Emploi
et réglementation du marché du travail
Gilles Saint-Paul
Introduction
L'Etat de la question
Aspects spécifiques du système Français
Propositions
I. Introduction
Dans cette note on tente de répondre à la question
suivante: dans quelle mesure la réglementation du marché
du travail constitue-t-elle un frein à l'emploi? A partir des théories
et de l'évidence économique, et d'entrevues avec les DRH
des grandes entreprises, on est amené à formuler un certain
nombre de recommandations. Ces recommandations, plutôt que de préconiser
une réduction du système de protection sociale, comme le
font un certain nombre d'organisations économiques, considèrent
la demande de protection sociale de la société française
comme un acquis et se proposent d'en rendre le fonctionnement plus compatible
avec le plein emploi.
L'analyse économique des réglementations du marché
du travail et de ses aspects spécifiquement français permet
de dégager un certain nombre de principes qui devraient guider une
réforme de la réglementation.
1. Accroître la clarté et la pérennité des
règles du jeu, de façon à ce que les acteurs économiques
puissent prendre leurs décisions sur la base d'une connaissance
exacte de leurs contraintes. Cela passe nécessairement par une simplification
de la réglementation.
2. Rendre la protection des individus plus compatible avec la création
de richesses et l'efficacité économique, en améliorant
les incitations à la recherche d'emploi et à l'embauche.
Cela implique de se restreindre à l'objectif de protection
des individus en se débarrassant d'un certain nombre de dogmes erronés
sur l'emploi.
3. Réduire les inégalités dans les avantages sociaux
et accroître le nombre de travailleurs ayant accès à
un emploi régulier, ce qui implique de rendre ces emplois réguliers
moins coûteux pour les entreprises. Si la réglementation reste
trop rigide, la fraction des employés qui bénéficient
de cette réglementation risque de se réduire progressivement,
étant grignotée par le haut par la délocalisation
des contrats de travail, et par le bas, par le développement du
travail précaire et de PME suffisamment petites pour échapper
à la réglementation.
4. La transition d'un état-providence et d'une législation-providence
de luxe, hérités d'une période de forte croissance
avec peu d'inactifs, à un système réaliste et viable
dans le long terme, ce qui implique, d'une part, de réduire les
transferts aux plus aisés pour conserver les transferts aux plus
démunis, d'autre part, de rendre ces derniers aussi compatibles
que possible avec l'incitation au travail.
II. L'état de la question
Les économistes se sont depuis longtemps penchés
sur l'effet des réglementations sur l'incitation à l'embauche.
Ces réglementations sont cependant très différentes
les unes des autres, elles seront donc traitées séparément
(comme c'est le cas lorsqu'on en développe l'analyse formelle).
D'une manière générale, toute contrainte
réglementaire imposée à une entreprise réduit
son profit et sa valeur de marché, et est néfaste à
la création de richesse, et plus généralement à
l'efficacité de l'allocation des ressources. Cependant, (i) cela
n'implique pas nécessairement que l'emploi soit réduit,
et (ii) certaines réglementations sont économiquement justifiées
dans la mesure où elles corrigent des problèmes qui ne sont
pas pris en compte correctement par le marché (droit de propriété
intellectuelle, ou problèmes de pollution, par exemple).
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A. Le salaire minimum et les rigidités salariales induites par les
conventions collectives.
On traite traditionnellement le marché du travail comme un
autre marché, où les salaires (le prix du travail) s'équilibrent
pour réaliser l'égalité entre l'offre et la demande.
Si cette approche ignore bien des aspects spécifiques de la relation
employeur-employé, elle décrit correctement la réaction
des salaires aux variations de l'offre et de la demande d'emploi. Ainsi,
aux Etats-Unis, le salaire des diplômés de l'université
a tout d'abord baissé (par rapport aux autres catégories),
en réponse à l'augmentation du nombre de diplômés
à la fin des années 60. Puis il a augmenté en réponse
à la hausse de la demande de travail qualifié induite par
les changements technologiques. De son côté, le salaire des
moins qualifiés a baissé de 30 % entre 1975 et 1995. Cette
flexibilité des salaires a permis au marché du travail américain
d'absorber 25 millions d'immigrants en une dizaine d'année sans
hausse du taux de chômage.
Lorsque la réglementation empêche les salaires,
relatifs ou absolus, de baisser, les travailleurs les moins productifs
ont un coût supérieur à leur productivité, et
se retrouvent au chômage. Par ailleurs, de telles réglementations
empêchent le salaire de baisser en réponse à une hausse
des composantes non salariales du coût du travail, telles que les
cotisations sociales ou les coûts de licenciement. Ainsi, la rigidité
du salaire rend les autres contraintes plus néfastes à l'emploi.
Sur le plan théorique, il existe donc un consensus relatif
sur l'idée que le salaire minimum réduit l'emploi. Ce consensus
est conforté par de nombreuses études économétriques
qui mettent en évidence une relation négative entre emploi
(au niveau de l'entreprise) et coût du travail. Une estimation raisonnable
est qu'une hausse de 1 % du coût du travail, à moyen terme,
réduit l'emploi de 1 % (?).
Cependant, le rôle négatif du SMIC a été
récemment remis en question par les économistes américains
Card et Krueger qui trouvent un impact sur l'emploi nul ou positif des
hausses du SMIC aux Etats-Unis. Ce études ont généré
un débat considérable, tant aux Etats- Unis qu'en Grande
Bretagne où une hausse du SMIC est sur l'agenda politique. Il convient
de préciser que dans le premier pays, le SMIC est sensiblement plus
bas, relativement au salaire moyen, qu'en France, et que dans le second
il a été supprimé et qu'il est question de le réintroduire,
à un niveau sans doute plus bas qu'en France. La part de la main
d'oeuvre concernée par le salaire minimum est également plus
faible aux Etats-Unis qu'en France, bien qu'elle ait eu tendance à
augmenter en réponse à la hausse de l'inégalité.
Enfin, au SMIC Français se surajoutent les charges sociales,
qui mettent le coût du travail non qualifié en France à
un niveau deux fois et demie plus élevé qu'aux Etats-Unis
(environ 9000 F contre 3500 F).
L'Etude américaine de Card et Krueger concerne donc un
segment du marché du travail bien plus réduit que celui qui
est touché par le SMIC en France, et un niveau de salaire sensiblement
plus bas, relativement au salaire moyen. On ne saurait donc extrapoler
leurs conclusions--elles mêmes fort discutées aux Etats-Unis--
au cas Français. Une étude récente (Dolado et. al.
(1996)) montre qu'en France les hausses du SMIC semblent avoir eu un effet
légèrement négatif sur l'emploi. Il convient de noter
que la France est (avec les Pays Bas), l'un des pays où le salaire
minimum est le plus contraignant: près de dix pour cent de la main
d'oeuvre est payée au SMIC. Il est regrettable que le SMIC soit
utilisé à titre de symbole social, sans considération
de son effet sur l'emploi, et que la pratique des "coups de pouce", combinée
à une indexation sur le salaire ouvrier moyen plutôt que sur
le coût de la vie, accroisse sans cesse la rigidité relative
des salaires au bas de l'échelle des revenus, d'où un effet
négatif sur l'emploi des non qualifiés.
Un autre argument en faveur des rigidités salariales est
qu'une hausse des salaires relance la consommation. Cela serait particulièrement
vrai pour les bas salaires, qui ont un accès au crédit plus
limité, et dont la consommation est plus sensible au revenu courant.
Il convient de préciser que cet argument a peu de fondements empiriques,
et que si l'on désire stimuler l'activité économique,
il existe d'autres moyens, tels qu'une baisse des taux d'intérêts,
une baisse des impôts, ou une dévaluation, dont l'efficacité
est mieux éprouvée qu'une relance "par les salaires". Enfin,
même si une hausse du SMIC peut relancer la consommation dans le
court terme, particulièrement en période de sous-emploi élevé,
dans le long terme elle accroît le taux naturel de chômage,
c'est à dire le taux de chômage que l'on observerait
à long terme, en l'absence de fluctuations conjoncturelles.
