Quatrième
partie :
41. Une reine atypique
411. L’idée de la reine de France & l’iconographie de Louise de
Lorraine (1575-1589)
Louise de Lorraine, par son mariage, ne devient pas seulement membre de la famille royale et l’une des reines, au même titre que les douairières Catherine de Médicis, Marie Stuart, et Elisabeth d’Autriche ; elle incarne alors – et jusqu’en 1589, voire 1600 – la Reine de France. Pourtant elle n’avait en rien été préparée à une telle élévation, ses prétendants d’avant 1575 étant de rang moindre (François de Luxembourg, le comte de Salm).
Le jugement de Brantôme
Cette assimilation à la reine idéale fut cependant si vive que le bruit courut qu’au moment de sa mort, elle aurait fait placer la couronne de France sur sa tête : mariée à Henri III sans avoir été couronnée, elle représentait donc pour ses contemporains la véritable reine de France. Même si la validité de cette anecdote est fortement contestable, que l’on appréciât ou non la personne, il demeure incontestable que son comportement fût celui d’une souveraine. Le discours que lui consacre par ailleurs le mémorialiste trouve sa pertinence dans la présentation assez dépersonnalisée de ses qualités. Certes l’évocation de son attachement au roi ou de sa grande piété lui est particulière ; mais ces caractères se retrouvent dans plusieurs autres discours traitant des reines de France, notamment dans celui sur Elisabeth – ‘Isabelle’ – d’Autriche.
« On peut et on doit louer cette princesse de beaucoup ; car,
en son mariage, elle s’est comportée avec le roy son mary aussi sagement,
chastement et loyaument, que le nœud duquel elle fut liée en conjonction avec
luy a demeuré toujours si ferme et indissoluble, qu’on ne l’a jamais trouvé deffait
ny deslié, encore que le roy son mari aimast et allast bien quelquesfois au
change ».[1]
« car elle l’aimoit et honoroit extresmement, encore
qu’elle le sceust d’amoureuse complexion et qu’il eust des maistresses, fust ou
pour l’honneur ou pour le plaisir (…) car c’estoit le feu et l’eau assemblez
ensemble, d’autant que le roy estoit prompt, mouvant, bouillant, et elle estoit
froide et fort temperée ».[2]
« Elle ne s’addonnoit à autre chose qu’à servir Dieu, aller aux devotions, visiter continuellement les hospitaux, panser les malades, ensevelir les morts ».[3]
« Elle estoit tres devote et nullement bigotte, monstrant ses devotions par actes exterieurs et apparens par trop, ny trop extresmes ».[4]
Brantôme ne connaissant guère la reine, le sentiment qu’il livre à son égard est souvent marqué d’un certain formalisme en rapport avec sa conception de la personne royale et de la femme ; conception finalement assez représentative de son siècle. La comparaison proposée dans le discours sur Louise de Lorraine avec la dernière épouse de Louis XII, Marie Tudor, donne à voir les principaux caractères d’une reine qui est femme avant d’être, le cas échéant, mère : ces qualités sont la piété, la discrétion, une obéissance amoureuse à l’égard du monarque.
Louise de Lorraine selon Nicolas Houël
Plus érudite, mais également plus engagée du côté de la propagande royale, la définition de l’apothicaire de la reine mère a le mérite de rattacher la reine à un référent biblique alors en vogue (Pierre Matthieu composa en 1585 une tragédie du même nom), le Livre d’Esther.
« Sonnet
A la Royne de France.
J’ause vous
comparer, et non pas sans raison
Madame, avec
Hester, cette Royne si sage,
La doulceur et
beauté luysant sur son visage
Comme elle luyt
au vostre en chacune sayson
Un grand roy
l’espousa chassant de sa maison
La superbe
Vasti, trop haute de courage.
Un grand Roy
vous a prise en chassant l’advantage
Des orgueilleux
partis qu’il avoit à foyson.
Hester eut de
son Dieu un merveilleux soucy,
Comme aussi vous
l’avez ; c’est pourquoi ie vous prie,
Pour agréer à
Dieu, de supllier le Roy
Que de la
Charité la maison soit bastie
S’il lui plaist
secourir le pauvre en son esmoy ».[5]
Assuérus (Xerxès) voulut, au septième jour d’un banquet qu’il avait offert à ses officiers, montrer la beauté de son épouse Vasthi à son peuple. Mais celle-ci refuse de venir, ce qui provoque la colère du roi qui la répudie. Le roi fit rechercher une femme obéissante, « afin que tout mari fût maître chez lui ».[6] Esther, élue entre toutes les vierges amenées à Suse, devint ainsi reine, mais sans avoir révélé ses origines israélites. Lors de persécutions contre son peuple, elle intervint avec succès auprès du roi à la demande de son oncle Mardochée : « Qui sait ? Peut-être est-ce en prévision d’une circonstance comme celle-ci que tu as accédé à la royauté ? ».[7]
Esther, modèle royal, accède à la renommée pour sa piété et son obéissance au roi : Louise de Lorraine se voit invitée à agir de même pour gagner la faveur royale et l’estime de ses sujets. Cependant la gloire ne pouvait s’acquérir que par l’organisation de relais à son image naissante de reine illustre par sa piété. Nicolas Houël fut l’un d’eux, prévoyant par exemple dans le programme pédagogique réservé aux enfants pauvres ou orphelins de la Maison de Charité la récitation de prières à l’attention d’Henri III, de Catherine de Médicis et de Louise de Lorraine :
« Priere pour les Maiestez du Roy, de la Royne sa mere, & de la Royne son espouse, qui se chante par chacun iour sur les huict heures du soir en grande devotion par les pauvres enfans orphelins en la chapelle de la Maison de Charité Chrestienne fondée par leurs dictes Maiestez ès faulxbourgs Sainct-Marcel ».[8]
L’accession providentielle d’Esther à la royauté justifie par ailleurs la réserve qu’elle s’impose, sauf à l’endroit de son époux. Et si elle est souveraine, elle le manifeste par son influence tacite, de même que Louise de Lorraine cherche à gagner la cour à la réforme éthique, bien que certains s’acharnent à ne voir en elle qu’un beau visage, comme le souligne Claude Vicar.
« Car ces rares vertus (familieres en toy)
Que tu as
embrassé dès ta premiere enfance
Et ton
honnesteté, ta douceur, ta prudence,
Plus que ta
grand beauté t’ont faict digne d’un Roy ;
Combien qu’en
ceste cour la beauté de ta face
Les plus rares
vertus honteusement efface,
Ta foy, ta
pieté, qui te decore ainsi ».
L’invocation du corps matériel trouve dans l’expression de sa beauté céleste touche à la vocation de la reine de France : être un objet d’admiration, une image vivante de la sacralité royale, et non se fondre dans des corps communs et soumis aux modes.
La sainteté efficace d’une reine
« les images placées aux angles des rues étaient
nombreuses, surtout celles de Notre Dame et de saint Nicolas, patron de la
Lorraine et de son père. La reine fit multiplier ces images au-devant
desquelles des lampes étaient suspendues. Ce fut le premier et le seul
éclairage de Paris jusqu’à l’établissement des réverbères ».[9]
La réputation de grande piété de la reine, célébrée par un François de Sales, découle donc d’une double origine auprès du menu peuple parisien. D’une part, son dévouement visible envers les pauvres, les orphelins et les prisonniers fait d’elle une catholique irréprochable, d’autant qu’à l’inverse de son époux, elle ne subit pas les contre-coups des aléas politiques. D’autre part, comme l’indique Edouard Meaume, nécessité et contingence se rencontrent dans la naissance de cette renommée : les pieuses images sont éclairées, et contribuent ainsi à la sécurité des ruelles parisiennes. En 1586, un acte plus solennel renforça assurément sa popularité. En effet elle établit une rente en faveur de deux bacheliers en théologie pour qu’ils assurent la « predication des dimanches et festes annuelles ès prisons de la Conciergerie, du grand et petit Chastelet de Paris ».[10] Les conditions de salubrité dans les prisons étaient fort détestables, et une telle mesure, aussi limitée qu’elle fût, marquait au moins sa compassion, et dut susciter un regain de popularité à son égard.
Dans le Paris effervescent des années 1580, Louise de Lorraine assure certainement bon nombre de ligueurs en gestation ou déclarés dans leur foi et leurs convictions : reine très chrétienne, sa ferveur catholique fournit une caution intéressante pour les Guise. Si en 1588, le duc de Guise de la duchesse de Montpensier deviennent le ‘roi’ et la ‘reine’ de Paris, ils doivent au moins en partie leur popularité à celle de la reine régnante. Car Louise de Lorraine, soucieuse de découvrir les formes de spiritualité les plus avancées, trouve matière à réflexion dans cette même ville, avant de se trouver dépassée par la fureur ligueuse dont il semble qu’elle n’en saisit que fort tard la véritable portée, espérant sans doute quelque temporisation de la part de ses parents lorrains, mais en vain. (acte de 1586 créant deux bénéfices pour deux étudiants en théologie afin qu’ils visitent et soulagent les prisonniers des prisons de Paris).
L’iconographie de Louise de Lorraine
Afin d’approcher d’une manière moins floue et forcément subjective la reine de France telle que Louise de Lorraine semble l’incarner, une présentation sommaire des données iconographiques à son égard s’impose, malgré le peu de sources conservées. Les représentations iconographiques de la reine régnante peuvent se regrouper selon deux entrées : la thématique des fastes royaux avec les tapisseries des Valois, les festivités pour les noces du duc de Joyeuse en septembre-octobre 1581, et quelques crayons ; la thématique pénitentielle et processionnelle. En fait, l’ensemble des représentations figurées – voire implicites – de la reine s’inscrivent en profondeur dans une perspective de dévoilement de la personne royale, plus que de Louise de Lorraine elle-même. En effet, lors des noces de Joyeuse, sa participation à la danse aux côtés de l’archimignon dans le tableau du Louvre traduit la faveur que la reine accorde au mariage, bien que la princesse d’origine lorraine ait dans un premier temps manifesté son dépit, regrettant que sa sœur n’épousât pas quelque prince de meilleure maison. La procession vers la Maison de Charité montre à tous l’assentiment royal à l’entreprise de Houël, dans la lignée du projet de réforme religieuse et royale qui tenait à cœur au roi. Quant à l’espérance de l’enfantement, elle se présente sous la forme de la participation de la reine à une procession en costume de pénitent. Lorsqu’elle offre le blason du dauphin en guise de clôture du ballet comique, le procédé diffère, mais l’intention reste la même et toujours spectaculaire. Et l’action procède là aussi de l’assentiment du roi : la reine existe d’une manière autonome, mais non point indépendante.
Ut pictura poesis. Quelle que soit la matière ou bien le sujet, la représentation de Louise de Lorraine est celle de la reine de France au XVIe siècle, dont le meilleur modèle est le portrait d’Elisabeth d’Autriche par François Clouet. Louise de Lorraine est un autre joyau vivant de la couronne, paré de mille atours, incarnation de la magnificence royale, mais sa tête semble seulement posée sur un vêtement dont elle ne serait qu’une dépositaire temporaire.
412. Le couple royal : un anti-modèle de la monarchie française ?
Loyse, Henri, et leurs épithalames
Quatre épithalames au moins vinrent célébrer les noces d’Henri III et de Louise de Lorraine. Leurs auteurs dépendaient des deux cours de France et de Lorraine : Jean de La Jessée, François du Tertre et Jacques de Vintimille étaient au service des Valois, alors que Noël Gillet – déjà connu pour ses louanges poétiques adressées à Nicolas de Lorraine – était chanoine en la collégiale Saint Pierre de Mézières.
Ce dernier, pourtant auteur de strophes à la louange de mademoiselle de Vaudémont, compose un épithalame assez conforme aux usages et ne concentre pas de manière explicite son discours sur la nouvelle reine. Seule la première strophe se démarque nettement de l’ensemble :
« Nymphes,
qui suivez le bor
De la Meuze
fortunée,
Chantez d’une
bouche d’or
La princesse
coronnée,
Que vous avez
autre fois
D’une langue
naturelle
Asseurée la plus
belle
Que vit oncques
le Gaulois ».[11]
Jean de La Jessée par contre s’attarde sur la physionomie de la princesse qu’il découvre à peine :
« Ce crespe
d’or, ces joües si vermeilles,
Ce sein mignard
où les Graces pareilles
Font leur
sejour, et tant de raritez
Qu’on peut
nommer Paradis des beautez,
Vray Paradis de
cent beautez decloses,
Te fourniront un
renouveau de roses ».[12]
Jacqueline Boucher note que le poète passe ensuite à une autre étape de son discours, qui chez Noël Gillet occupe la moitié de la composition. Car le premier devoir, et la première justification de l’idée de la reine dans un royaume où les femmes sont exclues du trône, réside dans la procréation d’un dauphin. Toutes les pensées de Louise de Lorraine doivent alors se concentrer sur ce rôle, qui explique ainsi sa relative absence jusqu’en 1589.
« Il ne
faut pas que ton laurier
A ceste Daphné resemble,
Qui s’enfuiant
en arrier’
Fut arbre &
sterile ensemble :
Ains que
s’eschauffant au feu
Que ton epouse
respire,
Troche un sage
Dauphin, Sire,
Pour succeder en
ton lieu ».[13]
L’épithalame de François du Tertre est assurément le plus original et le plus marqué du sceau de l’érudition symbolique. Le retour et le mariage triomphants du nouveau roi, vainqueur des hérétiques, sont le signe d’une ère nouvelle que le poète présente sous la forme d’une parabole où les dieux de l’Olympe conduits par Henri-Mars s’en vont battre les Turcs et, la paix revenue, voient les muses et les grâces élire la Seine et la bien nommée île de France pour y restaurer un âge d’or. Louise de Lorraine n’apparaît dans le discours poétique que fort rarement, sous la forme d’une « pucelle » héritière de la « noble déesse » blessée par les Turcs : la reine de France se montre dans une position paradoxale essentielle puisqu’elle est à la fois la compagne de l’époux mystique du royaume, et la carnation temporaire de ce royaume, alors que son ascendance devrait empêcher une telle métaphore. L’éternel féminin de la reine, ou plutôt la célébration de sa beauté de femme serait donc le blason du royaume dans sa dimension immatérielle et rêvée dans la perspective de François du Tertre.
« Heureuse
la pucelle,
Heureuse
vraiment celle
Qui le Roy des
Gaulois
Seul homme peult
faire cognoistre
D’hymenée les
lois.
O heureuse
iournée
Hymen ô hymenée.
Lors la noble
deesse
Sa mere & sa
maistresse
Fist borner sa
chanson,
Attendant qu’à
sa France
La Royne sans
souffrance
Produit un
nourrisson.
Elle eut dit
& aux nues
Soudain sont
apparues
Ses colombes
voler,
Ses troppes
ennegées
Deux à deux
arrangées
La guinder parmi
l’aer ».[14]
Un couple surprenant
« Ie m’en
rapporte au cueur, de toutt’honeste Dame,
Dont l’humeur
sympathic, & l’amour coniugal,
Peut cherir son
espoux, d’un zelle aussi loyal,
D’aussi chaste
amityé d’amour aussy extreme,
Que celle d’où
LOYSE aymoit son HENRY mesme ».[15]
Bien que Louise de Lorraine ne réservât le sentiment de son fors intérieur dans ses lettres qu’à des personnes de confiance, l’amoureuse complexion du roi et de la reine fut rapidement connue de leurs sujets. Jacqueline Boucher montre l’évolution de leurs rapports personnels, fondée sur les agissements politiques de la reine, les éclipses d’Henri III et finalement ses remords de chrétien, de roi et d’époux. Pourtant l’image d’une heureuse concorde entre les époux devient un lieu commun, repris dès 1590 par Loys Papon. Mais cet « amour coniugal » ne fut guère considéré comme provenant de la bonne volonté du roi, mais de celle de la reine.
