DE L’ANIMALITE ou L’ANIMAL EST L’AVENIR DE L’HOMME ET NON L’INVERSE.



Chaque société agraire sacralise (totémise) l’animal qui lui fournit sa nourriture: par exemple, les Sibériens, l’ours, les Lapons, le renne ou l’élan, les Inuits, le caribou; les Indiens, la vache; telle société africaine, le léopard, l’éléphant, le lézard...; les Amérindiens, l’oiseau, le serpent. Cet animal sacré ou sacralisé fait l’objet soit d’une interdiction de le tuer (la vache...), soit, si on le tue, d’un rituel particulier, car l’homme qui s’en nourrit se sent redevable à l’animal des forces que son sacrifice lui prodigue.

Nous, sociétés industrielles ou post-industrielles, nous devrions sacraliser tous les animaux que nous mangeons; les mangeons-nous, seulement? Nous nous en empiffrons, nous les bouffons, nous les bâfrons.

Nous devrions, en particulier, sacraliser le poulet qui me semble, si je ne me trompe, l’animal le plus consommé quotidiennement. On devrait élever des temples au poulet, et décréter une ou plusieurs journées sacrales du poulet. Le coq gaulois qui domine encore certains édifices, en particulier des clochers, sous forme de girouette, n’est-il pas la survivance lointaine d’un culte celte de la volaille totémique?

Réintroduire des pratiques de sacralisation totémique, réinsuffler du “sacré” dans le quotidien, ne contribuerait-il pas à dominer nombre de gaspillages éhontés qui caractérisent nos sociétés matérialistes au sens négatif du terme?

Retrouver le respect de l’animal qui est en nous, que nous sommes nous-mêmes, nous permettrait davantage de respecter simultanément l’humain, ce que l’on nomme l’humanité en général. L’humanisme, tel que je le conçois, ne consiste pas à ériger l’homme au sommet de la création, mais à respecter et révérer l’ensemble du vivant - l’ANIMA- , le souffle de vie qui respire partout, y compris, je ne l’exclus nullement, au coeur du minéral qui passe habituellement, couramment, selon une courte vue, pour inerte, alors qu’il est, lui aussi, “animé” du mouvement, invisible à l’oeil nu, de ses particules élémentaires. Envisagés des bords les plus éloignés de l’univers, ne sommes-nous pas nous-mêmes que d’invisibles particules microscopiques, voire nanoscopiques, nous agitant de façon plus ou moins désordonnée au sein de la matière? Au même titre que des électrons, voire des bozons de Higgs ( ou d’X) au sein de cet univers qu’est l’atome?

Fi de l’”Hominisation”, si l’on parlait de “Déshominisation”:

Il est devenu courant de dire que l’homme n’a pas achevé son processus d’”hominisation”. L’Homme, n’est-ce pas, ne serait pas fini, il n’aurait pas encore atteint son véritable état d’Homme, etc.

Et de se pâmer sur un hypothétique état d’”homme véritable”. A l’encontre de ce lieu commun, ne pourrait-on pas plutôt parler d’un processus de “déshominisation” corrélatif d’un mouvement de déshumanisation induit par la chosification, la réification de l’humain (et du vivant, en général) qui, sous l’emprise des biotechnologies, devient de plus en plus objet de manipulations diverses et variées?

Qu’est-ce que cet “homo abstractus”, cet “homme abstrait” idéal, parfait, que “l’homme-concret-pas-encore-homme” devrait atteindre?

Cette vision d’un homme pas encore fini, à peine encore émergé du singe, qui serait promis à une ascension continue et certaine vers un véritable, un vrai état d’Homme qui n’existe pas encore, mais est sa destination finale, son but, son objectif, sa finalité, me semble relever comme d’habitude, comme toujours, de ces visions et pensées eschatologiques, religieuses qui n’ont cessé d’illusionner, voire d’aveugler l’homme sur lui-même.

“L’homme comme animal qui n’aurait pas encore terminé son processus d’hominisation”, ce genre de proposition, ce genre de thèse, qui n’est qu’une opinion et non une “vérité” d’ordre scientifique, relève encore d’une théologie, même si elle se prétend laïque ou athée. Il est, en effet, des laïcs ou des athées qui s’aveuglent sur eux-mêmes et qui ne sont en fait que des croyants qui s’ignorent.

