentirait tressaillir quelqu'un enlev‚ par une poulie. 

J'allais ouvrir mon guichet pour connaŒtre la cause de cette ‚motion ; mais comme j'avan‡ais la main, j'aper‡us par le 
trou du plancher de ma boite, ma tour d‚j… fort basse au-dessous de moi, et mon petit chƒteau en l'air, poussant mes 
pieds contremont, me fit voir en un tournemain Toulouse qui s'enfon‡ait en terre. Ce prodige m'‚tonna, non point … 
cause d'un essor si subit, mais … cause de cet ‚pouvantable emportement de la raison humaine au succŠs d'un dessein 
qui m'avait mˆme effray‚ en l'imaginant. Le reste ne me surprit pas, car j'avais bien pr‚vu que le vide qui 
surviendrait dans l'icosaŠdre … cause des rayons unis du soleil par les verres concaves, attirerait pour le remplir une 
furieuse abondance d'air, dont ma boŒte serait enlev‚e, et qu'… mesure que je monterais, l'horrible vent qui 
s'engouffrerait par le trou ne pourrait s'‚lever jusqu'… la vo–te, qu'en p‚n‚trant cette machine avec furie, il ne la 
poussƒt qu'en haut. Quoique mon dessein f–t dirig‚ avec beaucoup de pr‚caution, une circonstance toutefois me 
trompa, pour n'avoir pas assez esp‚r‚ de la vertu de mes miroirs. J'avais dispos‚ autour de ma boite une petite voile 
facile … contourner, avec une ficelle dont je tenais le bout, qui passait par le bocal du vase ; car je m'‚tais imagin‚ 
qu'ainsi quand je serais en l'air, je pourrais prendre autant de vent qu'il m'en faudrait pour arriver … Colignac ; mais 
en un clin d'oeil le soleil qui battait … plomb et obliquement sur les miroirs ardents de l'icosaŠdre, me guinda si haut, 
que je perdis Toulouse de vue. Cela me fŒt abandonner ma ficelle, et fort peu de temps aprŠs j'aper‡us par une des 
vitres que j'avais pratiqu‚es aux quatre c“t‚s de la machine, ma petite voile arrach‚e qui s'envolait au gr‚ d'un 
tourbillon entonn‚ dedans. 

Il me souvient qu'en moins d'une heure je me trouvai au-dessus de la moyenne r‚gion. Je m'en aper‡us bient“t, parce 
que je voyais grˆler et pleuvoir plus bas que moi. On me demandera peut-ˆtre d'o— venait alors ce vent, sans lequel 
ma boŒte ne pouvait monter dans un ‚tage du ciel exempt de m‚t‚ores. Mais pourvu qu'on m'‚coute, je satisferai … 
cette objection. Je vous ai dit que le soleil qui battait vigoureusement sur mes miroirs concaves, unissant les rais 
dans le milieu du vase, chassait avec son ardeur par le tuyau d'en haut l'air dont il ‚tait plein, et qu'ainsi le vase 
demeurant vide, la nature qui l'abhorre lui faisait rehumer par l'ouverture basse d'autre air pour se remplir : s'il en 
perdait beaucoup, il en recourait autant ; et de cette sorte on ne doit pas s'‚bahir que dans une r‚gion au-dessus de la 
moyenne o— sont les vents, je continuasse de monter, parce que l'‚ther devenait vent, par la furieuse vitesse avec 
laquelle il s'engouffrait pour empˆcher le vide, et devait par cons‚quent pousser sans cesse ma machine. 

Je ne fus quasi pas travaill‚ de la faim, hormis lorsque je traversai cette moyenne r‚gion ; car v‚ritablement la 
froideur du climat me la fit voir de loin ; je dis de loin, … cause qu'une bouteille d'essence que je portais toujours dont 
j'avalai quelques gorg‚es lui d‚fendit d'approcher. 

Pendant tout le reste de mon voyage, je n'en sentis aucune atteinte ; au contraire, plus j'avan‡ais vers ce monde 
enflamm‚, plus je me trouvais robuste. Je sentais mon visage un peu chaud, et plus gai qu'… l'ordinaire ; mes mains 
paraissaient color‚es d'un vermeil agr‚able, et je ne sais quelle joie coulait parmi mon sang qui me faisait ˆtre au 
del… de moi. 

Il me souvient que r‚fl‚chissant sur cette aventure, je raisonnai une fois ainsi : ® La faim sans doute ne me saurait 
atteindre, … cause que cette douleur n'‚tant qu'un instinct de nature, avec lequel elle oblige les animaux … r‚parer par 
l'aliment ce qui se perd de leur substance, aujourd'hui qu'elle sent que le soleil par sa pure, continuelle, et voisine 
irradiation, me fait plus r‚parer de chaleur radicale, que je n'en perds, elle ne me donne plus cette envie qui me serait 
inutile. ¯ J'objectais pourtant … ces raisons, que puisque le temp‚rament qui fait la vie, consistait non seulement en 
chaleur naturelle, mais en humide radical, o— ce feu se doit attacher comme la flamme … l'huile d'une lampe, les 
rayons seuls de ce brasier vital ne pouvaient faire l'ƒme, … moins de rencontrer quelque matiŠre onctueuse qui les 
fixƒt. Mais tout aussit“t je vainquis cette difficult‚, aprŠs avoir pris garde que dans nos corps l'humide radical et la 
chaleur naturelle ne sont rien qu'une mˆme chose ; car ce que l'on appelle humide, soit dans les animaux, soit dans le 
soleil, cette grande ƒme du monde, n'est qu'une fluxion d'‚tincelles plus continues, … cause de leur mobilit‚ ; et ce 
que l'on nomme chaleur est une bruine d'atomes de feu qui paraissent moins d‚li‚s, … cause de leur interruption. 
Mais quand l'humide et la chaleur radicale seraient deux choses distinctes, il est constant que l'humide ne serait pas 
n‚cessaire pour vivre si proche du soleil ; car puisque cet humide ne sert dans les vivants que pour arrˆter la chaleur 
qui s'exhalerait trop vite, et ne serait pas r‚par‚e assez t“t, je n'avais garde d'en manquer dans une r‚gion o— de ces 
petits corps de flamme qui font la vie, il s'en r‚unissait davantage … mon ˆtre qu'il ne s'en d‚tachait. 

Une autre chose peut causer de l'‚tonnement, … savoir pourquoi les approches de ce globe ardent ne me consumaient 
pas, puisque j'avais presque atteint la pleine activit‚ de sa sphŠre ; mais en voici la raison. Ce n'est point, … 
proprement parler, le feu mˆme qui br–le, mais une matiŠre plus grosse que le feu pousse ‡a et l… par les ‚lans de sa 
nature mobile ; et cette poudre de bluettes que je nomme feu, par elle-mˆme mouvante, tient possible toute son 
action de la rondeur de ces atomes, car ils chatouillent, ‚chauffent, ou br–lent, selon la figure des corps qu'ils 
traŒnent avec eux. Ainsi la paille ne jette pas une flamme si ardente que le bois ; le bois br–le avec moins de violence 
que le fer ; et cela procŠde de ce que le feu de fer, de bois et de paille, quoique en soi le mˆme feu, agit toutefois 
diversement selon la diversit‚ des corps qu'il remue. C'est pourquoi dans la paille, le feu, cette poussiŠre quasi 
spirituelle, n'‚tant embarrass‚ qu'avec un corps mou, il est moins corrosif ; dans le bois, dont la substance est plus 
compacte, il entre plus durement ; et dans le fer ; dont la masse est presque tout … fait solide, et li‚e de parties 
angulaires, il p‚nŠtre et consume ce qu'on y jette en un tournemain. 

Toutes ces observations ‚tant si familiŠres, on ne s'‚tonnera point que j'approchasse du soleil sans ˆtre br–l‚, puisque 
ce qui br–le n'est pas le feu, mais la maniŠre o— il est attach‚ ; et que le feu du soleil ne peut ˆtre mˆl‚ d'aucune 
matiŠre. N'exp‚rimentons-nous pas mˆme que la joie qui est un feu, pour ce qu'il ne remue qu'un sang a‚rien dont 
les particules fort d‚li‚es glissent doucement contre les membranes de notre chair, chatouille et fait naŒtre je ne sais 
quelle aveugle volupt‚ ? Et que cette volupt‚, ou pour mieux dire ce premier progrŠs de douleur, n'arrivant pas 
jusqu'… menacer l'animal de mort, mais jusqu'… lui faire sentir que l'envie cause un mouvement … nos esprits que nous 
appelons joie ? Ce n'est pas que la fiŠvre, encore qu'elle ait des accidents tout contraires, ne soit un feu aussi bien 
que la joie, mais c'est un feu envelopp‚ dans un corps, dont les grains sont cornus, tel qu'est la bile ƒtre, ou la 
m‚lancolie, qui venant … darder ses pointes crochues partout o— sa nature mobile le promŠne, perce, coupe, ‚corche, 
et produit par cette agitation violente ce qu'on appelle ardeur de fiŠvre. Mais cette enchaŒnure de preuves est fort 
inutile ; les exp‚riences les plus vulgaires suffisent pour convaincre les aheurt‚s. Je n'ai pas de temps … perdre, il faut 
penser … moi. Je suis … l'exemple de Pha‚ton, au milieu d'une carriŠre o— je ne saurais rebrousser, et dans laquelle si 
je fais un faux pas, toute la nature ensemble n'est point capable de me secourir. 

Je connus trŠs distinctement, comme autrefois j'avais soup‡onn‚ en montant … la lune, qu'en effet c'est la terre qui 
tourne d'orient en occident … l'entour du soleil, et non pas le soleil autour d'elle ; car je voyais en suite de la France, 
le pied de la botte d'Italie, puis la mer M‚diterran‚e, puis la GrŠce, puis le Bosphore, le Pont-Euxin, la Perse, les 
Indes, la Chine, et enfin le Japon, passer successivement vis-…-vis du trou de ma loge ; et quelques heures aprŠs mon 
‚l‚vation, toute la mer du Sud ayant tourn‚ laissa mettre … sa place le continent de l'Am‚rique. 

Je distinguai clairement toutes ces r‚volutions, et je me souviens mˆme que longtemps aprŠs je vis encore l'Europe 
remonter une fois sur la scŠne, mais je n'y pouvais plus remarquer s‚par‚ment les tats, … cause de mon exaltation 
qui devint trop haute. Je laissai sur ma route, tant“t … gauche, tant“t … droite, plusieurs terres comme la n“tre, o— 
pour peu que j'atteignisse les sphŠres de leur activit‚, je me sentais fl‚chir. Toutefois, la rapide vigueur de mon essor 
surmontait celle de ces attractions. 

Je c“toyai la lune qui pour lors se trouvait entre le soleil et la terre, et je laissai V‚nus … main droite. Mais … propos 
de cette ‚toile, la vieille astronomie a tant prˆch‚ que les planŠtes sont des astres qui tournent … l'entour de la terre, 
que la moderne n'oserait en douter. Et je remarquai toutefois, que durant tout le temps que V‚nus parut au de‡… du 
soleil, … l'entour duquel elle tourne, je la vis toujours en croissant ; mais achevant son tour, j'observai qu'… mesure 
qu'elle passa derriŠre, ses cornes se rapprochŠrent, et son ventre noir se redora. Or cette vicissitude de lumiŠres et de 
t‚nŠbres, montre bien ‚videmment que les planŠtes sont comme la lune et la terre, des globes sans clart‚, qui ne sont 
capables que de r‚fl‚chir celle qu'ils empruntent. 