« Dedans ce
chiffre est le nom de Henri
Au vôtre uni
d’amoureuse sorte
Votre cœur par
une amitié forte
De tant de lacs
enlace un tel mari
Auprès de soi,
que même la mort blême
Ne peut dompter
un amour si extrême ».[16]
Amadys Jamyn dédia ces vers à la reine peu de temps après son mariage. La vivacité de l’amour de celle-ci pour le roi avait en effet surpris la cour, si bien que le bruit du culte d’adoration que Louise de Lorraine vouait à son époux se répandit rapidement à travers Paris et le royaume. Au-delà du sincère amour qu’elle porta à son époux, Louise de Lorraine ne s’est jamais vraiment remise de la surprise de son mariage. Pierre Chevallier définit sans s’y attarder ce ‘choc’ comme la réalisation d’un conte de fées[17]. Car mademoiselle de Vaudémont apprit la nouvelle de la bouche de sa marâtre qui jusque là, l’avait ignorée superbement. La jeune princesse crut d’ailleurs d’abord que Catherine d’Aumale se jouait d’elle, mais elle fut bien vite rassurée par son père. Et quelques jours plus tard, n’ayant pu prendre du recul face à l’événement, elle rencontrait Henri III, lui manifestant déjà une gratitude et un amour si empressé qu’il fut vite connu de tous.
L’admiration devait cependant susciter la jalousie : ce n’était pas tant le sentiment de la reine qui gênait, mais l’influence qu’elle pourrait avoir sur son époux. Catherine de Médicis, avant de devenir l’une des meilleures alliées de sa bru, préféra dans un premier temps faire renvoyer les suivantes lorraines de la reine. Sa piété lui fut surtout reprochée, car elle désirait tenir fermement sa Maison. Un jour, une de ses dames lui conseilla de prendre un amant puisque le roi avait une maîtresse : elle prit fort mal ce conseil et chassa l’impudente.
« Je sçay qu’une fois une dame de ses plus privées fut un jour si presomptueuse de luy remonstrer, en riant et gaudissant, que, puisqu’elle ne pouvoit avoir enfans du roy, ni n’en auroit jamais, (…), qu’elle feroit bien d’emprunter quelque aide, tiltre et secte pour s’en faire avoir, afin qu’elle ne demeurast pas sans autorité, si le cas advenoit que le roy vint à mourir ».[18]
Plus insidieuse et spectaculaire fut la machination ourdie par François d’Espinay de Saint-Luc et sa femme Jeanne de Brissac, dame de la reine. Cette dernière excita la jalousie de la reine en lui confiant les infidélités de son époux, et son époux profita de la nuit pour s’introduire, léger et court vêtu dans la chambre de la reine. Laquelle, paniquée, cria si fort que la cour en fut réveillée : de favori qu’il était, Saint-Luc devint quelques temps la bête noire d’Henri III.[19] Toutes ces tentatives n’eurent pour effet que de renforcer les liens unissant le couple royal. Mais leur ampleur fut cependant inquiétante. L’affaire de Saint-Luc avait pris des proportions d’affaire d’Etat, et certains crurent qu’elle intervenait pour reprendre les guerres de religion.
42. La ‘Royne Blanche’
421. La Constance de Loys Papon : de la figure allégorique au discours politique
Cet opuscule du poète forézien, dont les emblèmes de la constance nous ont permis précédemment de préciser la relativité du stoïcisme de Louise de Lorraine, n’en offre pas moins une pertinence d’ensemble quant à l’appréhension de l’image de la nouvelle reine douairière au lendemain du 1er août 1589, dans un climat d’exacerbation des guerres de religion et de luttes d’influences entre les grands désireux de se tailler des ‘vice-royautés’. Loys Papon ayant été mêlé aux milieux ligueurs, il convient de noter que la dédicace de ce livre relève d’abord d’une intention politique. Si le procédé employé – un seul livre, adressé uniquement à la reine – semble dire le désir de l’auteur et de son entourage de lui montrer, par une invitation personnelle à méditer sur le malheur, que quels que puissent être les maux qui l’accablent, seule la volonté de Dieu doit s’accomplir. L’épître introductive découle de cette perspective, mais avec un vocabulaire qui procède bien souvent de l’action politique.
« Ce qui m’a faict entreprendre ce discours, l’escrire en vers, et l’oser dedier à V.M. est cett’incroyable admiration de vos parfaictes vertus, et si mon foibl’esprit se peut dire capable de cette aprehension sublime, la plus que pitoyable consideration de tant de malheurs, et d’ennuys, qui vous ont puis quelques années investie, de vehemence si obstinée, qu’il semble à la verité qu’autre que royalement genereuse que la vostre ne s’y fust peu si sainctement preparée, à les recevoir, les souffrir avec telle constance, tacher à les pacifier, avec tant de zelle, enfin avec tant de desir, de pouvoir satisfaire, au prix d’une propre vie, à les esteindre et divertir toutte la fureur de l’orage, sur soy-mesme, pour seule en digerer la plus maligne influence, et d’une magnanime resolution se conformer à la volonté de Dieu ».[20]
La présentation de l’ouvrage ayant été faite par l’entremise de l’un de ses aumôniers, l’abbé Gatier, Louise de Lorraine ne dut pas être dupe un seul instant de la provenance ligueuse d’un tel écrit. Ainsi cette constance là est catholique, et les exemples pris dans l’Antiquité païenne ne sont que des instruments savants d’un discours politique dont la satire est exclue, car le rang de la reine douairière, plutôt que sa réputation, impose un style grave, élevé, presque hermétique, comme en témoignent les emblèmes de constance et de nombreux passages du poème, et dont la compréhension ne s’arrête pas à la valeur en soi, mais en acte, non point de « fictions » intellectuelles, mais une didactique poétique de politique sans « fiel imposteur ».
I’iroys donc pour neant, à ces cimes
chenues,
Aux bouilhons,
de leurs eaux, des superstitions
D’où ces
poetezins, tirent leurs fictions,
Et grotesquent
les tretz de leurs songes estranges
Puyser ce que ie
veux, escrire à ses louanges :
Puis qu’à sa
Magesté le sucre re-flateur
N’est de goust
moins amer, que le fiel imposteur
Et que pour
arrozer mes alteres arides,
Ell’a plus de
nectar, que mille Pierides :
Plus d’accent
que Phebus, & plus d’air que ces montz.[21]
La longueur de la Constance à la Reyne (710 vers) ne nous permettant d’envisager qu’un commentaire très partiel et forcément erroné, nous préférons présenter plusieurs extraits accompagnés de notes et porteurs de sens quant à l’intelligence générale du texte. Nous nous sommes attachés à le deuxième partie du discours, où l’auteur, après avoir défini la constance et ses implications, évoque directement la reine, ressassant les opinions et les réputations qui circulaient à son propos.
v.261-275.
Constance est pour le regne, une clef de
l’Estat,
Un pivot de nos
lois, un mastic de police,
Colonne de
creance, au catholiq office[22] ;
D’ou tous ces
des-voyés, d’aveugle obscurité,
Recerchans, sans
vouloir treuver la verité,
Pour en scier le
tige, entes, rames & greffes,
Ne fouilhent
incertains, que limoneuses tresses,
Que de crasse
terreuse, atheizent leurs sens.[23]
Si que parmy les flotz, de ces cismes
recens,
Pour faire ferme
au sein, de l’Arche de l’Eglise,
Entre mille
vertus, la Constance est requise.
Comme le fils de
l’home, entre ceux qu’il esleut,
Fist au
perseverantz, promesse de Salut ;
De blasme à
l’inconstant, qui d’entreprise bresve,
Commence un
edifice, & ne le paracheve[24]
(…).
v.298-303.
Constance est le flambeau de loyale amityé,
Union des liens,
d’un pudique hymenée,
Vestige
d’excellence, aux branches delignée,
De l’arbre
radical, soin de posterité,
Des ayeux aux
neveux d’age en age herité,
Par generations,
de memoire durable[25]
(…).
v.400-405.
En saincte
loyauté, la douce Tourtorelle,
Si chaste en son
mariage, & d’alme pieté,
Si fide
permanente en sa viduité,
Que despuis
qu’une fois, sa compagne est perie,
D’ayle, d’œil,
ou de cueur, aultre elle ne parie,
D’air, de chant,
de bocage, ou de societé.[26]
v.428-436.
Mais ou puis-ie treuver, ta pareilhe en ce
monde,
Entre les
Magestés, de ce siecle d’argil ?
Ou l’une plus
que l’autre, en leur sexe fragil,
Du plus
ambitieux, dont la rouge apostume,
De soif, d’or,
& de sang, pourrit loix, & coustume,
Armes, races,
& meurs ; & de contagion
Infecte en
touttes pars, ordre, & religion,
Par les
incensementz du charme & des paroles,
Dont leur
Flamines vains parfument leur idoles.[27]
v.440-450.
Ie ne treuve aux
fleurons, de toutz ces diademes,
Perle de plus
bell’eau, Emeraude voyant,
Escarboucle plus
clere, en lustre flamboyant,
Hyacinthe plus
nette[28],
Agathe plus exquise,
Pour te
constantier, qune seule LOYSE.[29]
LOYSE plus loyale, aux royales vertus,
LOYSE plus
prudente, aux desastres ardus,
LOYSE plus
perfecte, entre les Heroïques,
Plus clere entre
les noms des illustres Antiques ;
Comme elle fust
eslue au terme de ce choix,
D’heur, d’amour,
& d’honeur, d’un grand Roy des François[30]
v.454-458.
Ou bien qu’en ses ayeux, conque reve terre
saincz
Princes
Austraziens ; ses bisayeules sainctes[31],
Et des
postérieures, hardys à touttes pointes,
Lorreins, &
guiziens, de cueur, & tige franc :
Ne fust son
elegance indigne de ce renc (…).
v.466-470.
Mais des qu’au gré des siens elle’eut en
Magesté,
Des trois lys
sur le chef, la corone receue,
Sans s’en oultre
cuyder, ou prendre pour sangsue,
De tout ce qui
se peut, attendre de certain,
Ce regne pour
aquest, ce sceptre pour butin (…).[32]
v.476-477.
Ell’employait au
soin, de la cause du paure :
Aux pleintes de
la vefve, au cry de l’orfelin (…).[33]
v.483-488.
Affin
d’entreregner, au son de ces tumultes :
Cette Reyne
reduicte, au restes des insultes
De ceux que
l’arrogance avoit trop herissés,
Appliquoit ses
moyens au sein des oppressés,
Son credit au
secours, du peuple qui s’escrie,
Son zelle au
seul dezir, du bien de la patrie[34],
(…).
v.492-493.
Si que parmy le
soin de sa vestale suyte[35],
Cette Reine
assignoit, ces offices au iour.
v.509-525.
Doy-ie par une creinte en chiffre figurer,
Ou peindre en
hierogliffe, affin de l’asseurer,
Qu’au cours de
ce divorce, (est-il cueur qui le croye)
LOYSE a plus
souffert, que l’Ecube[36]
de Troye !
Fust-ce à
l’extresme iour, de son Illion pris,
De son mary tué,
de ses enfans meurtrys,
Et de sa ville
esteinte au feu de Grecques armes.
Ou ma Reyne au
destroict d’intestines alarmes,
Du trouble
visceral, ne receut aux en-vis,
Que des siens,
pour les siens, ces funestes ennuys[37].
Mais si
l’esbauchement, de ces tragiques fautes,
Reposé au
prescient, des essences plus hautes
Et que Dieu pour
versser, l’eschele à l’atentat,
Evoque à cet
huys clos, de son Conseil d’Estat,
Des princes,
& des Roys, les imploiables causes :
Qui est
l’audacieux, qui de ces lettres closes,
Presume
d’entr’ouvrir, les cachetz affigés ?[38]
v.559-564.
Si lors qu’au
sur-instant, villes se refermerent
Peuple, Iustice,
Clergé, & Noblesses armerent,
Et que l’Estat
prit coup, du feste, au fondement :
Elle eut de ce
douloir quelque iuste argument,
Sa Constance
royale, ouverte à son refuge,
En est de
conference, un veritable iuge.[39]
v.583-588.
Comm’aux Grecz
pour la guerre, Iphigene s’applique
Par les siens
immolée, hostie pacifique :
On ne doute que
lors, sa douce Magesté,
N’eust suivy
franchement, la fille de Iepté[40] :
Pour sans coulpe
mourant, expier au centuple
Les offensses
des siens, & les pechez du peuple.
v.596-607.
Des lors ayant
permis [Dieu], par secret iugement,
Qu’à l’heure que
son Roy, d’une plus forte armée,
Avoit demy
vainqueur, Lutece refermée,
Et la tenoit
vengeur, le glaive sur les chefz
De ses
esmotions ; qu’aux misteres cachetz,
De l’oculte
influent, quelque astre regicide,
De l’effroyable
iour, du tournoy parizide
Regnant sur le
tymon, des monarques Valoys :
Ou soit que
comm’un peuple, est puny pour ses Roys
Patit pour leur
delyre, aux honeurs qu’on leur offre :
Le Roy le plus
souvent, pour tout son peuple souffre, (…).[41]
v.653-656.
Ce Dieu qui
prend en main, la cause, & la vindicte,
De vefves en
pupilz, que le monde luy quitte :
Pour la
reconsoler des pertes de ses Roys,
Luy offre
pittoyable, un sceptre de sa croix, (…)
v.661-664.
Soy-mesme pour
espoux, & l’espoir de sa gloire
Entre ses
Angelins pour plus riche douaire
Recompense
equitable à tant de loyauté,
Ornement eternel
de neufve royauté (…).[42]
v.674-686.
Arriere donc (o
vous) folles Reynes terrestres
Qui de louche
inconstance, aux rages de vos dens,
Pour ne pouvoir
subir, les moindres accidens,
Que souffre une
LOYSE, amantes esgarées,
Vous tués sans
mercy, ames desesperées.
Guuilde qui se
plonge, aux piedz d’un mary mort,
Porcie qui se
brule, aux charbons qu’elle mord,
Monyme qui ne
peut, pour s’estrangler soy-mesme,
Se defaire, ou
sauver, aux plis d’un diademe.[43]
Arrier’ umbres de feu, impudiques
brandons,
Phedres, Tisbes,
Philis, Ylonomes, Didons[44],
Espritz
voluptueux, larves amepourries,
Cueurs
Iphianassins, Lysipides furies (…).[45]
Conclusion : un malentendu profond
Au travers de l’élaboration de sa harangue poétique ; Loys Papon disperse les principaux traits de la réputation acquise par Louise de Lorraine de son vivant : une dévotion exceptionnelle, des liens étroits avec sa parenté lorraine, sa conception du devoir d’une épouse et d’une reine de France. Cependant il commet assurément une erreur en considérant son attachement à Henri III et à sa mémoire comme un aspect de son éthique fondée sur la constance (voire même le stoïcisme) : la dimension d’un amour sincère, empreint d’une certaine passion vive, pour le roi ne transparaît pas suffisamment, ou bien pour des motifs purement politiques, ou bien parce que l’intimité conjugale ne se différencie pas encore en cette fin de XVIe siècle réellement de la hiérarchie sociale et publique dans le couple. Par conséquent, le poète dut interpréter l’affliction publique de Louise de Lorraine comme la déploration de sa situation personnelle (matérielle) et de celle de l’Etat, plus que comme la perte insurmontable d’un époux pour lequel elle aurait éprouvé un sentiment extrême.
422. Le temps du douaire : l’attente de la mort ?
L’exercice de la viduité : les récits
de Thomas d’Avignon et d’Antoine Malet
Dans leurs récits de la viduité de Louise de Lorraine, les deux hommes d’Eglise proposent des perspectives différentes, miroirs de leurs conceptions sur l’édification de leur public. Antoine Malet s’adresse d’abord à des nobles et des personnes de qualité soucieuses d’avoir sous les yeux un manuel de dévotion pratique : la forme semble chez lui prendre le pas sur le fond, souvent largement emprunté, voire recopié de l’oraison du capucin. Pour Thomas d’Avignon, il s’agit plutôt de retracer par tableaux les dernières années de la reine et de montrer ainsi son cheminement vers l’apothéose en la mort, afin d’édifier ses auditeurs d’une manière moins pragmatique, mais plus vivante et susceptible d’émouvoir le plus grand nombre.
