Isidore Loeb  

La situation des israélites en Turquie en Serbie et en Roumanie (1877)

Internet Modern Jewish History Sourcebook for Central and Eastern Europe

SOURCE OF MATERIAL

LŒB Isidore. La situation des israélites en Turquie en Serbie et en Roumanie. Paris: Joseph Baer et Cie, Libraires-éditeurs 2, Rue du Quatre-Septembrie, 2, 1877. 

NOTES

 

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CONTENT

Seventh part: Appendix

I. Additions et rectifications

II. Liste nominative des israélites serbes ayant servi pendant la guerre de 1876.

III. Deux pièces relatives a la situation des israélites serbes.

IV. Le jury de Buzéu et les événements d'Ismail en 1872.

V. Désordres a Jassy, Racaciu et Darabani en 1877.

VI. Les négociations diplomatiques relatives a la situation des israélites en roumanie.

VII. Documents annexés au chapitre précédent.

VIII. Les mésaventures de la persécution.

IX. Notes

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Content

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APPENDICE

Les pages précédentes étaient déjà imprimées lorsque le Gouvernement anglais a publié les documents diplomatiques qu'il possède sur l'histoire des israélites en Serbie et en Roumanie depuis 1867 jusqu'à nos jours (1).

C'est une nouvelle source d'informations qui nous a été ouverte. Nous y puisons un certain nombre de renseignements qu'on trouvera dans les pages suivantes (2).

On trouvera également dans cet appendice quelques additions et rectifications puisées à d'autres sources et principalement le récit des faits épouvantables qui se sont passés en juin 1877 à Darabani

APPENDICE.

I. — additions et rectifications

P. 82. Document26. — La note des Consuls de France, d'Angleterre, d'Autriche et d'Italie, adressée au Gouvernement serbe à la suite du vote de la constitution, paraît avoir été une note identique adressée séparément par chacun des consuls, et non une note collective. Corresp. IV, 321.

P. 95. Population israélite en Roumanie. — Une faible partie des juifs roumains est du rite espagnol dit Sefardi. Les Roumains ont toujours fait profession d'avoir plus d'estime pour les juifs de ce rite, mais ils les ont soumis absolument aux mêmes lois d'exception que leurs coreligionnaires du rite Askenazi.

Règlement organique (Roumanie). — Conformément à l'usage des tribunaux roumains, nous avons admis le Règlement organique au nombre des lois qui régissent actuellement la situation des israélites en Roumanie, sans insister sur celte circonstance que ce Règlement doit être considéré comme aboli par la législation nouvelle. Cela est si vrai, que le Code de M. Bujeoranu, que nous avons souvent cité, omet presque entièrement le Règlement et se borne à en reproduire quelques fragments. En 1869, lorsque le Gouvernement invoqua ce Règlement pour justifier sa conduite envers les israélites, M. Green dit que bien des personnes se moquaient de celte opinion que le Code nouveau et la loi de police rurale n'avaient pas aboli l'ancien Règlement russe, tandis que d'autres pensent qu'ils peuvent prendre des morceaux de es Règlement, comme s'il était encore en vigueur, lorsque cela sert leurs desseins.

Expulsions de 1866 et 1867 en Roumanie. — D'après une liste communiquée par M. Golesco à M. Green, en 1867, le Gouvernement roumain aurait expulsé, du district de Bucharest, du 15 juillet 1866 au 25 juin 1867, un nombre de 1,204 vagabonds, sur lesquels il y avait 69 juifs; et de Jassy, depuis le 1er avril jusqu'au 25 juin 1867, seulement 27 familles juives. Corresp. IV, P. 54 et 55.

P. 167. Expulsions de 1868 en Roumanie. — Aux expulsions que nous avons indiquées, il fait ajouter colle de 105 familles d'Oltenitza. Corresp. IV, 169, I.

P. 169. Le projet de loi des 31. — Nous avons donné un extrait du procès-verbal de la séance do la Chambre des députés où M. Bratiano, a propos de l'organisation de la garde nationale de Jassy, s'expliqua sur le projet de loi des 31, qu'il repoussait au nom du Gouvernement. La Correspondence IV, N° 174, Annexe, contient une analyse de cette séance, qui complète notre relation. La discussion fut close par le vote de l'ordre du jour suivant:

« La Chambre, approuvant les opinions émises par M. le ministre de l'Intérieur, passe à l'ordre du jour. »

P. 170. Désordres à Bacau en 1868. — Ils sont racontés comme suit dans une requête adressée par les israélites de celle ville au vice-consul d'Autriche:

Le 25 courant (mars 1868), la veille de nos fêtes do Pâques, les gardes nationaux d'ici ont pénétré dans l'intérieur du cimetière juif, et y ont brisé plusieurs pierres de tombeaux, en cassant aussi les lampes qui se trouvaient sur ces tombeaux. Ils ont même exhumé quelques tombeaux jusqu'à moitié, faisant des choses portant au plus grand ridicule. Ce procédé le plus sale et le plus dégoûtant ne saurait être mis par écrit. On peut facilement comprendre la mauvaise intention qu'ils ont eue. Quelques entants juifs qui, à l'insu de leurs parents, s'étaient rendus au cimetière, furent terriblement maltraités par les gardes-nationaux. Par conséquent, voyant que le but de ces gardes était d'attenter à nos jours, nous nous sommes cachés dans nos maisons, mais dès que quelqu'un de nous osait paraître sur le seuil de sa maison, il était terriblement maltraité par ces gardes. Corresp. IV, 182, m.

P. 170. Id. — Nous avons dit que le préfet de Bacau, M.Lecca, qui s'était signalé par son acharnement contre les juifs, fut nommé par le Gouvernement préfet de police de Bucharest. Il refusa cet avancement, et plus tard il fut destitué. Corresp. IV, 194.

P. 170. Expulsions de Bacau en 1868. — D'après les premières nouvelles, le nombre des familles expulsées aurait été de 500. Plusieurs consuls, entre autres le consul de France, indiquèrent ce chiffre; plus tard, il parut quelque peu exagéré, mais dans tous les cas le nombre des expulsés fut très-grand. Corresp. IV, 173, 179, 180.