En effet, … force de monter, je fis encore la mˆme observation de Mercure. Je remarquai de plus, que tous ces 
mondes ont encore d'autres petits mondes qui se meuvent … l'entour d'eux. Rˆvant depuis aux causes de la 
construction de ce grand univers, je me suis imagin‚ qu'au d‚brouillement du chaos, aprŠs que Dieu eut cr‚‚ la 
matiŠre, les corps semblables se joignirent par ce principe d'amour inconnu, avec lequel nous exp‚rimentons que 
toute chose cherche son pareil. Des particules form‚es de certaine fa‡on s'assemblŠrent et cela fit l'air. D'autres … qui 
la figure donna possible un mouvement circulaire, composŠrent en se liant les globes qu'on appelle astres, qui non 
seulement … cause de cette inclination de pirouetter sur leurs p“les, … laquelle leur figure les n‚cessite, ont d– 
s'amasser en rond, comme nous les voyons, mais ont d– mˆme s'‚vaporant de la masse, et cheminant dans leur fuite 
d'une allure semblable, faire tourner les orbes moindres qui se rencontraient dans la sphŠre de leur activit‚. C'est 
pourquoi Mercure, V‚nus, la Terre, Mars, Jupiter et Saturne, ont ‚t‚ contraints de pirouetter et rouler tout ensemble 
… l'entour du soleil. Ce n'est pas qu'on ne se puisse imaginer qu'autrefois tous ces autres globes n'aient ‚t‚ des soleils, 
puisqu'il reste encore … la terre, malgr‚ son extinction pr‚sente, assez de chaleur pour faire tourner la lune autour 
d'elle par le mouvement circulaire des corps qui se d‚prennent de sa masse, et qu'il en reste assez … Jupiter, pour en 
faire tourner quatre. Mais ces soleils … la longueur du temps, ont fait une perte de lumiŠre et de feu si consid‚rable 
par l'‚mission continuelle des petits corps qui font l'ardeur et la clart‚, qu'ils sont demeur‚s un marc froid, t‚n‚breux, 
et presque impuissant. Nous d‚couvrons mˆme que ces taches qui sont au soleil, dont les anciens ne s'‚taient point 
aper‡us, croissent de jour en jour. Or que sait-on si ce n'est point une cro–te qui se forme en sa superficie, sa masse 
qui s'‚teint … mesure que la lumiŠre s'en d‚prend ; et s'il ne deviendra point, quand tous ces corps mobiles l'auront 
abandonn‚, un globe opaque comme la terre ? 

Il y a des siŠcles fort ‚loign‚s, au del… desquels il ne parait aucun vestige du genre humain. Peut-ˆtre qu'auparavant 
la terre ‚tait un soleil peupl‚ d'animaux proportionn‚s au climat qui les avait produits ; et peut-ˆtre que ces animaux-
l… ‚taient les d‚mons de qui l'antiquit‚ raconte tant d'exemples. Pourquoi non ? Ne se peut-il pas faire que ces 
animaux depuis l'extinction de la terre, y ont encore habit‚ quelque temps, et que l'alt‚ration de leur globe n'en avait 
pas d‚truit encore toute la race ? En effet leur vie a dur‚ jusqu'… celle d'Auguste, au t‚moignage de Plutarque. Il 
semble mˆme que le testament proph‚tique et sacr‚ de nos premiers patriarches, nous ait voulu conduire … cette 
v‚rit‚ par la main ; car on y lit auparavant qu'il soit parl‚ de l'homme, la r‚volte des anges. Cette suite de temps que 
l'criture observe, n'est- elle pas comme une demi-preuve que les anges ont habit‚ la terre auparavant nous ? Et que 
ces orgueilleux qui avaient habit‚ notre monde, du temps qu'il ‚tait soleil, d‚daignant peut-ˆtre, depuis qu'il fut 
‚teint, d'y continuer leur demeure, et sachant que Dieu avait pos‚ son tr“ne dans le soleil, osŠrent entreprendre de 
l'occuper ? Mais Dieu qui voulut punir leur audace, les chassa mˆme de la terre, et cr‚a l'homme, moins parfait, mais 
par cons‚quent moins superbe, pour occuper leurs places vides. 

Environ au bout de quatre mois de voyage, du moins autant qu'on saurait supputer, quand il n'arrive point de nuit 
pour distinguer le jour, j'abordai une de ces petites terres qui voltigent … l'entour du soleil que les math‚maticiens 
appellent des macules, o— … cause des nuages interpos‚s, mes miroirs ne r‚unissant plus tant de chaleur, et l'air par 
cons‚quent ne poussant plus ma cabane avec tant de vigueur, ce qui resta de vent ne fut capable que de soutenir ma 
chute, et me descendre sur la pointe d'une fort haute montagne o— je baissai doucement. 

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Je commen‡ais de m'endormir, comme j'aper‡us en l'air un oiseau merveilleux qui planait sur ma tˆte ; il se 
soutenait d'un mouvement si l‚ger et si imperceptible, que je doutai plusieurs fois si ce n'‚tait point encore un petit 
univers balanc‚ par son propre centre. Il descendit pourtant peu … peu, et arriva enfin si proche de moi, que mes yeux 
soulag‚s furent tout pleins de son image. Sa queue paraissait verte, son estomac d'azur ‚maill‚, ses ailes incarnates, 
et sa tˆte de pourpre faisait briller en s'agitant une couronne d'or, dont les rayons jaillissaient de ses yeux. 

Il fut longtemps … voler dans la nue, et je me tenais tellement coll‚ … tout ce qu'il devenait, que mon ƒme s'‚tant toute 
repli‚e et comme raccourcie … la seule op‚ration de voir, elle n'atteignit presque pas jusqu'… celle d'ou‹r, pour me 
faire entendre que l'oiseau parlait en chantant. 

Ainsi peu … peu d‚band‚ de mon extase, je remarquai distinctement les syllabes, les mots et le discours qu'il articula 

Voici donc au mieux qu'il m'en souvient, les termes dont il arrangea le tissu de sa chanson : 

® Vous ˆtes ‚tranger, siffla l'oiseau fort agr‚ablement, et naquŒtes dans un monde d'o— je suis originaire. Or cette 
propension secrŠte dont nous sommes ‚mus pour nos compatriotes, est l'instinct qui me pousse … vouloir que vous 
sachiez ma vie. 

® Je vois votre esprit tendu … comprendre comment il est possible que je m'explique … vous d'un discours suivi, vu 
qu'encore que les oiseaux contrefassent votre parole, ils ne la con‡oivent pas ; mais aussi quand vous contrefaites 
l'aboi d'un chien ou le chant d'un rossignol, vous ne concevez pas non plus ce que le chien ou le rossignol ont voulu 
dire. Tirez donc cons‚quence de l… que ni les oiseaux ni les hommes ne sont pas pour cela moins raisonnables. 

® Cependant de mˆme qu'entre vous autres, il s'en est trouv‚ de si ‚clair‚s, qu'ils ont entendu et parl‚ notre langue 
comme Apollonius de Thyane, Anaximandre, et plusieurs dont je vous tais les noms, pour ce qu'ils ne sont jamais 
venus … votre connaissance ; de mˆme parmi nous il s'en trouve qui entendent et parlent la v“tre. Quelques-uns, … la 
v‚rit‚, ne savent que celle d'une nation. Mais tout ainsi qu'il se rencontre des oiseaux qui ne disent mot, quelques-
uns qui gazouillent, d'autres qui parlent, il s'en rencontre encore de plus parfaits qui savent user de toutes sortes 
d'idiomes ; quant … moi j'ai l'honneur d'ˆtre de ce petit nombre. 

® Au reste vous saurez qu'en quelque monde que ce soit, nature a imprim‚ aux oiseaux une secrŠte envie de voler 
jusqu'ici, et peut-ˆtre que cette ‚motion de notre volont‚ est en ce qui nous a fait croŒtre des ailes, comme les 
femmes grosses produisent sur leurs enfants la figure des choses qu'elles ont d‚sir‚es ; ou plut“t comme ceux qui 
passionnant de savoir nager ont ‚t‚ vus tout endormis se plonger au courant des fleuves, et franchir, avec plus 
d'adresse qu'un exp‚riment‚ nageur, des hasards qu'‚tant ‚veill‚s ils n'eussent os‚ seulement regarder ; ou comme ce 
fils du roi Cr‚sus, … qui un v‚h‚ment d‚sir de parler pour garantir son pŠre, enseigna tout d'un coup une langue ; ou 
bref comme cet ancien qui, press‚ de son ennemi et surpris sans armes, sentit croŒtre sur son front des cornes de 
taureau, par le d‚sir qu'une fureur semblable … celle de cet animal lui en inspira. 

® Quand donc les oiseaux sont arriv‚s au soleil, ils vont joindre la r‚publique de leur espŠce. Je vois bien que vous 
ˆtes gros d'apprendre qui je suis. C'est moi que parmi vous on appelle ph‚nix. Dans chaque monde il n'y en a qu'un … 
la fois, lequel y habite durant l'espace de cent ans ; car au bout d'un siŠcle, quand sur quelque montagne d'Arabie il 
s'est d‚charg‚ d'un gros oeuf au milieu des charbons de son b–cher, dont il a tri‚ la matiŠre de rameaux d'aloŠs, de 
cannelle et d'encens, il prend son essor, et dresse sa vol‚e au soleil, comme la patrie o— son coeur a longtemps 
aspir‚. Il a bien fait auparavant tous ses efforts pour ce voyage ; mais la pesanteur de son oeuf, dont les coques si 
‚paisses qu'il faut un siŠcle … le couver, retardait toujours l'entreprise. 

® Je me doute bien que vous aurez de la peine … concevoir cette miraculeuse production ; c'est pourquoi je veux vous 
l'expliquer. Le ph‚nix est hermaphrodite ; mais entre les hermaphrodites, c'est encore un autre ph‚nix tout 
extraordinaire, car...¯ 


Il resta un demi-quart d'heure sans parler, et puis il ajouta : ® Je vois bien que vous soup‡onnez de fausset‚ ce que je 
vous viens d'apprendre ; mais si je ne dis vrai, je veux jamais n'aborder votre globe, qu'un aigle ne fonde sur moi. ¯ 


Il demeura encore quelque temps … se balancer dans le ciel, et puis il s'envola. 

L'admiration qu'il m'avait caus‚e par son r‚cit me donna la curiosit‚ de le suivre ; et parce qu'il fendait le vague des 
cieux d'un essor non pr‚cipit‚, je le conduisis de la vue et du marcher assez facilement. 

Environ au bout de cinquante lieues, je me trouvai dans un pays si plein d'oiseaux, que leur nombre ‚galait presque 
celui des feuilles qui les couvraient. Ce qui me surprit davantage fut que ces oiseaux, au lieu de s'effaroucher … ma 
rencontre, voltigeaient alentour de moi ; l'un sifflait … mes oreilles, l'autre faisait la roue sur ma tˆte ; bref aprŠs que 
leurs petites gambades eurent occup‚ mon attention fort longtemps, tout … coup je sentis mes bras charg‚s de plus 
d'un million de toutes sortes d'espŠces, qui pesaient dessus si lourdement, que je ne les pouvais remuer. 

Ils me tinrent en cet ‚tat jusqu'… ce que je vis arriver quatre grandes aigles, dont les unes m'ayant de leurs serres 
accol‚ par les jambes, les deux autres par les bras, m'enlevŠrent fort haut. 

