Réponse d’un pot de terre à un pot de fer

(lettre ouverte à M.Alexandre Kuma)
Par Bana Barka

Université de Ngaoundéré

 

 

 

 

 

Monsieur,

J’ai pris connaissance de votre article intitulé «Quand des adultes refusent de se regarder dans un miroir », paru dans La Cité et repris dans un numéro récent de L’Oeil du Sahel.Le moins que je puisse dire après un tel lâchage de vannes est que je me sens touché et par conséquent, tenu de faire quelques mises au point.

Le mémorandum ne finit pas de faire des vagues dans la classe politique du Sud, qui se croit désignée comme coupable de toutes les irrégularités recensées par les auteurs du document polémique.Il est légitime pour ceux qui se sentent morveux de se moucher mais je comprends mal l’obstination à vouloir culpabiliser les Nordistes pour se défendre.

Vous déploriez dans votre article la « faiblesse de culture historique » et la « myopie » des élites du Grand-Nord dans l’analyse de certains problèmes. Mais votre article recèle manifestement des déclarations qui, si elles ne relèvent pas de la mauvaise foi, trahissent chez vous cette myopie que vous reprochez aux autres. Pourquoi?

Prenons pour commencer le problème du cycle spécial de l’École Nationale de l’Administration et de la Magistrature. Vous vous plaigniez du fait que des nostalgiques prônent le retour à ce type d’admission à l’ENAM, en arguant que cette disposition supprimée aujourd’hui est préjudiciable à l’image que les sudistes se font des Nordistes admis au rabais. Je partage en partie cet avis, même si l’expérience montre aujourd’hui que le complexe de supériorité manifesté par les sudistes vis-à-vis des Nordistes n’a aucune raison d’être, ne reposant sur aucun fondement Je tiens à vous rappeler que mettre en évidence un complexe de supériorité ne prouve aucune supériorité, mais témoigne seulement de l’existence d’un préjugé.

A vous lire, on est tenté de vouloir blâmer ces élites qui par leurs vœux n’encouragent pas la jeunesse du Grand-Nord au mérite et au goût pour l’émulation vis-à-vis des Sudistes. On croirait aussi, puisque vous parlez de « recréer », que l’esprit du cycle spécial a disparu...Or rien n’est plus faux!

Le Renouveau a certes supprimé le décret n°82/407 du 7 septembre 1982, mais l’esprit de cette loi abrogée est réapparue dans une pratique que les camerounais ont convenu d’appeler « planification ».Chaque candidat à un concours , qu’il soit Nordiste ou sudiste, sait que cette pratique existe et détermine l’admission dans nos écoles de formation. Il évalue par conséquent ses chances d’être admis non pas en fonction de ses compétences, mais bel et bien par rapport au nombre de ressortissants de sa région qui, comme lui,se présentent au même concours...En outre, l’administration ne cache même plus les indices discriminants qui lui permettent d’admettre les candidats en fonction de leur appartenance régionale, puisque figurent sur les dossiers de concours des mentions telles que « Province d’origine »,«Département d’origine », etc. A quand le clan d’origine? N’essayez donc pas de nier l’existence de pratiques connues de tous :ce n’est pas parce qu’une loi n’est plus écrite qu’elle n’est pas appliquée.Les chiffres du mémorandum et l’expérience de tout camerounais lucide suffisent à montrer que la loi profite justement à ceux qui l’ont effacée...

Quant à l’extension du « cycle spécial » aux autres Grandes Écoles, n’ayant pas lu le Mémorandum entièrement, j’ignore si ses auteurs l’ont vraiment souhaitée.Je tiens tout simplement à vous rappeler, si vous êtes bien l’historien et homme de lettres que je présume,qu’il n’ y a jamais eu d’extension de ce « cycle spécial » aux Grandes Écoles sous l’ère d’Ahidjo. Le système des listes A et B qu’il a institué était destiné, comme vous l’avez si bien montré, à pallier les différences de niveau de scolarisation entre les deux grandes régions du Cameroun, différences qui si elles n’étaient pas prises en compte auraient fatalement conduit le pays à une oligarchie de type régional et; n’ayant pas peur des mots ,meridiocentriste . Je dois d’ailleurs constater, au regard de la situation actuelle, l’inutilité de cette précaution, puisque le Renouveau a remis les pendules à l’heure méridionale, aiguillant ainsi les jeunes Nordistes, moins assistés que vous ne le pensez, hors de l’arène administrative de leur pays. Car faut-il le souligner, c’est leur pays, au même titre que les autres. Le président Biya disait qu’il n’y a pas de camerounais entièrement à part: j’ajouterais, n’en déplaise aux « camerounais à part entière », qu’il n’y a et ne saurait y avoir même de camerounais partiellement à part.

Ceci m’amène à évoquer, pour la déplorer, la façon dont vous percevez la coexistence des régions septentrionale et méridionale au sein de notre Cameroun. Vous parliez de l’embarras devant lequel vous vous trouviez en 1960 face à l’alternative de garder avec vous le Grand-Nord ou de s’en séparer...Monsieur Kuma, il ne faut pas nous raconter des histoires: Garder le Grand-Nord ou s’en séparer? Poser une telle question suppose qu’à l’époque vous ayez eu ne serait-ce que le choix d’une telle séparation. Or, incapable de décider sans l’aval du colon, nous avions tous accepté(Vous à votre corps défendant, si j’en juge par le ton seigneurial et la condescendance de vos propos)les limites tracées unilatéralement par le colonisateur.