Car qu’est-ce que cet “Homme non encore advenu” sinon une illusion, une idéalité, une sorte de divinisation (de type christique entre autres) forgée dans le cerveau d’idéalistes ou de spiritualistes brumeux où un humanisme doucereux et angélique fornique encore avec une idéologie de bénitier, une religiosité infantile non résolue ( au sens de “résoudre” son prétendu complexe d’Oedipe, par exemple), voire avec des relents gnostiques (cf. l’alchimie qui parachève l’Homme Idéal dans ses creusets), des odeurs plus ou moins nauséabondes de théosophisme ( à la Blavatsky et à la Besant, et autres charlataneries).

N’est-ce pas sur le terreau de telles élucubrations que se sont érigés partout les fascismes de tout poil, les Partis et Compagnies de l’Homme Nouveau de l’Avenir prétendant transformer les avortons que nous sommes en Vrais hommes, voire en Surhommes?

Dire que l’homme n’est pas fini, que l’humanité n’est pas finie, c’est-à-dire n’a pas encore atteint son véritable état d’homme, d’humanité, suppose que l’on a en tête une définition précise de ce qu’est cet homme finalisé, cette humanité parachevée. On saurait déjà d’avance ce qu’est cet “Homo”. Or ce n’est qu’une idée qu’on se fait de l’homme, de l’humanité, au lieu de les regarder réellement tels qu’ils sont.

Ce type de démarche est analogue à la croyance en un dieu. “Dieu” n’est qu’un mot inventé par les langages humains. Ce qu’il désigne n’existe pas obligatoirement. Ou n’existe pas du tout. Il ne suffit pas de nommer pour que la chose existe (Tant pis pour Lacan). Je peux inventer tous les mots possibles, cela ne veut pas dire que, derrière ces mots, il y a la réalité qu’ils prétendent nommer. Soit le mot “Chikâdu”, je peux décréter que ce mot que je viens d’inventer désigne un être qui a huit bras, huit mains, huit jambes, dix mamelles, etc. Ce n’est pas pour autant que ce “Chikâdu” existe réellement.

Revenons au sujet. Si l’on parle d’homme en voie d’hominisation, il faut alors qu’on parle aussi de cheval en voir de chevalisation, de lion en voie de lionisation, de fourmi en voie de fourmisation, de sardine en voir de sardinisation, etc.

Car pourquoi ne pas dire, dans ce cas, que le cheval n’a pas encore atteint son véritable état de cheval, le lion son véritable état de lion, la fourmi son véritable état de fourmi et la sardine son véritable état de sardine?

Oh, oui, à quand la véritable sardine idéale? La sardine parfaite, la sardine divine, la sardine belle et bonne et sororale! O sardines de toutes mers et de tous océans, unissez-vous pour devenir la Sardinité véritable, parfaite et sacrée!!!

Sardines, encore un effort! Vous n’avez pas encore terminé votre processus de sardinisation intégrale.

(à suivre)



Depuis quelques années, alors que je fais vraisemblablement partie de ce qu’on appelle les “humanistes”, je me suis mise à proclamer que l’homme en général, et moi en particulier, n’était qu’un animal. J’aime dire que je suis un “chat” sous mon apparence humaine. Cela, évidemment, scandalise , ou fait rire avec mépris, les adeptes d’une humanité supérieure au reste de la création., d’une humanité qui serait la seule douée de conscience dans l’ensemble du vivant. On connaît la chanson que l’homo occidentalus et assimilés nous ressassent depuis des millénaires: l’homme sait; l’homme est le seul être de la création qui sache. Il n’est plus un animal parce qu’il est le grand sachant supérieur de la planète. Son cerveau est plus gros que celui des autres mammifères et doté d’un nombre plus important de connexion neuronales et synaptiques. Que sait-il, au fait? Il sait qu’il est mortel alors que les autres ne le savent pas. La belle affaire! Il est capable de philosopher sur sa condition alors que les autres ne le peuvent pas. Une vache, n’est-ce pas, ne sait nullement qu’elle est mortelle; elle ne sait même pas, la pauvre abrutie, qu’elle est une vache. Elle n’a aucune conscience de son existence. Elle ne sait même pas qu’elle vit, évidemment. Si l’on pousse ce raisonnement jusqu’au bout, elle n’a même pas conscience qu’elle souffre lorsqu’on lui plante un couteau dans le corps. De là à la considérer comme une simple machine destinée à produire de la viande, du veau et du lait, il n’y a qu’un pas. On connaît toutes les dérives auxquelles cette vision de l’animal-machine donne lieu: les élevages en batterie qui sont de véritables camps de concentration nazis pour animaux.