Je remarquai parmi la foule une pie, qui tant“t de‡…, tant“t del…, volait et revolait avec beaucoup d'empressement, et 
j'entendis qu'elle me cria que je ne me d‚fendisse point, … cause que ses compagnons tenaient d‚j… conseil de me 
crever les yeux. Cet avertissement empˆcha toute la r‚sistance que j'aurais pu faire ; de sorte que ces aigles 
m'emportŠrent … plus de mille lieues de l… dans un grand bois, qui ‚tait, … ce que dit ma pie, la ville o— leur roi faisait 
sa r‚sidence. 

La premiŠre chose qu'ils firent fut de me jeter en prison dans le tronc creus‚ d'un grand chˆne, et quantit‚ des plus 
robustes se perchŠrent sur les branches, o— ils exercŠrent les fonctions d'une compagnie de soldats sous les armes. 

Environ au bout de vingt-quatre heures, il en entra d'autres en garde qui relevŠrent ceux-ci. Cependant que 
j'attendais avec beaucoup de m‚lancolie ce qu'il plairait … la Fortune d'ordonner de mes d‚sastres, ma charitable pie 
m'apprenait tout ce qui se passait. 

Entre autres choses, il me souvient qu'elle m'avertit que la populace des oiseaux avait fort cri‚ de ce qu'on me 
gardait si longtemps sans me d‚vorer ; qu'ils avaient remontr‚ que j'amaigrirais tellement qu'on ne trouverait plus sur 
moi que des os … ronger. 

La rumeur pensa s'‚chauffer en s‚dition, car ma pie s'‚tant ‚mancip‚e de repr‚senter que c'‚tait un proc‚d‚ barbare, 
de faire ainsi mourir sans connaissance de cause, un animal qui approchait en quelque sorte de leur raisonnement, ils 
la pensŠrent mettre en piŠces, all‚guant que cela serait bien ridicule de croire qu'un animal tout nu, que la nature 
mˆme en mettant au jour ne s'‚tait pas souci‚e de fournir des choses n‚cessaires … le conserver, f–t comme eux 
capable de raison : ® Encore, ajoutaient-ils, si c'‚tait un animal qui approchƒt un peu davantage de notre figure, mais 
justement le plus dissemblable, et le plus affreux ; enfin une bˆte chauve, un oiseau plum‚, une chimŠre amass‚e de 
toutes sortes de natures, et qui fait peur … toutes : l'homme, dis-je, si sot et si vain, qu'il se persuade que nous n'avons 
‚t‚ faits que pour lui ; l'homme qui avec son ƒme si clairvoyante, ne saurait distinguer le sucre d'avec l'arsenic, et qui 
avalera de la cigu‰ que son beau jugement lui aurait fait prendre pour du persil ; l'homme qui soutient qu'on ne 
raisonne que par le rapport des sens, et qui cependant a les sens les plus faibles, les plus tardifs et les plus faux 
d'entre toutes les cr‚atures ; l'homme enfin que la nature, pour faire de tout, a cr‚‚ comme les monstres, mais en qui 
pourtant elle a infus l'ambition de commander … tous les animaux et de les exterminer. ¯ 


Voil… ce que disaient les plus sages : pour la commune, elle criait que cela ‚tait horrible, de croire qu'une bˆte qui 
n'avait pas le visage fait comme eux, e–t de la raison. ® H‚, quoi ! murmuraient-ils l'un … l'autre, il n'a ni bec, ni 
plumes, ni griffes, et son ƒme serait spirituelle ! O dieux ! quelle impertinence ! ¯ 


La compassion qu'eurent de moi les plus g‚n‚reux n'empˆcha point qu'on n'instruisŒt mon procŠs criminel : on en 
dressa toutes les ‚critures dessus l'‚corce d'un cyprŠs ; et puis au bout de quelques jours je fus port‚ au tribunal des 
oiseaux. Il n'y avait pour avocats, pour conseillers, et pour juges, … la s‚ance, que des pies, des geais et des 
‚tourneaux ; encore n'avait-on choisi que ceux qui entendaient ma langue. 

Au lieu de m'interroger sur la sellette, on me mit … califourchon sur un chicot de bois pourri, d'o— celui qui pr‚sidait 
… l'auditoire, aprŠs avoir claqu‚ du bec deux ou trois coups, et secou‚ majestueusement ses plumes, me demanda 
d'o— j'‚tais, de quelle nation, et de quelle espŠce. Ma charitable pie m'avait donn‚ auparavant quelques instructions 
qui me furent trŠs salutaires, et entre autres que je me gardasse bien d'avouer que je fusse homme. Je r‚pondis donc 
que j'‚tais de ce petit monde qu'on appelait la terre, dont le ph‚nix et quelques autres que je voyais dans l'assembl‚e, 
pouvaient leur avoir parl‚ ; que le climat qui m'avait vu naŒtre ‚tait assis sous la zone temp‚r‚e du P“le arctique, 
dans une extr‚mit‚ de l'Europe qu'on nommait la France ; et quant … ce qui concernait mon espŠce, que je n'‚tais 
point homme comme ils se figuraient, mais singe ; que des hommes m'avaient enlev‚ au berceau fort jeune, et nourri 
parmi eux ; que leur mauvaise ‚ducation m'avait ainsi rendu la peau d‚licate ; qu'ils m'avaient fait oublier ma langue 
naturelle, et instruit … la leur ; que pour complaire … ces animaux farouches, je m'‚tais accoutum‚ … ne marcher que 
sur deux pieds ; et qu'enfin, comme on tombe plus facilement qu'on ne monte d'espŠce, l'opinion, la coutume et la 
nourriture de ces bˆtes immondes avaient tant de pouvoir sur moi, qu'… peine mes parents qui sont singes d'honneur, 
me pourraient eux-mˆmes reconnaŒtre. J'ajoutai pour ma justification, qu'ils me fissent visiter par des experts, et 
qu'en cas que je fusse trouv‚ homme, je me soumettais … ˆtre an‚anti comme un monstre. 

® Messieurs, s'‚cria une arondelle de l'assembl‚e dŠs que j'eus cess‚ de parler, je le tiens convaincu ; vous n'avez pas 
oubli‚ qu'il vient de dire que le pays qui l'avait vu naŒtre ‚tait la France ; mais vous savez qu'en France les singes 
n'engendrent point : aprŠs cela jugez s'il est ce qu'il se vante d'ˆtre ! ¯ 


Je r‚pondis … mon accusatrice que j'avais ‚t‚ enlev‚ si jeune du sein de mes parents, et transport‚ en France, qu'… 
bon droit je pouvais appeler mon pays natal celui duquel je me souvenais le plus loin. 

Cette raison, quoique sp‚cieuse, n'‚tait pas suffisante ; mais la plupart, ravis d'entendre que je n'‚tais pas homme, 
furent bien aises de le croire ; car ceux qui n'en avaient jamais vu ne pouvaient se persuader qu'un homme ne f–t 
bien plus horrible que je ne leur paraissais, et les plus sens‚s ajoutaient que l'homme ‚tait quelque chose de si 
abominable, qu'il ‚tait utile qu'on cr–t que ce n'‚tait qu'un ˆtre imaginaire. 

De ravissement tout l'auditoire en battit des ailes, et sur l'heure on me mit pour m'examiner au pouvoir des syndics, … 
la charge de me repr‚senter le lendemain, et d'en faire … l'ouverture des Chambres le rapport … la compagnie. Ils s'en 
chargŠrent donc, et me portŠrent dans un bocage recul‚. L… pendant qu'ils me tinrent, ils ne s'occupŠrent qu'… 
gesticuler autour de moi cent sortes de culbutes, … faire la procession des coques de noix sur la tˆte. Tant“t ils 
battaient des pieds l'un contre l'autre, tant“t ils creusaient de petites fosses pour les remplir, et puis j'‚tais tout ‚tonn‚ 
que je ne voyais plus personne. 

Le jour et la nuit se passŠrent … ces bagatelles, jusqu'au lendemain que l'heure prescrite ‚tant venue, on me reporta 
derechef comparaŒtre devant mes juges, o— mes syndics interpell‚s de dire v‚rit‚, r‚pondirent que pour la d‚charge 
de leur conscience, ils se sentaient tenus d'avertir la cour qu'assur‚ment je n'‚tais pas singe comme je me vantais : ® 
Car, disaient-ils, nous avons eu beau sauter, marcher, pirouetter et inventer en sa pr‚sence cent tours de passe, par 
lesquels nous pr‚tendions l'‚mouvoir … faire de mˆme, selon la coutume des singes. Or quoiqu'il e–t ‚t‚ nourri parmi 
les hommes, comme le singe est toujours singe, nous soutenons qu'il n'e–t pas ‚t‚ en sa puissance de s'abstenir de 
contrefaire nos singeries. Voil…, messieurs, notre rapport.¯ 


Les juges alors s'approchŠrent pour venir aux opinions ; mais on s'aper‡ut que le ciel se couvrait et paraissait charg‚. 
Cela fit lever l'assembl‚e. 

Je m'imaginais que l'apparence du mauvais temps les y avait convi‚s, quand l'avocat g‚n‚ral me vint dire, par ordre 
de la cour, qu'on ne me jugerait point ce jour-l… ; que jamais on ne vidait un procŠs criminel lorsque le ciel n'‚tait pas 
serein, parce qu'ils craignaient que la mauvaise temp‚rature de l'air n'alt‚rƒt quelque chose … la bonne constitution de 
l'esprit des juges ; que le chagrin dont l'humeur des oiseaux se charge durant la pluie, ne d‚gorgeƒt sur la cause, ou 
qu'enfin la cour ne se vengeƒt de sa tristesse sur l'accus‚ ; c'est pourquoi mon jugement fut remis … un plus beau 
temps. On me ramena donc en prison, et je me souviens que pendant le chemin ma charitable pie ne m'abandonna 
guŠre, elle vola toujours … mes c“t‚s, et je crois qu'elle ne m'e–t point quitt‚, si ses compagnons ne se fussent 
approch‚s de nous. 

Enfin, j'arrivai au lieu de ma prison, o— pendant ma captivit‚ je ne fus nourri que du pain du roi : c'‚tait ainsi qu'ils 
appelaient une cinquantaine de vers, et autant de guillots qu'ils m'apportaient … manger de sept heures en sept heures. 

Je pensais recomparaŒtre dŠs le lendemain, et tout le monde le croyait ainsi ; mais un de mes gardes me conta au 
bout de cinq ou six jours, que tout ce temps-l… avait ‚t‚ employ‚ … rendre justice … une communaut‚ de 
chardonnerets, qui l'avait implor‚e contre un de leurs compagnons. Je demandai … ce garde de quel crime ce 
malheureux ‚tait accus‚ : ® Du crime, r‚pliqua le garde, le plus ‚norme dont un oiseau puisse ˆtre noirci. On 
l'accuse... le pourriez-vous bien croire ? On l'accuse... mais, bons dieux ! d'y penser seulement les plumes m'en 
dressent … la tˆte... Enfin on l'accuse de n'avoir pas encore depuis six ans m‚rit‚ d'avoir un ami ; c'est pourquoi il a 
‚t‚ condamn‚ … ˆtre roi, et roi d'un peuple diff‚rent de son espŠce. 

¯ Si ses sujets eussent ‚t‚ de sa nature, il aurait pu tremper au moins des yeux et du d‚sir dedans leurs volupt‚s ; 
mais comme les plaisirs d'une espŠce n'ont point du tout de relation avec les plaisirs d'une autre espŠce, il supportera 
toutes les fatigues, et boira toutes les amertumes de la royaut‚, sans pouvoir en go–ter aucune des douceurs. 