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B. Les entraves au licenciement
Les entraves au licenciement sont l'un des points les plus critiqués
par les entreprises françaises dans la législation du travail.
Comme nous l'avons rappelé plus haut, cela n'est guère étonnant
puisque les profits en sont réduits. Cependant, qu'en est-il de
leur effet sur l'emploi?
Si la protection de l'emploi était la seule réglementation,
elle ne créerait pas de chômage car les entreprises pourraient
toujours offrir un salaire suffisamment bas pour compenser (sur le plan
actuariel) les pertes anticipées dans le cas où l'entreprise
voudrait de débarrasser de son employé à l'avenir.
Cependant, dans la mesure où les rigidités salariales empêchent
de telles baisse de salaires, les entraves au licenciement réduisent
l'incitation à embaucher parce qu'elles augmentent le "vrai"
coût du travail, qui comprend le salaire, les coûts directs
non salariaux, et les coût d'ajustement futurs que l'on a à
payer en cas de licenciement.
Il est donc indéniable que les restrictions au
licenciement réduisent l'embauche. Il ne s'ensuit pas pour autant
qu'elles réduisent l'emploi. Les entreprises qui embauchent embauchent
moins, mais celles qui licencient licencient moins également.
L'effet net sur l'emploi est ambigu. L'emploi est plus faible dans les
secteurs en expansion, et plus élevé dans les secteurs en
déclin, qu'en l'absence de réglementation. Cela nuit à
l'efficacité économique, mais pas nécessairement à
l'emploi.
Empiriquement, on observe une relation positive, en coupe de
pays, entre rigidité de la réglementation du licenciement
et taux de chômage. Mais cette relation n'est pas très robuste.
De nombreux contre-exemples peuvent être cités, comme les
pays scandinaves. l'Europe des années 60 avait un taux de chômage
bien plus faible que les Etats-Unis, malgré une réglementation
plus contraignante. Au Japon, où le taux de chômage est faible,
la réglementation n'est pas très contraignante mais les grands
groupes garantissent traditionnellement l'"emploi à vie" à
leurs employés. Cependant, cette rigidité externe est compensée
par une grande mobilité interne (alors qu'en France la réglementation
réduit aussi bien la liberté de licencier que la mobilité
interne). L'exemple japonais suggère que même en l'absence
de réglementation, les entreprises sont prêtes à garantir
leur emploi à une certaine partie de leurs employés, pour
améliorer les incitations à l'effort et à l'acquisition
de savoir spécifique à l'entreprise.
Il est donc difficile de mettre en évidence un effet important
des coûts de licenciement sur l'emploi. Il convient cependant de
remarquer qu'en 1997, l'idée d'après laquelle les restrictions
au licenciement empêchent le chômage d'augmenter reste répandue
en France, ceci malgré un taux de chômage de 13 %, alors que
les Etats-Unis, le pays où le licenciement est le plus aisé,
connaissent un taux de chômage de 4 %!
De plus, les coûts de licenciement ont d'autres effets.
Bien que leur effet sur l'emploi soit ambigu, ils accroissent considérablement
la durée du chômage. Celle ci dépend en effet de manière
inverse du taux d'embauche, et ne dépend pas du taux de licenciement.
Ainsi, la probabilité d'être embauché pour un chômeur
Américain est-elle cinq fois plus élevée que pour
son homologue Français. La contrepartie est bien entendu une probabilité
de perte d'emploi également cinq fois plus élevée,
mais il en résulte que la durée du chômage, aux Etats-Unis,
est de deux à trois mois, contre plus d'un an en France. Une telle
corrélation entre protection de l'emploi et durée du chômage
est également observée en coupe de pays. Or, la durée
du chômage est un indicateur social plus important que le taux de
chômage lui-même. La plupart des effets néfastes du
chômage (démoralisation, perte de qualification, réduction
de l'intensité de la recherche d'emploi, discrimination de la part
des employeurs) sont en effet associés au chômage de longue
durée. Le chômage de courte durée est , au contraire,
la conséquence naturelle de tout marché du travail fonctionnant
correctement, de même que dans les autres marchés les logements
vacants, les stocks, etc.
Au niveau macro-économique, les restrictions à
l'embauche se traduisent par une plus grande stabilité de l'emploi
au cours du cycle. Ainsi, l'économie Française est-elle moins
volatile que l'économie Américaine ou Britannique. Les récessions
proprement dites sont rares, on observe plutôt des ralentissements,
et les expansions sont plus timides qu'outre-manche ou outre- atlantique.
Ces différences sont sans doutes dues à la moindre volatilité
de l'emploi induite par les contraintes réglementaires. L'expérience
espagnole confirme ce diagnostic. Les contrats à durée déterminée
ont été libéralisés en 1984, et leur utilisation
était plus facile qu'en France. Ils ont donc été utilisés
massivement. Il en a résulté une forte croissance de
l'emploi entre 1986 et 1989. Mais la chute a été également
brutale lors de la récessions qui a suivi, alors que les entreprises
pouvaient très facilement réduire leurs effectifs en omettant
de renouveler les CDD, voire en licenciant en cours de CDD.
Enfin, les restrictions au licenciement ont un effet induit sur
la formation des salaires. Comme elles rendent plus difficile la rupture
de la relation de travail en cas de désaccord sur les salaires,
elles accroissent le pouvoir de négociation des salariés
et donc le coût du travail. Cet effet induit rend l'économie
plus inflationniste, et tend à accroître le chômage.
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C. l'indemnisation du chômage
Les économistes insistent également sur le rôle
de l'indemnisation du chômage (ce qui comprend des revenus de remplacement
de type RMI). Celle-ci réduit l'intensité de recherche d'emploi
des chômeurs, et tend à accroître le niveau et la durée
du chômage. Elle a également un effet induit sur la formation
des salaires: des revenus de remplacement plus élevés accroissent
le pouvoir de marchandage des employés.
Les sociologues contestent souvent l'idée d'après
laquelle une indemnisation généreuse du chômage réduit
la recherche d'emploi. Cependant, certaines études économétriques
suggèrent qu'en France les chômeurs non indemnisés,
toutes choses égales par ailleurs, trouvent plus rapidement un emploi
que les chômeurs indemnisés. Des études américaines
montrent également que le taux de sortie du chômage
augmente à la date où se termine les droits. Les
comparaisons internationales sont moins concluantes. Certains pays scandinaves
ont maintenu pendant longtemps un taux de chômage très faible,
malgré un système d'indemnisation très généreux.
Il faut néanmoins préciser que ces pays avaient un suivi
serré des chômeurs qui étaient pénalisés
s'ils rejetaient un emploi offert par l'intermédiaire de l'administration
du travail. En coupe de pays, on observe une faible corrélation
positive entre la durée de l'indemnisation et la durée du
chômage. De manière surprenante, on a du mal à mettre
en évidence un effet du niveau proprement dit de l'indemnisation.
Cela étant, dans un monde où le chômage prévaut,
il est souhaitable pour les employés de s'assurer contre ce risque.
En l'absence de système public, les employés voudraient s'assurer
auprès des entreprises privées. S'ils y parviennent, on obtiendra
des problèmes d'incitations au travail similaires, et les cotisations
correspondantes risquent également d'être répercutées
sur le coût du travail. C'est ce qui s'est produit au Danemark. Il
se peut également que le secteur privé soit incapable de
fournir la quantité souhaitable d'assurance chômage, parce
que l'autosélection des mauvais risques peut détruire ce
marché. Même en faisant abstraction d'obstacles politiques
évidente, l'élimination de l'indemnisation du chômage
n'est donc pas souhaitable. On peut cependant tenter de la rendre plus
compatible avec l'efficacité économique (voir plus bas).