P. 172. Circulaires de M. Cogalniceano en 1869. — On a vu que les expulsions des juifs ont eu lieu principalement aux époques d'agitation électorale. Le prince Demètre Ghica dit lui-même à M. Green que les circulaires publiées par M. Cogalniceano au commencement de 1869 lui paraissaient avoir principalement pour but de courtiser le peuple pendant la période électorale. Ce fut l'opinion générale des fonctionnaires et M. Cogalniceano fut obligé de démentir cette opinion, qui s'était accréditée, que ces circulaires étaient « une simple réclame électorale. » Il est possible qu'il n'ait pas eu, à l'origine, l'intention de les faire exécuter, mais il avait excité les esprits, et il ne fut plus en mesure de les contenir. Les expulsions cependant commencèrent quatre mois seulement après la publication ' de la première circulaire, le 5 mai 1869. Corresp. IV, 244, II, 254, 261, I et 271, i.

P. 173. Enquête. — L'enquête proposée par M. Cogalniceano sur la situation des juifs, fut repoussée par la Chambre par l'ordre du jour pur et simple. Corresp. IV, 271.

P. 173. Colonies juives. — « * Il semble que le plan de M. Cogalniceano soit de chasser ces malheureux dans les vastes plaines de la Bessarabie. On ne peut pas supposer que les habitants de ces districts n'aient pas pris possession de tout le pays habitable. En outre, les juifs ne sont pas agriculteurs. Si une déportation de juifs est exécutée de la façon proposée, ce ne sera autre chose qu'un massacre. » Lettre de M. Green à lord Clarendon, dans Corresp, IV, 303.

P. 174. Expulsion de Lité. —Le samedi 19 juin les israélites de Lité furent pillés et expulsés. Le lendemain, les employés les poussèrent à coups de bâton jusqu'à quatre lieues de là, au bord d'une rivière nommée Tirtoès. En y arrivant, ils jetèrent un is-raélite à la rivière et le poussèrent sous l'eau à coups de pied en disant: Cela fera une bonne pluie pour la campagne ! Corresp. IV, 283, Annexe.

Les tribus sauvages de Diarbekir, dans le Kurdistan, ont une superstition analogue. Dans les années de sécheresse, les habitants déterrent un mort dans le cimetière Israélite, et jettent la tête dans la rivière, dans l'espoir d'avoir de la pluie. Les Roumains ont perfectionné le procédé. Au lieu d'une tête de mort, ils noient un juif vivant.

 

P. 174. La circulaire de M. Boeresco, atténuant celle de M. Cogalniceano, est du 23 juin v. st. Elle est reproduite dans Correspond. IV, 290, I.

 

P. 173. Vaslui. — Nous avons supposé que la liste des expulsés du district de Vasiui se rapporte à des expulsions de 1870. Il se pourrait cependant que ces expulsions eussent eu lieu en 1868, car des israélites furent chassés de ce district au printemps de cette année, mais probablement en plus petit nombre. Corresp. IV, 173, II.

 

P. 176. Botosan. — Par suite d'une erreur de transmission dans un télégramme (Meurlerei pour Meuterei), les journaux avaient d'abord parlé d'un massacre des israélites de Botosan. Les faits ne tardèrent pas à être rectifiés par les israélites eux-mêmes. Leurs souffrances étaient assez grandes pour inspirer la sympathie et n'avaient pas besoin d'être exagérées. Les juifs avaient été frappés, blessés à coups de pierres. Un vieillard, le directeur de l'école, fut frappé jusqu'à perdre connaissance; un autre eut la tête fendue; une femme enceinte devint folle de douleur. Le préfet de police avait eu connaissance du complot, il ne fit rien pour l'empêcher d'éclater, mais c'était un fonctionnaire plein d'humanité, et il fit d'avance disposer des bandages et autres secours médicaux pour les blessés. Corresp. IV, 384 et 389, II.

 

P. 183. Violences en 1870. — Aux faits que nous avons racontés ajoutez les désordres de Jassy, sans grande gravité. Corresp. IV, 394, I et II.

 

P. 192. Dénégations du gouvernement roumain. — M. Green écrivait le 28 avril 1873 au comte de Granville:

* II est incroyable qu'une personne ait pu être assez mal informée ou assez audacieuse pour déclarer à M. Morris que les juifs de Roumanie jouissent d'une complète liberté, qu'ils peuvent acquérir des immeubles fonciers et qu'il sont admis aux fonctions publiques...

Je ne suis pas assez fort pour dire s'ils sont persécutés pour motifs religieux ou non, mais si persécuter signifie harrasser, faire injustice, vexer, refuser à une partie de la population les privilèges accordés aux autres, soumettre celle-ci à des peines et à une pénalité spéciale, il est incontestable que les juifs de Roumanie sont persécutés et que cette persécution résulte de la législation, des règlements, des actes officiels du Gouvernement, qu'il ne faut pas confondre avec les outrages variés auxquels les juifs sont soumis périodiquement dans les tumultes populaires. Corresp. IV, 502.

 

P. 346. Document N° 107. — Nous n'avons reproduit qu'une partie de la circulaire du 3/15 janvier 1863 de M. Cogalniceano. La pièce entière se trouve dans Corresp. IV, 348, I.

 

P. 357. Document N° 113. — Cette pièce ne fut pas seulement adressée au consul d'Angleterre, mais à tous les consuls, en ré-ponse aux observations qu'ils avaient tous faites sur les événements d'Ismaïl et de Vilcov. Corresp. IV, 420.

 

II. — liste NOMINATIVE DES israélites SERBES AYANT SERVI PENDANT LA guerre DE 1876.

BELGRADE.

Benjamin Russo                                         Génie

Abram-D. Lévy                                         

David Tchaquir                                         

Moïse Demayo                                           Artillerie.

Israël Russo                                               

Haim Hasan                                               

Abram Mechoulam                   

Menai Alamar                                            

Semaya Albochari                    

Michel Oser                                                Cavalerie.

Abr-M. Demayo                         volontaires dans Jacob-A. Cohen la légion de la Joseph-B. Haïm princesse Nathalie.

POJARÉVATZ.