® On l'a fait partir ce matin environn‚ de beaucoup de m‚decins, pour veiller … ce qu'il ne s'empoisonne dans le 
voyage. ¯ Quoique mon garde f–t grand causeur de sa nature, il ne m'osa pas entretenir seul plus longtemps, de peur 
d'ˆtre soup‡onn‚ d'intelligence. 

Environ sur la fin de la semaine, je fus encore ramen‚ devant mes juges. On me nicha sur le fourchon d'un petit 
arbre sans feuilles. Les oiseaux de longue robe, tant avocats, conseillers que pr‚sidents, se juchŠrent tous par ‚tage, 
chacun selon sa dignit‚, au coupeau d'un grand cŠdre. Pour les autres qui n' assistaient … l'assembl‚e que par 
curiosit‚, ils se placŠrent pˆle-mˆle tant que les siŠges furent remplis, c'est-…-dire tant que des branches du cŠdre 
furent couvertes de pattes. 

Cette pie que j'avais toujours remarqu‚e pleine de compassion pour moi, se vint percher sur mon arbre, o—, feignant 
de se divertir … becqueter la mousse : ® En v‚rit‚, me dit-elle, vous ne sauriez croire combien votre malheur m'est 
sensible, car encore que je n'ignore pas qu'un homme parmi les vivants est une peste dont on devrait purger tout tat 
bien polic‚ ; quand je me souviens toutefois d'avoir ‚t‚ dŠs le berceau ‚lev‚e parmi eux, d'avoir appris leur langue si 
parfaitement, que j'en ai presque oubli‚ la mienne, et d'avoir mang‚ de leur main des fromages mous si excellents 
que je ne saurais y songer sans que l'eau m'en vienne aux yeux et … la bouche, je sens pour vous des tendresses qui 
m'empˆchent d'incliner au plus juste parti. ¯ 


Elle achevait ceci, quand nous f–mes interrompus par l'arriv‚e d'un aigle qui se vint asseoir entre les rameaux d'un 
arbre assez proche du mien. Je voulus me lever pour me mettre … genoux devant lui, croyant que ce f–t le roi, si ma 
pie de sa patte ne m'e–t contenu en mon assiette. ® Pensiez-vous donc, me dit-elle, que ce grand aigle fut notre 
souverain ? C'est une imagination de vous autres hommes, qui … cause que vous laissez commander aux plus grands, 
aux plus forts et aux plus cruels de vos compagnons, avez sottement cru, jugeant de toutes choses par vous, que 
l'aigle nous devait commander. 

® Mais notre politique est bien autre ; car nous ne choisissons pour notre roi que le plus faible, le plus doux, et le 
plus pacifique ; encore le changeons nous tous les six mois, et nous le prenons faible, afin que le moindre … qui il 
aurait fait quelque tort, se p–t venger de lui. Nous le choisissons doux, afin qu'il ne ha‹sse ni ne se fasse ha‹r de 
personne, et nous voulons qu'il soit d'une humeur pacifique, pour ‚viter la guerre, le canal de toutes les injustices. 

® Chaque semaine, il tient les tats, o— tout le monde est re‡u … se plaindre de lui. S'il se rencontre seulement trois 
oiseaux mal satisfaits de son gouvernement, il en est d‚poss‚d‚, et l'on procŠde … une nouvelle ‚lection. 

® Pendant la journ‚e que durent les tats, notre roi est mont‚ au sommet d'un grand if sur le bord d'un ‚tang, les 
pieds et les ailes li‚s. Tous les oiseaux l'un aprŠs l'autre passent par-devant lui ; et si quelqu'un d'eux le sait coupable 
du dernier supplice, il le peut jeter … l'eau. Mais il faut que sur-le-champ il justifie la raison qu'il en a eue, autrement 
il est condamn‚ … la mort triste. ¯ 


Je ne pus m'empˆcher de l'interrompre pour lui demander ce qu'elle entendait par le mot triste et voici ce qu'elle me 
r‚pliqua : 

® Quand le crime d'un coupable est jug‚ si ‚norme, que la mort est trop peu de chose pour l'expier, on tƒche d'en 
choisir une qui contienne la douleur de plusieurs, et l'on y procŠde de cette fa‡on : 

® Ceux d'entre nous qui ont la voix la plus m‚lancolique et la plus funŠbre, sont d‚l‚gu‚s vers le coupable qu'on 
porte sur un funeste cyprŠs. L… ces tristes musiciens s'amassent autour de lui, et lui remplissent l'ƒme par l'oreille de 
chansons si lugubres et si tragiques, que l'amertume de son chagrin d‚sordonnant l'‚conomie de ses organes et lui 
pressant le coeur, il se consume … vue d'oeil, et meurt suffoqu‚ de tristesse. 

® Toutefois un tel spectacle n'arrive guŠre ; car comme nos rois sont fort doux, ils n'obligent jamais personne … 
vouloir pour se venger encourir une mort si cruelle. 

® Celui qui rŠgne … pr‚sent est une colombe dont l'humeur est si pacifique, que l'autre jour qu'il fallait accorder deux 
moineaux, on eut toutes les peines du monde … lui faire comprendre ce que c'‚tait qu'inimiti‚. ¯ 


Ma pie ne put continuer un si long discours, sans que quelques-uns des assistants y prissent garde ; et parce qu'on la 
soup‡onnait d‚j… de quelque intelligence, les principaux de l'assembl‚e lui firent mettre la main sur le collet par un 
aigle de la garde qui se saisit de sa personne. Le roi colombe arriva sur ces entrefaites ; chacun se tut, et la premiŠre 
chose qui rompit le silence, fut la plainte que le grand censeur des oiseaux dressa contre la pie. Le roi pleinement 
inform‚ du scandale dont elle ‚tait la cause, lui demanda son nom, et comment elle me connaissait. ® Sire, r‚pondit-
elle fort ‚tonn‚e, je me nomme Margot ; il y a ici force oiseaux de qualit‚ qui r‚pondront de moi. J'appris un jour au 
monde de la terre d'o— je suis native, par Guillery l'Enrhum‚ que voil…, qui, m'ayant entendu crier en cage, me vint 
visiter … la fenˆtre o— j'‚tais pendue, que mon pŠre ‚tait Courte-queue, et ma mŠre Croque- noix. Je ne l'aurais pas su 
sans lui ; car j'avais ‚t‚ enlev‚e de dessous l'aile de mes parents au berceau, fort jeune. Ma mŠre quelque temps 
aprŠs en mourut de d‚plaisir, et mon pŠre d‚sormais hors d'ƒge de faire d'autres enfants, d‚sesp‚r‚ de se voir sans 
h‚ritiers, s'en alla … la guerre des geais, o— il fut tu‚ d'un coup de bec dans la cervelle. Ceux qui me ravirent furent 
certains animaux sauvages qu'on appelle porchers, qui me portŠrent vendre … un chƒteau, o— je vis cet homme … qui 
vous faites maintenant le procŠs. Je ne sais s'il con‡ut quelque bonne volont‚ pour moi, mais il se donnait la peine 
d'avertir les serviteurs de me hacher de la mangeaille. Il avait quelquefois la bont‚ de me l'apprˆter lui-mˆme. Si en 
hiver j'‚tais morfondue, il me portait auprŠs du feu, calfeutrait ma cage ou commandait au jardinier de me r‚chauffer 
dans sa chemise. Les domestiques n'osaient m'agacer en sa pr‚sence, et je me souviens qu'un jour il me sauva de la 
gueule du chat qui me tenait entre ses griffes, o— le petit laquais de ma dame m'avait expos‚e. Mais il ne sera pas 
mal … propos de vous apprendre la cause de cette barbarie. Pour complaire … Verdelet (c'est le nom du petit laquais) 
je r‚p‚tais un jour les sottises qu'il m'avait enseign‚es. Or il arriva, par malheur, quoique je r‚citasse toujours mes 
quolibets de suite, que je vins … dire en son ordre justement comme il entrait pour faire un faux message : ® Taisez-
vous, fils de putain, vous avez menti ! ¯ Cet homme accus‚ que voil…, qui connaissant le naturel menteur du fripon, 
s'imagina que je pourrais bien avoir parl‚ par proph‚tie, et envoya sur les lieux s'enqu‚rir si Verdelet y avait ‚t‚ : 
Verdelet fut convaincu de fourbe, Verdelet fut fouett‚, et Verdelet pour se venger m'e–t fait manger au matou, sans 
lui. ¯ Le roi d'un baissement de tˆte, t‚moigna qu'il ‚tait content de la piti‚ qu'elle avait eue de mon d‚sastre ; il lui 
d‚fendŒt toutefois de me plus parler en secret. Ensuite, il demanda … l'avocat de ma partie, si son plaidoyer ‚tait prˆt. 
Il fit signe de la patte qu'il allait parler, et voici ce me semble les mˆmes points dont il insista contre moi : 

Plaidoyer fait au Parlement des oiseaux, 

les Chambres assembl‚es, 

contre un animal accus‚ d'ˆtre homme. 


® Messieurs, la partie de ce criminel est Guillemette la Charnue, perdrix de son extraction, nouvellement arriv‚e du 
monde de la terre, la gorge encore ouverte d'une balle de plomb que lui ont tir‚e les hommes, demanderesse … 
l'encontre du genre humain, et par cons‚quent … l'encontre d'un animal que je pr‚tends ˆtre un membre de ce grand 
corps. Il ne nous serait pas malais‚ d'empˆcher par sa mort les violences qu'il peut faire ; toutefois comme le salut ou 
la perte de tout ce qui vit, importe … la R‚publique des vivants, il me semble que nous m‚riterions d'ˆtre n‚s 
hommes, c'est-…-dire d‚grad‚s de la raison et de l'immortalit‚ que nous avons par-dessus eux, si nous leur avions 
ressembl‚ par quelqu'une de leurs injustices. 

® Examinons donc, messieurs, les difficult‚s de ce procŠs avec toute la contention de laquelle nos divins esprits sont 
capables. 

® Le noeud de l'affaire consiste … savoir si cet animal est homme ; et puis en cas que nous av‚rions qu'il le soit, si 
pour cela il m‚rite la mort. 

® Pour moi, je ne fais point de difficult‚ qu'il ne le soit, premiŠrement, par un sentiment d'horreur dont nous nous 
sommes tous sentis saisis … sa vue sans en pouvoir dire la cause ; secondement, en ce qu'il rit comme un fou, 
troisiŠmement, en ce qu'il pleure comme un sot ; quatriŠmement, en ce qu'il se mouche comme un vilain ; 
cinquiŠmement, en ce qu'il est plum‚ comme un galeux ; sixiŠmement, en ce qu'il porte la queue devant ; 
septiŠmement, en ce qu'il a toujours une quantit‚ de petits grŠs carr‚s dans la bouche qu'il n'a pas l'esprit de cracher 
ni d'avaler ; huitiŠmement, et pour conclusion, en ce qu'il lŠve en haut tous les matins ses yeux, son nez et son large 
bec, colle ses mains ouvertes la pointe au ciel plat contre plat, et n'en fait qu'une attach‚e, comme s'il s'ennuyait d'en 
avoir deux libres ; se casse les jambes par la moiti‚, en sorte qu'il tombe sur ses gigots ; puis avec des paroles 
magiques qu'il bourdonne, j'ai pris garde que ses jambes rompues se rattachent, et qu'il se relŠve aprŠs aussi gai 
qu'auparavant. Or vous savez, messieurs, que de tous les animaux il n'y a que l'homme seul dont l'ƒme soit assez 
noire pour s'adonner … la magie, et par cons‚quent celui-ci est homme. Il faut maintenant examiner si, pour ˆtre 
homme, il m‚rite la mort. 