Une autre raison, plus propre à la France, rend difficile
une réduction des indemnités chômages, du moins en
l'absence de toute autre modification de la réglementation. Malgré
leur niveau sensiblement plus généreux qu'aux Etats-Unis,
le passage par le chômage se traduit, en France, par une perte de
salaire (dans l'emploi suivant, par rapport à l'emploi précédent)
sensiblement égale dans les deux pays. Cette perte de salaire se
chiffre à environ 10 à 15 %. Ainsi, la plus grande générosité
du système Français ne semble pas permettre aux chômeurs
Français de prétendre à es salaires plus élevés
à la sortie du chômage, si on les compare avec leurs homologues
américains. Cela est dû au fait que la rareté des offres
d'emploi (due au chômage élevé et aux autres entraves
réglementaires) rend le rejet d'une offre beaucoup risqué
pour un chômeur Français que pour son camarade américain,
qui sait que l'offre suivante ne va pas tarder. Au bout du compte, cet
effet compense celui de la générosité des indemnités,
de sorte que le chômeur Français et le chômeur
Américain connaissent la même perte de salaire. Cela signifie
qu'une baisse des indemnités de chômage au niveau américain
se traduirait par une perte de salaire des chômeurs sensiblement
plus forte qu'aux Etats-Unis, ce qui risque d'être politiquement
et socialement problématique.
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D. Le rôle de la négociation collective
Les économistes se sont également penchés sur
l'effet des négociations collectives sur l'emploi, et en particulier
sur l'effet du niveau de négociation. On observe que les taux de
chômage les plus faibles sont obtenus dans les pays où les
négociations collectives sont soit très décentralisées
(Etats-Unis, Japon, Suisse), soit très centralisées (Suède,
Autriche). L'idée est que si les négociations sont très
décentralisées (mettons au niveau de l'entreprise), les hausses
de salaire seront modérées par la pression de la concurrence.
Si les négociations sont au contraire très centralisées,
les syndicats prennent en compte l'effet d'une hausse de salaire
dans une branche sur le coût de la vie pour les salariés des
autres branches, ce qui tend également à modérer les
hausses de salaires. Aucun de ces deux mécanismes ne jouent lorsque
les négociations ont lieu à un niveau intermédiaire,
tel que la branche. Ce sont ces niveaux intermédiaires qui sont
les plus défavorables à l'emploi. Le tableau ci-dessous donne
les taux de chômages moyens (en 1989) des pays en fonction de leur
niveau de fixation des salaires (source: OCDE).
Niveau de négociation |
Entreprise |
Secteur |
National
|
Taux de chômage moyen |
4.6 |
9.4 |
3.9 |
Bien que la négociation centralisée puisse être
compatible avec un emploi élevé, il convient de préciser
que celle-ci n'est pas sans créer un certain nombre de problèmes.
D'une part elle ne tient pas compte des caractéristiques spécifiques
des entreprises, ce qui a conduit à leur abandon en Suède,
sous la pression du patronat. D'autre part il est difficile d'éviter
une dérive salariale, c'est à dire des augmentations de salaires
supérieures à celles négociées au niveau central
dans les secteurs les plus prospères. Ainsi, la fixation centralisée
des salaires risque, si la dérive salariale joue, de détruire
des emplois dans les secteurs les moins performants, sans nécessairement
en créer dans les secteurs les plus performants parce que l'excès
de demande y est dissipé par la dérive salariale.
Les négociations de branche, ou centralisées, permettent
également aux entreprises dominantes dans un secteur d'imposer un
coût du travail excessif à leurs concurrents plus faibles,
ce qui réduit la concurrence, le niveau de vie des consommateurs
et l'emploi.
La solution la plus raisonnable semble donc être
une décentralisation des négociations au niveau de l'entreprise.
III. Aspects spécifiques du système
français
La réglementation du marché du travail française
repose essentiellement sur la recherche d'un maximum de droits et de protections
pour les salariés en place. L'entreprise est de plus en plus considérée
comme un prestataire de services au bénéfice de ses employés.
La recherche du profit est illégitime, seule une contrainte de solvabilité
limite le transfert de ressources des employeurs vers les employés.
Les entreprises sont tenues à des activités pour lesquelles
elles ne sont pas faites: gestion d'activités socio-culturelles
(comités d'entreprises), de la formation générale
de leurs employés, recherche d'emploi pour le compte de ceux-ci
(plans sociaux), etc. Inversement, l'administration et les tribunaux se
sont attribués des fonctions pour lesquelles seule l'entreprise
devrait normalement être compétente: évaluation des
profits, des perspectives à long terme, de la productivité,
etc.
Il importe de rétablir la division naturelle du travail
entre entreprise, tribunaux, oeuvres sociales, et administration.
L'analyse économique, aussi bien que les entrevues avec
les DRH, font apparaître quatre problèmes inhérents
à ce système:
1. Il est inégalitaire, car il donne une priorité à
l'emploi à ceux qui ont déjà un emploi, en réduisant
les chances d'en trouver de ceux qui n'en ont pas.
2. Il est fluctuant et ambigu, de par la contradiction entre ce pour
quoi l'entreprise est faite (la recherche du profit dans un environnement
concurrentiel, condition de sa survie à long terme) et ce qu'on
lui demande (la maximisation du bien-être de ses salariés).
3. Il conduit à un accroissement du rôle de l'Etat, qui
le détourne de ses fonctions traditionnelles (éducation,
santé, ordre public, infrastructures) et aggrave la pression fiscale.
4. Il réduit l'efficacité de l'allocation des ressources,
les incitations à innover et donc la compétitivité
de l'économie française.
Nous discutons ces quatre aspects plus en détail.
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A. Un système inégalitaire
La protection des travailleurs en place dans le secteur "protégé"
(grandes entreprises) se fait au détriment des chômeurs et
des employés du secteur "flexible" (PME, CDD), car elle décourage
l'embauche dans le secteur protégé et donc réduit
leurs chances d'accès à un emploi durable. Cette inégalité
est renforcée par la pratique des "plans sociaux", qui accroissent
la segmentation du marché du travail et l'inégalité
entre employés déjà en place et nouveaux entrants.
Aux coûts de licenciement élevés s'ajoute la priorité
à l'embauche de ceux qui ont déjà un emploi (dans
le secteur protégé). Le système s'apparente à
un impôt régressif, qui prend aux pauvres pour donner aux
riches.
Cette situation provient en partie du fait que pour accroître
la flexibilité sans remettre en cause les "avantages acquis", la
France a instauré un système à deux vitesses, fondé
sur la coexistence d'un secteur protégé et d'un secteur précaire.
Ce système dual repose sur deux mécanismes. D'une
part, l'utilisation de contrats à durée déterminée,
qui permettent aux entreprises de gérer les fluctuations de leur
demande et de mettre à l'épreuve leurs nouveaux embauchés.
D'autre part, le développement de la sous-traitance vers des entreprises
plus petites et donc moins réglementées, qui s'explique en
partie par la volonté de faciliter les ajustements de l'emploi,
et en partie par le fait que les conventions collectives fixent des salaires
identiques pour des métiers différents, sans tenir compte
de l'offre et de la demande. Ainsi, une grande entreprise soumise à
des conventions de branche sous-traitera les fonctions (comme par exemple
le nettoyage) que ces accords rendent le plus coûteuses, relativement
à leur prix de marché.
Economiquement, le système à deux vitesses,
dans la mesure où les entreprises ne requièrent de la flexibilité
que pour la fraction de la main d'oeuvre qu'elles désirent ajuster,
permet de conjuguer flexibilité (pour les uns) et sécurité
(pour les autres), et peut conduire au même niveau d'emploi que si
la totalité du marché du travail était libéralisée.
En pratique, les syndicats, qui craignent une trop grande extension du
secteur précaire, sont parvenus à imposer des restrictions
fortes sur l'usage des CDD, qui empêchent ce secteur de croître
au point d'éliminer le secteur protégé. Ainsi, bien
que les entreprises utilisent les CDD dans toute la mesure du possible,
ceux-ci leur garantissent une flexibilité qu'elles considèrent
comme insuffisante. En particulier, son champ d'utilisation est restreint,
on ne peut le renouveler plus de 2 fois, et on ne peut l'interrompre.