« On lit de ce rare peintre nommé Apelles, qu’il peignit
la belle Helene si bien de toutes ses vives & naturelles couleurs, &
avec tous ses traits & lineaments, que tous ceux qui la voyaient, estoient
contraints de l’admirer. Ah, qui me donnera la force de peindre la bonne vie,
& l’heureuse mort de ceste princesse, en sorte que ie la puisse rendre
admirable aux yeux des humains ? Mais avec quel pinceau, & avec
quelles couleurs est-ce, que ie la peindray ? Qu’elle sera la table ou la
planche où ie les puisse vivement appliquer & buriner ? Le pinceau
sera ma langue, les couleurs sa bonne vie, ses sainctes mœurs, ses bons
exemples ; la table ou la planche seront vos cœurs, en ayant perpetuelle
memoire ».[46]
Evoquant dès lors le veuvage de Louise de Lorraine, Thomas d’Avignon ne s’intéresse pas tant au personnage de la veuve qu’à ses dévotions, qui font d’elle au mois une ‘bienheureuse’, si ce n’est une sainte. Et Antoine Malet n’est pas loin de penser la même chose puisque le chapitre consacré aux années 1589-1601 s’intitule « Les exercices ordinaires de la reyne pour chacun iour en l’estat de viduité ».[47] La description qui s’en suit dans les deux cas ne montre pas d’évolution sensible dans le comportement religieux de Louise de Lorraine. Son lever par exemple demeure empreint d’un rituel presque mystique.
« Dès qu’elle estoit esveillée de matin, comme on luy
tiroit son rideau, demandoit ses heures, où elle prioit Dieu bien demye-heure,
& sacrifioit à Dieu son cœur & son ame, en luy vouant & dediant les
premices de ses pensées, paroles & actions. Apres elle se levoit, &
soudain qu’elle sortoit du lict se mettoit à genoux, & prioit Dieu dans son
Psaultier un quart d’heure (…) ».[48]
« Tout aussi tost qu’elle s’estoit esveillée au matin, en
ouvrant les fenestres du corps, elle s’efforçoit doucement de developper son
esprit de rets du sommeil, et sans autre delay prenoit la premiere lumiere, ou
la premiere bonne pensée qui luy estoit envoyée du Ciel, laquelle (…)
s’entretenant avec Dieu sur ce que Dieu mesme luy faisoit venir en la pensée,
cette petite mesure de temps estoit la plus chere reserve de son loisir
(…) ».[49]
De même, la mise en exergue de sa fréquentation extrême des églises, fait attesté depuis sa jeunesse, n’est en rien surprenante de la part d’une veuve, mais témoigne de la volonté d’imprégner l’auditoire de ce regain de religiosité qu’elle incarne.
« elle alloit à l’eglise, & comme i’ay ouy dire à des
personnes dignes de foy, & ainsi que vous avez souventes fois veu, c’estoit
avec une telle hastiveté & promptitude, qu’on eust dit qu’elle eust eu les
pieds & les jambes aislées, pour la consolation qu’elle en recevoit :
ainsi qu’avec les aisles de son entendement & volonté guindoit son vol
par-dessus tous les Cieux ».[50]
« elle alloit chercher aux eglises du lieu de sa residence
les faveurs des saincts qui y estoient particulierement honnorez, quand elle
residoit à Moulins tous les vendredys visitoit l’Eglise et les religieuses de
Saincte Claire, le samedy l’église de Nostre dame, le dimanche sa
paroisse ; lors qu’elle estoit à Chenonceaux : tous les samedys alloit
visiter une chapelle dediée à Nostre Dame, en l’église de Francueil, bien
souvent celle de Mondesir, et presque tous les dimanches à sa paroisse. A
Bourges elle fondoit d’aise de visiter et honnorer toutes ces belles reliques
qui sont dans un grand nombre des plus belles églises qui soient en
France ».[51]
Si la pieuse renommée de Louise de Lorraine, déjà très répandue avant 1589, prend une ampleur encore plus considérable après le décès du roi, cela est donc pour une bonne part imputable à la reconnaissance de son individualité propre, de sa capacité à exister dans l’imaginaire politique, social et religieux du royaume de France. Déliée contre son gré d’Henri III, elle renforce sa gloire non seulement avec la compassion suscitée à son égard, mais aussi pour ce qu’elle apporte de légitimité face aux prétentions politiques, pour sa profonde piété et démonstrative compassion envers les plus humbles, ce qui lui donne les suffrages des catholiques comme des protestants. Son apparent retrait de la vie politique entre 1575 et 1589, peu considéré dans l’immédiateté des évènements, lui confère a posteriori une indépendance complète à l’égard du bilan du dernier Valois, du moins tel qu’il est ressenti par ses sujets. L’oubli d’Henri III est d’ailleurs tel que ses contemporains notent le souci manifeste de la reine pour l’Hôtel-Dieu de Moulins par exemple ; mais nulle part il n’est fait mention du cœur d’or serti de diamant représentant le cœur de son défunt époux, qu’elle donna en ex-voto à Lorette en 1599.
« ceste pieté et cette religion estoient le centre et la
circonference de toutes ses pensées et de tous ses discours, comme elle a esté
honnorée de tous les Grands, et des plus vertueux du royaume. Aussi fut-elle
visitée des seigneurs, et des dames, et de plusieurs religieux insignes en
pieté. Peu de iournées se passoient qu’il ne se trouvast à son disner un bon
nombre de grands personnages ».[52]
Mais cet intérêt soudain pour Louise de Lorraine est-il alors vécu par tous de la même manière ? Où plutôt, la réputation de sainteté dont elle bénéficie auprès de ses sujets – entretenue par les dons de ses broderies à plusieurs églises, comme le seraient d’insignes reliques – diffère t-elle de l’appréciation qu’ont d’elle des tempéraments plus politiques, ceux là mêmes qui ne faisaient que peu de cas de son avis auparavant ? Dans un contexte où la fin des troubles devenait prévisible, et où les idées religieuses occupaient une place importante dans le positionnement politique, la consulter même pour admirer sa piété, relevait d’un acte profondément politique.
Chenonceau : le palais d’une belle au
bois dormant ?
Chenonceau, demeure personnelle de
Catherine de Médicis, était célèbre pour les fêtes que la maîtresse des lieux y
organisait de son vivant, comme en 1560 pour François II et Marie Stuart. La
reine mère avait aussi embelli le domaine pour le rendre plus mémorable encore,
par l’adjonction d’une galerie faisant de sa demeure un pont-château, et avec
l’amélioration des jardins.
Elle légua sa demeure à sa belle-fille qui l’y avait souvent accompagnée, et qui en appréciait tout particulièrement les jardins, où elle se promenait souvent. Or donc, Louise de Lorraine s’y installa dès février 1589, comme en témoigne une lettre adressée au roi de Navarre. Après la mort d’Henri III, elle en fit sa retraite, n’ayant apparemment plus d’autre possession. Quelques fidèles l’avaient suivie : Scipion de Fiesque, son chevalier d’honneur ; Toussaint Leduc, son confesseur ; Pierre Dinet, son prédicateur ordinaire ; Louise de La Béraudière, sa dame d’atours ; Suzanne de La Porte, dame d’honneur ; François Ligier, son premier secrétaire des commandements et des finances. Pour remédier à l’éclatement de sa maison, elle réorganisa son service d’honneur. Mesdames d’Elbœuf, d’Antraigues, de Schomberg et de Larchant devinrent dames de la reine, mais leur présence ne dut qu’être intermittente.[53] Plusieurs autres dames filles demoiselles veillaient par contre au service quotidien de la reine douairière, mais leurs noms ne nous sont pas parvenues, à l’exception de Charlotte Adam, Marie Adam, dames de Lavallière, Claude de Raguier, dame de Bérard, et Melle de Châteauroux. Tout au plus peut-on supposer que d’autres étaient issues de la noblesse tourangelle et de quelques familles restées fidèles, comme les du Plessis ou les Babou. Quant aux officiers du domaine, ce furent les mêmes qu’à l’époque de la reine mère : nous retrouvons ainsi René Adam, contrôleur du domaine ; François de Raguier, maître d’hôtel ; Jacques Lallemand, capitaine et valet de chambre, etc.[54] La reine disposa aussi d’un médecin personnel, Jean Delorme, de 1599 au plus tard, à 1601. Ses intérêts furent défendus par le successeur de Ligier en 1591, Mathurin du Hamel, Louis Buisson, son avocat, et surtout son chancelier, Guillaume de L’Aubespine, sieur de Châteauneuf. Mais il apparaît qu’elle profitait aussi d’un « conseiller » si l’on suit la terminologie d’Arnaud d’Ossat, en la personne de Sébastien Zamet.
Cependant, malgré un tel entourage et l’entretien d’une vie sociale convenable à son rang, elle fit subir à Chenonceau une transformation étonnante et qui frappa beaucoup ses visiteurs et ses contemporains. En effet, Louise de Lorraine imposa un style nouveau reflétant le deuil qu’elle s’imposait, au point de devenir durablement pour les tourangeaux la « Royne blanche ». l’abbé Chevalier décrit cette métamorphose du château en palais d’une ‘belle au bois dormant’, en tombeau vivant d’une reine qui voulait donner d’elle une image idéale, baroque et macabre.
« La reine s’était retirée dans la chambre que Catherine de Médicis avait bâtie sur la terrasse, entre la chapelle & la librairie. A côté de son appartement, elle avait fait ménager un petit oratoire qui communiquait directement avec la chapelle par un œil-de-bœuf, afin de pouvoir entendre la messe de son lit, où elle était souvent retenue par ses infirmités. Ces deux pièces étaient entièrement peintes de noir, avec des larmes, des ossements, des pelles, des pioches, des bières, des devises funèbres attachées en festons par des cordelières de veuve. Le plafond était tout semé de larmes d’argent. L’oratoire était en outre orné de pieuses images, entre autres d’une croix avec la couronne d’épines & les divers attributs de la passion, & d’une Vierge aux sept douleurs. Dans les jours solennels, on tendait les murailles de tentures de soie noire ou de taffetas velouté, brodées de têtes de mort, d’os et de larmes en étoffe d’argent, avec les chiffres de la reine, le tout recouvert d’une gaze blanche. La fenêtre avait des rideaux semblables aux tentures.
Le mobilier était en rapport avec cette décoration. Le lit
était de velours noir, garni de trois pentes & de trois soubassements de
velours noir, brodé des devises de la reine, avec un fond & un dossier de
taffetas noir, frangé & crépiné de soie blanche & noire ; les
trois rideaux & la bonne-grâce étaient de damas noir, chamarrés de
broderies en cordelière ; enfin les quatre quenouilles du lit étaient
garnies de taffetas noir. La table était couverte d’un tapis de même couleur.
Les chaises sans bras, les chaises ‘caquetoires’ ou ‘causeuses’, les escabeaux
& les tabourets avaient des garnitures de même goût. La reine se tenait
ordinairement dans une chaise à bras toute garnie de velours noir, passementée
de passements d’or & d’argent & frangée de même ; elle avait
devant elle un simple écran de bois peint en noir, avec des cordelières &
des pennes ou plumes (symboles de deuil), pour signifier en rébus qu’elle avait
le corps délié & qu’elle avait beaucoup de peines, & son chiffre en
grec (un lambda) au milieu d’une couronne d’épines. Au-dessus de la cheminée,
on voyait un tableau où était représentée la reine mère Catherine de Médicis,
entre son fils Henri III et sa bru la reine Louise, avec ce vers :
Vivite felices quibus est fortuna peracta, qui faisait sans doute allusion
aux premières joies du mariage. La muraille était ornée de trois autres
tableaux, avec les portraits du duc de Mercœur, de sa fille & de son fils.
L’oratoire avait une décoration funèbre du même goût. La
muraille était tendue du haut en abs de drap noir couvert de gaze ou rayzeul
blanc. On avait suspendu sur la tenture deux crucifix, onze images de dévotion
& onze Agnus Dei enchâssés. C’est là que la reine passait une bonne
partie de son temps, occupée à prier Dieu pour Henri III.
Le cabinet de travail, attenant à la chambre de Louise, entre
le salon & la librairie, sans être moins sévère, était pourtant d’un aspect
moins sombre. On l’appelait le Cabinet vert, parce que sous Catherine de
Médicis il était entièrement tendu de velours vert & que tous les meubles
étaient garnis de velours de même couleur. La reine Louise fit ajouter des
franges blanches & noires aux tentures, aux tapis, aux chaises & aux
escabeaux, pour donner à tout le mobilier cette teinte de deuil dont elle
s’était fait une loi absolue. Au-dessus de la cheminée était suspendu le
portrait en pied du roi défunt, avec cette inscription empruntée à
Virgile : Saevi moumenta doloris. »[55]
« Le travail des mains venait se mêler à la prière & à
la lecture. La reine Louise aimait à broder sur canevas, & nous retrouvons
dans son inventaire un grand nombre de broderies de soies de diverses couleurs,
représentant des fleurs variées, rehaussées d’or & d’argent au gros point,
destinées à former des tapisseries & des tentures. C’est elle sans doute
qui, sans cesse occupée à alimenter & à renouveler sa douleur, broda sur
canevas ces bandes de soie figurées d’os de mort & de larmes, avec ses
armes & son chiffre, qu’elle faisait appliquer sur les sombres tentures de
ses appartements. C’est elle encore qui broda de sa main les ornements de sa
chapelle : une chasuble de velours noir avec une croix de toile d’argent,
contenant la passion de Notre seigneur faite au point ; un petit parement
d’autel de velours noir figuré ; un crucifix en broderie de soie ; un
fanon ou manipule ; une étole ; un corporal ; une paix de
velours noir pour asseoir le missel. C’était là l’ornement des jours
ordinaires. Pour les fêtes, il y avait une chasuble de damas blanc avec une croix
de velours jaune figurée d’argent, & un parement d’autel de satin blanc
avec des bandes au point de satin colombin & vert, brodé du nom de Jésus.
La reine portait ordinairement le deuil en blanc, suivant
l’étiquette imposée aux reines de France, & alors elle avait, soit une robe
ronde de satin blanc découpé, doublée de taffetas blanc, soit une autre robe
ronde de satin blanc, à lacs d’amour de petits cordons de soie blanche mêlée
d’or, doublée de taffetas vert. Avec ce costume, elle revêtait une devantière
de taffetas colombin, bandée de passements d’argent avec des passepoils de
satin orangé, & un petit manteau de velours ras à couleur de feuille morte,
découpé au ciseau & doublé de peluche de même couleur. Parfois cependant,
dans les jours de grand deuil, elle revêtait une robe à double queue de velours
noir, avec sept bandes de jais tout autour, doublée de taffetas noir &
enrichie de nœuds taffetas noir à broderie d’argent, & par dessus, une
mante de gaze noir ouvrée d’argent.
Les robes de gala à double queue avaient été reléguées dans un
grand coffre de la galerie. Il y en avait dix-huit, de velours & de satin
de toutes couleurs, & de toile d’argent, avec les manches pendantes
découpées à jour en broderie d’or, d’argent & de clinquant. Il faut y
ajouter dix devantières de taffetas, de satin, de toile d’argent ou de
cannetille d’or, brodées d’or, d’argent & de jais ; des devants de
corps de même étoffe ; trente deux paires de manchons de toile d’or,
d’argent & de satin, & quarante quatre mouchoirs de fine toile,
enrichis à l’entour d’or, d’argent & de soie. Ces pompeux habits, souvenirs
douloureux des fêtes évanouies, ne devaient réapparaître au jour que lorsque la
reine aurait vengé le meurtre de son époux. De tout l’attirail de coquetterie
féminine, elle ne garda dans sa chambre qu’un grand miroir d’acier enchâssé, un
petit miroir de lapis & d’agathe recouvert de velours incarnadin en
broderie d’argent avec les chiffres de la reine, & quelques boites de
civette, musc, ambre & pastilles. Elle avait également repoussé loin
d’elle, comme choses trop mondaines, quinze magnifiques tapisseries de
Bruxelles à personnages & un grand tapis de Turquie. »[56]
Avec le même souci du symbolisme que lors du ballet comique de 1581, avec une égale ritualisation de la vie quotidienne comme au sein de sa Maison avant 1589, la reine douairière fit de Chenonceau le théâtre noir de son malheur : la mise en scène funèbre de ses appartements et la relégation des anciens parements au loin, dans la galerie où elle dansait jadis, toute l’étendue de son affliction se lit à la décoration intérieure du château. Et l’acharnement qu’elle manifeste à métamorphoser tout son quotidien est un codage presque outrancier, d’autant qu’il n’était guère visible, si ce n’est pour elle-même, ses proches et quelques visiteurs. L’ornementation ne procède donc pas seulement d’un programme de ritualisation de sa personne puisqu’il demeure insuffisamment visible, mais plutôt du besoin d’un exutoire iconographique, fonctionnant selon un mode familier, afin de soutenir sa foi et de dépasser le choc traumatique du 1er août 1589 : l’exemple le plus frappant en est sûrement la galerie de portraits de ses appartements, où ne figurent que deux personnes vivantes, Louise de Lorraine et sa nièce Françoise de Lorraine – la présence d’un portrait de Philippe de Lorraine, fils du duc de Mercœur mort à peine âgé d’un an, étant la meilleure manifestation de cette ostentation du morbide.