® Je pense, messieurs, qu'on n'a jamais r‚voqu‚ en doute que toutes les cr‚atures sont produites par notre commune 
mŠre, pour vivre en soci‚t‚. Or, si je prouve que l'homme semble n'ˆtre n‚ que pour la rompre, ne prouverai-je pas 
qu'allant contre la fin de sa cr‚ation, il m‚rite que la nature se repente de son ouvrage ? 

® La premiŠre et la plus fondamentale loi pour la manutention d'une r‚publique, c'est l'‚galit‚ ; mais l'homme ne la 
saurait endurer ‚ternellement : il se rue sur nous pour nous manger ; il se fait accroire que nous n'avons ‚t‚ faits que 
pour lui ; il prend, pour argument de sa sup‚riorit‚ pr‚tendue, la barbarie avec laquelle il nous massacre, et le peu de 
r‚sistance qu'il trouve … forcer notre faiblesse, et ne veut pas cependant avouer … ses maŒtres, les aigles, les condors, 
et les griffons, par qui les plus robustes d'entre eux sont surmont‚s. 

® Mais pourquoi cette grandeur et disposition de membres marquerait- elle diversit‚ d'espŠce, puisque entre eux-
mˆmes il se rencontre des nains et des g‚ants ? 

® Encore est-ce un droit imaginaire que cet empire dont ils se flattent ; ils sont au contraire si enclins … la servitude, 
que de peur de manquer … servir, ils se vendent les uns aux autres leur libert‚. C'est ainsi que les jeunes sont esclaves 
des vieux, les pauvres des riches, les paysans des gentilshommes, les princes des monarques, et les monarques 
mˆmes des lois qu'ils ont ‚tablies. Mais avec tout cela ces pauvres serfs ont si peur de manquer de maŒtres, que 
comme s'ils appr‚hendaient que la libert‚ ne leur vŒnt de quelque endroit non attendu, ils se forgent des dieux de 
toutes parts, dans l'eau, dans l'air, dans le feu, sous la terre ; ils en feront plut“t de bois, qu'ils n'en aient, et je crois 
mˆme qu'ils se chatouillent des fausses esp‚rances de l'immortalit‚, moins par l'horreur dont le non-ˆtre les effraye, 
que par la crainte qu'ils ont de n'avoir pas qui leur commande aprŠs la mort. Voil… le bel effet de cette fantastique 
monarchie et de cet empire si naturel de l'homme sur les animaux et sur nous-mˆmes, car son insolence a ‚t‚ jusque-
l…. 

® Cependant en cons‚quence de cette principaut‚ ridicule, il s'attribue tout joliment sur nous le droit de vie et de 
mort ; il nous dresse des embuscades, il nous enchaŒne, il nous jette en prison, il nous ‚gorge, il nous mange, et, de la 
puissance de tuer ceux qui sont demeur‚s libres il fait un prix … la noblesse. Il pense que le soleil s'est allum‚ pour 
l'‚clairer … nous faire la guerre ; que nature nous a permis d'‚tendre nos promenades dans le ciel afin seulement que 
de notre vol il puisse tirer de malheureux ou favorables auspices et quand Dieu mit des entrailles dedans notre corps, 
qu'il n'eut intention que de faire un grand livre o— l'homme p–t apprendre la science des choses futures. 

® H‚ bien, ne voil… pas un orgueil tout … fait insupportable ? Celui qui l'a con‡u pouvait-il m‚riter un moindre 
chƒtiment que de naŒtre homme ? Ce n'est pas toutefois sur quoi je vous presse de condamner celui-ci. La pauvre 
bˆte n'ayant pas comme nous l'usage de raison, j'excuse ses erreurs quant … celles que produit son d‚faut 
d'entendement ; mais pour celles qui ne sont filles que de la volont‚, j'en demande justice : par exemple, de ce qu'il 
nous tue, sans ˆtre attaqu‚ par nous ; de ce qu'il nous mange, pouvant repaŒtre sa faim de nourriture plus convenable, 
et ce que j'estime beaucoup plus lƒche, de ce qu'il d‚bauche le bon naturel de quelques-uns des n“tres, comme des 
laniers, des faucons et des vautours, pour les instruire au massacre des leurs, … faire gorge chaude de leur semblable, 
ou nous livrer entre ses mains. 

® Cette seule consid‚ration est si pressante, que je demande … la cour qu'il soit extermin‚ de la mort triste. ¯ 


Tout le barreau fr‚mit de l'horreur d'un si grand supplice ; c'est pourquoi afin d'avoir lieu de le mod‚rer, le roi fit 
signe … mon avocat de r‚pondre. 

C'‚tait un ‚tourneau, grand jurisconsulte, lequel aprŠs avoir frapp‚ trois fois de sa patte contre la branche qui le 
soutenait, parla ainsi … l'assembl‚e : 

® Il est vrai, messieurs, qu'‚mu de piti‚, j'avais entrepris la cause pour cette malheureuse bˆte ; mais sur le point de 
la plaider, il m'est venu un remords de conscience, et comme une voix secrŠte, qui m'a d‚fendu d'accomplir une 
action si d‚testable. Ainsi, messieurs, je vous d‚clare, et … toute la cour, que pour faire le salut de mon ƒme, je ne 
veux contribuer en fa‡on quelconque … la dur‚e d'un monstre tel que l'homme. ¯ 


Toute la populace claqua du bec en signe de r‚jouissance, et pour congratuler … la sinc‚rit‚ d'un oiseau si bien. 

Ma pie se pr‚senta pour plaider … sa place ; mais il lui fut impos‚ de se taire, … cause qu'ayant ‚t‚ nourrie parmi les 
hommes, et peut-ˆtre infect‚e de leur morale, il ‚tait … craindre qu'elle n'apportƒt … ma cause un esprit pr‚venu ; car 
la cour des oiseaux ne souffre point que l'avocat, qui s'int‚resse davantage pour un client que pour l'autre soit ou‹, … 
moins qu'il puisse justifier que cette inclination procŠde au bon droit de la partie. 

Quand mes juges virent que personne ne se pr‚sentait pour me d‚fendre, ils ‚tendirent leurs ailes qu'ils secouŠrent, 
et volŠrent incontinent aux opinions. 

La plus grande partie, comme j'ai su depuis, insista fort que je fusse extermin‚ de la mort triste ; mais, toutefois, 
quand on aper‡ut que le roi penchait … la douceur, chacun revint … son opinion. Ainsi mes juges se mod‚rŠrent, et au 
lieu de la mort triste dont ils me firent grƒce, ils trouvŠrent … propos pour faire sympathiser mon chƒtiment … 
quelqu'un de mes crimes, et m'an‚antir par un supplice qui servŒt … me d‚tromper, en bravant ce pr‚tendu empire de 
l'homme sur les oiseaux, que je fusse abandonn‚ … la colŠre des plus faibles d'entre eux ; cela veut dire qu'ils me 
condamnŠrent … ˆtre mang‚ des mouches. 

En mˆme temps, l'assembl‚e se leva, et j'entendis murmurer qu'on ne s'‚tait pas davantage ‚tendu … particulariser les 
circonstances de ma trag‚die, … cause de l'accident arriv‚ … un oiseau de la troupe, qui venait de tomber en pƒmoison 
comme il voulait parler au roi. On crut qu'elle ‚tait caus‚e par l'horreur qu'il avait eue de regarder trop fixement un 
homme. C'est pourquoi on donna ordre de m'emporter. 

Mon arrˆt me fut prononc‚ auparavant, et sit“t que l'orfraie qui servait de greffier criminel, eut achev‚ de me lire, 
j'aper‡us … l'entour de moi le ciel tout noir de mouches, de bourdons, d'abeilles, de guiblets, de cousins et de puces 
qui bruissaient d'impatience. 

J'attendais encore que mes aigles m'enlevassent comme … l'ordinaire, mais je vis … leur place une grande autruche 
noire qui me mit honteusement … califourchon sur son dos (car cette posture est entre eux la plus ignominieuse o— 
l'ou puisse appliquer un criminel, et jamais oiseau, pour quelque offense qu'il ait commise, n'y peut ˆtre condamn‚). 

Les archers qui me conduisirent au supplice ‚taient une cinquantaine de condors, et autant de griffons devant, et 
derriŠre ceux-ci volait fort lentement une procession de corbeaux qui croassaient je ne sais quoi de lugubre, et il me 
semblait ou‹r comme de plus loin des chouettes qui leur r‚pondaient. 

Au partir du lieu o— mon jugement m'avait ‚t‚ rendu, deux oiseaux de paradis, … qui on avait donn‚ charge de 
m'assister … la mort, se vinrent asseoir sur mes ‚paules. 

Quoique mon ƒme f–t alors fort troubl‚e … cause de l'horreur du pas que j'allais franchir, je me suis pourtant souvenu 
de quasi tous les raisonnements par lesquels ils tƒchŠrent de me consoler. 

® La mort, me dirent-ils (me mettant le bec … l'oreille), n'est pas sans doute un grand mal, puisque nature notre bonne 
mŠre y assujettit tous ses enfants ; et ce ne doit pas ˆtre une affaire de grande cons‚quence, puisqu'elle arrive … tout 
moment, et pour si peu de chose ; car si la vie ‚tait si excellente, il ne serait pas en notre pouvoir de ne la point 
donner ; ou si la mort traŒnait aprŠs soi des suites de l'importance que tu te fais accroire, il ne serait pas en notre 
pouvoir de la donner. Il y a beaucoup d'apparence, au contraire, puisque l'animal commence par jeu, qu'il finit de 
mˆme. Je parle … toi ainsi, … cause que ton ƒme n'‚tant pas immortelle comme la n“tre, tu peux bien juger quand tu 
meurs, que tout meurt avec toi. Ne t'afflige donc point de faire plus t“t ce que quelques- uns de tes compagnons 
feront plus tard. Leur condition est plus d‚plorable que la tienne ; car si la mort est un mal, elle n'est mal qu'… ceux 
qui ont … mourir, et ils seront, an prix de toi, qui n'as plus qu'une heure entre ci et l…, cinquante ou soixante ans en 
‚tat de pouvoir mourir. Et puis, dis-moi, celui qui n'est pas n‚ n'est pas malheureux. Or tu vas ˆtre comme celui qui 
n'est pas n‚ ; un clin d'oeil aprŠs la vie, tu seras ce que tu ‚tais un clin d'oeil devant, et ce clin d'oeil pass‚, tu seras 
mort d'aussi longtemps que celui qui mourut il y a mille siŠcles. 

® Mais en tout cas, suppos‚ que la vie soit un bien, la mˆme rencontre qui parmi l'infinit‚ du temps a pu faire que tu 
sois, ne peut-il pas faire quelque jour que tu sois encore un autre coup ? La matiŠre, qui … force de se mˆler est enfin 
arriv‚e … ce nombre, cette disposition et cet ordre n‚cessaire … la construction de ton ˆtre, peut-elle pas en se 
remˆlant arriver … une disposition requise pour faire que tu te sentes ˆtre encore une autre fois ? Oui ; mais, me 
diras-tu, je ne me souviendrai pas d'avoir ‚t‚ ? H‚ ! mon cher frŠre, que t'importe, pourvu que tu te sentes ˆtre ? Et 
puis ne se peut-il pas faire que pour te consoler de la perte de ta vie, tu imagineras les mˆmes raisons que je te 
repr‚sente maintenant ? 