Mardochée-M. Cohen                              Cavalerie

Mardochéc-M. Anaf                

Maïr-N. Anaf                                             

Jacob Altaras                                             Infanterie.

Abram Mardochée                   

Abram Gabaï                                               Train.

Mardochée David                                     

Isaac-M. Anaf                                           

Juda Acalay                                               

Bohor Hasson                                           

SEMENDRIA.

Isaac Nissim                                               Train

Isaac Cohen                                               

Salomon Heskiya                                      

Le Dr. Pops                                 Médecin.

Le Dr. Brüll                                 

David Bully                                 Train.

Jeduiya Bully                                             

Moïse Farchy                                            

Haim-Léon Cohen                     

Moise-A. Oser                                          

Haïm Lévy                                  

Ruben-Cadmon Lévy                               

Samuel Amar                                             

Moïse Caldéron                                        

Isaac Halfon                                              

Haïm Sussin                                               

CHABATZ.

Jacob Cohen (fait prisonnier)  Infanterie.

Abram Cohen                                            

Jacob Cohen                                              

Isaac Alcalay                                             

Moïse Cohen                                              Artillerie.

David Yéochoua                       

Haim Yéochoua                         

Aslan Gerassi                                             Train.

Moïse Finzi                                

Abram Finzi                                               

Benjamin Mandel                      

David Taïtassac                                        

OBRÉNOVATZ.

Samuel Rahamim                        Infanterie

Tchilibon Mardochée                               Artillerie

Menahen Cohen                        Train

Haïm Rahamim                                           

 

III. Deux Pièces Relatives A La Situation Des Israélites Sebbes.

Le Prime de la Tour d'Auvergne au Consul de France à Belgrade.(3) Paris, le 28 juillet 1869.

monsieur,

Vous connaissez le sentiment du Gouvernement de l'Empereur on ce qui touche la situation faite aux israélites en Serbie et les réclamations qu'elle a provoquées. Nous avons été appelés à plusieurs reprises à examiner la question, soit par suite des observations consignées dans la correspondance du Consulat général, soit à raison des plaintes désintéressés eux-mêmes, nous avons dû constater le regrettable caractère des dispositions de la loi serbe qui ont pour effet de placer toute une catégorie de citoyens dans un état marqué d'infériorité et de constituer ainsi une fâcheuse dérogation au principe que tous les gouvernements s'honorent aujourd'hui de pratiquer. Quelles qu'aient été les circonstances qui ont pu motiver dans le passé l'établissement de ce régime d'exception, le moment nous paraissait venu d'y mettre un terme au nom des progrès mêmes déjà accomplis par le pays, et nous aurions aimé à voir le pouvoir législatif assumer l'initiative du retour à une situation plus conforme aux règles de l'équité et aux tendances de l'époque. Cette pensée a inspiré les démarches que vos prédécesseurs ont été itérativement chargés de faire auprès du Gouvernement serbe pour l'engager à porter son intérêt sur les améliorations appelées par la condition légale des Israélites. Ces observations n'ont point, il est vrai, rencontré à Belgrade un accueil aussi empressé que nous l'eussions désiré, mais il nous était du moins permis d'espérer qu'il en serait tenu compte dans une certaine mesure et qu'il serait avisé aux moyens de tempérer dans l'application la rigueur des dispositions signalées. Afin de laisser à cet égard tout le mérite de la spontanéité au Cabinet serbe et d'éviter jusqu'à l'apparence d'une pression extérieure, nous nous sommes abstenus dans ces derniers temps de renouveler nos représentations à ce sujet. Cependant aucune mesure n'a été adoptée pour donner satisfaction aux vœux antérieurement exprimés, et rien n'indique que l'on songe à modifier l'état actuel des choses. Le Gouvernement britannique, qui ne s'en était pas montré moins préoccupé que nous-mêmes, a pensé qu'il y avait lieu de rappeler au Gouvernement serbe l'intérêt que celle question rencontre auprès de l'opinion publique, et il a adressé à son représentant à Belgrade la dépêche dont vous trouverez ci-joint une copie, pour lui prescrire de faire une nouvelle démarche auprès de la Régence. M. Longworth est invité, comme vous le verrez, à se concerter avec vous, et, s'il est possible, avec les agents des autres Puissances pour donner toute l'autorité désirable à ses observations. Vous êtes pleinement autorisé à lui prêter votre concours et à joindre vos efforts à tous ceux qui pourront être tentés en faveur d'une cause à laquelle; nous serions heureux d'assurer le bon vouloir effectif du Gouvernement serbe.

 

M. Matitch au Consul, général Longworth (4)

Belgrade, le 10 octobre 1869.

 

Le mémoire relatif à la situation légale des Israélites en Serbie que M. l'Agent et Consul général de S. M. Britannique a adressé au Gouvernement princier, a été de la part de celui-ci l'objet de la plus sérieuse attention.

Pour se faire une idée exacte de celte question, il importe avant tout d'exposer explicitement la situation générale de cette fraction de la population du pays.

D'après le recensement de 1866, le nombre des Israélites domiciliés en Serbie était de 1,560, pour la plupart établis à Belgrade. Les autres étaient disséminés dans l'intérieur. Semendria eu comptait 9, Kragujewatz 2, Pojasewatz 73, Negotin 8, Obrenowatz 15, Svilaniatz 7, Oube 6, Chabatz 53. Ces villes sont précisément les plus commerçantes de la Principauté, et cette répartition proportionnelle correspond assez exactement, on le voit, au nombre total des israélites, ainsi qu'a. l'importance des localités où ils ont élu domicile. En outre, ils parcourent pondant toute l'an-née le pays en tous sens, s'arrêtant dans les villes, bourgs et villages suivant leur bon plaisir, et se livrant à leurs opérations commerciales dans une entière liberté. L'on est donc fondé à affirmer que la liberté de commerce ne leur est pas refusée, puisqu'ils en jouissent aussi pleinement que les autres sujets Serbes.

Sous le point de vue religieux, les israélites ne subissent pas la moindre restriction. L'exercice public de leur culte a toujours été libre en Serbie, et récemment encore il a été garanti par la nouvelle Constitution. Sous ce rapport, le Gouvernement fait mémo pour eux ce qu'il ne fait pas pour ses ressortissants do religion orthodoxe, car le clergé orthodoxe n'est pas rétribué par l'État, tandis que la subvention annuelle allouée au rabbin est à la charge du Trésor public.