Apprenez, Monsieur,que le Cameroun est le Cameroun par la volonté des camerounais, de tous les Camerounais. Vos allégations tendent à f aire croire que notre appartenance au Cameroun,Nous les Nordistes, est une faveur, le fruit d’une magnanimité sudiste. Peut-être vous sentez-vous plus camerounais que les autres parce que votre région à porté la première le nom de notre beau pays.Mais un pays ne se réduit pas à son nom et se définit beaucoup plus à mon sens par la volonté qu’affichent ses populations de vivre ensemble. et je puis vous assurer que si vos regards devaient déterminer la région où cette volonté s’est le plus manifesté et où les hommes ont apporté leur concours, ce n’est pas vers le sud qu’il faudrait d’abord chercher: Ahmadou Ahidjo a unifié ce pays et s’il y a quelqu’un qui aurait eu la prétention et les moyens de séparer une partie du Cameroun des autres, ce serait lui et non pas cette clique d’intellectuels séparatistes que vous évoquiez avec condescendance.Je vous engage donc à un peu plus de déférence vis-à-vis de l’ex- président du Cameroun, dont on peut certes critiquer les moyens qui furent les siens, mais jamais la détermination admirable à conserver notre pays uni. Et je le répète:Les Nordistes ne sont nullement redevables vis -à vis des sudistes quant à leur camerounité(ce mot me donne des frissons: vous devez me comprendre, étant je suppose étant à l’écoute de la crise ivoirienne).

J’aimerais à présent dire un mot sur la lecture scandaleusement partiale et aveugle que vous avez fait du retard économique du Grand-Nord. Des causes que vous avez cités, je ne retiendrais que deux: la féodalité et l’Islam. Que la féodalité ait constitué dans l’histoire de la Chine et du Japon un frein au développent industriel de ces derniers, nul ne songe à le contester. Que cette féodalité ait refréné l’émergence du mode de vie occidental dans le Grand-Nord est également défendable, mais pas condamnable. Au nom de quoi condamnez vous cette action des forces féodales?Je tiens à vous rappeler qu’aujourd’hui, lorsqu’on parle valablement du développement, on le fait de moins en moins avec des conceptions de développement eurocentristes: l’option prise par les spécialistes et les anthropologues du développement est de redéfinir ce que pourrait être le développement pour chaque région, pour chaque communauté, pour chaque culture.

Vous fustigez ce que vous appelez naïvement « conception moyenâgeuse de l’existence »Savez vous, Monsieur Kuma, que lorsque l’Europe parle de son Moyen âge on ne saurait le transposer à d’autres civilisations?Le Moyen-âge occidental à été aux dires mêmes des historiens européens une période d’obscurantisme, alors qu’au même moment en Orient musulman dont se réclament une bonne partie des Nordistes, c’était Les Lumières. De plus, lorsqu’on parle de religions et de leurs dogmes, je crois qu’un jugement de valeur n’est pas le bienvenu: pourquoi estimez vous, au nom de quelle échelle de valeurs déplorez vous la non séparation du spirituel et du temporel dans l’Islam?L’Islam a sa propre conception des choses et présenter le fait qu’il refuse de dissocier le temporel du spirituel comme une tare et un retard est mon avis suivre aveuglément les conceptions occidentales et vouloir coller les conclusions néfastes de l’histoire européenne à la nôtre. Un peu de relativisme dans l’analyse ne vous ferait pas de mal et vous aiderait à comprendre que nous n’avons pas la même conception du progrès.

Je ne sais pas ce qui reste de votre culture à vous sudistes « évolués », après plus d’un siècle où votre identité a été déteinte par la colonisation et un suivisme snobinard à l’endroit de tout ce qui est européen. Nous les Nordistes , nous les fameux pots de terre, nous n’avons nullement l’intention de concourir à vos côtés pour le titre d’acculturés.Nous laissons les pots de fer s’oxyder à l’air du temps et porter seuls la rouille clinquante des valeurs forgées par l’Occident décadent.Nous ne voulons pas démanteler nos lamidats pour vous faire plaisir. Quant à vos suggestions relatives la coercition nécessaire à la scolarisation des Nordistes, sachez que ne vous avons pas attendu pour nous y employer:si le Grand-Nord est réfractaire à l’école officielle, c’est bien parce que les autorités de notre pays, aussi bien sous Ahidjo que sous Biya, n’ont pas compris qu’il fallait contextualiser l’enseignement et aménager les conditions d’éducation (habillement, heures de pause-prière,periode de fêtes, non mixité, etc.) de manière à convaincre les parents d’envoyer leurs enfants acquérir l’instruction qui aujiurd’hui est la clé de leur avenir.Car l’essentiel mon sens est de leur procurer une instruction et non de chicaner sur les principes d’uniformisation et de laïcité de l’education.je vous invite enfin à faire un voyage dans le Grand-Nord.Si biologiquement vous n’avez pas la cécité dont vous avez fait preuve dans votre analyse, vous pourrez constater comme tous vos co-régionnaires qui y vivent que s’il y a un endroit dans notre pays où les hommes et surtout les femmes s’habillent encore, c’est bien ici et non au sud où l’attentat à la pudeur, s’il tuait comme les attentats à la bombe; aurait dépeuplé la région.

Veuillez agréer, cher compatriote, l’expression de mes sentiments distingués.