® Voil… des consid‚rations assez fortes pour t'obliger … boire cette absinthe en patience ; il m'en reste toutefois 
d'autres encore plus pressantes qui t'inviteront sans doute … la souhaiter. Il faut, mon cher frŠre, te persuader que 
comme toi et les autres brutes ˆtes mat‚riels ; et comme la mort, au lieu d'an‚antir la matiŠre, elle n'en fait que 
troubler l'‚conomie, tu dois, dis-je, croire avec certitude que, cessant d'ˆtre ce que tu ‚tais, tu commenceras d'ˆtre 
quelque autre chose. Je veux donc que tu ne deviennes qu'une motte de terre, ou un caillou, encore seras-tu quelque 
chose de moins m‚chant que l'homme. Mais j'ai un secret … te d‚couvrir, que je ne voudrais pas qu'aucun de mes 
compagnons e–t entendu de ma bouche c'est qu'‚tant mang‚, comme ta vas ˆtre, de nos petits oiseaux, tu passeras en 
leur substance. Oui, tu auras l'honneur de contribuer, quoique aveugl‚ment, aux op‚rations intellectuelles de nos 
mouches, et de participer … la gloire, si tu ne raisonnes toi-mˆme, de les faire au moins raisonner. ¯ 


Environ … cet endroit de l'exhortation, nous arrivƒmes au lieu destin‚ pour mon supplice. 

Il y avait quatre arbres fort proches l'un de l'autre, et quasi en mˆme distance, sur chacun desquels … hauteur pareille 
un grand h‚ron s'‚tait perch‚. On me descendit de dessus l'autruche noire, et quantit‚ de cormorans m'‚levŠrent o— 
les quatre h‚rons m'attendaient. Ces oiseaux vis-…-vis l'un de l'autre appuy‚s fermement chacun sur son arbre, avec 
leur cou de longueur prodigieuse, m'entortillŠrent comme avec une corde, les uns par les bras, les autres par les 
jambes, et me liŠrent si serr‚, qu'encore que chacun de mes membres ne f–t garrott‚ que du cou d'un seul, il n'‚tait 
pas en ma puissance de me remuer le moins du monde. 

Ils devaient demeurer longtemps en cette posture ; car j'entendis qu'on donna charge … ces cormorans qui m'avaient 
‚lev‚, d'aller … la pˆche pour les h‚rons, et de leur couler la mangeaille dans le bec. 

On attendait encore les mouches, … cause qu'elles n'avaient pas fendu l'air d'un vol si puissant que nous : toutefois on 
ne resta guŠre sans les ou‹r. Pour la premiŠre chose qu'ils exploitŠrent d'abord, ils s'entre- d‚partirent mon corps, et 
cette distribution fut faite si malicieusement, qu'on assigna mes yeux aux abeilles, afin de me les crever en me les 
mangeant ; mes oreilles, aux bourdons, afin de les ‚tourdir et me les d‚corer tout ensemble ; mes ‚paules, aux puces, 
afin de les entamer d'une morsure qui me d‚mangeƒt, et ainsi du reste. A peine leur avais-je entendu disposer de 
leurs ordres, qu'incontinent aprŠs je les vois approcher. Il semblait que tous les atomes dont l'air est compos‚, se 
fussent convertis en mouches ; car je n'‚tais presque pas visit‚ de deux ou trois faibles rayons de lumiŠre qui 
semblaient se d‚rober pour venir jusqu'… moi, tant ces bataillons ‚taient serr‚s et voisins de ma chair. 

Mais comme chacun d'entre eux choisissait d‚j… du d‚sir la place qu'il devait mordre, tout … coup je les vis 
brusquement reculer, et parmi la confusion d'un nombre infini d'‚clats qui retentissaient jusqu'aux nues, je distinguai 
plusieurs fois ce mot de Grƒce ! grƒce ! grƒce ! 

Ensuite, deux tourterelles s'approchŠrent de moi. A leur venue, tous les funestes appareils de ma mort se dissipŠrent 
; je sentis mes h‚rons relƒcher les cercles de ces longs cous qui m'entortillaient, et mon corps ‚tendu en sautoir, 
griller du faŒte des quatre arbres jusqu'aux pieds de leurs racines. 

Je n'attendais de ma chute que de briser … terre contre quelque rocher ; mais au bout de ma peur je fus ‚tonn‚ de me 
trouver … mon s‚ant sur une autruche blanche, qui se mit au galop dŠs qu'elle me sentit sur son dos. 

On me fit faire un autre chemin que celui par o— j'‚tais venu, car il me souvient que je traversai un grand bois de 
myrtes, et un autre de t‚r‚binthes, aboutissant … une vaste forˆt d'oliviers o— m'attendait le roi colombe au milieu de 
toute sa cour. 

Sit“t qu'il m'aper‡ut il fit signe qu'on m'aidƒt … descendre. Aussit“t deux aigles de la garde me tendirent les pattes, et 
me portŠrent … leur prince. 

Je voulus par respect embrasser et baiser les petits ergots de Sa Majest‚, mais elle se retira. ® Et je vous demande, 
dit-elle auparavant, si vous connaissez cet oiseau ? ¯ 


A ces paroles, on me montra un perroquet qui se mit … rouer et … battre des ailes, comme il aper‡ut que je le 
consid‚rais : ® Et il me semble, criai-je au roi, que je l'ai vu quelque part ; mais la peur et la joie ont chez moi 
tellement brouill‚ les espŠces, que je ne puis encore marquer bien clairement o— ‡'a ‚t‚. ¯ 


Le perroquet … ces mots me vint de ses deux ailes accoler le visage, et me dit : ® Quoi ! vous ne connaissez plus 
C‚sar, le perroquet de votre cousine, … l'occasion de qui vous avez tant de fois soutenu que les oiseaux raisonnent ? 
C'est moi qui tant“t pendant votre procŠs ai voulu, aprŠs l'audience, d‚clarer les obligations que je vous ai : mais la 
douleur de vous voir en un si grand p‚ril, m'a fait tomber en pƒmoison.¯ Son discours acheva de me dessiller la vue. 
L'ayant donc reconnu, je l'embrassai et le baisai ; il m'embrassa et me baisa. ® Donc, lui dis-je, est-ce toi, mon 
pauvre C‚sar, … qui j'ouvris la cage pour te rendre la libert‚ que la tyrannique coutume de notre monde t'avait “t‚e ? 
¯ 


Le roi interrompit nos caresses, et me parla de la sorte : ® Homme, parmi nous une bonne action n'est jamais perdue 
; c'est pourquoi encore qu'‚tant homme tu m‚rites de mourir seulement … cause que tu es n‚, le S‚nat te donne la vie. 
Il peut bien accompagner de cette reconnaissance les lumiŠres dont nature ‚claira ton instinct, quand elle te fit 
pressentir en nous la raison que tu n'‚tais pas capable de connaŒtre. Va donc en paix, et vis joyeux ! ¯ 


Il donna tout bas quelques ordres, et mon autruche blanche, conduite par deux tourterelles, m'emporta de 
l'assembl‚e. 

AprŠs m'avoir galop‚ environ un demi-jour, elle me laissa proche d'une forˆt, o— je m'enfon‡ai dŠs qu'elle fut partie. 
L… je commen‡ai … go–ter le plaisir de la libert‚, et celui de manger le miel qui coulait le long de l'‚corce des arbres. 

Je pense que je n'eusse jamais fini ma promenade ; car l'agr‚able diversit‚ du lieu me faisait toujours d‚couvrir 
quelque chose de plus beau, si mon corps e–t pu r‚sister au travail. Mais comme enfin je me trouvai tout … fait 
amolli de lassitude, je me laissai couler sur l'herbe. 

Ainsi ‚tendu … l'ombre de ces arbres, je me sentais inviter au sommeil par la douce fraŒcheur et le silence de la 
solitude, quand un bruit incertain de voix confuses qu'il me semblait entendre voltiger autour de moi, me r‚veilla en 
sursaut. 

Le terrain paraissait fort uni, et n'‚tait h‚riss‚ d'aucun buisson qui p–t rompre la vue ; c'est pourquoi la mienne 
s'allongeait fort avant par entre les arbres de la forˆt. Cependant le murmure qui venait … mon oreille, ne pouvait 
partir que de fort proche de moi ; de sorte que m'y ‚tant rendu encore plus attentif, j'entendis fort distinctement une 
suite de paroles grecques ; et parmi beaucoup de personnes qui s'entretenaient, j'en d‚mˆlai une qui s'exprimait ainsi 
: 

® Monsieur le m‚decin, un de mes alli‚s, l'orme … trois tˆtes, me vient d'envoyer un pinson, par lequel il me mande 
qu'il est malade d'une fiŠvre ‚tique, et d'un grand mal de mousse, dont il est couvert depuis la tˆte jusqu'aux pieds. Je 
vous supplie, par l'amiti‚ que vous me portez, de lui ordonner quelque chose. ¯ 


Je demeurai quelque temps sans rien ou‹r ; mais, au bout d'un petit espace, il me sembla qu'on r‚pliqua ainsi : ® 
Quand l'orme … trois tˆtes ne serait point votre alli‚, et quand, au lieu de vous qui ˆtes mon ami, le plus ‚trange de 
notre espŠce me ferait cette priŠre, ma profession m'oblige de secourir tout le monde. Vous ferez donc dire … l'orme … 
trois tˆtes, que pour la gu‚rison de son mal, il a besoin de sucer le plus d'humide et le moins de sec qu'il pourra ; que, 
pour cet effet, il doit conduire les petits filets de ses racines vers l'endroit le plus moite de son lit, ne s'entretenir que 
de choses gaies, et se faire tous les jours donner la musique par quelques rossignols excellents. AprŠs, il vous fera 
savoir comment il se sera trouv‚ de ce r‚gime de vivre ; et puis selon le progrŠs de son mal, quand nous aurons 
pr‚par‚ ses humeurs, quelque cigogne de mes amies lui donnera de ma part un clystŠre qui le remettra tout … fait en 
convalescence. ¯ 


Ces paroles achev‚es, je n'entendis plus le moindre bruit ; sinon qu'un quart d'heure aprŠs, une voix que je n'avais 
point encore, ce me semble, remarqu‚e, parvint … mon oreille ; et voici comme elle parlait : ® Hol…, fourchu, 
dormez-vous ? ¯ J'ou‹s qu'une autre voix r‚pliquait ainsi : ® Non, fraŒche ‚corce ; pourquoi ? - C'est, reprit celle qui 
la premiŠre avait rompu le silence, que je me sens ‚mu de la mˆme fa‡on que nous avons accoutum‚ de l'ˆtre, quand 
ces animaux qu'on appelle hommes nous approchent ; et je voudrais vous demander si vous sentez la mˆme chose. ¯ 


Il se passa quelque temps avant que l'autre r‚pondit, comme s'il e–t voulu appliquer … cette d‚couverte ses sens les 
plus secrets. Puis, il s'‚cria ® Mon Dieu ! vous avez raison, et je vous jure que je trouve mes organes tellement pleins 
des espŠces d'un homme, que je suis le plus tromp‚ du monde, s'il n'y en a quelqu'un fort proche d'ici. ¯ 


Alors plusieurs voix se mˆlŠrent, qui disaient qu'assur‚ment elles sentaient un homme. 