De plus, pour ménager la répugnance qu'éprouvent les Israélites à faire fréquenter à leurs enfants les écoles de l'État, et ne pas les laisser pourtant sans moyens d'instruction, le Gouvernement princier entretient à ses frais deux maîtres spéciaux et une maîtresse pour l'éducation des enfants des deux sexes. Il est donc évident que, tout en jouissant de la liberté religieuse la plus complète, les israélites sont, sous ce rapport, l'objet de faveurs spéciales.

Les israélites, en Serbie, sont assimilés aux autres citoyens serbes dans la jouissance de tous les droits politiques; ils sont électeurs et éligibles; comme eux, ils sont admissibles à tous les emplois publics; les établissements d'instruction et de bienfaisance leur sont accessibles comme aux autres, et il ne tient qu'à eux d'en faire usage.

En jetant un coup d'œil impartial sur la situation légale des Israélites en Serbie, situation dont nous venons d'esquisser les principaux traits, l'on trouvera qu'il n'est pas nécessaire de remonter bien haut dans l'histoire des nations parvenues au faîte de la civilisation et de la liberté politique pour y voir les israélites privés des droits dont ils jouissent actuellement dans un pays aussi neuf que l'est encore la Serbie sous tous les rapports. La seule et unique restriction dont l'opinion publique demande encore le maintien à leur égard est d'une nature purement sociale, et, si la législation a dû intervenir dans cette affaire, c'est qu'il a fallu tenir compte de l'opinion publique énergiquement prononcée.

En effet, dès l'époque de l'émancipation de la principauté, nous remarquons d'un côté de constants efforts de la part de nos Gouvernements en faveur des israélites et de l'autre une opposition persistante de la part du peuple à se rendre à leurs vœux.

Sous le premier règne du prince Milosch, le nombre des israélites établis à l'intérieur était si minime, qu'ils passaient inaperçus aux yeux de la population. Mais quand leur nombre augmenta, l'opinion s'en émut au point que le Gouvernement jugea prudent de publier la loi de 1856.

Le prince Milosch, revenu au pouvoir, céda, il est vrai, aux instances des israélites, mais sous une forme purement administrative, et sans abroger la loi existante. Ce fut alors que les familles israélites allèrent s'établir dans les villes que nous avons nommées plus haut. Les procès-verbaux de toutes les Assemblées nationales tenues depuis lors témoignent de constantes réclamations adressées contre eux, et le prince Michel, malgré la grande autorité qu'il exerçait sur le peuple, et nonobstant les principes généreux qu'il professait en faveur de l'égalité de tous les citoyens, crut convenable de se rendre à des vœux aussi persistants qu'unanimes. Sans rappeler les israélites de l'intérieur, il fit passer la loi de 1861, laquelle, tout en garantissant à la population israélite tous ses domiciles acquis, mit obstacle à son accroissement dans l'intérieur de la principauté, et la circonscrivit aux endroits indiqués. Lors do la dernière Assemblée constituante, la régence, animée des plus conciliantes intentions, espérait que la question serait résolue favorablement; mais, a son regret, elle s'aperçut bientôt qu'il fallait laisser au temps le soin de la mûrir, sauf à contribuer pour sa part, autant que possible, à ce résultat. En présence d'une population aussi tolérante à l'égard de tous les cultes, aussi bienveillante et hospitalière envers les étrangers domiciliés dans le pays que l'est incontestablement la population serbe, le Gouvernement a cherché à se rendre compte de cette disposition des esprits envers les israélites seuls, sans pouvoir en découvrir la cause ailleurs que dans l'exclusivité de race qui caractérise encore les israélites serbes, et qu'il faut attribuer uniquement à leur état de civilisation, lequel, généralement parlant, est fort arriéré.

Tandis que les autres Etats du monde civilisé ne comptent parmi ceux qui professent ce culte que des citoyens de religion juive pénétrés des mêmes sentiments et des mêmes intérêts que les autres citoyens, les israélites de Serbie, persistant dans leur ancienne tradition, continuent malheureusement à faire trop sentir au reste de la population que, loin de vouloir s'assimiter à elle, ils ne cherchent qu'à s'en isoler moralement et matériellement.

C'est ainsi que dans les jours d'épreuve de la nation, ils se sont hâtés d'abandonner leur pays pour n'y revenir qu'une fois le danger disparu. Tout dernièrement encore, à l'occasion du bombardement de Belgrade, ils ont donne la preuve des mêmes dispositions, bien que l'origine de ce déplorable conflit doive être attribuée aux soins qu'ont apportés les autorités serbes à faire respecter, par un propiétaire musulman, l'inviolabilité du domicile d'un israélite, son locataire.

Les israélites s'empressent de s'éloigner du pays dès qu'ils y ont amassé quelque fortune. Il en est même qui, ayant quitté Belgrade après le bombardement de 1862, et fixé leur domicile dans une ville étrangère limitrophe, persistent encore à résider à l'étranger, tout en passant tous les jours à Belgrade pour y vaquer à leurs affaires de commerce et autres.

Leur aversion excessive pour le service militaire, auquel sont astreints tous les citoyens serbes, froisse les sentiments de leurs compatriotes. Il leur répugne d'envoyer leurs enfants aux écoles de l'État, au point que ces établissements no sont fréquentés que par quelques rares élèves de leur culte, et on rencontre souvent parmi eux des individus qui, bien que nés dans le pays, n'en connaissent pas la langue. Leur méfiance envers leurs autres concitoyens est telle que, lors de la dernière épidémie cholérique à Belgrade, ils ne voulaient pas envoyer leurs malades indigènes au grand hôpital, et le Gouvernement dut créer pour eux un hôpital spécial, desservi par deux médecins de leur culte, et rétribué par l'État.

Ces tendances essentiellement exclusives de la population israélite de Serbie, cet isolement dans lequel elle se plaît à se renfermer, n'est pas de nature à favoriser l'affaiblissement des préventions dont elle est l'objet, ni à faciliter au Gouvernement la réalisation des intentions libérales dont il est animé envers elle.