Par ailleurs, le système à deux vitesses peut avoir
des conséquences néfastes pour l'emploi à travers
la formation des salaires (le volant de CDD réduit le risque de
chômage des employés protégés, ce qui accroît
leur pouvoir de négociation), et peut conduire à des conflits
entre employés précaires et employés protégés.
L' effets néfaste sur l'emploi pourrait être évité
en stipulant que les salaires fixés par les conventions collectives
ne s'appliquent pas au CDD, mais cela risque d'accroître les conflits
entre les deux types d'employés.
On peut également se demander dans quelle mesure le système
à deux vitesse renforce les phénomènes d'exclusion:
sont-ce toujours les mêmes qui ont des CDD. A cet égard, la
réponse est plus optimiste que l'on aurait pu croire. On a vu plus
haut que les CDD étaient particulièrement concentrés
sur les jeunes, ce qui signifie que typiquement, lorsqu'ils quittent cette
classe d'âge, ils ont un CDI. On observe qu'environ la moitié
des CDD sont suivis par un CDI (pas nécessairement dans la même
entreprise). S'il existe un "noyau" d'exclus qui alternent entre chômage
et CDD, ce noyau ne semble pas excéder 2 à 3 % de la force
de travail.
Le système à deux vitesses permet donc d'accroître
la flexibilité sans faire face à l'opposition des travailleurs
en place. Si les CDD n'éliminent pas l'inégalité inhérente
au mode de protection de l'emploi, ils ne semblent pas non plus la renforcer.
Cela étant, on pourrait envisager des modes de flexibilité
plus avantageux pour les deux parties que le CDD. Par exemple, le contrat
de projet, qui existe déjà dans certains secteurs, permet
à l'employeur une plus grande adéquation aux besoins,
et à l'employé une expérience professionelle plus
cohérente est plus facile à faire valoir dans une recherche
d'emploi futur.
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B. Un système coûteux et inefficace, parce que non crédible.
Les DRH ont souvent déploré les ambiguïté
de la loi, le fait que la règle soit changeante, ainsi que son interprétation,
souvent avec effet rétroactif. Il semble que la stabilité
des règles du jeu soit presque plus importante, pour l'employeur,
que la règle elle-même. Cette instabilité rend
la prise de décision plus difficile, et favorise un comportement
malthusien par rapport à l'embauche. Dans un monde où l'embauche
d'un employé est une décision presque irréversible,
l'entreprise accorde plus de poids aux éventualités négatives
dans sa décision. Si, par exemple, elle n'est pas sûre que
l'abattement de charges auquel elle peut normalement prétendre lui
soit accordé, ou s'il y a risque qu'il soit annulé rétroactivement,
elle optera pour la solution la plus conservatrice et renoncera à
embaucher. Il est moins coûteux de reporter une embauche que de licencier.
Ainsi, l'incertitude par rapport aux changements de la réglementation
en matière d'emploi, non seulement annule les effets positifs que
certaines dispositions pourraient avoir, mais tend en elle-même à
réduire l'embauche, ou, au mieux, à inciter les entreprises
à gérer cet incertitude au moyen de contrats précaires,
ou en faisant appel à des intérimaires et à la sous-traitance.
Un exemple frappant de ces effets pervers concerne les aides
à l'emploi. Les DRH interrogés ont exprimé un scepticisme
presque unanime par rapport aux aides à l'emploi. D'aucuns
ont nié qu'elles aient le moindre impact sur leur politique d'embauche.
Les aides à l'emploi seraient ainsi perçues par les entreprises
comme un "windfall", une manne céleste qu'elles sont heureuses de
percevoir sans que leur comportement en soit affecté d'aucune façon.
Pourtant, certaines de ces aides sont substantielles,
elles devraient donc avoir un effet important sur l'embauche. Une analyse
plus approfondie fait apparaître que les entreprises
ne se fient nullement à ces aides, qui sont modifiées, introduites
et supprimées de façon discrétionnaire en fonction
des aléas conjoncturels et des échéances électorales.
Dans une économie où le licenciement est très coûteux,
une subvention ne peut avoir d'effet sur l'embauche que si elle est perçue
comme durable par les entreprises. Comme les gouvernements ne se sont jamais
engagés de manière crédible à maintenir ces
aides sur une période suffisamment longue (d'une part parce
qu'elles sont motivées par des considérations électorales,
d'autre part parce que le gouvernement peut se voir obligé de les
retirer parce que leur coût budgétaire est plus élevé
que prévu), leur effet sur l'embauche est faible, avec comme conséquence
un certain gaspillage de fonds publics. D'après la DARES (1996),
si l'on se limite aux dispositifs dits "ciblés", qui représentent
environ les deux tiers des aides à l'emploi, pas moins de 76 nouvelles
mesures ont été introduites entre 1973 et 1994, avec
l'absence de résultats que l'on sait.
L'absence de crédibilité peut être encore
plus néfaste quand ce sont des mesures de flexibilisation (telles
que les réductions aux entraves au licenciement) qui en souffrent.
L'économie pâtit alors pleinement de leurs effets négatifs,
à savoir la plus grande facilité à licencier, alors
que les effets positifs sur l'embauche sont annulés par le risque
que le gouvernement revienne sur ses réformes.
A l'incertitude engendrée par les changements fréquents
de la législation, et son application souvent rétroactive,
s'ajoutent l'incertitude qui découle de l'arbitraire dans l'application
de la loi. En pratique, la loi ne peut définir un cadre rigide prévoyant
tous les cas. Une marge de manoeuvre considérable est alors laissée
aux juridictions et administrations réglementant la relation de
travail (inspection du travail, tribunaux, URSSAF, etc). Cet arbitraire
accroît l'incertitude et renforce les problèmes de crédibilité
mentionnés plus haut. De nombreux DRH se sont plaints du fait qu'il
leur est pratiquement impossible d'anticiper correctement, lorsqu'ils prennent
une décision, si celle-ci est "légale" ou non (ou plus concrètement
si l'une des instances qui réglementent l'entreprise ne va pas la
pénaliser pour cette décision).
L' élimination de l'arbitraire passe nécessairement
par une simplification de la procédure et une clarification de la
législation. Par exemple, en ce qui concerne le licenciement, la
loi se réfère à de nombreux concepts flous tels que
"mutations technologiques", "difficultés économiques sérieuses",
etc. Il en résulte une jurisprudence contradictoire et une impossibilité
pour les entreprises d'évaluer la légalité de leurs
actes.
Une réglementation stable, crédible, et transparente,
toutes choses égales par ailleurs, accroît l'emploi parce
que les entreprises ne sont plus tentées, lorsqu'elles considèrent
une embauche, de se placer dans l'hypothèse la plus défavorable.
La réglementation du travail a d'autres effets: elle tend,
indirectement, à accroître le poids de l'Etat dans la
société Française. A cet égard, il convient
de rappeler qu'en 1995 24,5 % des employés Français travaillent
pour le secteur public, contre 18,5 % en Belgique, 17,9 % en Italie, 16
% en Allemagne, 14,8 % en Grande-Bretagne, 14,5 % en Espagne, et 12,1 %
au Pays-Bas.
La réglementation de l'emploi n'est certainement pas le
facteur prépondérant dans cette dérive inquiétante.
Mais elle y contribue, et de multiples façons.
Premier mécanisme: en présence d'une réglementation
complexe et ambiguë, l'Etat (à travers l'administration
et le système judiciaire) assume un rôle de contrôle,
d'arbitrage, et de régulation qui va beaucoup plus loin que la simple
application de la loi, et se traduit par une véritable planification
de l'emploi, au détriment du marché du travail qui
devrait normalement remplir ce rôle. D'une part, la pratique des
plans sociaux équivaut à une planification de la mobilité
de l'emploi. D'autre part, le flou de la frontière entre réorganisation
interne à l'entreprise et licenciements équivaut à
une gestion de celle-ci par l'administration et les tribunaux.