J'avais beau distribuer ma vue de tous c“t‚s, je ne d‚couvrais point d'o— pouvait provenir cette parole. Enfin aprŠs 
m'ˆtre un peu remis de l'horreur dont cet ‚v‚nement m'avait constern‚, je r‚pondis … celle qu'il me sembla remarquer 
que c'‚tait elle qui demandait s'il y avait l… un homme, qu'il y en avait un : ® Mais je vous supplie, continuai-je 
aussit“t, qui que vous soyez qui parlez … moi, de me dire o— vous ˆtes ?¯ Un moment aprŠs j'‚coutai ces mots : 

® Nous sommes en ta pr‚sence : tes yeux nous regardent, et tu ne nous vois pas ! Envisage les chˆnes o— nous 
sentons que tu tiens ta vue attach‚e c'est nous qui te parlons ; et si tu t'‚tonnes que nous parlions une langue usit‚e au 
monde d'o— tu viens, sache que nos premiers pŠres en sont originaires ; ils demeuraient en Epire dans la forˆt de 
Dodonne, o— leur bont‚ naturelle les convia de rendre des oracles aux afflig‚s qui les consultaient. Ils avaient pour 
cet effet appris la langue grecque, la plus universelle qui f–t alors, afin d'ˆtre entendus ; et parce que nous 
descendons d'eux, de pŠre en fils, le don de proph‚tie a coul‚ jusqu'… nous. Or tu sauras qu'une grande aigle … qui 
nos pŠres de Dodonne donnaient retraite, ne pouvant aller … la chasse … cause d'une main qu'elle s'‚tait rompue, se 
repaissait du gland que leurs rameaux lui fournissaient, quand un jour, ennuy‚e de vivre dans un monde qui souffrait 
tant, elle prit son vol au soleil, et continua son voyage si heureusement, qu'enfin elle aborda le globe lumineux o— 
nous sommes ; mais … son arriv‚e, la chaleur du climat la fit vomir : elle se d‚chargea de force gland non encore 
dig‚r‚ ; ce gland germa, il en cr–t des chˆnes qui furent nos a‹eux. 

® Voil… comment nous changeƒmes d'habitation. Cependant encore que vous nous entendiez parler une langue 
humaine, ce n'est pas … dire que les autres arbres s'expliquent de mˆme ; il n'y a rien que nous autres chˆnes, issus de 
la forˆt de Dodonne, qui parlions comme vous ; car pour les autres v‚g‚tants, voici leur fa‡on de s'exprimer. N'avez-
vous point pris garde … ce vent doux et subtil, qui ne manque jamais de respirer … l'or‚e des bois ? C'est l'haleine de 
leur parole ; et ce petit murmure ou ce bruit d‚licat dont ils rompent le sacr‚ silence de leur solitude, c'est 
proprement leur langage. Mais encore que le bruit des forˆts semble toujours le mˆme, il est toutefois si diff‚rent, 
que chaque espŠce de v‚g‚tant garde le sien particulier, en sorte que le bouleau ne parle pas comme l'‚rable, ni le 
hˆtre comme le cerisier. Si le sot peuple de votre monde m'avait entendu parler comme je fais, il croirait que ce 
serait un diable enferm‚ sous mon ‚corce ; car bien loin de croire que nous puissions raisonner, il ne s'imagine pas 
mˆme que nous ayons l'ƒme sensitive ; encore que, tous les jours, il voie qu'au premier coup dont le b–cheron assaut 
un arbre, la cogn‚e entre dans la chair quatre fois plus avant qu'au second ; et qu'il doive conjecturer qu'assur‚ment 
le premier coup l'a surpris et frapp‚ au d‚pourvu, puisque aussit“t qu'il a ‚t‚ averti par la douleur, il s'est ramass‚ en 
soi-mˆme, a r‚uni ses forces pour combattre, et s'est comme p‚trifi‚ pour r‚sister … la duret‚ des armes de son 
ennemi. Mais mon dessein n'est pas de faire comprendre la lumiŠre aux aveugles ; un particulier m'est toute l'espŠce, 
et toute l'espŠce ne m'est qu'un particulier, quand le particulier n'est point infect‚ des erreurs de l'espŠce ; c'est 
pourquoi soyez attentif, car je crois parler, en vous parlant, … tout le genre humain. 

® Vous saurez donc, en premier lieu, que presque tous les concerts dont les oiseaux font musique, sont compos‚s … la 
louange des arbres ; mais, aussi, en r‚compense du soin qu'ils prennent de c‚l‚brer nos belles actions, nous nous 
donnons celui de cacher leurs amours ; car ne vous imaginez pas, quand vous avez tant de peine … d‚couvrir un de 
leurs nids que cela provienne de la prudence avec laquelle ils l'ont cach‚. C'est l'arbre qui lui-mˆme a pli‚ ses 
rameaux tout autour du nid pour garantir des cruaut‚s de l'homme la famille de son h“te. Et qu'ainsi ne soit, 
consid‚rez l'aire de ceux, ou qui sont n‚s … la destruction des oiseaux leurs concitoyens, comme des ‚perviers, des 
honbereaux, des milans, des faucons, etc. ; ou qui ne parlent que pour quereller, comme les geais et des pies ; ou qui 
prennent plaisir nous faire peur, comme des hiboux et des chats-huants. Vous remarquerez que l'aire de ceux-l… est 
abandonn‚e … la vue de tout le monde, parce que l'arbre en a ‚loign‚ ses branches, afin de la donner en proie. 

® Mais il n'est pas besoin de particulariser tant de choses, pour prouver que les arbres exercent, soit du corps, soit de 
l'ƒme, toutes vos fonctions. Y a-t-il quelqu'un parmi vous qui n'ait remarqu‚ qu'au printemps, quand le soleil a r‚joui 
notre ‚corce d'une sŠve f‚conde nous allongeons nos rameaux, et les ‚tendons charg‚s de fruits sur le sein de la terre 
dont nous sommes amoureux ? La terre, de son c“t‚, s'entrouvre et r‚chauffe d'une mˆme ardeur ; et comme si 
chacun de nos rameaux ‚tait un ....., elle s'en approche pour s'y joindre ; et nos rameaux, transport‚s de plaisir, se 
d‚chargent, dans son giron, de la semence qu'elle br–le de concevoir. Elle est pourtant neuf mois … former cet 
embryon auparavant que de le mettre au jour ; mais l'arbre, son mari qui craint que la froidure de l'hiver ne nuise … sa 
grossesse, d‚pouille sa robe verte pour la couvrir, se contentant, pour cacher quelque chose de sa nudit‚, d'un vieux 
manteau de feuilles mortes. 

® H‚ bien, vous autres hommes, vous regardez ‚ternellement ces choses, et ne les contemplez jamais ; il s'en est 
pass‚ … vos yeux de plus convaincantes encore qui n'ont pas seulement ‚branl‚ les aheurt‚s. ¯ 


J'avais l'attention fort band‚e aux discours dont cette voix arborique m'entretenait, et j'attendais la suite, quand tout … 
coup elle cessa d'un ton semblable … celui d'une personne que la courte haleine empˆcherait de parler. 

Cette voix allait je pense entamer un autre discours ; mais le bruit d'une grande alarme qui survint l'en empˆcha. 
Toute la forˆt en rumeur ne retentissait que de ces mots : Gare la peste ! et Passe parole ! 

Je conjurai l'arbre qui m'avait si longtemps entretenu, de m'apprendre d'o— proc‚dait un si grand d‚sordre. 

® Mon ami, me dit-il, nous ne sommes pas en ces quartiers-ci encore bien inform‚s des particularit‚s du mal. Je vous 
dirai seulement en trois mots que cette peste, dont nous sommes menac‚s est ce qu'entre les hommes on appelle 
embrasement. Nous pouvons bien le nommer ainsi, puisque parmi nous il n'y a point de maladie si contagieuse. Le 
remŠde que nous y allons apporter, c'est de raidir nos haleines, et de souffler tous ensemble vers l'endroit d'o— part 
l'inflammation, afin de repousser ce mauvais air. Je crois que ce qui nous aura apport‚ cette fiŠvre ardente est une 
bˆte … feu, qui r“de depuis quelques jours … l'entour de nos bois ; car comme elles ne vont jamais sans feu et ne s'en 
peuvent passer, celle-ci sera sans doute venue le mettre … quelqu'un de nos arbres. 

® Nous avions mand‚ l'animal gla‡on pour venir … notre secours ; cependant il n'est pas encore arriv‚. Mais adieu, je 
n'ai pas le temps de vous entretenir, il faut songer au salut commun ; et vous-mˆme prenez la fuite, autrement, vous 
courez risque d'ˆtre envelopp‚ dans notre ruine. ¯ 


Je suivis son conseil, sans toutefois me beaucoup presser, parce que je connaissais mes jambes. Cependant je savais 
si peu la carte du pays, que je me trouvai au bout de dix-huit heures de chemin au derriŠre de la forˆt dont je pensais 
fuir ; et pour surcroŒt d'appr‚hension, cent ‚clats ‚pouvantables de tonnerre m'‚branlaient le cerveau, tandis que la 
funeste et blˆme lueur de mille ‚clairs venait ‚teindre mes prunelles. 

De moment en moment les coups redoublaient avec tant de furie, qu'on e–t dit que les fondements du monde allaient 
s'‚crouler ; et malgr‚ tout cela le ciel ne parut jamais plus serein. Comme je me vis au bout de mes raisons, enfin le 
d‚sir de connaŒtre la cause d'un ‚v‚nement si extraordinaire m'invita de marcher vers le lieu d'o— le bruit semblait 
s'‚pandre. 

Je cheminai environ l'espace de quatre cents stades, … la fin desquels j'aper‡us au milieu d'une fort grande campagne 
comme deux boules qui, aprŠs avoir en bruissant tourn‚ longtemps … l'entour l'une de l'autre, s'approchaient et puis 
se reculaient. Et j'observai que, quand le heurt se faisait, c'‚tait alors qu'on entendait ces grands coups ; mais … force 
de marcher plus avant, je reconnus que ce qui de loin m'avait paru deux boules, ‚tait deux animaux ; l'un desquels, 
quoique rond par en bas, formait un triangle par le milieu ; et sa tˆte fort ‚lev‚e, avec sa rousse chevelure qui flottait 
contremont, s'aiguisait en pyramide. Son corps ‚tait trou‚ comme un crible, et … travers ces pertuis d‚li‚s qui lui 
servaient de pores, on apercevait glisser de petites flammes qui semblaient le couvrir d'un plumage de feu. 

En cheminant l… autour, je rencontrai un vieillard fort v‚n‚rable qui regardait ce fameux combat avec autant de 
curiosit‚ que moi. Il me fit signe de m'approcher : j'ob‚is, et nous nous assŒmes l'un auprŠs de l'autre. 

J'avais dessein de lui demander le motif qui l'avait amen‚ en cette contr‚e, mais il me ferma la bouche par ces 
paroles : ® H‚ bien, vous le saurez, le motif qui m'amŠne en cette contr‚e ! ¯ Et l…-dessus il me raconta fort au long 
toutes les particularit‚s de son voyage. Je vous laisse … penser si je demeurai interdit. Cependant, pour accroŒtre ma 
consternation, comme d‚j… je br–lais de lui demander quel d‚mon lui r‚v‚lait mes pens‚es : ® Non, non, s'‚cria-t-il, 
ce n'est point un d‚mon qui me r‚vŠle vos pens‚es...¯ Ce nouveau tour de devin me le fit observer avec plus 
d'attention qu'auparavant, et je remarquai qu'il contrefaisait mon port, mes gestes, ma mine, situait tous ses membres 
et figurait toutes les parties de son visage sur le patron des miennes ; enfin mon ombre en relief ne m'e–t pas mieux 
repr‚sent‚. ® Je vois, continua-t-il, que vous ˆtes en peine de savoir pourquoi je vous contrefais, et je veux bien vous 
l'apprendre. Sachez donc qu'afin de connaŒtre votre int‚rieur, j'arrangeai toutes les parties de mon corps dans un 
ordre semblable au v“tre ; car ‚tant de toutes parts situ‚ comme vous, j'excite en moi par cette disposition de 
matiŠre, la mˆme pens‚e que produit en vous cette mˆme disposition de matiŠre. 