Ce théâtre architecturé s’appréhende bien comme un niveau gradué de son état d’esprit intérieur dans la mesure où, d’une manière plus personnelle mais toujours sur le même mode, elle imprime sur ses vêtements une codification complexe, outre la nécessaire absence de couleur. Thomas d’Avignon remarque ainsi qu’elle porte la cordelière des veuves et des images de saints – attachés à l’ordre des Capucins – qu’elle vénère spécialement :
« Elle avoit une si grande devotion à sainct François,
qu’elle portoit iournellenement son cordon sur soy, avec son image aupres du
cœur cousue dans sa iuppe, & de l’autre costé l’image de Nostre Dame de
Chartres ».[57]
Cependant un tel décor, associé à la fréquence de ses dévotions, ne pouvait que peser sur sa conscience, au point qu’elle profitait des jardins comme d’un havre, introduction terrestre au Jardin céleste peut-être dans son esprit. Et en cela, elle ne faisait que suivre l’avis de ses contemporains.
« & parce que l’esprit ne peut pas tousiours demeurer
bandé au service de Dieu, ayant besoin de quelque relasche & intermission,
elle s’en alloit quelques-fois promener & prendre l’air pour s’esgayer un
peu l’esprit. Le mesme lisons-nous de plusieurs saincts hermites lesquels
vivans parmy les deserts, & lieux solitaires, pour se rendre l’esprit plus
gay au divin service estoyent contraincts de donner un peu de relasche en
prenant quelque honeste & modeste recreation ».[58]
Le Miroir des vefves de Nicolas Gazet
Le P. Gazet, un franciscain établi près de Namur, composa en 1601 un Miroir des veuves qui se nourrit en une sorte de postface d’une paraphrase de l’oraison funèbre de Louise de Lorraine, pour ce que l’édition parisienne en aurait été très rapidement épuisée et non rééditée. Le hasard des dédicaces lui fit écrire un épître à la veuve du duc de Guise, Catherine de Clèves, pour sa première partie, et pour sa ‘postface’, un autre épître à sa protectrice, dame « Bone d’Ongnyes, vicomtesse de Dave, veuve de feu Henry de Brabançon ». Les deux dames sont donc invitées à prendre exemple sur celle qui est devenue en dix ans le modèle de la sainte veuve : Louise de Lorraine qui illustre un programme de vie que le franciscain avait auparavant établi, en 34 après-dîners. Certes la diffusion d’un tel ouvrage paraît avoir été modeste, mais l’exemplaire de la B.N. témoigne de sa présence dans les milieux séculiers et réguliers qui ont conservé jusqu’au XVIIIe siècle le souvenir de Louise de Lorraine comme l’incarnation de la dévotion, dans le monde ou en tant que veuve. Nous avons extrait de cet ouvrage les titres des chapitres les plus significatifs des obligations éthiques et religieuses des veuves, du statut que leur procure l’Eglise, et du salut qu’elle peuvent espérer :
-
IX :
Est-il bon de conseiller à la femme veufve, & à la femme encore alliée par
mariage, de faire vœu de continence ?
-
XI :
Pour garder chastement sa viduité, la veusve doit s’exercer en veilles,
mortifications, ieusnes, oraisons, & usages frequent des sacrements.
-
XII :
La veufve est obligée d’embrasser la pieté, hospitalité, humilité &
patience.
-
XIII :
Que la veufve doit eviter les compagnies d’hommes, coureries, oysiveté &
caquet, pour mieux garder chasteté viduale.
-
XIV :
Que la veufve est tenue de fuyr la curiosité des yeux & accoustremens, les
delices charnelles, & l’avarice.
-
XVI :
Se declare par exemples empruntez de la saincte Bible, Dieu estre le
consolateur, protecteur, & defenseur des veufves.
-
XVII :
Les menaces de Dieu contre les oppresseurs des veufves pour se monstrer leur
defenseur.
-
XIX :
L’Eglise espouse de Dieu defend & a grand soin des veufves.
-
XXIV :
Que les loix humaines & civiles ostent certains privileges aux veufves se
remarians, & en donnent à celles qui conservent chastement leur viduité.
-
XXIX :
Exemples d’aucunes veufves payennes qui ont aymé mieux mourir, que d’espouser
un second mary, & d’autres chrestiennes qui ont constamment reiettées les
secondes nopces.
-
XXXI :
A quoy est obligée la veufve à l’endroict de son mary defunct.
-
XXXII :
Comme elle doit se comporter envers les enfans vivans & domestiques.
- XXXIV : Si l’aureole est deüe aux vrayes veufves, & quel salaire & benedictions elles recevront en ce monde, & l’autre, pour avoir gardé iusques à la fin continence viduale.
43. L’apothéose du 29 janvier 1601
431. La gloire des Mercœur I. L’oraison funèbre de Thomas d’Avignon
Le 13 février 1601, le capucin Thomas d’Avignon prononça l’oraison funèbre de la reine douairière décédée le 29 janvier dernier. Son sermon, suivi d’une sorte d’apologie de la défunte, fut publié peu après. Malgré l’épuisement rapide des stocks chez les libraires, il semble qu’aucune réédition ne fut entreprise. Le 9 avril suivant furent célébrés les vigiles d’un office funèbre à Notre Dame en son honneur, en présence de la nouvelle reine Marie de Médicis. Mais l’oraison de René Benoist, prononcée le lendemain, fut peu appréciée, et ne fut donc pas retenue pour être publiée[59]. D’où l’importance de l’oraison de Moulins dans la perception immédiate de Louise de Lorraine au lendemain de sa mort, pour saisir le processus de transition entre les ‘mythes’ en mouvement autour de sa personne, et leur ‘mythologisation’ en image pieuse parmi d’autres, ce qui contribua certainement au relatif oubli dont elle fut depuis l’objet.
La dédicace d’Estienne Bournier
Lorsque Louise de Lorraine décède le 29 janvier 1601 à Moulins, elle est entouré de proches parentes : Marie de Martigues, Marie de Luxembourg et Françoise de Lorraine, respectivement belle-mère, épouse et fille unique de Philippe Emmanuel de Lorraine, duc de Mercœur. Héritières légales de la reine douairière, elle s’empressent de faire célébrer des funérailles dignes du rang de la défunte, et capables de soutenir leur gloire. S’il apparaît que le prédicateur, Thomas d’Avignon, a été choisi par Louise de Lorraine elle-même, en revanche celui qui transcrit l’oraison agit sur la commande de la duchesse de Mercœur, à laquelle il dédicace d’ailleurs son travail, bien qu’il prétende agir aussi selon la volonté de la reine défunte, ce qui semble improbable.
« Madame, l’amour de Dieu, ioint à la reverence & tres
humble devoir, que i’ay à la memoire du miroir de toutes vertus, la feuë Royne
Loyse douairiere de France & de Pologne vostre sœur, chere princesse du
desolé païs de Bourbonnois, m’a invité vous dedier le funebre discours, prononcé
par le R. P. Thomas d’Avignon, oculaire tesmoin ».[60]
En fait, la motivation principale d’une telle dédicace réside dans la part de dépouillement de l’œuvre originale du capucin, qu’Etienne Bournier avoue n’avoir pas consulté avant de publier son discours : cette insertion renforce le caractère de commande de le publication.
« La raison de l’offre que ie vous en fais, madame, est
que ie vous eslis pour ma deffence envers l’autheur, qui me taxera
d’indiscretion, de luy avoir osté la moisson de sa peine avec les fruicts de
son esprit, pour les mettre en lumiere sans son advis, ny adveu. Et l’oubly de
mon devoir n’oubliant son appuy, vous implore à secours. Mais l’esperance que
i’ay en l’humeur de l’autheur, esloigné de vanité, contraire au fard des inutiles
apparences, enclin au mespris de soy & de ses propres labeurs, avec la
crainte que i’avois d’en estre esconduict, m’a fait obmettre un tel devoir. Et
specialement l’interest particulier que vous avez avec nous de l’edition de
ceste oraison funebre m’a fait croire, que vous estes beaucoup obligée à me
contribuer vostre assistance. La gloire qui se rend au los de la deffuncte
Royne, & les honneurs espars, comme aiguillons à esmouvoir les cœurs à la
conqueste de si beaux merites, vous astreignent à ma tuition, vous
l’approuverez, s’il vous plaist premiere, & l’approuvant esprouverez mon
affection en la memoire de ma tres-vertueuse princesse, estimant que la
necessité est requise à l’impression de ce discours, pour l’utilité
renaissante : les riches traits doucement espandus dans les oreilles des
auditeurs, la merveilleuse doctrine, les vives incitations à la vertu, les
sainctes admonitions à l’amour de Dieu : finalement le royal exemple d’une
si saincte, & religieuse Royne meritent estre gravées au burin de
l’immortalité pour demeurer à iamais emprainte en la memoire des
François : la consideration doncques de si grand bien me promet que sous
vostre adveu, l’autheur n’ayant esgard à l’obmission de mon devoir advouera
l’entreprise qu’en fait, Madame, vostre tres-humble & tres obeissant
serviteur, Estienne Bournier Bourbonnois. De Moulins le 15 fevrier 1601 ».[61]
Pour se justifier, Etienne Bournier évoque la nécessité de faire connaître au plus grand nombre possible la vie et la mort saintes et exemplaires de Louise de Lorraine. Mais cet argument ne tient guère : si Thomas d’Avignon ne semblait pas désireux de publier son oraison, cela dut être pour respecter la volonté de la reine douairière. Il s’agit plutôt de faire rejaillir la gloire de Louise de Lorraine sur sa belle-sœur alors en délicatesse avec Henri IV.
D’ailleurs, les louanges qui clôturent l’édition de l’oraison funèbre se mêlent presque curieusement aux tombeaux de la reine défunte, comme si l’hiver de Louise de Lorraine venait de donner naissance au printemps des Mercœur, et d’abord à la fortune de Françoise de Lorraine, héritière de sa tante :
« A Madamoiselle de
Mercœur
Niepce de la feu Royne
douairiere.
Jeune princesse en ce
printemps,
En ce bel avril de vos ans,
Ceste chaste Royne est le
temple,
Où les autels parez
d’honneur,
Vous doivent eslever le
cœur ».[62]
« A Madamoiselle de
Mercœur
SONNET.
Vous qui dès le berceau
d’heureuse destinée,
Esleuë avez esté pour un
prince François,
Et qui de vos parents, au
vœu de sainct François
Avez esté donnée, avant que
d’estre née.
Contemplez ceste mort de vie
couronnée
Pour avoir des vertus
tousiours suivy les loyx,
Pour avoir desdaigné la
couronne des Roys :
Vostre tante a du Ciel la
couronne gaignée.
Soyez son heritiere,
heritiere des biens,
De ses belles vertus, et
suyvez les moyens,
Qu’elle vous a laissez pour
memoire et pour gage.
Vous avez herité des moyens
qu’elle avoit
Ensuyvant le chemin que ma
Royne suyvoit :
Vous acquerrés comme elle un
heureux heritage ».[63]
La gloire de Louise de Lorraine devient donc celle de la duchesse de Mercœur et celle de la princesse de Martigues. Et même un Claude Billard, anciennement attaché à la cour des Valois, fut requis pour composer son tombeau, sans omettre des louanges à l’intention des deux dames dans le style érudit et symbolique qui était en vigueur à la cour au XVIe siècle. Ce faisant, il établissait presque une généalogie culturelle de ces dames, dont l’attitude reflèterait celle des déesses de l’antiquité et, en un mot, la gloire des dames illustres et idéalisées du siècle passé.
« A Madame de
Martigues.
(…) Le Ciel qui
cherit les vertus
Permit que ces raisons infus
Vous fissent astre secourable
Assister en ses iours derniers
Une Royne, où tant de lauriers,
Eurent leur abort favorable.
Si qu’avant les
iours de sa mort,
Trois princesses, ainçois support
De ceste princesse mourante,
Ainsi qu’envoyées de Dieu,
Vous trouvastes en mesme lieu,
Pour charmer sa douleur cuisante.
L’un de ses
discours plus saints
Enchantoit ces regrets si vains
Que l’accez de la mort apporte,
L’autre luy faisoit dans les Cieux,
Loger la pensée, et les yeux
Lors que la douleur fust plus forte.
Enfin toutes
trois larmoyans,
Sembliés ces rochers ondoyans
Dont l’humeur coule, goutte à goutte
Heureuse assistance en la mort,
Son navire surgit au port,
Vous les pilotes de sa route.
Vous comme les
freres iumeaux
Qui paroissent dessus les eaux,
Calmant les flotz de la Marine :
Ce luy fust heur de vous avoir,
A vous l’honneur de l’esmouvoir
D’une
ame si vifve et si digne ».[64]
Avec Claude Billard, l’image de Louise de Lorraine subit une légère déformation non point tant dans la focalisation que sur la modalité de sa réputation. En effet, afin de présenter Madame de Martigues comme un « astre secourable », le poète dévoile une part mortelle et humaine qui faisait défaut à la mythologie naissante de la reine blanche : idéalisée dans sa souffrance même dans sa recherche de la justice ou dans la mise en scène de ses appartements à Chenonceau, la souffrance de Louise de Lorraine n’apparaissait pas empreinte de « regrets si vains / Que l’accez de la mort apporte ». Cette vision plus humaine de la mort que celle qu’expose Thomas d’Avignon vaut cependant moins par sa valeur intrinsèque que par sa nécessité pour mettre en exergue le rôle des trois dames. De même, le réemploi de l’image du navire conduit par les jumeaux Castor & Pollux, attachée au devenir de la fortune du royaume de France, dans une acception a priori moins politique et plus personnelle, traduit au moins l’ambiguïté entre l’importance politique du décès d’une reine et la récupération qui semble être en œuvre au profit d’intérêts plus particuliers.
Avec Jean Godard, le discours poétique prend une tonalité plus explicitement politique, et l’auteur n’hésite pas à mettre au même plan Marie de Luxembourg et la France, voyant d’ailleurs en la première une nouvelle reine pour son lustre et sa dignité.
« Stances
A Madame la duchesse de
Mercœur.
Madame, vous pleurez, et
repleurez sans cesse :
La France, comme vous, en
fait bien tout autant.
Iustement vous pleurez vous
deux une princesse :
Et si vous deux à tort la
pleurez pourtant.
Madame, vous pleurez
iustement son absence,
Veu l’heur que sa presence
apportoit à vos yeux.
Mais vous pleurez à tort,
ayant la cognoissance
Qu’elle estoit mal en terre,
et qu’elle est bien aux Cieux.
La France, pour sa mort,
porte une iuste peine :
Mais à tort elle pleure en
voyant vos vertus.
Car sa Royne elle voit, ne
voyant plus sa Royne,
Laquelle vit en vous, lors
qu’elle ne vit plus ».[65]
Un morceau de rhétorique
L’oraison se présente d’abord comme un sermon sur la mort en relation avec la vanité humaine, avant d’être plus précisément dans une deuxième partie consacré à la reine défunte. Mais le style de l’oraison impose une construction rhétorique propre à générer une forme élevée et digne de la gloire de la défunte. C’est pourquoi, en guise d’introduction à son discours, le capucin glisse quelques périodes tendant à l’emphase…
« Car, bien que i’eusse une voix angelique, une poictrine
de fer, la langue de sainct Chrysostome, l’eloquence de Ciceron, le beau parler
de Demosthene, la subtilité d’Aristote, et la contemplation de Platon, encores
ne pourrois-je avec mon discours assez dignement louer la vie de la sage et
vertueuse princesse Loyse de Lorraine Royne douairiere de France, vostre bonne
duchesse, ô peuple bourbonnois, ni desplore suffisamment la mort, qui la rend
toutesfois immortelle entre les hommes, et dès auparavant son decedz selon la meilleure
partie, et portion superieure de son ame ».[66]
« I’appeleray doncques heureuse, voire mille fois heureuse
la Royne douairiere vostre duchesse, de laquelle nous celebrons ce iourd’huy
les obseques et funerailles, une des plus sages, des plus vertueuses, des mieux
apprises et advisées, des plus douces, des plus affables, des plus gracieuses
princesses de la chrestienté, voire une des plus accomplies creatures humaines
tant au corps comme en l’ame, que Dieu, et la nature mere commune des vivans ayant
créé de nostre temps entre les humains ».[67]
« Royne, où quittez-vous vos vassaux ? Bonne sœur, où
laissez-vous messieurs vos freres, vos parents et alliez ? Princesse, où
laissez-vous vos sujets ? Duchesse, où abandonnez-vous vostre peuple
bourbonnois, si affectionné à vostre service ? Mere, où laissez-vous vos
filles ? Maistresse, où quittez-vous vos serviteurs, et servantes ?