On voit clairement par ce qui précède que l'abolition de l'unique mesure restrictive concernant les israélites ne dépend en définitive que d'eux-mêmes.

Aux yeux du Gouvernement princier, cette question n'est point une question de principe, mais une simple question de temps dont le Gouvernement s'efforce d'accélérer la solution en s'appliquant à agir sur ses ressortissants israélites par le moyen d'une civilisation plus avancée, de façon à modifier leur manière de voir et de se conduire.

Le soussigné, Ministre des affaires étrangères ad intérim, est heureux de pouvoir assurer à Monsieur l'Agent et Consul général de Sa Majesté britannique que le Gouvernement princier appelle de tous ses vœux le moment ou les israélites, s'inspirant mieux de l'esprit général du pays, seconderont les efforts du Gouvernement et concourront à lui rallier le pouvoir législatif de manière à faire disparaître en due forme de notre Constitution cette dernière restriction peu conforme aux principes qui en sont l'essence.

C'est donc avec une vive satisfaction que le Gouvernement princier accueillera toutes les occasions de prouver au Gouvernement de Sa, Majesté britannique l'importance qu'il attache aux Conseils dictés par cette haute bienveillance, dont il s'honore d'avoir déjà tant de preuves.

D. matitch.

 

iv le jury DE buzéu ET LES ÉVÉNEMENTS D'ISMAIL EN 1872.

Nous avons partout abrégé le récit des souffrances infligées aux juifs de Roumanie pendant les émeutes dont ils ont été tant de fois victimes. Toutes ces émeutes contre les juifs se ressemblent. Cependant celle d'Ismaïl, en 1872, dont le vol fait à la cathédrale par un juif baptisé a été l'origine ou le prétexte (5), a eu un caractère si grave, le verdict qui l'a suivie est si extraordinaire, que nous croyons intéressant de donner ici quelques extraits du procès-verbal des séances du jury. (6)

 

Interrogatoire de Silbermann.

 

jacob silbermann raconte comment il a commis le vol.

D. — Qui vous a poussé à le commettre?

R. — Personne.

D. — Vous ne dites pas la vérité, car vous avez déclaré devant le juge d'instruction que Weissmann et les autres vous y avaient engagé ?

R. — Lorsque que j'ai été arrêté a Chilia, j'ai dit immédiatement, devant l'inspecteur de police, que je n'avais pas de complice; si plus tard j'ai accusé ces personnes (je ne connaissais même pas M. Goldschlaeger ni le rabbin Alter Brandeis) devant le juge d'instruction, je l'ai fait à la suite des mauvais traitements du commissaire Petrachi et de l'interprète Dropulo, qui me promirent de me mettre en liberté si je voulais accuser les personnes qu'ils m'indiqueraient. Même alors je n'aurais pas accusé M. Goldschlaeger, parce que je craignais de ne pouvoir le reconnaître si j'étais confronté avec lui, mais l'interprète Dropulo me promit de me faire signe quand M. Goldschiaeger paraîtrait et c'est ce qu'il fit.

D. — De quelle religion êtes-vous ?

R. — Je suis né russe, de religion juive, et j'étais encore un jeune homme quand j'embrassai le christianisme.

D. — Pourquoi n'avez-vous pas volé des objets de plus de valeur ?

R. — Je n'aurais pas pu les emporter sans être aperçu, ni les cacher, et c'est pour cela que j'ai jeté quelques-uns des objets dans les latrines.

 

Interrogatoire d'Ahraham Preissmann.

 

preissmann nie d'avoir engagé Silbermann à commettre le vol.

D. — Comment se fait-il que devant le juge d'instruction vous ayez avoué et que maintenant vous vouliez tout nier? Dites la vérité.

R. — Aussi longtemps que j'ai pu supporter les terribles tortures qui m'ont été infligées par le commissaire Petrachi et mon plus grand ennemi Christi, en présence de l'interprète Dropulo, je n'ai pas avoué que j'eusse connaissance de rien, mais lorsque j'ai été attaché, deux nuits de suite, à un poteau, pieds et poings liés, soulevé 35 à 40 fois de suite à une hauteur do six pieds, d'où l'on me laissait retomber a terre, de sorte que j'étais comme mort et que mon cerveau était entièrement bouleversé et que des semaines après je ne pouvais coucher autrement que sur le ventre, et quand on me menaçait de plus grands tourments encore, j'ai fini par dire tout ce qu'on voulait.

D. — Pourquoi ne vous êtes-vous pas plaint au juge d'instruction?

R. — Comment l'aurais-je fait, puisque au lieu de me faire venir à la Cour, il m'interrogeait à la police, en présence des tourmenteurs, et que, sous prétexte que je ne savais pas assez le roumain, il ne communiquait avec nous que par l'interprète Dropulo ? Quand le procureur général me visita dans ma cellule et m'interrogea en présence de quelques négociants, j'ai pour la première fois pu dire la vérité.

D. — Vous dites que le commissaire Petrachi est votre plus grand ennemi; pourquoi cela ?

R. — Parce que, il y a un an et demi, il me devait quelque argent et que je l'ai appelé pour cela plusieurs fois devant le chef de police et finalement devant le juge de paix, et pendant qu'il me tourmentait je l'entendis répéter: « Voilà pour te payer ! »

 

Interrogatoire de Haïm David.

 

l'accusé dit qu'il n'avait aucune connaissance du crime et nie la complicité qui lui est reprochée.

D. — Comment avez-vous déclaré devant le juge d'instruction que vous aviez jeté les objets dans les latrines de la maison Pas-calowitz, ou on les a trouvés, et comment le niez-vous maintenant?