Second mécanisme: moins le secteur privé fonctionne
normalement, plus l'Etat est amené à fournir les services
pour lesquels le marché est particulièrement pénalisé.
Un exemple frappant est celui des services de gardes d'enfant, où,
avant l'introduction du chèque emploi service, l'association entre
salaire minimum et charges sociales rendait le recours à la crèche
quasi obligatoire pour la majorité des ménages. On pourrait
multiplier ces exemples. Ils peuvent provenir du fait que les règles
du jeu sont plus souples pour l'Etat que pour les entreprises. Cela vaut
pour la tarification (l'Etat - ou une entreprise publique - n'est
pas astreint au profit et fait payer ses services à un prix inférieur
à leur coût, ce qu'une entreprise ne peut pas faire), les
salaires (L'Etat paye moins de charges sociales que les employeurs privés,
et s'est réservé des contrats (types CES) beaucoup moins
coûteux que ceux du secteur privé, et la flexibilité
(l'Etat peut beaucoup plus facilement licencier ses contractuels). Il peuvent
aussi venir de la tentation de l'Etat de se substituer au marché
pour allouer les ressources aux emplois, dès lors que les distorsions
introduites par la réglementation empêchent ce dernier de
remplir cette fonction correctement. En témoigne la récurrence
de l'idée populaire d'après laquelle existeraient des "gisements
d'emplois" inexploités par les entreprises et dont la mise en valeur
devrait se faire, bien entendu, sous la houlette de l'Etat.
-
D. Un système en contradicition avec le fonctionnement d'une économie
de marché, et nuisible à la compétitivité.
Le droit du travail français se caractérise (à
travers par exemple la criminalisation du licenciement) par la conception
de l'entreprise comme étant au service de ses employés, et
tend à ignorer les autres acteurs -- clients, actionnaires, concurrents
-- qui définissent les contraintes et objectifs de l'entreprise.
Cette conception est en contradiction avec le rôle joué
par l'entreprise comme créatrice de richesse, et moteur d'une allocation
efficace des ressources, dans une économie de marché. Il
nous a paru utile, à cet égard, de rappeler les points suivants:
1. Dans un environnement concurrentiel, la recherche du profit
conduit les entreprises à se comporter dans l'intérêt
des consommateurs en choisissant les technologies les moins coûteuses
et en offrant les produits les plus désirés. Il incombe au
pouvoir public de préserver cet environnement en empêchant
l'établissement de monopoles trop puissants.
2. Tout licenciement est économique, au sens où il vise
à réduire l'utilisation d'une ressource dont le coût
est plus élevé que le revenu qu'elle engendre. Plus généralement,
toutes les décisions prises par une entreprise sont par définition
économiques, de même que toutes les actions effectuées
au cours d'un match de football sont par définition sportives.
3. Distinguer entre des licenciements "justifiés parce que l'entreprise
fait des pertes" et "injustifiés parce qu'elle fait des profits"
est un non-sens économique. Les profits sont la rémunération
du capital. Si le capital est rémunéré à un
taux inférieur à celui offert par les concurrents, l'entreprise
ne pourra plus émettre d'actions ni emprunter. Elle cessera d'investir,
aura des coûts plus élevés que ses concurrents,
et finira par disparaître. Empêcher aujourd'hui des licenciements
"injustifiés" en période de profits, c'est semer les pertes
et les faillites de demain.
4. Il est peu probable que les juges, ou les représentants de
l'administration, soient plus compétents pour gérer une entreprise
que le chef de cette entreprise lui-même. Il ne disposent ni de la
même information, ni du même savoir faire, ni des mêmes
incitations (ils ne supportent pas les conséquences des décisions
qu'ils imposent aux entreprises). L'échec des économies planifiées
a montré que jusqu'à ce jour, on n'a pas trouvé d'alternative
au marché comme révélateur du meilleur usage possible
des ressources productives.
5. Ce mécanisme de marché repose sur un flux important
de création et de destruction d'emplois, résultat des erreurs
et tâtonnements des entreprises en situation de concurrence. C'est
ce mécanisme qui garantit l'adéquation des ressources aux
besoins et la croissance économique. C'est parce que ce mécanisme
a été supprimé que les économies planifiées
ont stagné, puis disparu. En France, en dépit des rigidités,
près de 3 millions d'emplois sont détruits chaque année,
et un nombre équivalent d'emplois sont créés.
6. Le développement des nouvelles technologies, en particulier
des nouvelles technologies de l'information, rend obsolète
la législation française, fondée sur une définition
précise du poste de travail, avec un nombre de tâches restreint
et un effort uniformément réparti dans le temps. Ces technologies
ont promu une nouvelle organisation de l'entreprise fondée sur des
postes multi-tâche et contact plus étroit avec la clientèle,
à laquelle il faut constamment s'adapter.
7. Les échanges internationaux progressent constamment, et,
de par la nature de plus en plus immatérielle des objets échangés,
la notion d'espace perd sa pertinence. Il en va de même de toute
règle devant en principe s'appliquer sur un territoire géographique.
Ainsi, l'un des DRH a évoqué que l'une des conséquences
possibles des entraves réglementaires du système Français
est la délocalisation des contrats de travail à l'étranger.
Bien évidemment, ce phénomène reste pour l'instant
marginal, mais il pourrait se développer à l'avenir, notamment
au sein des entreprises multinationales.
IV. Propositions de politique économique
Dans cette section, nous proposons des mesures de politique économique
concrètes qui découlent de l'analyse qui précède.
-
A. Annualisation de la réglementation sur le temps de travail
Une telle mesure permettrait de compenser la rigidité de la
réglementation sur les licenciements par une plus grande flexibilité
de l'organisation interne de l'entreprise. Elle réduirait ainsi
l'incitation des entreprises à gérer ses fluctuations à
l'aide de CDD peu satisfaisants, qui malgré leurs nombreuses restrictions
d'utilisation représentent 70 % des nouvelles embauches.
Cette mesure est fondée sur l'idée qu'il faut
compenser le manque de flexibilité externe par une plus grande flexibilité
interne à l'entreprise, tandis que la réglementation actuelle
réduit l'une aussi bien que l'autre. La philosophie que nous proposons
permet de mieux concilier protection des individus et efficacité
économique, et devrait conduire à une hausse du nombre d'emplois
protégés.
Ainsi, la durée légale du travail serait de 1600
heures par an
Dans le même ordre d'idées, on pourrait envisager
la suppression de certains jours fériés et leur compensation
par un accroissement équivalent des congés payés.
On voit mal qui pourrait y perdre et il en résulterait une augmentation
de la productivité à travers la durée d'utilisation
du capital.
De même, la libéralisation du travail dominical
et des horaires d'ouverture créerait des emplois dans un secteur
tel que celui du commerce de détail, comme le suggère une
étude récente de McKinsey sur ce secteur.
-
B. Généralisation de la possibilité d'utiliser
un contrat de projet
Dans la mesure où notre société reconnait qu'un
certain volant de flexibilité est nécessaire aux entreprises,
il est apparu qu'un contrat de projet (tel qu'il existe déjà
dans certains secteurs comme le bâtiment), à durée
indéterminée, qui prendrait fin automatiquement avec le projet,
est plus adapté aux besoins des entreprises que le CDD actuel. Le
contrat de projet pourrait se terminer avant échéance sous
les mêmes conditions qu'un CDI. Il aurait une durée minimale
(2 mois, par exemple), qui le distinguerait d'un intérim, et une
durée maximale (5 ans).
Bien que toutes les classes d'âge soient concernées
par cette réforme, ce sont les jeunes qui sont le plus susceptibles
d'en bénéficier. Dans la mesure où les jeunes entrants
sur le marché du travail se voient actuellement systématiquement
offrir des CDD, le contrat de projet permettrait de conserver la flexibilité
permise par les CDD tout en offrant aux jeunes une première expérience
professionnelle cohérente.
-
C. Remplacement des dépenses pour l'emploi par une réduction
de la fiscalité sur les bas salaires.