Dame, où abandonnez-vous vos femmes, et damoiselles ? Ame devote, et
religieuse, où laissez-vous vos orateurs, les pauvres religieux, qui toutesfois
ne vous abandonneront iamais en leurs sacrifices, et prieres ? O quelle
perte, ô quel malheur, ô quel desastre pour tous ! ».[68]
Ces harangues préliminaires ont au moins le mérite de donner un cadre précis à l’image personnelle et royale de Louise de Lorraine au moment de sa mort : elle apparaît surtout comme une princesse puissante, influente, pieuse et remarquable, « tant au corps comme en l’ame ». Son assimilation à la souveraine idéale s’explique par conséquent par l’alliance de sa beauté extérieure, reflet de sa majesté royale, et de sa beauté intérieure, c’est à dire de son sentiment religieux et de son autorité – dont la tenue d’une maison de rang royal est la manifestation la plus visible.
La ‘passion’ de Louise de Lorraine
L’oraison est cependant un récit de l’agonie, ou plutôt de la transfiguration de Louise de Lorraine : sa valeur édifiante et exemplaire se fonde sur la réitération de la souffrance ultime du Christ, transposée en toute personne qui se présente dans ses derniers moments tendue entièrement vers Dieu. Montrant dans sa harangue le courage et l’obstination de cette reine à recevoir son Dieu, Thomas d’Avignon sacralise l’image de Louise de Lorraine et prépare l’apothéose finale : l’accession à la sainteté.
« Ie discoureray maintenant sur sa maladie, & de son
dernier passage à la mort. Et sur ce que i’ay veu cependant, & cogneu de
sainct & religieux en elle. Il n’y a pas un d’entre vous, qui ne sçache
que le premier iour de l’advent prochainement passé, elle fut passé la matinée
iusques à trois heures apres midy, elle s’en vint à la predication en ceste
eglise de Notre Dame, quelque mauvais temps qu’il fist, & tres contraire à
sa santé, où ie recogneus qu’elle estoit agitée de quelque indisposition, ce qui
m’occasionna de retrancher une partie de mon discours. Ma pensée ne fut pas
vaine, car au sortir de l’eglise elle s’en alla mettre au lict, agitée de
beaucoup de douleurs, coliques & hydropisie, de fluxions, catharres &
autres maux, qu’elle supportoit avec une si grande patience, qu’on ne l’a
iamais ouye se plaindre, (…), mais rapportoit toutes choses à la bonté de Dieu,
qui la visitoit (…) ».[69]
La fougue spirituelle avec laquelle Louise de Lorraine accomplit ses dévotions donne la mesure de l’incessante représentation théâtrale dont elle est à la fois l’instigatrice et l’objet inconscient. Cette reine si calme en des temps si troubles semble inspirée par Dieu dans sa dévotion, dans l’acceptation du malheur et de la souffrance physique. Et ce d’autant plus que, duchesse de Bourbonnais, elle oeuvre en faveur de l’Hôtel-Dieu et visite de nombreuses églises. Par conséquent en assistant aux offices publics, elle se montre au cœur de Moulins comme s’il s’agissait de protéger la ville et d’attirer sur elle la faveur divine : la dévotion surpasse la souffrance comme pour sauver ce qui pourrait l’être.
« elle me respondit (…) : ‘Ie vous supplie de
retarder vostre voyage (…) afin que vous m’assistiez si d’avanture il
m’arrivoit quelque accident (…)’. Or ie ne sçay si ie dois appeler cecy
prophetie, prediction ou comment. O chose merveilleuse & admirable, le
lendemain ie fus appelé pour l’assister à ceste grande foiblesse, où elle
perdit la parole & le sens. (…) Apres l’onction ie luy presentay sa croix
d’argent pour la baiser, ce qu’elle fist avec beaucoup de devotion, & parce
qu’aux pieds de ceste croix il y avoit du bois de la vraye Croix de Nostre
Seigneur, que ie ne sçavois pas, elle faisoit signe de vouloir tousiour baiser
au pied, elle le baisa avec tant de devotion, qu’elle mouvoit à pleurs les
assistants ».[70]
L’acharnement dans l’oraison intérieure suscite certes le trouble chez le capucin ; mais moins encore que sa certitude de la possession de son corps par une « grande foiblesse ». « Prophetie, prediction ou comment », la pressentiment de son état physique est assurément pour le religieux la marque d’une inspiration divine. D’autant que la description, même sommaire, de ce malaise – dont les manifestations se font de plus en plus fréquentes à mesure que la reine approche de la dernière extrémité – contribuent à renforcer l’impression d’une action divine. Car à chaque fois, la « foiblesse » agit d’une manière spectaculaire en privant Louise de Lorraine de la parole et du sens. Le temps du récit devient alors durée miraculeuse : Thomas d’Avignon prend soin de présenter le « bois de la vraye Croix » comme le lieu de toutes les tensions ranimées de la reine, alors que ce geste de dévotion surprend, tant sa force contraste avec l’état physique de la malade. La présence des « assistants » en pleurs a elle aussi son importance. La communion générale autour de cette sainte en gestation impose une dynamique spectaculaire digne de l’assemblée des apôtres du Christ l’accompagnant au Mont des Oliviers : de même que les apôtres, les personnes présentes au chevet de Louise de Lorraine sont en mesure de propager cette image d’une reine allant vers son apothéose.
« ‘Helas mon Pere, disoit-elle, permettray-ie bien que mon
Seigneur & Createur vienne vers moy ?’ Pour le moins que ie le reçoive
à genoux, à terre aux pieds de mon lict. Apres plusieurs autres parolles &
discours semblables, de pieté & d’humilité qu’elle monstroit, avec sa
permission, ie m’en vays m’apprester pour celebrer la messe. Cependant on la retire
du lict par son commandement, & l’assied sur sa chaire ; & lors
que ie levay le Sainct Sacrement en haut, oyant de sa chambre le signe de la
clochette, se prosterna tout à coup les deux genous à terre sans point de
carreau ; ses dames cuidans qu’elle fust pasmée, accoururent vistement
vers elle pour l’assister : ‘non, dict-elle, ce n’est rien ;
laissez-moi, il n’y a point de mal, mais i’adore mon Dieu’. (…) croyant de luy
porter la saincte communion en sa chambre, comme ie luy avois dit, elle s’en
vient promptement en la chapelle, sans qu’on la tint, & avec une telle
ardeur de devotion, que tous ceux qui la voyaient en estoient ravis, &
comme hors d’eux-mesmes, l’ayant veue & laissée si malade au lict, iugeans
à bonne raison que c’estoit Dieu qui guidoit ses pas, (…) & pour moy
ie fus si etonné, quand ie la vis se prosterner à terre devant l’autel pour
recevoir son Createur, que ie perdis le cœur & la parole ».[71]
Ayant enduré plusieurs malaises comme les stigmates da sa propre passion, Louise de Lorraine adopte un comportement déroutant, qui se traduit dans le récit du capucin comme l’accomplissement du « cycle de la durée miraculeuse », en « cycle extatique ».[72] L’ardeur dont elle fait preuve procède d’un élan d’essence divine, afin de « recevoir son Créateur » : le Corpus Christi bénéficie de la présence réelle que recherche Louise de Lorraine. Toute son énergie ne tend que vers une certaine ‘inhabitation’ de son corps par le corps mystique, vers la dépossession d’elle-même, pour vivre dans le Christ. Le brusque mouvement qui conduit la reine, épuisée, à dépasser ses forces pour recevoir l’eucharistie, ne fut peut-être pas résolu selon une volonté d’Imitatio christique, mais le récit de Thomas d’Avignon, en prenant volontairement cette dimension mimétique, donne une solution de continuité dans la succession des comportements étranges de la reine… à partir de l’Avent. L’inscription dans le calendrier liturgique du passage de vie à trépas de Louise de Lorraine est en effet remarquable. Car sa maladie se déclare au premier jour de l’Adventus, période de l’attente de la venue du Sauveur : or le paradoxe de la mort est bien celui de la venue en soi du Christ.[73] Cependant le capucin n’utilise guère par la suite ce ressort, sans doute en raison du décalage entre le décès de la reine ( le 29 janvier) et le jour de Noël.
« Ie luy presentay son cordon de sainct François, qu’elle
portoit tousiours sur soy ; elle le print, le baisa, & me le donna,
lequel pour estre simple & sans façon, conforme à l’habit que ie porte, ie
le porteray sur moy tout le reste de mes iours, pour avoir esté porté de cette
devote Dame ».[74]
Introduisant des pauses dans le cours de son discours au moyen de la narration de conversations particulières entre Louise de Lorraine et lui-même, Thomas d’Avignon n’en réitère pas moins sa croyance en la sainteté de la reine, ici représentée par « son cordon de sainct François ». De même que les objets de piété de la défunte deviennent des reliques, son corps aspirerait à être identifié à une relique. Toutefois l’orateur n’évoque pas ce point, se conformant aux dernières volontés de la reine qui avait souhaité des obsèques simples, et une humble sépulture.
« mais qui pourroit iamais desduire sa pieté ? sa
devotion ? son humilité, tant devant, comme apres la communion ?
Durant la celebration de la messe, se faisoit tenir le crucifix au pied du lict
par une de ses damoyselles, devant lequel orés ioignoit les mains, orés
croisoit les bras, tantost se frapoit la poictrine, & le regardoit avec une
telle devotion, & contrition, qu’elle mouvoit à pleurs & compassion
tous ceux qui la voyaient (…) Les assistants pleuroient de compassion &
asseuroient n’avoir iamais veu personne recevoir si devotement, pieusement,
& religieusement le precieux corps de Nostre Sauveur, (…) de sorte que tous
unanimement & d’un commun consentement, l’appeloyent Bien-Heureuse ».[75]
Le spectacle dramatique de sa dévotion inaltérable prend un aspect vraiment tragique dans la réitération incessante de l’ascèse de son corps, ascèse qu’elle aurait voulu développer à l’ombre d’une cellule de capucines, alors qu’elle est entourée de l’ensemble de ses fidèles et de proches des Mercœur. Jusqu’au bout, elle suscite la compassion, mais presque à son corps défendant car, à ce moment précis, elle n’est pas en représentation publique, mais au sein de sa Maison, et son état ne nécessite pas encore l’adieu solennel à ses proches.
« D’un costé Madame de Mercure, qui l’a tousiours assistée
en sa maladie, qui ne bougeoit iour & nuit d’aupres d’elle, la supplia les
genoux à terre & la larme à l’œil, de la vouloir benir avec Monsieur de
Mercure, son mary, ce qu’elle fist avec beaucoup d’humilité ; d’autre
costé Madame de Martigues avec sa sœur, & niepces feirent de mesme : lesquelles
elle beneist toutes avec beaucoup de pieté. Sur cecy arriva Madamoiselle de
Mercure, sa niepce, qui accreust les pleurs, & gemissements, &
l’humilité, l’innocence & la pureté accompaignée de larmes, avec laquelle
ceste ieune & honneste princesse luy demanda sa benediction, fendoit les
cœurs de pieté (…). Toutes ses dames, filles, damoyselles, & femmes de
chambre, ne voulans estre frustrées de ce bien, se prosternent à terre avec la
mesme humilité requerans sa benediction : lesquelles toutes beneist, avec un
discours aussi piteux & plain de compassion, que digne d’estre
remarqué ».[76]
« Ie luy dis, ‘Madame, voyla vos gentilshommes, &
officiers, qui vous crient mercy tres humblement & vous demandent pardon,
s’ils ne vous ont servy comme ils devoyent, & comme Vostre Majesté le
meritoit, & vous prient de les vouloir benir’. ‘Helas, dit-elle, mes amis
ie vous rends grace du service que vous m’avez faict, ie me suis tousiours bien
fort contenté de tous vous autres, vous m’avez tousiours bien servie, priés
Dieu pour moy, que si ie vous suis encores utiles & necessaire, qu’il me
laisse en ce monde, sinon sa volonté soit faicte, & ie le prie qu’il vous
benisse. (…) N’est-ce pas imiter sainct Martin, qui à l’heure de sa mort fist à
Dieu la mesme priere pour son peuple ? Domine, si adhuc populo tuo sum
necessarius, non recuso laborem, fiat voluntas tua ».[77]
Mais l’état de la reine empirait, et le temps de la bénédiction arrive comme pour signifier la transmission solennelle de son héritage à ses proches, et sa position personnelle, déjà plus céleste que personnelle. Mais il est aussi remarquable que Thomas d’Avignon confonde en un même corps les officiers particuliers de Louise de Lorraine et ceux de la ville de Moulins. Ainsi s’immisce l’idée de la reconnaissance de « son peuple », à la fois pour l’exemplarité de sa dévotion et la conduite de ses affaires en tant que reine douairière, mais également duchesse. La référence à saint Martin est elle aussi porteuse de sens ; car si celui-ci évangélisa les campagnes et fut reçu dans les palais impériaux, Louise de Lorraine voulut en revanche évangéliser la cour, et fut aimée de ses sujets.
« Apres tout cecy, elle appella Madame de Mercure, à qui
elle presenta deux croix d’or, dans lesquelles il y avoit du bois de la vraye
crois : ‘tenez ma sœur, voilà que ie vous donne, une pour vous, laquelle
garderez en souvenance de moy, & l’autre pour mon tres cher frere vostre
mary, lequel vous saluerez de ma part ; helas ! ie desire luy escrire
un mot de ma main, car ie l’ayme de tout mon cœur’, & se fit apporter son
escritoire, & du papier, mais à peine eut-elle la main à la plume pour
escrire, qu’elle dit à Madame de Mercure, ‘helas ma sœur ie ne sçaurois
escrire, pour la douleur que i’endure à la teste’ ».[78]
Le pathétique où confine la narration du capucin visait assurément à émouvoir la foule des assistants, en montrant le geste inutile et presque désespéré d’amour fraternel. Et si cette ultime référence au duc de Mercœur peut s’entendre comme un appel – politique – à suivre la reine dans son amour envers son frère : quittant le monde, elle ne rejoint pas son époux, elle abandonne son frère.
« ‘Ie croy que les Capucins auront souvenance de moy en
leurs prieres : car ie les affectionnois beaucoup. O ame pieuse ! ô
ame devote ![79]
Les Capucins, dans l’esprit de la reine, durent incarner un ordre digne de sa confiance. Car l’implication des Jacobins dans l’assassinat du roi avait entamé sa confiance envers les ordres monastiques. Or les Capucins avaient été encouragés dans leurs œuvres à la fois par la maison de Lorraine, Catherine de Médicis et Henri III : Louise de Lorraine leur était redevable dans la mesure où ils unissaient tous ses proches dans une même tension pénitentielle. Et d’ailleurs, il est remarquable qu’elle se soit réconciliée avec les Joyeuse en 1594, dont l’un des membres fut un ligueur zélé et capucin, Frère Ange.