R. — Vous avez entendu comment on m'a arraché des aveux. On voulait me forcer de dire où j'avais jeté les objets volés. D'un côté, j'avais peur des tortures infligées à mon compagnon et que, à cause de ma faiblesse physique, je n'aurais pas pu supporter; mais, d'autre part, je ne pouvais indiquer la place, puisque je ne la.connaissais pas. Je dis à tout hasard que je les avais cachés dans le poêle de Preissmann. Des recherches furent faites et naturellement on ne trouva rien. Je fus alors affreusement maltraité. On m'arracha la barbe avec un couteau émoussé, on me mit dans la bouche un pistolet chargé, je fus frappé à coups de poings ou à coups de plat d'épée, jo reçus des soumets sans nombre sur les oreilles, et finalement on m'infligea le même traitement qu'à Preissmann. Je me traînais en gémissant à côté de Preissmann, quand (c'était le troisième soir) on amena le voleur. Il se plaça à côté de moi et me demanda pourquoi je pleurais. Je lui répondis qu'on voulait me forcer de dire où étaient les objets volés et que je ne le savais pas. Il me répondit: «Si vous voulez dire que c'est vous qui les avez jetés, je vous dirai où ils sont. » Je promis et je pus ainsi indiquer la place au juge d'instruction.

L'accusé israel weissmann dit qu'il avait fiancé sa fille à Silber-mann, ignorant que celui-ci était baptisé. Il n'avait aucune connaissance du crime.

 

Interrogatoire du rabbin Alter Brandeis.

D. — Est-il vrai que vous ayez dit à Goldschlaeger de promettre à Silbermann que vous feriez connaître son nom au monde entier, comme celui d'une personne qui aurait glorifié le judaïsme ?

R. — Il y a plus d'un an 'que je suis brouillé avec M. Gold-schlaeger. Il a introduit un autre rabbin à Ismail, et depuis je ne lui ai pas adressé la parole.

D. —Comment se fait-il que les objets volés aient été trouvés dans la maison où vous demeurez ?

R. — Comment puis-je le savoir? Cette latrine est commune à toute la maison, où demeurent trente familles différentes, et où il y a, en outre, un café. Des centaines d'étrangers, qui fréquentent cet établissement, se servent de ces latrines.

M. goldschlaeger assure qu'il n'a pas parlé au rabbin depuis un an, qu'il ne connaissait pas Silbermann, et que le crime commis par celui-ci lui inspirait autant de dégoût qu'à n'importe quel chrétien.

On sait que le jury condamna tous les juifs accusés, quoique le ministère public, par l'organe de M. Borch, eût abandonné l'accusation pour tous, à l'exception de Silbermann, qui n'était plus juif. Les perturbateurs furent acquittés.

M. Green, consul général d'Angleterre, avait prévu ce dénoûment. Le H mars déjà, il écrivait à son ministre qu'il craignait que la justice ne suivît « son cours ordinaire dans ce pays, c'est-à-dire un cours à crochets (crooked). »

Le jury était composé de douze paysans ne sachant ni lire ni écrire. M. Green disait encore à ce sujet: « L'affaire a passe dans les mains des autorités judiciaires provinciales, dont on peut dire hardiment, quoiqu'il puisse y avoir des exceptions honorables perdues dans la masse, qu'entre leurs mains la justice est une moquerie et une dérision. » (7)

 

V. — désordres A jassy, racaciu ET darabani EN 1877.

Les juifs ont encore été victimes tout récemment de mouvements populaires en Roumanie.

A Jassy, dans la nuit du 23 mai/6 juin 1877, une centaine d'étudiants et de gens du peuple, revenant de la gare, où ils avaient assisté au départ de l'empereur de Russie pour Ploiesti, se mirent à donner la chasse aux juifs qu'ils rencontraient dans les rues (il était quatre heures du matin), et à casser les carreaux des maisons israélites. Les boutiques et les cabarets des juifs furent envahis. Dans le cabaret d'Abraham Salomon, les perturbateurs brisèrent les bouteilles pleines d'eau-de-vie et mirent le feu au liquide. Quatorze maisons, toutes appartenant à des juifs ou habitées par des juifs, devinrent la proie des flammes.

A Racaciu, petite station de chemin de fer du district de Bacau, en présence du bourgmestre Hagiopolus, les juifs qui se trouvaient dans le voisinage de la gare pour voir passer l'empereur de Russie furent arrêtés par des dérobants à cheval, conduits en prison et maltraités.

De véritables scènes d'horreur ont eu lieu à Darabani. Elles ont été connues à Paris par des dépêches télégraphiques du 6 juin, émanées probablement du gouvernement. Des journaux italiens du 10 juin ont publié le télégramme suivant (8):

 

Télégramme de l'Agence Stefani.

* Bucarest, 9. — Une dépêche adressée par le ministre des affaires étrangères de Roumanie à ses agents diplomatiques accrédites près les cours étrangères dit:

monsieur L'AGENT,

Le nommé Cimara, Grec, propriétaire de la terre de Darabani (District de Dorohoïu, au nord de l'ancienne province de Moldavie, près de la frontière russe) est depuis longtemps en conflit avec les hébreux qui habitent dans sa propriété et, que le gouvernement a toujours protégés contre les vexations du propriétaire. Le susdit propriétaire, profitant d'un jour de fête, a excité ses serviteurs amantes également étrangers à se ruer sur les hébreux. Plusieurs de ces derniers ont élé blessés et une partie de leurs biens ont été pillés. Le gouvernement roumain a pris immédiatement des mesures pour protéger les juifs. Le procureur général se rend sur les lieux et ouvre une enquête. La justice informe. Les coupables seront sévèrement punis.

kogalniceano.

 

Une commission d'enquête, envoyée à Darabani par le consul autrichien de Jassy, a fait sur ces événements le rapport suivant:

PROCÈS-VERBAL dressé à Darabany le 15 juin 1877, par la commission du vice-consulat impérial et royal de Bottuschan, déléguée par décision du consulat impérial et royal de Jassy, en date du 10 et 12 juin 1877, Z, 117 et 120 rev., touchant la persécution des juifs qui a eu lieu le 3 juin de cette année.

*A la suite de la décision indiquée ci-dessus, la commission constituée se rendit à Darabany, et après une enquête préalable sérieuse sur les lieux, la relation suivante fut rédigée.