La France dépense 4 % de son PIB annuel, soit 300 milliards,
en "dépenses pour l'emploi". Cette somme représente le salaire
annuel de 3 millions de salariés à 8.400 Francs par mois.
Cela suggère qu'elles pourraient être mieux utilisées.
Ces dépenses se répartissent ainsi:
1. 120 milliards d'indemnisation du chômage. Malgré ses
effets désincitatifs, on ne saurait la réduire sans
réduire en même temps le niveau d'assurance des employés
contre le risque de chômage. Il y a cependant une marge de manoeuvre
pour réduire ce poste et le gérer de manière plus
compatible avec l'incitation à la recherche d'emploi (voir E.)
2. 30 milliards de subvention à l'inactivité (préretraites,
etc.). L'idée que de telles mesures créent des emplois repose
sur un contre-sens économique (voir H.). Nous proposons de supprimer
ces aides .
3. 150 milliards de dépenses actives, dont 90 de formation professionnelle.
Ces aides à l'emploi constituent un des dispositifs clés
de la batterie française d'armes contre le chômage.
Or on a vu plus haut que ces aides avaient peu d'effet sur les politiques
d'embauche des entreprises, et que cela était sans doute dû
à leur caractère discrétionnaire. Si l'on accepte
l'estimation de la DARES (1996) de 140000 chômeurs évités
comme effet des 180 milliards d'aide à l'emploi, cela représente
un coût de 1.280.000 Francs par an par emploi créé,
soit plus de 100.000 Francs par mois.
La conclusion est sans ambiguïté: il serait souhaitable
de supprimer la plupart de ces aides, et de les remplacer par une
réduction substantielle et durable de la fiscalité sur les
bas salaires. Ainsi, au lieu de la batterie complexe et changeante d'exonérations
et de subventions aux sigles variés, on instaurerait une simple
progressivité dans les cotisations sociales des entreprises.
Cela impliquerait une réduction du coût du travail peu qualifié
perçue comme beaucoup plus durable par les entreprises, avec un
effet sur l'embauche accru. Il est crucial que cette réforme ne
soit pas perçue par les entreprises comme un nouveau gadget "à
sigle", pour briser la réputation d'arbitraire des politiques d'emplois.
Nous proposons donc que cette progressivité soit inscrite dans une
loi, qui fasse l'objet d'un consensus parlementaire assez grand,
et qui ne puisse être amendée pendant au moins dix ans.
Etant donné les sommes que ces aides représentent,
la marge de manoeuvre pour ce type de réforme est sans doute substantielle,
même en conservant certaines aides potentiellement les plus utiles,
comme l'apprentissage et certaines aides aux chômeurs de longue durée.
Par exemple, avec 100 milliards d'économie sur les aides
à l'emploi, l'ordre de grandeur de ce que l'on pourrait financer
est une élimination totale des charges sociales sur le SMIC, avec
une remontée progressive du taux de cotisations sociale jusqu'à
son niveau actuel lorsque le salaire net atteint 1.5 fois le SMIC.
Ainsi, un employé payé 5300 F net par mois coûterait
5300 F à son employeur (au lieu de 9000), et un employé payé
6300 F net coûterait 8800 F environ (au lieu de 11000). Avec
une élasticité réaliste (et plutôt faible, à
notre sens) de la demande de travail, cela représenterait une baisse
moyenne du coût du travail de 22 %, soit environ 1.300.000 d'emplois
marchands créés - à condition que cette baisse soit
durable et crédible. En prenant en compte une baisse d'environ 300.000
emplois publics ou stages de formation (soit la moitié du stock
total), cela représenterait un gain en emploi de 1.000.000.
En ce qui concerne la nature des économies à réaliser,
c'est un problème qui se situe au- delà de cette étude,
car il nécéssite une analyse détaillée du rendement
économique des divers programmes. Nous suggérons que cette
décision soit prise sur la base d'une évaluation sérieuse
de l'impact des programmes d'aides sur l'accès des participants
à un emploi régulier (non aidé), dans le secteur
marchand, relativement à une population similaire ne bénéficiant
pas de l'aide (group e de contrôle) , rapporté au coût
du programme par participant. Nous suggérons également que
seuls les programmes concernant la formation professionnelle et l'apprentissage
des jeunes les moins qualifiés, ainsi que l'insertion des chômeurs
de longue durée, soient conservés.
Le tableau suivant présente une évaluation très
grossière de la manière dont les économies pourraient
être ventilées si l'on ne conservait que ces deux types de
programmes. On voit que des économies substantielles pourraient
être réalisées, de sorte que la réduction de
charges suggérée plus haut est tout à fait plausible.
Type de dépense |
Coût (1994),MF
Source: DARES |
Coût Suggéré |
Economie |
Incitation au retrait d'activité |
28 912 |
0 |
28 912 |
Formation professionnelle |
87 722 |
36 000 |
52 000
|
Promotion de l'emploi |
34 719 |
10 000 |
24 719 |
Exonérations |
20 600 |
3 600 |
17 000 |
Maintien de l'emploi |
5 730 |
0 |
5 730 |
Incitation à l'activité |
5 009 |
0 |
5 009 |
Fonctionnement du marché du travail |
5 399 |
5 399 |
0 |
Total |
177 000 |
49 000 |
133 370 |
-
D. Rendre les avantages sociaux plus compatibles avec la flexibilité
L'idée d'accroître la flexibilité du marché
du travail se heurte à la conception française de l'Etat-Providence
qui conditionne les droits à l'exercice d'un emploi à temps
plein pendant longtemps, et les prestations à l'inactivité
intégrale. Si le travail à temps partiel est appelé
à se développer, et si la durée des emplois doit se
restreindre (rappelons qu'aux Etats-Unis un travailleur change d'emploi
six fois en moyenne au cours des dix premières années de
sa carrière), il importe de repenser le fonctionnement de l'Etat-providence.
En particulier, les mesures suivantes permettraient d'alléger
les entraves à la mobilité et à la flexibilité
du travail:
1. Amélioration de la portabilité des droits à
la retraite et des fonds de pensions privés lors d'un changement
d'emploi.
2. Mensualisation du droit au RMI, qui dans l'état
actuel est une désincitation à la prise d'un emploi
de courte durée qui annule les droits au RMI.
3. Indexation de l'indemnisation du chômage sur le salaire
moyen perçu sur une durée suffisamment longue. L'indexation
sur le dernier salaire perçu décourage la prise d'un emploi
moins bien payé si celui-ci est de courte durée, car le chômeur
anticipe de se retrouver rapidement au chômage et de voir ses droits
baisser.
4. Proportionnalisation des avantages sociaux (tels que congés
maternité, etc) pour ne pas pénaliser les travailleurs à
temps partiel.
-
E. Une plus grande conditionnalité de l'indemnisation du chômage
Comme on l'a vu plus haut, l'indemnisation du chômage a un
impact négatif sur la recherche d'emploi, parce qu'elle réduit
le gain associé à l'acceptation d'une offre.
Nous proposons deux méthodes pour réduire ces effets.
Premièrement, nous proposons d'instaurer une conditionnalité
stricte du versement des allocations chômage à la recherche
d'un emploi. Tout chômeur, pour toucher son allocation, devrait
faire état d'avoir postulé à au moins 20 (par exemple)
offres d'emplois par mois. Toute offre refusée entraînerait
la suspension immédiate du versement des allocations (le contrôle
de l'activité de recherche d'emploi pourrait être du ressort
de l'inspection du travail, qui travaillerait en liaison avec les ASSEDIC).
Les études réalisées en Grande-Bretagne et aux Pays-Bas
suggèrent qu'environ 30 % des chômeurs renonceraient à
leurs droits si ceux-ci étaient accompagnés d'une conditionalité
stricte, soit parce qu'ils exercent une activité au noir, soit parce
qu'ils ne désirent pas vraiment travailler. Nous proposons également
d'étendre cette conditionnalité au versement du RMI, qui
est une forte désincitation à l'emploi, de par sa fiscalité
et ses avantages sociaux.