« Elle sentoit desià les semonces divines, & les
attraits plus violents de l’amour de Dieu, vray espoux de son ame, qui bucquoit
à l’huys de son cœur, & l’appeloit à soy, pour iouïr de luy, &
l’esmouvoit interieurement à proferer telles paroles »[80]
« Mais helas ! ie ne sçay comme ie dois appeler le
discours qu’elle tint à Madame de Martigues la nuict suyvante, prediction ou
prophetie, ou inspiration divine, quand elle luy demanda où estoit sa niepce,
laquelle luy respondit qu’elle dormoit. ‘Helas’ dis-elle, ‘ie la voudrois bien
voir auparavant que de mourir’, & quand Madame de Martigues luy dist qu’on
la feroit lever, ‘non’ dist-elle ‘ne faictes pas cela ma cousine (…) cela est
faict, ie ne la verray plus en ce monde : car ie mourray demain ».[81]
Les idées mystiques et la rhétorique du capucin se rejoignent en cet endroit pour célébrer la mort miraculeuse, en forme d’extase suprême de Louise de Lorraine ; car il n’est question ici que de « semonces divines », du « vray espoux de son ame ». Le paroxysme du discours est certainement atteint dans cette idée de jouissance divine qu’inspire l’âme de la reine, et qui se vérifie dans ses propos prophétiques. Inspirée de Dieu, sa bouche devient l’instrument des pensées divines : car le Verbe « l’esmouvoit interieurement à proferer telles paroles ».
« & pendant que les prestres autour de son lict
prioient pour elle, les uns à genoux, recommendant son ame, les autres debout
avec l’eau beneiste, mon compagnon d’un costé, et moy de l’autre qui l’exhorte
à se resouvenir du nom sacré de Iesus, la force duquel gravé dans son cœur,
força & violenta tellement sa langue, qu’elle le prononça à haute voix, ‘IESUS’,
& (…) puisqu’elle, contre toute nature, le profera avec tant d’efficace
qu’on iugeoit assez ouvertement que c’estoit le mesme Iesus qui remuoit sa
langue, qui ouvroit ses levres & luy donnoit la force de le prononcer. Car
un Pater & un Ave Maria apres fut surprinse d’une autre grande foiblesse
laquelle passa bien tost, & dressant sa veue en haut vers le Ciel (…)
bailla trois fois, à chascune desquelles ie luy faisois le signe de la croix
avec de la chandelle beniste, que ie tenois allumée entre mes mains, invoquant
le nom de Iesus, & à la troisiesme rendit l’ame à son Createur ».[82]
Possédée de Dieu, Louise de Lorraine a en fait acquis au long de sa lente agonie tous les symptômes de cette possession dont la re-présentation ne fait que dévoiler la part du mystère divin. Le théâtre de la mort de la reine est une scène divine où la puissance de Dieu occupe le premier rôle. Ainsi les ‘faiblesses’, qu’elles témoignent de convulsions ou d’une arythmie cardiaque, manifestent l’état de transe physique qu’inspire la présence de Dieu. La dernière parole n’est pas exhalée, elle éclate dans la démesure de la vision de « Iesus », ce qui constitue un signe évident de ce que « c’estoit le même Iesus qui remuoit sa langue ». Autre indice d’une possession « contre toute nature », l’hostie qui précédemment la sortait de sa langueur pour la précipiter vers la présence divine : nourrie du Christ, elle se fond dans sa divinité. Ce spectacle extraordinaire expliquerait alors la sainteté de Louise de Lorraine, telle que Thomas d’Avignon s’évertue à la définir tout au long de son discours : drame mystique, la mort de la reine douairière offrait un exemple édifiant de la nouveauté des temps, en cette année de « Iubilé ».[83] Car dans cette description, Thomas d’Avignon s’appuie d’une manière implicite sur la narration de possessions. Mais ces possessions là sont assurément l’œuvre de démons, et du premier d’entre eux, Belzébuth, et elles interviennent dans le cadre d’un âge de fer où l’hérésie pullule. Or avec la conversion d’Henri IV sonne dans l’esprit du capucin le glas de l’hérésie, et une nouvelle sorte de possession assure aussi prodigieusement le renouveau de l’Eglise : cette possession est en effet l’œuvre de Dieu et consacre les idées mystiques d’un Benoît de Canfeld – source de nombreux capucins et religieux de cet ordre lui-même – dans lesquelles la recherche de l’essence divine par delà toute apparence sensible apparaît comme l’un des buts ultimes. Et si la ‘passion’ de Louise de Lorraine emprunte largement au registre du ‘sensible’ afin de captiver l’assistance, sa profondeur atteint Dieu dans son essence à la fois divine – les signes extérieurs de sa présence – et humaine puisque la scène se déroule au moment de la mort, dimension suprême de l’homme et ‘inaccessible’ à Dieu.
Le récit de Thomas d’Avignon, certes repris et peut-être amélioré par Estienne Bournier pour ce qui touche à la gloire des Mercœur, s’attache donc à peindre d’une manière réaliste les derniers jours de Louise de Lorraine ; mais en raison de la personnalité extrême dans les aspects de sa dévotion de la principale protagoniste, le discours se transforme en narration du retour de Dieu, ou dans un langage plus profane et symbolique, du retour d’Astrée : l’ultime paradoxe de Louise de Lorraine n’en est pas moins le plus fascinant du point de vue de la représentation.
432. La gloire des Mercœur II. Antoine Malet hagiographe
Antoine Malet est l’auteur de deux ouvrages au début du XVIIe siècle : une Institution du couvent des Capucines en 1608 et une Œconomie de la Royne Loyse en 1619 – probablement commandés par les bons soins de Marie de Luxembourg, duchesse douairière de Mercœur. Antoine Malet était en effet attaché au service des Mercœur depuis longtemps : conseiller (ou plutôt directeur spirituel ?) et confesseur de la duchesse et de sa fille Françoise de Lorraine, duchesse de Vendôme, ce théologien de la Faculté occupait aussi la charge honorifique de chancelier du duché de Mercœur. Son attachement à la maison de la duchesse justifie assurément l’entreprise qu’il forma d’écrire une vie de Louise de Lorraine, mais selon une perspective exemplaire et pédagogique pour la noblesse et les grands du monde, comme le stipule son titre : Oeconomie spirituelle et temporelle de la vie et maison, noblesse et religion des nobles et grands du monde, dressée sur la vie, piété et sage oeconomie de Louyse de Lorraine Royne de France et de Pologne.
« Cette oeconomie composée sur la vie de la reyne est
divisée en neuf traictez.
Les sources d’Antoine Malet, bien qu’imprécises, sont dans l’ensemble dignes de créance : les anciennes dames qui avaient accompagnées Louise de Lorraine à Chenonceau paraissent avoir été consultées de nombreuses fois. Le capucin Thomas d’Avignon s’impose comme une des sources majeures pour Antoine Malet qui se trahit par endroits, recopiant d’un peu trop près les formules qu’il avait apprécié dans l’oraison de 1601 et sans craindre de faire passer le religieux pour « historien » :
« elle estoit la plus belle qu’on eust sceu voir, et afin
d’en dire ce que c’en est icy, en peu de parolles, les Grands du royaume
parlent de sa beauté en tels termes que si cet ancien peintre lequel au dire
des historiens emprunta de la beauté de plusieurs pour faire une parfaite
beauté eust eu le portraict de Loyse, ni sa main ni son pinceau n’eussent eu
besoin d’emprunter l’autre visage pour le bien achever un visage
parfaict ».[85]
L’empreinte de la duchesse de Mercœur est aussi visible, dans la mesure où les informations sur son défunt époux abondent sans pour autant engendrer de confusion dans le récit, car Philippe Emmanuel de Lorraine était le frère préféré de la reine. Par contre, le contexte d’écriture est particulier. Marie de Luxembourg n’était alors guère dans une grande faveur royale, et en se présentant comme l’héritière de sa belle-sœur, elle pensait peut-être regagner une position politique enviable, et un rang semblable à celui qu’elle tenait sous les règnes d’Henri III et d’Henri IV – du moins jusqu’en 1598.
« La vie de Louyse Reyne de France et de Pologne est un
parterre si justement compassé, où paroissent tant de fleurs de diverses vertus
qu’il n’y a rien qui n’arreste l’œil de ceux qui ont quelque sentiment du vray
bien et qui ne mérite d’estre proposé pour un exemple de bien vivre, pour une
idée de la vie chrestienne, et pour un droict chemin de Paradis,
principallement à vous qui estes dessus les autres hommes (…). A ceste cause
m’a semblé faire chose digne de l’amour que ie porte à la vertu, de l’office
que i’exerce et de la charité qui me presse de desirer à tout homme la
felicité, de recueillir l’histoire des grandes et admirables actions de ceste
princesse pour la consigner entre voz mains et de vostre posterité, à ce que la
memoire en soit eternelle (…) ».[86]
Certes, sa vie durant, Louise de Lorraine avait été assez appréciée de ses contemporains, bien que sa profonde piété gênait un certain nombre de courtisans. Et en 1601, si les louanges avaient été unanimes, ils n’avaient cependant pas atteint l’intensité que leur donne Antoine Malet.
« En la premiere (saison) ie decouvre d’où Louyse est
sortie, fais voir le berceau de sa grandeur, sa premiere nourriture, la
conduitte de son inclinaison et de son enfance iusques à l’âge de dix ans (…).
En la seconde, i’estalle en veüe du monde et dans la cour de Lorraine iusqu’à
l’âge de vingt ans qu’elle fut mariée, et sur ce qu’elle a faict de memorable
en cette saison (…). En la troisiesme ses belles actions la font admirer depuis
l’âge de vingt ans qu’elle fut eslevée sur le throsne de royauté et mariée avec
Henry III durant l’espace de quinze ans. (…) En la quatriesme i’expose à tous
les François le portrait d’une sainte vesve, d’une saincte vie, d’une belle
fin, (…) ».[87]
La démarche hagiographique entreprise par Antoine Malet s’insère dans la diffusion des idées du concile de Trente dont les canons venaient d’être promulgués dans le royaume de France en 1615 : l’actualité de ce ouvrage lors de sa publication promettait à la reine défunte sinon une immortelle renommée, du moins, une réputation de sainteté conforme à la Contre Réforme, mais selon des modalités plus conformes à l’esprit du premier quart du XVIIe siècle que de l’époque où vécut Louise de Lorraine.
L’introduction de l’ordre des Capucines
(1608)
En 1608, la duchesse de Mercœur procéda à l’inauguration solennelle du premier couvent de capucines à Paris, et réalisa les vœux de Louise de Lorraine. Cependant cette venue de Marie de Luxembourg à Paris sonnait comme une renaissance pour cette dame reléguée depuis quelques temps en ses terres : la pompe de la cérémonie en fut d’autant plus grande. Antoine Malet intervint là aussi pour assurer la publicité de cet événement et il rédigea une Sommaire narration du premier establissement qui as esté faict en France de l’ordre des Capucines dites filles de la Passion. Fidellement rapportée par M. Antoine Malet, bachelier en théologie, de la Faculté de Paris, et Confesseur ordinaire de Madame la duchesse de Mercœur, publiée à Paris en 1609. Par une bulle de septembre 1603, injonction fut faite de construire le couvent à Paris et d’y inhumer Louise de Lorraine. Douze religieuses y furent reçues et formées en deux ans. Pourtant, aucune des sœurs ne reçut comme nom de baptême celui de Louise, alors que sœur Marie avait pour marraine Madame de Martigues, sœur Françoise Mademoiselle de Mercœur, etc. Cependant le corps de la reine douairière arriva à Paris le 20 mars 1608, et fut rejoint dans son nouveau sanctuaire par les cœurs de son frère le duc de Mercœur, et celui du P. Ange de Joyeuse.
« Sur la fin du siecle passé, et au commencement du present, Dieu a fait cognoistre qu’il continuoit sa promesse, son amour et son assistance à l’un et à l’autre sexe, ayant voulu que l’ordre des Peres Cappucins monstre un admirable exemple par l’observance de l’estroite vie de la saincte pauvreté, et inspire à un grand nombre de vierges par toute la chrestienté, particulierement en France et en la ville de paris la volonté et l’amour à icelle ».[88]
« Toute la France void encore en tableau public les vertus
de ceste princesse, qui la porterent au trosne de la souveraineté (…) encore
qu’elle ne peust eviter de se trouver parmy les pompes et les vanitez estant
Royne, si est-ce qu’elle portoit tousiours Iesus Christ, vray espoux de son ame
en son cœur (…). Elle ouït parler qu’en Italie il y avoit certaines religieuses
appelées Cappucines, lesquelles depuis quelques années avoient repris la
premiere observance de la regle de saincte Claire ».[89]
Antoine Malet a beau recentrer son discours sur la véritable introductrice de l’ordre des Capucines en France, la duchesse de Mercœur occupe par la suite la meilleure place dans les louanges de l’auteur. Si « Dieu a fait cognoistre qu’il continuoit sa promesse », il semble que ce Dieu là soit fort politique…
433. Une lune s’éclipse, une autre s’avance : rien de neuf sous
le Soleil
En 1601, le ‘règne de paix’ du roi Henri IV se manifeste déjà depuis quelques années, et les noces du nouveau Soleil[90] de France avec Marie de Médicis n’en sont pas le moindre indice. Si le monarque ne connaît pas alors une popularité immense, néanmoins ses sujets lui accordent leur confiance pour faire entrer le royaume dans une nouvelle ère, dont la conversion de 1593 serait l’annonce religieuse.
La propagande henricienne, soucieuse de la gloire du roi agencée comme source et impulsion d’un nouvel âge d’or – le retour d’Astrée – fit du mariage avec la ‘banquière florentine’ en décembre 1600 à Lyon un moment de légitimation supplémentaire pour le nouveau couple royal. En effet, vers la fin de l’automne, Henri IV prit le chemin de Moulins afin de visiter la reine douairière, comme pour solliciter son accord. En retour, cette dernière comptait remercier le roi et saluer la nouvelle reine au printemps, au Louvre : l’ancienne reine passait ainsi le témoin à la nouvelle et contribuait à renforcer le Bourbon dans son lien aux Valois. Le décès de Louise de Lorraine compromit ce programme, mais l’idée de transition entre les deux reines en sortit renforcée. La mort se métamorphosait ainsi en l’annonce d’un nouveau temps, celui des Bourbons, après celui des Valois.
L’oraison du P. Thomas d’Avignon a une origine et un contexte géographiques précis, et sa diffusion dans les librairies parisiennes eut un certain succès puisque tous les stocks furent écoulés dans l’année. Cependant il n’y eut aucune réédition. Quant à l’autre oraison, prononcée à Notre Dame par le P. Benoist, elle ne fut guère appréciée malgré la renommée de l’orateur, ce qui expliquerait l’absence de publication. Un avocat au Parlement, François Méglat, éprouva le besoin de composer une Apothéose ou harangue funèbre de la Royne douairière en 1601. Son « Epistre au Roy » enracine dès le début son propos dans la perspective de cette ‘propagande’ henricienne.
« Sire, voicy la mort d’une Royne, qui par sa vie, s’est
rendue immortelle. I’appens à vostre calme, le bris de son naufrage,
& la fin de ses iours, à l’infinité de vos mérites. Le panegirique
de ses royales actions, & l’histoire de ses heroïques vertus, se
presentent, soubs vostre protection, au temple de Memoire. (…) Elle
n’aspire qu’à ce repos & ie ne demande pour comble de ma gloire, que le
consentement de paroistre quelque iour en l’obeyssance de vos
commandemens »[91].
L’éloquence du parlementaire se construit, malgré le sujet, dans son rapport au roi, et acquiert une valeur ‘civique’ (politique), reflet de la fonction de l’auteur : « Elle (l’éloquence) peut se déployer plus librement dans la bouche de l’Avocat du Roi dont l’autorité est celle de la Loi, du Roi, et donc de Dieu et de la Vérité »[92]. Cet élément justifie la présence de Henri IV au cœur de l’Apothéose, même si l’avocat y trouve d’abord un bon argument afin de faire l’éloge du monarque.
« Sire, vous estes l’unique motif, de ces dignes effects. Les lauriers qui ceignent vostre chef, rendent, fidelle tesmoignage de vos victoires. Dieu qui a carracteré en vostre vaillance, la plus haute et la plus signifiante marque, de la felicité de l’Europe, vous conserve pour signal, & sainct Elme de nostre sauvement »[93].
Le discours de Méglat affecte des tournures et une érudition propre aux beaux discours que cultivent les avocats du roi. Or cette éloquence, que Marc Fumarolli nomme « rhétorique des citations » prend position dans un débat tentant au début du XVIIe siècle de définir une éloquence française[94]. La science de François Méglat n’est cependant guère originale puisqu’elle se déploie autour de l’image d’Astrée :
« Ainsi le Genethliaque d’Astrée, ne nous asseuroit pas des funerailles de Mars : mais le traine coulant, & l’accroist continu de celle-là nous promettent bien à ce coup tout à fait, le declin de cesty-cy. Chacun est esgallement occupé aux sacrifices de ces deux deitez à l’une de peur que comme Veioues elle ne mesface ; à l’autre à fin que comme propice, elle nous face bien »[95].
