J’avais cru trouver en Brioche une agréable passade. Je découvrais, avec stupeur, que j’étais "tombé" amoureux. Ce qui, dans mon cas, où les partenaires autrement plus expérimentées qu’elle ne manquaient pas, me paraissait d’autant plus stupide. Plus dure était la chute !
Il restait une bouteille de scotch au bar. Je la terminais dans la nuit en m’écroulant sur l’énorme canapé du décor. Je ne sais pas si j’allais jusqu’à m’abaisser à pleurer, mais c’était bien possible, voire probable.
Inutile de s’apesantir sur les sarcasmes du couple infernal Lansac-Barny qui ne me firent pas de cadeaux, pendant la période de probation que Brioche me fit passer. Christine subit évidemment mes nerfs. Harry fut chargé de lui faire sentir qu’elle n’était plus en odeur de sainteté. Quand à Brioche, nous ne nous parlions que pour des motifs extrèmement professionnels.
Je décidais donc d’attaquer à mon tour.
Un véritable soupçon trainait autour de la sculturale Helga Trixis. Mulot avait été le premier à répandre la rumeur.
C’était un travelo.
Elle avait effectivement des mains assez grandes, de bonnes épaules, et elle ne participait pas à nos orgies nocturnes. Elle était plutot distante, tout en étant scrupuleusement professionnelle. En tout cas, rien dans ce qu’elle nous accordait de voir de son physique ne pouvait laisser soupçonner qu’elle ait pu subir une opération quelconque.
Dans mon film La Michetonneuse, j’avais mis en scène un véritable travesti Valery Wilson qui m’avait déclaré : " Ma queue, c’est mon capital". Elle signifiait par là que la majorité des hommes étant homosexuels honteux, ils donnaient le sentiment de draguer une femme en sortant avec Valery, tout en pouvant jouir de ses attributs virils dans le secret de l’alcove.
Si vraiment Helga, qui avait quand même 20 ans, avait conscenti à perdre son capital, c’est qu’elle aurait eu de bonnes raisons.
Elle ne parlait qu’allemand, comprenant à peine l’anglais, elle s’orientait parmi nous et le tournage à l’instinct. Parfois Nadja Mons traduisait quelques mots et le tour était joué.
Elle était somptueusement élégante, distante et froide, à la façon de Garbo. Il fallait que ces rumeurs puissent être démenties.
Je m’y attelais, afin de faire comprendre à Brioche - Ô mon coeur blessé - que les cimetières étaient remplis de salopes irremplaçables. Ce qui convenait bien au cadre de ce film particulièrement morbide.
Je pris en main le tournage d’une scène où Helga s’excitait devant la projection de tombes. Je profitais pour lui démontrer tout l’intérêt que je lui portais en surveillant de près la facture de ses bas noirs, attentif à ce que la lumière la mette en valeur, à coup de "Schoen! Schoen ! " (j’avais fait 9 ans d’allemand au lycée). J’allais plus loin "Ich liebe dich", enfin ces mots gentils qui vous font considérer comme un excellent metteur en scène par les comédiennes, toujours avides de flatteries.
Le soir même, je lui proposais une virée dans un restaurant chic du Bois de Boulogne. Elle accepta avec plaisir, tout en me mettant bien en garde sur le fait qu’il ne fallait pas que je me sente obligé, vu qu’elle n’était pas disposée à m’accorder, en contre-partie, quoique ce soit.
Pour plus de sécurité je mis Bab à contribution.
Autant Bab avait été un très bon "casting-director", autant son travail de second assistant sur le tournage ne cessait de me provoquer des plaintes de l’équipe. Il passait son temps à se faire tancer vertement par Mulot, Barny et Harry. Ce qui, je le soupçonnais, devait lui faire très très plaisir… Ce qu’il recherchait en baffes et coup de fouets auprès de Sylvia, il le recevait en paroles sur le tournage. Mulot aimait le brimer, merci. Barny aimait l’engueuler, encore merci. Et Harry aimait le faire courir d’un bout à l’autre de Paris et de sa banlieue, merci, merci, merci.
Bab avait un rêve secret : devenir l’esclave d’une équipe de tournage !
Ce soir là, il devint l’esclave involontaire d’un
grand restaurant de luxe du Bois de boulogne.
Helga Trixi affectionnait
les tenues sombres. Je pensais que c’était par conviction d’actrice
pour le rôle dans le film, mais pas du tout, elle portait des tenues
noires par gout. Bab ne me cacha pas qu’il lui avait suggéré
de s’habiller d’une robe en soie noire très moulante, fendue jusqu’au
dessus du porte-jarretelle noir qui tenait des bas “à coutures”
fumés noirs, de longues bottines très fines à boucles
métaliques et talons hauts à la Gwendoline, un grand chapeau
avec voile, un collier de chien rehaussé de faux diamants autour
du cou, des gants noirs en crêpe de chine très fins, et surtout,
à la main une laisse, laissant supposer qu’un chien puisse s’y accrocher.