Deuxièmement, nous proposons, comme cela a été
proposé au Chili, d'instaurer un "compte" entre l'employé
et l'assurance chômage.
Lorsque l'employé travaille et cotise,
le compte est crédité, et rapporte un certain taux d'intérêt.
Lorsque l'employé est au chômage, le compte est débité,
et le solde peut-être négatif. Le solde négatif ne
pourrait cependant dépasser un certain seuil (par exemple 1 an de
salaire); les individus qui atteignent ce seuil seraient transférés
sur un système d'assistance. Le compte serait à nouveau crédité
lorsque l'employé retrouve un emploi, sans influence du temps passé
dans le système d'assistance. Cela garantit des incitations suffisantes
à trouver un emploi, même dans la zone où le solde
a atteint son plancher. Lorsque le travailleur prend sa retraite,
il touche le solde (ou, si celui-ci est négatif, il est déduit
de sa retraite). Les incitations à chercher activement un emploi
proviennent du fait que le chômeur cherche à terminer sa vie
active avec le solde le plus élevé possible. L'existence
d'un plancher aux soldes négatifs garantit un minimum de sécurité.
Le niveau d'assurance peut-être augmenté en faisant
en sorte que seule une fraction du solde positif ou négatif (par
exemple 50 %) soit versée ou déduite lorsque le travailleur
prend sa retraite.
-
F.Simplifier la réglementation de protection
de l'emploi
Comme on l'a vu plus haut, la réglementation et la jurisprudence
actuelles en matière de protection de l'emploi, en particulier en
ce qui concerne le licenciement économique, "conjugue précarité
pour les salariés et incertitude juridique pour les entreprises"
(Lionel Jospin, discours de politique générale). Une simplification
drastique de la réglementation en matière de protection d'emploi
aurait le mérite (i) de clarifier les règles du jeu pour
les entreprises (ii) de libérer des ressources humaines utilisées
par les entreprises, l'administration et la justice pour gérer une
législation complexe et coûteuse, ce qui permettrait de les
affecter à des emplois plus productifs et (iii) de favoriser l'embauche
en réduisant l'incertitude sur les conditions sous lesquelles l'employeur
pourrait mettre fin au contrat de travail si celui-ci se révélait
non rentable.
Nous proposons un système où les procédures
actuelles seraient abolies, et où l'employeur aurait le menu d'options
suivant pour effectuer un licenciement économique:
* Dans un premier temps, l'employeur négocie un plan de licenciement
avec les organisations représentatives du personnel, suivant la
procédure classique. S'il y a accord, le plan de licenciement est
automatiquement validé.
* En l'absence d'accord, l'employeur a alors l'option de présenter
son plan (ou tout autre plan) à l'administration. Si celle-ci, après
vérification de la situation comptable de l'entreprise, donne
son accord, il est alors valide et immédiatement mis en oeuvre.
Par ailleurs, le champ de la procédure de licenciement
économique devrait être restreint:
* Les départs négociés ou volontaires sont exclus
du champ de la procédure.
* Les transformations d'emploi et modifications du contrat de travail
sortent du champ du licenciement économique, à condition
qu'elles n'impliquent ni mobilité géographique (changement
de l'agglomération du lieu de travail), ni baisse de salaire.
* Les recours en justice seraient le fait des seuls individus et non
des syndicats.
* Les plans de reclassement sont désormais optionnels,
et devraient être considérés comme une des méthodes
de compensation des salariés licenciés, mais non la seule
(alternativement, un individu pourrait par exemple bénéficier
d'une indemnité financière, ou d'une aide à l'out-
placement, comme cela a été suggéré par l'un
des DRH interrogés).
Dans un avenir moins proche, nous proposons la mise en oeuvre
d' un système de protection de l'emploi plus audacieux, et uniquement
fondé sur le versement d'une indemnité monétaire.
Pour éviter les confusions sur un tel système,
il importe, au risque de se répéter, de clarifier les points
suivant.
La réglementation de protection de l'emploi procède
de deux motivations. D'une part, protéger les individus contre le
risque de perte d'emploi. D'autre part, empêcher les licenciements
pour empêcher le chômage d'augmenter.
La première motivation a quelque fondement. Certes,
toute clause d'indemnisation et de protection contre le licenciement
peut être librement inscrite dans le contrat de travail par les deux
parties. Cependant, on a quelques raisons théoriques de penser que
les entreprises n'ont pas l'incitation adéquate à protéger
leurs employés du licenciement, et que l'Etat doit imposer un niveau
minimal de protection.
La seconde, en revanche, repose sur une erreur: comme nous l'avons
vu plus haut, la protection de l'emploi augmente sans doute modérément
le chômage et considérablement sa durée. Le pratique
des plans sociaux accroît la durée du chômage et renforce
le clivage entre "insiders" et "outsiders" en créant une priorité
à l'embauche pour ceux qui ont déjà un emploi.
Une caractéristique du système Français
est que, contrairement à d'autres pays, l'indemnisation pour licenciement
prescrite par la loi est relativement faible (en moyenne de 1 mois et demi
de salaire), tandis que de nombreux coûts proviennent des contentieux,
de l'obligation d'un plan social, de l'amalgame qui est fait entre gestion
du personnel et licenciement. Il existe donc une marge de manoeuvre pour
réduire les entraves bureaucratiques à la gestion du personnel
en échange d'un accroissement des indemnités statutaires.
Nous proposons donc un système qui laisse pleine liberté
de gestion à l'employeur, en échange de versement d'indemnités
permettant de compenser l'employé pour les coûts qui lui sont
imposés.
Ainsi, une modification des tâches assignées à
un employé, si elle n'implique ni mobilité géographique
ni réduction de salaire, se ferait sans entraves.
Toute modification de contrat de travail impliquant une mobilité
géographique pourrait se faire librement à condition que
l'employeur prenne en charge le coût du déménagement
et verse un indemnité égale, par exemple, à 3 mois
de salaires.
Enfin, l'employeur pourrait librement licencier à condition
de payer une indemnité égale à six mois de salaires.
Cette indemnité serait portée à 1 an pour les travailleurs
âgés de plus de 55 ans. De la même manière que
dans le marché de l'assurance, les victimes des sinistres sont indemnisées
de façon monétaire, il est raisonnable d'étendre cette
pratique à la protection du licenciement. Il n'est pas plus du pouvoir
de l'Etat de rétablir la rentabilité d'une entreprise, que
de rendre son bras à une personne qui l'a perdu dans un accident
de la route. Vouloir empêcher le licenciement économique est
une stratégie vouée à l'échec, presque une
contradiction dans les termes. Par contre, il est désirable de garantir
aux individus un certain niveau de protection et d'indemnisation contre
le risque de licenciement.
Le gros intérêt d'un tel système est d'établir
une séparation claire et absolue entre gestion de l'entreprise et
protection de l'emploi. La distinction entre licenciement économique
et non économique, non fondée, disparaîts. L'entreprise
n'a pas à rendre compte des motifs du licenciement (sauf discrimination,
qui demeure bien entendu illégale). Le législateur se contente
d'indiquer aux entreprises le "juste prix" d'un licenciement, c'est à
dire un équivalent monétaire moyen pour le dommage
subi par l'employé.
Ce système pourrait soit se substituer au système
actuel, soit être introduit comme option supplémentaire dans
la législation actuelle ou dans le système moins drastique
proposé au début de cette section.
Les modifications que nous venons de proposer peuvent être
perçues comme une réduction des avantages sociaux du secteur
protégé. Cela est vrai, mais cette réduction est compensée
par (i) le maintien d'une indemnisation confortable en cas de licenciement,
(ii) des règles plus transparentes pour les employés également,
(iii) un accroissement du nombre d'emplois protégés. Ainsi,
un accord récent, en Espagne, entre syndicats et employeurs a réduit
les coûts de licenciements pour les CDI. Cet accord a été
suivi d'un triplement du nombre de nouveaux CDI offerts. En conséquence,
la hausse du nombre de travailleurs protégés a compensé
la baisse du niveau de protection, de sorte que le niveau de protection
global a augmenté.