Ce concept qui consiste à ériger l’humanité au-dessus de l’animalité entraîne une hiérarchie du vivant très dangereuse. Séparer l’homme du règne animal comme espèce radicalement différente est la porte ouverte à tous les fascismes et à tous les racismes.

Il y a urgence à redonner à l’animalité ses lettres de noblesse. Et à lui redonner autour de nous et en nous la place qu’elle n’aurait jamais dû perdre. Cela implique que l’on distingue rigoureusement animalité et bestialité. L’animal n’est pas la bête. L’animal n’est pas le barbare. Bestialité et barbarie sont des inventions strictement humaines et non pas animales.

Revenons à la vache. Que le prétendu “homme supérieur” me montre ne serait-ce qu’un milligramme de “bestialité” et de “barbarie” dans une vache! Il n’y en a pas! Observons ces belles normandes, ces belles charolaises, ces belles indiennes, majestueuses, pacifiques, alanguies comme des odalisques au flanc des collines ou traversant comme des déesses une rue frénétique de Bombay ou de New Delhi. Où est la prétendue bestialité, où est la barbarie, dans ce port de reine, ces mamelles généreuses, ces beaux yeux calmes et méditatifs qui fixent de leurs sublimes prunelles pensives l’agitation hystérique de l’humaine médiocrité?

J’ai envie d’entonner un souffle hugolien pour clamer à la face du monde que l’animal est beau, noble et sacré. Que l’animal est l’avenir de l’homme et non l’inverse. Que l’homme, au lieu de le combattre, doit révérer l’animal beau, noble, sacré qui est en lui. Cela lui éviterait d’être la brute épaisse qu’i est en passe de devenir ( à supposer qu’il ait jamais été autre chose) s’il continue à gaspiller le monde dans la frénésie de ses civilisations démentes.

Je n’ignore pas le danger qu’il y aurait à réduire l’homme à un simple animal comme les autres. Dire “animal vertical, mais animal tout de même” peut autoriser toutes les dérives chez ceux qui confondent animalité et bestialité. Dans la mesure où certains se permettent toutes sortes de manipulations et autres sévices sur l’animal, le fait d’insister sur l’idée que l’homme est lui aussi un animal risque de légitimer toutes les manipulations auxquelles les biotechnologies veulent soumettre l’humain considéré, dans ce cas, comme un vaste parc zoologique sur lequel on peut intervenir à volonté, sans aucun état d’âme, avec le même cynisme qui fait, par exemple, produire les veaux et les poulets en batterie. Il faut donc préciser fermement, comme je l’ai fait par ailleurs, que le concept d’animalité, dans ma pensée, n’a pas le sens péjoratif qu’on lui donne couramment. Au contraire, dans ma démarche, le mot “animal” est réinvesti de toutes ses lettres de noblesse et de ce sens premier latin que l’on n’aurait jamais dû oublier: l’animal est ce qui est animé du souffle de vie. Et si l’on considère ce souffle vital (l’anima) comme sacré, intangible, on est obligé de traiter l’animal, comme le végétal, bref, tout le vivant, avec révérence.

Réinstaurer l’animal dans sa dignité, c’est préserver la dignité humaine menacée. Ce n’est pas rabaisser l’homme, c’est redonner à l’animal une égale dignité dans la sacralité du vivant.

C’est rappeler à l’homme qu’il a oublié son rôle animal de régulateur écologique pour ne privilégier que son rôle humanoïde de dérégulateur des éco-systèmes.. S’il retrouvait l’animal qui est en lui et qu’il est tout simplement, cela n’arriverait pas.



Chantal Colombier

décembre 2002