Le 3 juin courant, à 1 heure et demie de l'après-midi, un dimanche, jour de marché à Darabany, ce qui y amène une grande quantité de paysans des environs, tous les domestiques mâles de la propriétaire territoriale de Darabany, Mme Sma-randa Cimarra, débouchèrent sous la direction de l'intendant du domaine (Vikil Panaite, Grec) bien armés, au nombre de 40, du château situé à l'entrée de la ville, parcoururent par groupes un certain nombre de rues, et se massèrent dans la rue principale, très-large et semblable à une place; là, ils commencèrent, sans aucune provocation de la part des juifs, à maltraiter ceux de ces derniers qu'ils rencontraient, sans distinction d'âge ni de sexe; parmi eux un certain Selig Baraz (indigène) fut tellement maltraite, qu'à la suite des blessures qu'il a reçues, il se trouve en ce moment à l'hôpital de Dorohoy. Un quart d'heure plus tard, la propriétaire elle-même, un revolver à la main, parut dans sa voiture qu'elle conduisait elle-même, et, accompagnée de son beau-frère (le frère de son mari) Grigori Cimarra, et d'un grec-armé (arnaute), elle se rendit au centre de la ville, là où la rue principale exceptionnellement large, forme la place du marché, qui était remplie alors do toute la population de la campagne venue au marché.

A peine arrivée, elle appela à elle le personnel dont il est parlé plus haut et qui était venu en ville par groupes, et pour bien les mettre en train, elle leur ordonna spécialement d'aller maltraiter Simone Hecht, Motel Horwitz et Chaïm Nissen. (le premier, sujet autrichien; les deux derniers, indigènes). Suivant les ordres de leur maîtresse, ils enfoncèrent à coups de hache la porte de Simche Hecht (les juifs, craignant instinctivement une émeute s'étaient barricadés chez eux), et comme Simche Hecht, croyant qu'on en voulait à lui seul, se cachait, toute sa famille fut maltraitée de la façon la plus brutale.

De là ils se rendirent chez Chaïm Nissen, voisin de Simche Hecht, ou la porte fut également enfoncée, et comme Chaïm Nissen, qui est très-fort, se défendait contre ses agresseurs, il fut maltraité à ce point qu'il tomba évanoui, perdant son sang par plusieurs blessures à la tête et sur le corps.

Les malfaiteurs le croyant mort, le traînèrent à travers sa demeure jusque sous la porte qu'ils venaient d'enfoncer, en s'écriant: Hei sefacem gust la cocona (9). Ils montrèrent le cadavre à leur maîtresse et le jetèrent ensuite en travers de la porte, la tête dehors.

Continuant leurs actes de cruauté, ils se rendirent chez un certain Moses Lamm (indigène), qui possédait une boutique richement garnie de marchandises; mais ce dernier, résolu à se défendre jusqu'à la dernière extrémité, brandit une barre de fer, et mit les envahisseurs en respect sous la porte voûtée à moitié fermée. Comme au bout d'un certain temps personne n'avait encore pu pénétrer sous la voûte, la propriétaire, toujours présente, se moqua d'eux, les traitant de lâches, et appela son intendant, à qui elle adressa ces mots de reproche: » Panaite, unde tu est ? tu sigura au spusu ca poti dovidi pe demetati targul; unde putere ata?» (10) A ces mots, il s'approcha de la voûte le revolver à la main, blessa à la partie supérieure du bras gauche Moses Lamm, qui tomba à la renverse tout sanglant et perdant connaissance. Le Vikil tira encore deux coups sous la voûte, mais sans blesser personne. Lorsque la foule pénétra dans le magasin, la propriétaire cria: Jama, Jama (Pillage !).

De là, toujours accompagnée de ses domestiques armés et de la foule qui s'était amassée, elle revint à la place du marché où elle cria au peuple assemblé: Omenu buni acesta au venita de la guvernulu ca se pradam si se ucidem pe Jidani. Jama, jama ! pe conta si respundere amea, cea mai buni luati si celelalte strucati fermati (11). Là-dessus la population, se groupant sous la direction des domestiques de la propriétaire, se livra à une telle orgie d'excès et de pillage, que des 200 maisons environ existant à Darabany, 159 maisons, sans distinction de propriétaires furent pillées; 168 personnes, sans distinction d'âge ni de sexe, furent maltraitées de la façon la plus brutale, de manière que les traces des violences se reconnaissent encore aujourd'hui; 18 personnes furent grièvement blessées, quelques-unes sont à l'hôpital de Dorohoy, d'autres sont soignées chez des particuliers de cette ville. Il y a à Darabany 3 synagogues, dont les fenêtres ont été brisées, les châssis mis en pièces, les portes et tous les autres meubles cassés. Dans une synagogue, un rouleau de la loi (Thora), et dans toutes, tous les livres de prières furent déchirés et jetés dans la rue. Dans une autre synagogue, un rouleau de la loi a entièrement disparu. Comme chez tous les israélites, la plus grande partie de la fortune de ceux de Darabany consiste en billets à ordre, obligations, contrats, etc., qui, comme tous les livres et bibliothèques, ont été déchirés, jetés dans la rue en morceaux et, livrés au hasard du vent. Les tapis et les lits de plume ont été déchirés et traités comme les livres. Par contre, on remarqua que les objets de plus grande valeur en or et en argent, bijoux, perles etc., étaient portés à la voiture de la propriétaire et reçus par elle. Les marchandises trouvées dans les magasins et dans les maisons telles que linge, vêtements, fourrures de prix, furent pillées par le peuple, jetées sur des voilures. Chaque assistant emportait son butin, grand ou petit. Tous les autres meubles, depuis les plus précieux jusqu'aux plus ordinaires, et tous les objets garnissant les magasins furent brisés en petits morceaux.

Il a été reconnu que le plan de la propriétaire au sujet des excès à commettre, et qui se continuèrent jusqu'à 8 h. 1/2, allait encore plus loin, puisqu'on devait piller sans interruption jusqu'à l'entrée de la nuit, et ensuite mettre le t'eu à différents endroits de la ville, afin que, à la faveur du tumulte qui en résulterait, tous les juifs, poussés dans la rue, y fussent tués, et qu'il fût impossible de connaître ni l'origine ni l'étendue du dommage.