-
G. Décentraliser les négociations salariales
On a vu plus haut l'effet néfaste sur l'emploi des négociations
de branche. Nous proposons de décentraliser les négociations
salariales au niveau de l'entreprise.
-
H. Cesser de subventionner l'inactivité
De nombreuses mesures visent à réduire le chômage
en incitant les gens à travailler moins. Ces mesures incluent
la réduction du temps de travail, les systèmes de préretraite,
le salaire maternel, etc.
Penser que ces mesures contribuent à réduire le
chômage résulte d'une erreur: la croyance que la quantité
de travail est fixe et que l'on ne peut donner du travail aux uns qu'en
en prenant aux autres. Une version plus sophistiquée de cet argument
prétend que puisque la croissance est faible, on ne peut augmenter
l'emploi qu'en réduisant la quantité produite par les employés,
soit en les forçant à travailler moins. Mais le taux de croissance
est la résultante des politiques qui sont suivies. Même lorsque
la productivité croît peu en longue période, le simple
fait de remettre au travail, par des politiques adéquates, plus
de dix pour cent de la main d'oeuvre inutilisée garantit - c'est
une simple question d'arithmétique - un taux de croissance suffisamment
élevé pour réduire le chômage. Ce sont d'ailleurs
de tels taux que l'on observe dans les périodes de résorption
d'un fort excédent de main d'oeuvre, comme aux Etats-Unis en 1984
(6 %), et en Espagne entre 1987 et 1989 (5% pendant trois années
consécutives). Il n'y a aucune contradiction entre l'observation
que les gains de productivités sont faibles sur longue période
et le simple fait comptable que la mise au travail de ressources inutilisées
se traduit automatiquement par une période transitoire de croissance
élevée.
Ces arguments ignorent que des taux de chômage
persistants comme ceux que nous avons connus sont un phénomène
d'équilibre. Une mesure qui, sans changer les institutions, réduit
initialement le nombre de demandeurs d'emplois, libère aussi la
pression modératrice qu'ils exerçaient sur les salaires.
Cette moindre concurrence des ''outsiders'' engendre une hausse des salaires,
ce qui réduit l'embauche et l'emploi jusqu'à ce que le chômage
ait retrouvé son niveau naturel.
En ce qui concerne la réduction du temps de travail,
il est peu probable, si les salariés en place consentent à
une réduction de leur salaire lors de la mise en place du dispositif,
que celle-ci soit suffisante pour inciter à de nouvelles embauches.
Ils n'ont pas intérêt à aller au-delà de la
réduction minimale leur permettant de conserver leur propre emploi.
En pratique, on n'observe d'accord de réduction du temps de travail
avec réduction de salaire que lorsqu'il s'agit de rationner la pénurie
parmi les employés en place dans une entreprise en difficulté.
Si les mesures de réduction du temps de travail sont légitimes
(voir I.), on doit abandonner l'idée néfaste d'après
laquelle elles constituent une panacée contre le chômage.
En ce qui concerne la pré-retraite, il est souvent allégué
que les chômeurs âgés entre 55 et 59 ans sont inemployables.
Bien que leur employabilité soit plus faible que celle des plus
jeunes, cette évaluation est exagérée. En 1978,
lorsque l'âge de la retraite était de 65 ans, l'espérance
de vie était plus faible qu'aujourd'hui, et il n'était pourtant
pas question de préretraite ou de programmes spéciaux pour
les travailleurs âgés de 55 ans. On se demande ce qui, entre-
temps, a pu les rendre inemployables. La pré-retraite a explosé
pour ces catégories parce que l'âge de la retraite a été
réduit à 60 ans et parce que la pré-retraite est systématiquement
utilisée, à tort, comme moyen de réduire le chômage
apparent. Nous pensons que nos propositions de maintien de politiques actives
de l'emploi pour les chômeurs de longue durée et d'indemnité
de licenciement plus élevée pour les chômeurs de plus
de 55 ans sont suffisantes, et qu'il n'est pas nécessaire de maintenir
le régime très coûteux des pré-retraites.
-
I. Tenir compte des contraintes macroéconomiques dans le rythme
du progrès social
Le plus souvent, les améliorations des conditions des
salariés (réduction du temps de travail, de l'âge de
la retraite, augmentation des congés payés, hausse du SMIC)
obéissent à des considérations politiques (promesses
électorales) et ne tiennent aucun compte des contraintes macroéconomiques.
Il en résulte qu'elles peuvent être néfastes pour l'emploi.
En dernière analyse, ce sont les progrès de la
productivité qui rendent possible la hausses du niveau de vie. Toute
augmentation du coût d'une heure travaillées au-delà
des gains de productivité est néfaste à l'emploi.
Nous proposons donc que les hausses du niveau de vie soient indexées
sur le rythme de croissance de la productivité, avec une correction
pour rendre possible la résorption du chômage.
Si ces hausses ne prenaient la forme que de hausses de salaires,
la règle à suivre serait la suivante:
TAUX DE CROISSANCE DU SALAIRE = TAUX DE CROISSANCE DE LA PRODUCTIVITE
DU TRAVAIL + TAUX D'INFLATION
|
Une telle formule permettrait de garantir une hausse du pouvoir
d'achat du salaire de 1 à 2 % par an en moyenne.
Mais cette formule ne tient pas compte des hausses de coût
horaire du travail dues à la réduction du temps de travail
(heures hebdomadaires ou congés payés), ni de l'évolution
du poids des cotisations sociales.
Si l'on en tient compte on aboutit à la formule suivante:
TCS + TRTT + k . (TCRR + TCI - TCE) = TCP + TI |
Où:
TCS = Taux de croissance du salaire
TRTT = Taux de réduction du temps de travail (annuel)
TCRR = Taux de croissance du revenu des inactifs (ou chômeurs)
relativement aux salaires
TCI = taux de croissance du nombre d'inactifs et de chômeurs
TCE = taux de croissance de l'emploi
TCP = taux de croissance de la productivité
TI = taux d'inflation
k = Part de la masse salariale consacrée aux cotisations sociales
(retraites+chômage)
Exemple:
Avec 2 % de gains de productivité par an et 1 % d'inflation,
(TCP = 2 et TI = 1) et k = 0,4, on peut se permettre, à structure
démographique constante:
3 % d'augmentation de salaire (TCS = 3, TRTT=TCRR=TCI=TCE=0),
Ou:
2 % d'augmentation de salaire et une revalorisation des retraites
de 2,5 % (TCS = 2, TRTT = 0, TCRR = 2,5, TCI=TCE=0)
Ou:
Le passage de 39 heures à 38 h 12 mn avec une hausse
de salaire de 1 %, juste suffisante pour maintenir le pouvoir d'achat,
Ou:
1,5 % de hausse de salaire et une réduction d'environ
6 mois de l'âge de la retraite.
Ces marges semblent confortables. Mais, dans une période où
le nombre d'inactifs croît et/ou où les gains de productivité
sont faibles, la marge de manoeuvre peut être beaucoup plus faible
voire négative. Par ailleurs, en période de chômage,
l'application de la formule ci-dessus garantit en principe le maintien
de l'emploi à son niveau actuel. Pour que le chômage se résorbe,
le membre de gauche doit être inférieur au membre de droite.
La formule pourraît être amendée de la manière
suivante:
TCS + TRTT + k . (TCRR + TCI - TCE) = TCP + TI - TC |
Où TC = m( u - 5) si le chômage excède 5 % et TC
= 0 sinon. u est le taux de chômage (en %) et m le coefficient de
correction. Une valeur raisonnable de m serait 0,2, qui impliquerait une
hausse du niveau de vie des salariés inférieure de 0,2 x
5 = 1 % au taux de croissance de la productivité lorsque le chômage
est de 10 %.
Ces formules peuvent paraître "technocratiques". Elles
sont cependant simples et nous pensons qu'il est crucial de les garder
à l'esprit lors de toute négociation collective sur les salaires,
les retraites et le temps de travail.