Pourtant cette évocation mythologique – miroir de l’état des mentalités en France à l’aube du XVIIe siècle – offre une introduction contextuelle pertinente à la harangue suivante. La perception de la mort de la reine douairière expose ce qu’en 1601 l’on espère être la dernière réminiscence des âges de fer : elle emporte dans la mort des souvenirs tragiques qu’elle n’incarne pas, mais dont elle fut l’une des protagonistes obligés.
« Voyant une princesse si parfaite, en temps si imparfait : qui n’eut estimé que c’estoit un signe de changement en bien envoyé d’en haut (comme les Dieux, qu’on faisoit descendre par engins, ès tragedies anciennement) pour nous guarantir des escueils, sauver des dangers, & reparer nos pertes. Mais ô vayne & trompeuse esperance des mortels ! quand nous pensions tenir de pres, c’est lors que [comme à Ixion au lieu du corps de la belle Iunon] on nous a supposé des nuages. A ce coup elle repose au sein d’Abraham, au tabernacle du Tout Puissant, en la maison des anges. Là elle recueillit le fruit de ses semences & perçoit le loier, & la coronne deuë, à ses mérites. Que reste t-il donc plus ? Sinon que d’apprendre les tableaux de nostre naufrage, à l’autel de Neptune : & rendre à ceste nouvelle deité les mesmes honneurs, que l’on doit aux bien-heureux ».
Le paradoxe entre la mort de la reine et la vitalité du royaume se dédouble en paradoxe entre la personnalité de la reine et l’époque où elle vécut. De cette superposition se dégage une réponse presque prophétique à la question de sa ‘place’ dans l’imaginaire de la monarchie : Louise de Lorraine serait la personnification de la bonne étoile annonciatrice d’un roi restaurateur de la paix et de l’âge d’or.
« Nos pluies passées, se tournent
maintenant en beau temps, les vents qui n’agueres ne vomissoyent que guerre, orage
& discorde ont pris routte à cest heure, pour nous laisser la paix, le
calme & la tranquilité. Enfin la nuict de nos ennuis, est suyvie de ce beau
midy, que nous attendions avec tant d’impatience. Le flot qui nous cuidoit
esbranler, malgré luy nous a ietté à bord. Ce ne sont pas les premiers rays du
Soleil levé, qui font foy de la serenité de toute une iournée. L’espurée
continuation de leur splendeur, en est le seul simbole »[96].
La contemplation littéraire du navire de France ballotté au gré des vents ne doit pas masquer la vision historique qu’implique cet éloge funèbre : elle participe plutôt à enlever toute personnalité réelle – résultant dans ce cas de la narration d’une individualité – à l’événement pour mieux l’imbriquer dans un incessant travail de légitimation du Bourbon. Ce point de vue est encore plus explicite chez Brantôme, pour lequel ce n’est pas seulement Henri III qui a désigné le roi de Navarre pour successeur, ni même les lois du royaume, mais la reine elle-même, en s’abstenant d’avoir des enfants.
« En quoi de roy d’aujourd’huy luy est bien redevable, et
l’en doit bien aimer et honorer ; car si elle eust fait le trait, qu’elle
eust produit un petit enfant, le roy, de roy qu’il est, n’eust esté qu’un petit
regent en France »[97].
Néanmoins, après un long préliminaire, l’avocat reconnaît que le décès de Louise de Lorraine porte un juste ombrage sur le ciel du royaume :
« Le Ciel a bien soudain changé de face : & nostre douceur s’est tost convertie en amertume. Partant si d’un costé nous donnons nos armes à la ioye, contribuons de l’autre nos yeux aux larmes. Admirons une nouvelle déité : pleurons la perte d’une pretieuse humanité. (…) La fleur des princesses, s’est flestrie en terre, pour reverdir au Ciel, & n’estant née que pour mourir, est morte pour revivre ; l’astre qui brille avec tant d’esclat au gré des François, s’est ecclypsé à la France. C’est le brouillard funeste, qui ternit le lustre, de ce beau temps de paix »[98].
L’ambiguïté sur le terme de « Ciel » contribue à ce mouvement de divinisation en « déité » qui cerne l’ensemble du discours, concernant aussi Astrée, … et le nouvel Hercule, Henri IV : car comme le héros, la reine doit sa couronne divine à sa « pretieuse humanité ». L’apothéose de Louise de Lorraine est en fait une didactique de la sacralité – presque une sainteté – des rois et des reines de France, dont les vertus sont l’image vivante :
« Les Roys, les Roynes, les Princes, sont l’exemplaire & le moule, où s’engrainent les actions de tous leurs vassaux »[99].
Les qualités dont le parlementaire pare la défunte concourent à la rendre immortelle : sa harangue est une modélisation de la reine idéale, très impersonnelle et qui pourrait s’appliquer à ses devancières comme à celles qui lui ont succédé. Le recours continu aux références de l’Antiquité l’érige de fait en statue divine :
« Apres la mort deplorable d’une grande, un peuple s’escria, qu’on enterroit les Graces, la Modestie, la Sagesse, la Pudicité & la Beauté »[100].
Antoine Malet ne donne donc pas le premier un versant hagiographique à la vie de Louise de Lorraine ; mais François Méglat semble aussi disposer de bonnes sources. Il se comporte assurément en lecteur de Nicolas Houël lorsqu’il compare la reine à Catherine de Médicis – « ce qu’on raconte d’Arthémise est fable, au pres de la verité que ie vous veus reciter »[101]. De même la métaphore de la main du pauvre comme « une banque, où Dieu reçoit nostre argent à usure » se retrouve dans l’Advertissement.
Quant à la description morale de la défunte souveraine, l’avocat se contente d’égrainer quelques images signifiantes, mais également révélatrices de son peu de connaissance de la reine, puisqu’il ne cite que des faits de renommée publique, ou supposés tels :
« Il me suffit de parler legerement de sa vie, en recueillent les traits les plus remarquables, & dignes de memoire »[102].
Filant la métaphore de la navigation, le parlementaire envisage la reine comme le pilote de la cour, veillant à la fortune du royaume et à celle des grands : d’où son courage, sa magnanimité, sa libéralité, mais pareillement son humilité, sa modestie et sa pudeur qui sont autant de « preservatifs & antidots si salutaires (…) de ce pernicieux poison [les flatteries des courtisans] »[103].
« Le pilote s’asagit parmi les tempestes : elle
pareillement en l’escolle d’infortune, avoit appris la fortune des
grands ».
« & se resouvenant de la prudence des ruzez navigeans,
qui au dangereux passage des Syrenes, boucherent leurs oreilles de cire, de
peur d’estre surpris par les trompeurs appas d’une cauteleuse melodie, elle
s’estoit perpetuellement montré sourde aux flatteries de ceux qui (comme
Crocodiles) n’aplaudissent que pour decevoir ».
« Ainsi plus les bouffées de prosperité boursoufflèrent ès
voiles de ses desseins, moins en retire elle d’orgueil »[104].
Plutôt que d’une reine de France, François Méglat évoque la reine de France, l’émanation de la personne royale dont les vertus trouvent leur accomplissement dans la conduite des affaires politiques. Ainsi le corps de la reine est indissociable du corps du roi, et la relation singulière qui exista entre Henri III et son épouse devient le symbole de la monarchie comme idéal d’harmonie : le corps politique procède dans la démonstration de l’avocat du corps féminin en tant que blason, c’est à dire allégorie d’une harmonie – « simphonie – entre un corps humain et un corps ‘réel’ – dans son acception néoplatonicienne :
« Les anciens peignoyent le portraict de Suadelle aupres
de celuy de Venus, afin de bailler à cognoistre, que l’honneste amitié se
paissoit de parolles d’honneur. Par l’entremise d’un parfait bien-dire elle
conciloit si accortement la volonté du Roy avec la sienne, qu’on pouvoit croire
d’eux, ce que les poëtes feignent de Castor & Pollux : C’estoit une
ame en deux corps. Et bien que l’un fust moindre que l’autre, néantmoins
(ainsi qu’en la musique de divers tons) la simphonie en estoit
delectable »[105].
La rhétorique inspirée du néoplatonisme se déploie lors de rapprochements qui ne sont pas exempts d’une certaine hardiesse métaphorique et où les citations valent surtout par leur distorsion :
« Dieu qui par miracle, avoit abregé & racourcy comme en une Pandore, toutes les perfections de l’univers en la royne Louyse, ialoux de l’honneur qu’elle meritoit icy-bas, en a fait come du iuste Noé, il l’a retiré dans son arche »[106].
La Pandore, modèle maniériste revient ici à contre emploi, et au lieu d’être le germe de tous les maléfices, est l’abrégé des « perfections de l’univers ». Cette difficulté dans la définition du corps féminin et de ses attributs trouve toutefois une solution dans sa correspondance avec l’image royale. Et la beauté de Vénus, la musicalité des paroles de la reine expriment un début de réponse bien vite développée selon le thème de la concordance entre la physiognomonie et la capacité à assumer le pouvoir. C’est pourquoi la « cognoissance & l’experience des affaires, tant privées que publiques », ornements de la reine, résultent de plusieurs critères :
« l’élegance d’un entendement, aigu en discours, prompt à comprendre, & iudicieux en ses imaginations ; la candeur d’une ame aussi zelée & pieuse, que devote & debonnaire ; et la beauté du corps, eminente par dessus toutes les autres »[107].
Mais l’argument essentiel qui plaide en faveur de la reine – comme femme – rejoint l’idée de l’influence informelle. Car l’avocat cite à propos l’épisode de la clémence d’Auguste à l’encontre de Cinna ; clémence qui lui fut conseillée par son épouse Livie…
« La propriété essentielle des heros consiste en la
douceur : plus on approche de la clemence, plus on a de conformité avec
Dieu (…). Les vieux Germains adoroyent le conseil des femmes ; les Romains
comme chose utile & profitable en firent de même : la France est bien
plus superstitieuse à l’endroit de ceste princesse, a respecté ses advis,
approuvé ses deliberations, & gousté les favoureux effects de tous
deux »[108].
Cette description idéale d’une reine illustrant le prestige de la royauté et de son détenteur en 1601 n’évite pas la représentation de mythes déjà fortement ancrés sur le veuvage de Louise de Lorraine, « mieux cogneu de tous, que son visage ne l’estoit de ses familiers »[109]. Mais cette harangue ne vise pas à forger l’histoire de la défunte ; au contraire elle la considère comme établie et s’en sert à d’autres fins : la gloire du roi et celle de la nouvelle reine, Marie de Médicis.
« Heleyne, appres qu’elle a raconté une Iliade de maux à
Thelemache, pour reconfort luy donne ce divin Nepenthe, dont parle
Homere : Dieu a choisi pour Nepenthe & allegeance à nos ennuis, la
tant accomplie, & renommée princesse, Marie de Médicis, vif surgeon, de la
source imperiale d’Austriche, & pourtraict racourcy de toutes les
perfections du monde : belle comme Venus, chaste comme Diane pour temperer
par sa beauté la solitude de nostre Roy, vrai Phoenix des monarques :
adoucir les fatigues par le miel de sa grace ; & etayer seurement
nostre crainte, par une ample & digne posterité. Cette espérance et le seul
breuvage narcotique, qui doit stupefier & endormir nos maux. Benissons le
nœud d’un si sainct mariage : & prions Dieu que ses liens nous durent
tout un siècle »[110].
Une telle conclusion renforce l’idée selon laquelle Louise de Lorraine ne serait qu’un prétexte, et que plusieurs niveaux de lecture se croisent dans cet opuscule. La louange de la reine douairière est celle de la Reine : le discours serait alors l’augure du règne de Henri IV et de Marie de Médicis, leur prédisant même une union de « tout un siècle » !
[1] Brantôme, Œuvres complètes du seigneur de Brantôme. Dames illustres françaises et étrangères, Paris, 1823, « Louise de Lorraine », p.334.
[2] Ibid., « Isabelle d’Autriche », p.296.
[3] Ibid., « Louise de Lorraine », p.338.
[4] Ibid., « Isabelle d’Autriche », p.293-294.
[5] Nicolas Houel, Advertissement…, op.cit., Paris, 1580, non paginé.
[6] Est.1, 22.
[7] Est.4, 16.
[8] Ibid.
[9] Edouard Meaume, op.cit., p.56.
[10] Antoine Malet, op.cit., VI, 13 bis.
[11] Noël Gillet, Epithalame et chant nuptial sur la nopce du Tres Chrestien Roy de France et de Pologne, Henry troisiesme de ce nom & de Loïse de Lorraine. A la Royne, Lyon, Ioue & Pilleholle, 1575, strophe 1.
[12] Cité in Jacqueline Boucher, op.cit., p.40.
[13] Ibid., strophe 10.
[14] François du Tertre, Epithalame sur le mariage du Roy & tres noble & tres excellente princesse Loyse de Lorraine. Par F.R. Parisien, Lyon, Rigaud, 1575.
[15] Loys Papon, op.cit., v.618-622.
[16] Vers d’Amadys Jamyn cités in Pierre Chevallier, Henri III. Un roi shakespearien, Paris, 1985, p.449.
[17] Ibid., p.281-283.
[18] Brantôme, op.cit., p.337.
[19] Jacqueline Boucher, op.cit., p.130-131.
[20] Loys Papon, op.cit., « Epistre à Tres Illustre Princesse Loyse, Reyne de France ».
[21] Ibid., v.18-27.
[22] Ibid., v.261-263. Ce passage constitue la première affirmation du rôle politique de la constance, défenseur de l’adage ‘une foi, une loi, un roi’. Cette vertu est donc l’apanage de celui qui gouverne l’Etat, dont les principes sont la justice, la police, la puissance.
[23] Ibid., v.264-268. Les protestants, assimilés aux hérétiques suprêmes, les athées, sont une menace pour l’Etat car ils s’inscrivent contre les principes énoncés plus haut : en sciant son tronc, il en précipite sa racine royale.
[24] Ibid., v.269-275. Le péril du royaume est assurément un fléau de Dieu, comme le déluge universel : c’est un signe pour remettre en exergue l’autorité de l’Eglise, seule arche de Noé. Mais encore faut-il la reconnaître, et pour assurer son salut, il convient par son libre arbitre – et non par la grâce de Dieu seule – d’élire et de cultiver la constance. Cette dernière permettra seule, de redresser le royaume, et nécessite une permanence absolu en son observance.
[25] Ibid., v.298-303. La Constance est à ce point signe d’une grande vertu qu’elle peut assurer à elle seule la postérité de celle qui la pratique. Louise de Lorraine n’a pas de descendants, mais la lignée qu’elle représente n’est pas éteinte. L’héritage moral et spirituel de ses ancêtres passera aux « neveux » par la figure de la Constance qu’elle est appelée à incarner.
[26] Ibid., v.400-405. Le thème de la tourterelle qui supporte doucement son malheur est un lieux des fables de l’Antiquité que les poètes assignèrent volontiers à la reine douairière. L’affable tristesse de la reine se manifeste par un éloignement du monde ; en cela elle se distingue des autres protagonistes des guerres de religion, toujours enclin à se mettre plus en avant, lors des joies comme au moment de la plus grande affliction.
[27] Ibid., v.428-436. Nous croyons voir dans ce passage, au-delà d’une attaque contre les princes protestants, une allusion aux retentissements encore récents de la politique d’Elizabeth 1ère d’Angleterre sur les catholiques français. L’or pourrait être les subsides accordés au Béarnais, le « rouge apostume » serait alors la réitération de l’exécution de Marie Stuart en 1587, vécue comme une tragédie par les ligueurs français. Louise de Lorraine serait par conséquent la chaste reine, l’antonyme personnifié de la ‘fausse’ Vierge d’Angleterre ; et son exemple seul pourrait contrer tous les « flamines ».
[28] Ibid., v.444. Les Hyacinthides étaient à Athènes des jeunes filles offertes en sacrifices pour assurer le salut de la patrie sur une colline nommée ‘Hyacinthos’. Mais rien n’indique vraiment que nous ayons là un jeu de mots.