Afin de lever toute ambiguité, Bab s’était placé autour
du cou un autre collier de chien beaucoup plus grossier avec boucle
métallique. Il se boudinait dans un ensemble de cuir noir,
gros ceinturon argenté et bottes noires.
A cette époque
ce genre de tenue excentrique n’étonnait personne. Au contraire,
paraître avec des vêtements inhabituels était signe
d’une certaine fortune. Fini le temps, où quand des jeunes traversaient
les Halles avec des cheveux descendants dans le cou, ils se faisaient traiter
de “filles” par de grands gaillards rougeauds en tenue de boucher.
Ce soir là,
j’avais fait un effort pour Trixis. J’avais mis la veste bariolée
de monstres fluos que Michel Polnareff avait refusé à Renoma,
un pantalon moulant taillé dans du tissus afghan bariolé,
et une chemise parme à jabot. Le tout était harmonisé
par des boots mexicaines très pointues en croco de couleur verte.
Ce qui eut pour résultat
de nous faire gratifier d’un traitement royal par un chef loufiat
persuadé de servir des rock-stars américaines en tournée
nternationale.
La Cascade était
un lieu baroque, très parisien, où la cuisine, plutot de
bonne qualité, les bougies sur les tables, et le ballet empressé
des serveurs devaient éblouir Helga, la sérieuse étudiante
allemande. En réalité, notre star était plutot du
style bonnet de nuit. Elle se força à boire un peu de champagne
du bout des lèvres. A peine les hors-d’oeuvres étaient-ils
servis qu’elle commença doucement à somnoler. Notre conversation,
mélange incompréhensible pour elle, d’anglais, de français
et de lointaines réminiscences d’allemands scolaires, eut sur son
attention un fort effet soporifique. Pour ranimer le débat que nous
cherchions à diriger dans un sens plus sexuellement correct, Bab
commit la stupide imprudence d’ attacher la laisse à son cou.
Lorsqu’arriva le homard
à l’armoricaine, Helga se leva en nous demandant de l’excuser un
moment. Je vis la laisse se tendre à travers la table. J’allais
retenir son mouvement, mais trop tard. Bab valdingua brusquement au milieu
des homards. Les verres de cristal, entrainés par la nappe brodée,
éclatèrent sur le carrelage dans une véritable cascade
symphonique. Helga se retourna surprise, comprenant subitement qu’elle
était responsable de ce désastre. Elle regarda tétanisé,
Bab se relever le visage barbouillé de sauce armoricaine, une pince
de homard plantée dans son ceinturon.
Il faut reconnaitre
au cuir une qualité : même les sauces les plus épaisses
coulent dessus avec une onctuosité déconcertante.
Alors, Helga, tira
un coup sec sur la laisse pour détacher le pauvre Bab, ce qui eut
pour conséquence facilement prèvisible de le refaire basculer
au centre de la table ronde qui, sous son poids, s’ouvrit en deux et rendit
l’âme définitivement sur le sol. La sauce avait éclaboussé
ma belle chemise parme à jabot. L’empressement des serveurs ne fit
qu’augmenter la confusion. Bab restait accroché à la laisse.
Helga se pencha vers Bab agenouillé au milieu des débris
de cristal et de limoges brisés, pour l’aider à se relever.
Un serveur, venu innocemment à leur secours s’empétra, lui
aussi, dans la laisse, et glissa de tout son long sur eux.
Mort de rire, je voyais
le moment où il faudrait appeler le SAMU. Le Maître d’Hotel,
soupçonnant encore un de ces scandales dont les Rock-Star avaient
la spécialité, couru vers nous d’un air très faché.
Les clients, parsemés dans cette immense salle, commençaient
à abandonner leurs conversations privées pour s’intéresser
à notre sort.
Pendant qu’une armada
de balais et de serpillères se mit en action, un médecin
se proposa d’examiner Bab couvert de morceaux de verre et de porcelaine.
Il faut reconnaitre au cuir une autre qualité : il protège
bien la peau contre les coupures, surtout si il est suffisamment épais.
Néanmoins, les déchirures permettaient de voir que Bab s’était
arnaché de bas résilles noirs tenus par un porte-jarretelle
en-dessous de son pantalon. Sans doute, avait-il programmé une surprise
au cas où il aurait du le retirer dans des circonstances plus attrayantes
qu’en plein milieu d’un restaurant chic, le visage dégoulinant de
sauce armoricaine.
Helga et moi étions
pliés en deux. Bab s’amusait moins. Enfin, tous les dégats
réparés, inutile de dire que le diner était fondamentalement
gaché. Nous étions piteux sous les regards en biais des autres
convives. Nous n’avions plus qu’une idée : quitter rapidement les
lieux.
L’addition était
salée, et notre soirée ratée.
J’annulais la réservation
de la suite à l’Hotel du Parc qui aurait normalement du abriter
nos turpitudes post-dinatoires. Je reconduisis Bab à un taxi et
me tapait une heure de route en pleine nuit pour ramener Helga au chateau
d’Ermenonville. Elle ne tarda pas à s’endormir. Elle ne voulut même
pas que je l’accompagne à sa chambre.