® Vous jugerez cet effet-l… possible, si toutefois vous avez observ‚ que les g‚meaux qui se ressemblent ont 
ordinairement l'esprit, les passions, et la volont‚ semblables ; jusque-l… qu'il s'est rencontr‚ … Paris deux bessons qui 
n'ont jamais eu que les mˆmes maladies et la mˆme sant‚ ; se sont mari‚s, sans savoir le dessein l'un de l'autre, … 
mˆme heure et … mˆme jour ; se sont r‚ciproquement ‚crit des lettres, dont le sens, les mots et la constitution ‚taient 
de mˆme, et qui enfin ont compos‚ sur un mˆme sujet une mˆme sorte de vers, avec les mˆmes pointes, le mˆme 
tour et le mˆme ordre. Mais ne voyez-vous pas qu'il ‚tait impossible que la composition des organes de leurs corps 
‚tant pareille dans toutes ces circonstances, ils n'op‚rassent d'une fa‡on pareille, puisque deux instruments ‚gaux 
touch‚s ‚galement doivent rendre une harmonie ‚gale ? Et qu'ainsi conformant tout … fait mon corps au v“tre, et 
devenant pour ainsi dire votre g‚meau, il est impossible qu'un mˆme branle de matiŠre ne nous cause … tous deux un 
mˆme branle d'esprit. ¯ 


AprŠs cela il se remit encore … me contrefaire, et poursuivit ainsi : ® Vous ˆtes maintenant fort en peine de l'origine 
du combat de ces deux monstres, mais je veux vous l'apprendre. Sachez donc que les arbres de la forˆt que nous 
avons … dos, n'ayant pu repousser avec leurs souffles les violents efforts de la bˆte … feu, ont eu recours … l'animal 
gla‡on. 

® Je n'ai encore, lui dis-je, entendu parler de ces animaux-l… qu'… un chˆne de cette contr‚e, mais fort … la hƒte, car il 
ne songeait qu'… se garantir. C'est pourquoi je vous supplie de m'en faire savant. 

Voici comment il me parla : ® On verrait en ce globe o— nous sommes les bois fort clairsem‚s, … cause du grand 
nombre de bˆtes … feu qui les d‚solent, sans les animaux gla‡ons qui tous les jours … la priŠre des forˆts leurs amies, 
viennent gu‚rir les arbres malades ; je dis gu‚rir, car … peine de leur bouche gel‚e ont-ils souffl‚ sur les charbons de 
cette peste, qu'ils l'‚teignent. 

® Au monde de la terre d'o— vous ˆtes, et d'o— je suis, la bˆte … feu s'appelle salamandre, et l'animal gla‡on y est 
connu par celui de remore. Or vous saurez que les remores habitent vers l'extr‚mit‚ du p“le, au plus profond de la 
mer glaciale ; et c'est la froideur ‚vapor‚e de ces poissons … travers leurs ‚cailles, qui fait geler en ces quartiers-l… 
l'eau de la mer, quoique sal‚e. 

® La plupart des pilotes, qui ont voyag‚ pour la d‚couverte du Groenland, ont enfin exp‚riment‚ qu'en certaine 
saison les glaces qui d'autres fois les avaient arrˆt‚s, ne se rencontraient plus ; mais encore que cette mer f–t libre 
dans le temps o— l'hiver y est le plus ƒpre, ils n'ont pas laiss‚ d'en attribuer la cause … quelque chaleur secrŠte qui les 
avait fondues ; mais il est bien plus vraisemblable que les remores qui ne se nourrissent que de glace, les avaient 
pour lors absorb‚es. Or vous devez savoir que, quelques mois aprŠs qu'elles se sont repues, cette effroyable 
digestion leur rend l'estomac si morfondu, que la seule haleine qu'elles expirent reglace derechef toute la mer du 
p“le. Quand elles sortent sur la terre, car elles vivent dedans l'un et dans l'autre ‚l‚ment, elles ne se rassasient que de 
cigu‰ d'aconit, d'opium et de mandragore. 

® On s'‚tonne en notre monde d'o— procŠdent ces frileux vents du nord qui traŒnent toujours la gel‚e ; mais si nos 
compatriotes savaient, comme nous, que les remores habitent en ce climat, ils connaŒtraient, comme nous, qu'ils 
proviennent du souffle avec lequel elles essayent de repousser la chaleur du soleil qui les approche. 

® Cette eau stigiade de laquelle on empoisonna le grand Alexandre et dont la froideur p‚trifia les entrailles, ‚tait du 
pissat d'un de ces animaux. Enfin la remore contient si ‚minemment tous les principes de froidure, que, passant par-
dessus un vaisseau, le vaisseau se trouve saisi du froid en sorte qu'il en demeure tout engourdi jusqu'… ne pouvoir 
d‚marrer de sa place. C'est pour cela que la moiti‚ de ceux qui ont cingl‚ vers le nord … la d‚couverte du p“le, n'en 
sont point revenus, parce que c'est un miracle si les remores, dont le nombre est si grand dans cette mer, n'arrˆtent 
leurs vaisseaux. Voil… pour ce qui est des animaux gla‡ons. 

® Mais quant aux bˆtes … feu, elles logent dans la terre, sous des montagnes de bitume allum‚, comme l'Etna, le 
V‚suve et le cap Rouge. Ces boutons que vous voyez … la gorge de celui-ci, qui procŠdent de l'inflammation de son 
foie, ce sont... ¯ 


Nous restƒmes aprŠs cela sans parler, pour nous rendre attentifs … ce fameux duel. 

La salamandre attaquait avec beaucoup d'ardeur ; mais la remore soutenait imp‚n‚trablement. Chaque heurt qu'elles 
se donnaient, engendrait un coup de tonnerre, comme il arrive dans les mondes d'ici autour, o— la rencontre d'une 
nue chaude avec une froide excite le mˆme bruit. 

Des yeux de la salamandre il sortait … chaque oeillade de colŠre qu'elle dardait contre son ennemie, une rouge 
lumiŠre dont l'air paraissait allum‚ : en volant, elle suait de l'huile bouillante, et pissait de l'eau- forte. 

La remore de son c“t‚ grosse, pesante et carr‚e, montrait un corps tout ‚caill‚ de gla‡ons. Ses larges yeux 
paraissaient deux assiettes de cristal, dont les regards charroyaient une lumiŠre si morfondante, que je sentais 
frissonner l'hiver sur chaque membre de mon corps o— elle les attachait. Si je pensais mettre ma main au-devant, ma 
main en prenait l'ongl‚e ; l'air mˆme autour d'elle, atteint de sa rigueur, s'‚paississait en neige, la terre durcissait sous 
ses pas ; et je pouvais compter les traces de la bˆte par le nombre des engelures qui m'accueillaient quand je 
marchais dessus. 

Au commencement du combat, la salamandre … cause de la vigoureuse contention de sa premiŠre ardeur, avait fait 
suer la remore ; mais … la longue cette sueur s'‚tant refroidie, ‚mailla toute la plaine d'un verglas si glissant, que la 
salamandre ne pouvait joindre la remore sans tomber. Nous conn–mes bien le philosophe et moi, qu'… force de choir 
et se relever tant de fois, elle ‚tait fatigu‚e ; car ces ‚clats de tonnerre, auparavant si effroyables, qu'enfantait le choc 
dont elle heurtait son ennemie, n'‚taient plus que le bruit sourd de ces petits coups qui marquent la fin d'une tempˆte, 
et ce bruit sourd, amorti peu … peu, d‚g‚n‚ra en un fr‚missement semblable … celui d'un fer rouge plong‚ dans de 
l'eau froide. 

Quand la remore connut que le combat tirait aux abois, par l'affaiblissement du choc dont elle se sentait … peine 
‚branl‚e, elle se dressa sur un angle de son cube et se laissa tomber de toute sa pesanteur sur l'estomac de la 
salamandre, avec un tel succŠs, que le coeur de la pauvre salamandre, o— tout le reste de son ardeur s'‚tait concentr‚, 
en se crevant, fit un ‚clat si ‚pouvantable que je ne sais rien dans la nature pour le comparer. 

Ainsi mourut la bˆte de feu sous la paresseuse r‚sistance de l'animal de gla‡on. 

Quelque temps aprŠs que la remore se fut retir‚e, nous nous approchƒmes du champ de bataille ; et le vieillard, 
s'‚tant enduit les mains de la terre sur laquelle elle avait march‚ comme d'un pr‚servatif contre la br–lure, il 
empoigna le cadavre de la salamandre. ® Avec le corps de cet animal, me dit-il, je n'ai que faire de feu dans ma 
cuisine ; car pourvu qu'il soit pendu … la cr‚maillŠre, il fera bouillir et r“tir tout ce que j'aurai mis … l'ƒtre. Quant aux 
yeux, je les garde soigneusement ; s'ils ‚taient nettoy‚s des ombres de la mort, vous les prendriez pour deux petits 
soleils. Les anciens de notre monde les savaient bien mettre en oeuvre ; c'est ce qu'ils nommaient des lampes 
ardentes, et l'on ne les appendait qu'aux s‚pultures pompeuses des personnes illustres. 

® Nos modernes en ont rencontr‚ en fouillant quelques-uns de ces fameux tombeaux, mais leur ignorante curiosit‚ 
les a crev‚s, en pensant trouver derriŠre les membranes rompues ce feu qu'ils y voyaient reluire. ¯ 


Le vieillard marchait toujours, et moi je le suivais, attentif aux merveilles qu'il me d‚bitait. Or … propos du combat, il 
ne faut pas que j'oublie l'entretien que nous e–mes touchant l'animal gla‡on. 

® Je ne crois pas, me dit-il, que vous ayez jamais vu de remores, car ces poissons ne s'‚lŠvent guŠre … fleur d'eau ; 
encore n'abandonnent-ils quasi point l'oc‚an septentrional. Mais sans doute vous aurez vu de certains animaux qui 
en quelque fa‡on se peuvent dire de leur espŠce. Je vous ai tant“t dit que cette mer en tirant vers les p“les est toute 
pleine de remores, qui jettent leur frai sur la vase comme les autres poissons. Vous saurez donc que cette semence 
extraite de toute leur masse en contient si ‚minemment toute la froideur, que si un navire est pouss‚ par-dessus, le 
navire en contracte un ou plusieurs vers qui deviennent oiseaux, dont le sang priv‚ de chaleur fait qu'on les range, 
quoiqu'ils aient des ailes, au nombre des poissons. Aussi le Souverain Pontife, lequel connaŒt leur origine, ne d‚fend 
pas d'en manger en carˆme. C'est ce que vous appelez des macreuses. ¯ 


Je cheminais toujours sans autre dessein que de le suivre, mais tellement ravi d'avoir trouv‚ un homme, que je 
n'osais d‚tourner les yeux de dessus lui, tant j'avais peur de le perdre. 

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