[29] Ibid., v.440-445. Cette louange en forme de peinture minérale induit un certain traitement maniériste du style poétique qui prouve à la fois la recherche de l’effet susceptible de toucher la reine, mais aussi le manque de connaissance de ses goûts réels. Car si Louise de Lorraine usait volontiers du registre emblématique et érudit dans la manifestation de son rang, dans ses lectures personnelles, elle bannissait les artifices par trop voyants. Avec un tel discours, Loys Papon se faisait entendre de la reine, mais peut-être ne s’agissait-il pas là du meilleur moyen pour obtenir sa faveur.
[30] Ibid., v.450. Qualifier Henri III de « grand Roy des François » relève d’autant plus de la flagornerie que quelques vers plus loin, l’auteur s’attache à expliquer le meurtre de ce roi auquel il n’attribue aucune subjectivité. Henri III n’est « grand » en fait que parce que Louise de Lorraine est elle-même ‘grande’.
[31] Ibid., v.454-455. Parmi ses ancêtres, Louise de Lorraine comptait quelques noms illustres comme Godefroy de Bouillon, chef des croisés de Jérusalem en 1099 ; et aussi René 1er d’Anjou, ‘roi’ de Jérusalem. La maison de Lorraine descendait de la ‘reicharistocratie’ austrasienne (des Wigericides notamment). La bisaïeule dont il est question est Philippe de Gueldre (ou d’Egmont), épouse du duc René II.
[32] Ibid., v.466-470. Loys Papon croyait probablement pouvoir publier son discours si la reine l’avait complètement agréé car sinon, il est fort difficile d’expliquer la présence d’un tel passage. Louise de Lorraine étant la première concernée, elle savait que son élévation au trône n’était pas intervenue « au gré des siens », mais procédait de la seule volonté royale. Quant à la parcimonie dont elle fit preuve vis à vis des prérogatives du sceptre, l’interprétation de l’auteur est tout à fait contestable, mais elle reflète le sentiment de ses contemporains. Si la reine ne chercha pas à rendre visible toutes ses prises de position en faveur de sa parenté (notamment parce que le roi la critiqua souvent en ce domaine), néanmoins ‘l’oubli’ de Papon ne peut simplement provenir de la réputation d’impeccabilité de Louise de Lorraine. D’autres considérations, telles que la défense des Guise et de leur parenté lorraine, ont du intervenir dans l’élaboration de cette partie.
[33] Ibid., v.476-477. La défense des pauvres, de la veuve et de l’orphelin illustre l’image de sainte piété de la reine, à travers ce qui doit être ici le souvenir de la tentative de Nicolas Hoüel dans sa Maison de Charité Chrétienne, dont le nom fut associé à celui de la reine dès sa fondation en 1578.
[34] Ibid., v.483-488. La démarche de Loys Papon est sur ce point ambiguë. Quelle image veut-il donner de la charité de la reine ? D’un côté, la tension vers les plus humbles et les miséreux semble procéder d’une communauté de condition psychologique car la reine serait très atteinte par les quolibets de « ceux que l’arrogance avoit trop herissés ». D’autre part, le secours prodigué au peuple – qui semble donc être vécu comme chose assez surprenante – est pourtant rattaché à la notion de devoir royal : la charité serait alors au cœur de l’essence de la reine de France pour les contemporains de la fin du XVIe siècle. Plus étonnant est l’assimilation au « bien de la patrie ». En effet, un tel terme pouvait-il faire partie des données conscientes de l’esprit de Louise de Lorraine ? Elle-même naquit en Lorraine mais fut élevée par des dames ‘francophiles’ (Jeanne de Savoie & Claude de France) ; sa mère venait des Pays Bas Espagnols ; une de ses cousines se maria en Bavière ; etc. En invoquant la « patrie », le poète dévoile ses intentions et donne aussi à la reine une dimension nouvelle et moderne. Au XVIe siècle, la France est constamment associée à la figure de Pallas, de même que les reines de France. A la suite de Louise de Savoie et de Catherine de Médicis, Louise de Lorraine serait donc la nouvelle Pallas, déesse guerrière et sagesse incarnée. Or depuis Alain Chartier et Christine de Pisan, le pays est représenté sous les traits d’une dame à la robe fleurdelisée, aux cheveux blonds épars, mais les yeux baignés de larmes, désolée des chamailleries de ses enfants. C’est pourtant elle qui, devenue Pallas, assure l’unité du royaume, tout comme Louise de Lorraine pourrait remporter l’adhésion des catholiques, des ligueurs et des royalistes. Ce glissement des conceptions médiévales vers la modernité se voit dans ce terme de patrie. Si le mot devient commun à partir du milieu du siècle, il demeure encore chargé de son acception latine, plus traditionnelle, de pays. Cf. Gilbert Gadoffre, op.cit., p.299-318.
[35] Ibid., v.492. L’éthique assez rigoureuse de la reine régnante dérangeait certains courtisans : la réputation de bonne tenue de sa Maison n’était pas un vain mot, et dut certainement une partie de son lustre aux critiques dont purent être l’objets les détracteurs de la reine, au sein du menu peuple (parisien en premier lieu), celui-là même qui s’inquiétait des fêtes données à la cour alors que l’hérésie pullulait…
[36] Ibid., v.512. Hécube est la seconde femme de Priam. Chez Homère, elle ne joue qu’un rôle assez effacé. Elle intervient au second plan, pour modérer le courage d’Hector, pleurer sur son cadavre, prier Athéna d’éloigner la malheur de la ville. Dès les épopées cycliques et avec les Tragiques, elle devient le symbole de la majesté et du malheur car on lui impute les origines du crime qui perdit Troie, soit parce qu’elle est simplement la mère de Pâris, soit parce qu’elle avait refusé de le tuer à sa naissance, contre l’avis des dieux.
[37] Ibid., v.509-518. L’expression « que des siens, pour les siens » a le mérite de bien traduire l’ambiguïté de la position de Louise de Lorraine vis à vis de sa parenté ligueuse jusqu’au 1er août 1589. Néanmoins, à l’heure où le poète versifie, celle-ci n’est plus d’actualité dans l’esprit de la reine. Cependant elle demeure, au moins pour des motifs politiques, dans l’esprit de certains, ceux-là mêmes qui souhaiteraient trouver en la reine douairière une caution à leur revendications au trône. La maison de Guise est d’autant mieux placée pour assurer le devenir du royaume que leur parente pallierait, d’abord ‘seule’, au vide royal généré par la disparition d’Henri III. Mais la métaphore troyenne porte en elle les germes de la réponse de la reine : à l’ampleur de son malheur répond sa soumission au Béarnais, au nom de la continuité royale et surtout parce que son défunt époux l’avait désigné comme son héritier. Louise de Lorraine n’est pas Hécube, mais plutôt Creusé : de même que cette dernière a disparu pour qu’Enée fasse souche en Italie, de même la reine douairière sacrifie ses proches parents à son devoir de reine de France.
[38] Ibid., v.519-525. La métaphore du gouvernement céleste laisse apparaître un nouvel argument, plus ouvertement politique. L’évocation du Conseil d’Etat et de la raison d’Etat dit ce que doit être selon le poète le devoir d’une reine soucieuse de sa position. Le rapport personnel aux Guise et à la religion catholique s’estompe pour affirmer le rapport à Dieu : la soumission de la reine au roi des rois est un impératif catégorique qu’elle ne saurait discuter. Mais encore faut-il que ce raisonnement ne résulte pas d’un sophisme, qui en l’occurrence, procède d’une erreur d’appréciation dans l’argumentation de l’auteur. Car les décisions du Conseil ne furent pas un mystère digne de la Providence divine pour la reine qui participa régulièrement à des séances dudit Conseil. Le parallèle entre le conseil terrestre et le conseil divin n’allait pas non plus de soi car dans la conception qu’avait la reine de Dieu, celui-ci est tout, et son « huys clos » omnipotent est antithétique à toute espèce de conseil.
[39] Ibid., v.559-564. L’arbitrage répond à la réputation d’attachement à la justice que le couple royal avait entretenu, présentant la monarchie française comme une royauté de justice. Cet appel à la justice royale prend toutefois un tour suspect, bien que la personne de la reine ait l’avantage d’être a priori déliée de tout parti pris : en effet, dans la perception de Loys Papon, Louise de Lorraine devrait naturellement pencher, comme elle l’avait fait de nombreuses fois, en faveur de ses parents.
[40] Ibid., v.586. Jephté est un des Juges. Il fit un vœu qui l’amena à sacrifier sa fille (11, 30-31. 34-40). Si Agamemnon accepta le sacrifice d’Iphigénie, celle-ci fut cependant sauvée au dernier instant par la divinité qui eu pitié d’elle, et en fit une de ses prêtresses. Cette dernière image convient effectivement à Louise de Lorraine car le repli vers Dieu après l’assassinat du roi lui fut certainement salutaire.
[41] Ibid., v.596-607. Les « misteres cachetz », « l’oculte influent », « l’astre regicide » décrivent tous la soi-disant impénétrabilité du crime parce qu’il interviendrait du fait de la Providence divine. A la lecture de ces lignes, la reine dut opposer à de tels arguments que tout le mystère de l’affaire ne provenait que de l’absence de preuves puisque Jacques Clément fut tué sans avoir été interrogé. Loys Papon dramatise l’attentat du 1er août 1589 en l’insérant dans une problématique prophétique : les Valois devaient mourir au cours de tournois. Henri II avait été tué d’un coup de lance par Montgomery (un futur chef protestant). Henri III était mort au cours d’un autre tournoi, lequel avait pour objet Paris. Et celui en qui il mettait sa confiance à ce moment-là était aussi protestant. Les hésitations des Valois les auraient donc finalement condamnés à être maudits, pour avoir laissé leur peuple se déchirer : leurs accès de ‘folie’ en seraient l’aspect le plus visible. Avec une telle justification de la nécessaire extinction de la dynastie des Valois, Loys Papon ne dut guère se rendre la reine favorable et prête à se rendre à son exposé ligueur.
[42] Ibid., v.653-656 & 661-664. Cultivant la constance, Louise de Lorraine gagne assurément la couronne divine, le « sceptre » dont il est question, « ornement eternel de neufve royauté » : elle se transforme en reine idéale, c’est à dire céleste, loin de ces reines terrestres « folles » (cf. v.674). Cet appel au stoïcisme est pourtant irréaliste : la reine douairière essayait alors âprement d’obtenir un douaire conforme à son rang, et le seul que semble pouvoir lui apporter ce représentant de la Ligue ne lui assure que la gloire, et non point le nécessaire pour entretenir sa maison quotidiennement.
[43] Ibid., v.679-682. Porcie, fille de Caton d’Utique, est l’héroïne d’une tragédie de Robert Garnier donnée en 1564.
[44] Ibid., v.684. Phèdre, la fille de Minos et Pasiphaé, sœur d’Ariane, mariée à Thésée, mais éprise de son beau-fils Hippolyte : elle finit par se pendre de remords et de désespoir. Phyllis, fille d’un roi de Thrace, s’était éprise d’un héros de retour de Troie. Ce dernier l’ayant abandonnée, elle se suicida.
[45] Ibid., v.686. Iphianassa & Lysippe sont deux filles du roi d’Argos Proetos, frappées de folie, et guéries par Mélampous. Louise de Lorraine, au contraire de toutes ces héroïnes victimes de leur hybris - l’inconstance de la démesure – offre et montre un parfait exemple de constance pour transcender la tragédie qui l’accable. Quittant toute passion, sa piété doit lui inspirer la voie à suivre, c’est à dire le ralliement aux ligueurs.
[46] Thomas d’Avignon, Oraison funebre sur le trespas de Loyse de Lorraine, Paris, Douceur, 1601.
[47] Antoine Malet, op.cit., VII, 7.
[48] Thomas d’Avignon, op.cit., p.29-30.
[49] Antoine Malet, op.cit., VII, 7.
[50] Thomas d’Avignon, op.cit., p.30.
[51] Antoine Malet, op.cit., VII, 7.
[52] Ibid., VIII, 7.
[53] Charles de Baillon, op.cit., p.164.
[54] Abbé C. Chevalier, Histoire de Chenonceau, p.391-392.
[55] Abbé C. Chevalier, Histoire de Chenonceau, p.385-387.
[56] Ibid., p.388-390.
[57] Thomas d’Avignon, op.cit., p.34.
[58] Ibid., p.31-32.
[59] Jacqueline Boucher, op.cit., p.342.
[60] Thomas d’Avignon, op.cit., Epître à Madame de Mercœur, p.1.
[61] Ibid., Epître à Madame de Mercœur, p.2-3.
[62] Ibid., p.59. Par Estienne Bournier.
[63] Ibid., p.62. Par Estienne Bournier.
[64] Ibid., p.59-61. Par Claude Billard « Bourbonnois ».
[65] Ibid., p.58. Par I. Godard P.
[66] Ibid., p.2.
[67] Ibid., p.3-4.
[68] Ibid., p.5.
[69] Ibid.,
p.35.
[70] Ibid., p.37-38.
[71] Ibid., p.39-40.
[72] Denis Crouzet, op.cit., p.266-277, note 2. Dans un contexte différent, Denis Crouzet montre comment la théâtralisation de la possession de Nicole Obry et l’exorcisme qui s’en suit est exemplaire d’un processus actif de contre offensive catholique caractéristique des années 1560. L’hostie devient pour Nicole Obry la seule nourriture qu’elle est en mesure d’absorber, cf. p.274-275. « Le fait nouveau, qui rythme cette sainteté nouvelle, est que Nicole Obry se refuse à recevoir aucun aliment. Les évanouissements se succèdent dès qu’elle tente de portée à sa bouche une cuillerée de potage, et à chaque fois, seul le Corpus Christi la ranime. Il lui est impossible de manger autre chose que le Saint Sacrement, comme si sa vie n’était, après le départ du démon, plus supportée que par la présence réelle du Christ en elle, comme si elle n’appartenait plus qu’au Christ. Seul le fils de Dieu, dans ce théâtre qui oppose le temps de la mort et le temps de la Rédemption, veille sur elle, la faisant bénéficier de son sacrifice qui libère du prince des ténèbres. (…) Elle est portée dans la basilique [de Liesse], devant l’image de la Vierge Marie, inanimée. Le scénario préréglé auparavant se répète, la vertu mystérieuse de l’eucharistie rappelant à la vie la jeune femme. Et cet épisode paraît composé selon une mimétique certaine : Nicole Obry, alimentée uniquement par le corps du Christ, semble dépossédée d’elle-même, et, en cette première semaine de la Passion, son parcours reproduit celui du Rédempteur jadis rejeté par son peuple ».
[73] Ibid., p.268.
[74] Thomas d’Avignon, op.cit., p.42-43.
[75] Ibid., p.43.
[76] Ibid., p.44.
[77] Ibid., p.46.
[78] Ibid., p.47.
[79] Ibid., p.48.
[80] Ibid., p.48.
[81] Ibid., p.49.
[82] Ibid., p.50-51.
[83] Ibid., p.37.
[84] Antoine Malet, op.cit., Introduction.
[85] Ibid., VI, 2.
[86] Ibid., I,8.
[87] Ibid., I,9.
[88] Antoine Malet, Sommaire narration…, Paris, 1609, p.1217.
[89] Ibid., p.1218.
[90] Sur l’image de Henri IV, voir « Astraea et l’Hercule Gaulois », in Frances Yates, Astrée…, p.397-407. Si l’image solaire n’est pas la plus utilisée pour désigner Henri IV, elle n’en est pas moins attestée.
[91] François Méglat, « Epistre au Roy », in Apothéose ou harangue funèbre de la Royne douairière, Paris, Prevosteau, 1601.
[92] Marc Fumarolli, op.cit., p.467.
[93] François Méglat, op.cit.
[94] Marc Fumarolli, op.cit., p.473.
[95] François Méglat, op.cit.
[96] Ibid.
[97] Brantôme, op.cit., « Louise de Lorraine », p.334.
[98] François Méglat, op.cit.
[99] Ibid.
[100] Ibid.
[101] Ibid.
[102] Ibid.
[103] Ibid.
[104] Ibid.
[105] Ibid.
[106] Ibid.
[107] Ibid.
[108] Ibid.
[109] Ibid.
[110] Ibid.