Par hasard, le fils d'un premier lit de la propriétaire, Michel Stourdza, demeurant à Czernowitz, en Bacovine, vint avec sa femme à Darabany rendre visite à sa mère. Sur la route de Darabany à Dorohoy, il croisa un juif qui courait de toutes ses forces. Il l'arrêta et apprit de lui quelle tuerie et quelles violences se commettaient à Darabany, sur l'ordre et avec l'aide de sa mère. Il arriva à 8 h. 1/2 dans la petite ville, et put se convaincre de la véracité du juif qui s'enfuyait à Dorohoy pour y chercher du secours. Il enleva son revolver à sa mère, et la pria de se rendre immédiatement avec son épouse au château, ce qui fut aussitôt exécuté.

Michel Stourdza resta sur la place, où il déploya la plus grande énergie pour arrêter les meurtres et le pillage et pour disperser la foule furieuse, ce qui lui réussit heureusement, grâce à l'aide d'un officier moldave, M. Baculescul, qui, ayant appris ce qui se passait, arrivait à l'instant même à cheval de Radauz en Moldavie, sans-cela le plan de la propriétaire exposé plus haut eût été entièrement exécute.

L'aspect de l'état actuel de cette petite ville est véritablement navrant. Quand on considère, en effet, les ruines qui témoignent d'une prospérité maintenant détruite, quand on entend les plaintes des hommes pillés et maltraités, dont les souffrances ont laissé des traces encore visibles aujourd'hui; quand on voit la misère actuelle, et qu'on pense que des familles qui, hier encore, se trouvaient au sein de la fortune et du bonheur dans leurs maisons, sont réduites d'un coup à la mendicité, ruinées pour leur vie durant, obligées de recourir à la charité des fermiers israé-lites du voisinage, qui leur ont envoyé de la farine de maïs, du fromage et des vêtements, afin que ces malheureux ne soient pas nus et exposés à mourir de faim, on est profondément touché.

La commission déléguée a bien fait des estimations du dommage causé. Quand même on aurait retrouvé une grande partie des objets volés, ils ne forment que le 160me environ de ce qui a été pillé, car, à cause du retard apporté aux perquisitions domiciliaires, qui d'ailleurs ont été conduites avec lenteur et partialité, la plus grande partie a été détruite par les possesseurs, jetée dans les puits, les étangs, d'où on retire encore journellement des objets; on les dépose, jusque après la décision de l'autorité, dans la maison communale do Darabany. Pour le moment, peut-être pour toujours, les victimes sont réduites à la mendicité.

Ci-joint un procès-verbal concernant les dommages causés aux sujets austro-hongrois. Après les constatations d'usage, il y sera donné la suite nécessaire.

 

Pour la Commission:

ludwig von udrycki, vice-consul;

karl keller, secrétaire

 

Une enquête a été faite sur les lieux par le Gouvernement et un grand nombre de coupables ont été arrêtes. Reste à savoir s'ils seront condamnés par les tribunaux. M. Cimara est également arrêté, mais Mme Cimara est en liberté dans son château. On dit qu'elle est indisposée.

Le Monitorui Official du 11/23 juin contient un rapport adressé par M. Bratiano, ministre de l'intérieur, au prince Charles tendant à dissoudre le Conseil municipal de Darabani et approuvé par le prince. D'après ce rapport la commune de Darabani est administrée par un maire et trois conseillers dont aucun ne sait ni lire ni écrire et qui se sont associés aux désordres et au pillage, « puisqu'on a trouvé chez eux des objets dérobés aux juifs. »

La belle conduite de M. Michel Slourdza se passe de tout éloge. Elle montre ce qu'on peut attendre des senti-ments généreux de la jeunesse roumaine, qui se laisse quelquefois égarer par les déclamations des judéophobes, mais chez laquelle triompheront, nous voulons l'espérer, les idées de justice et de tolérance religieuse.

 

VI. — les négociations DIPLOMATIQUES RELATIVES A LA situation DES israélites EN roumanie.

Les souffrances des juifs, en 1869, sous le ministère de M. Cogalniceano, avaient été si grandes, leur situation était devenue si douloureuse et la violation de leurs droits si évidente, que les puissances garantes essayèrent de rappeler le Gouvernement roumain au respect de la convention de Paris (12).

Le 13 février 1870, le comte Clarendon, ministre des affaires étrangères, écrivait au consul général d'Angleterre, M. J. Green, à Bucharest, une lettre où il disait (13):

* Le Gouvernement roumain et les Chambres feront bien de se rappeler que non-seulement ils sont responsables, devant l'opinion publique en Europe, des mauvais traitements subis par les juifs des principautés, mais que les puissances européennes ont le droit, en vertu de la convention de Paris 1838, qui a règle l'organisation des principautés de Valachie et de Moldavie, de demander l'exéculion de l'article 46 de cette convention, qui prescrit, pour les juifs comme pour les chrétiens, une égalité complète pour les droits légaux et fiscaux, aussi bien que pour la liberté des personnes et la sécurité dos biens, et quoique la convention n'ait accordé les droits politiques qu'aux seuls chrétiens, elle a laissé la porte ouverte pour que les principautés étendent spontanément ces droits aux adhérents de toutes les autres religions, ce qui implique de la pari; des puissances le vœu de les voir ainsi étendus,...

Je vous prie do tenir au prince Charles, aux membres du Gouvernement et aux autres personnes influentes que vous pourrez avoir l'occasion d'entretenir de cette question, un langage conforme à ce qui précède, et j'apprends do l'ambassadeur de France que le représentant de S. M. impériale à Bucharcst va recevoir immédiatement des instructions dans le même but.

Le Gouvernement autrichien, comme celui de France, était prêt à agir de concert avec l'Angleterre dans cette question.

Le 23 Février, des copies de cette dépêche du comte Clarendon à M. Green furent adressées aux représentants de S. M. britannique à Florence (sir A. Paget), à Vienne (sir Andrew Buchanan) et à Berlin (lord Aug. Loftus), avec prière de communiquer cette pièce au Gouvernement auprès duquel ils étaient accrédités et de demander aux Gouvernements d'Italie et de Prusse s'ils voulaient se joindre à l'Angleterre, la France et l'Autriche pour « faire au Gouvernement roumain des remontrances énergiques contre le système de persécution qui est un malheur pour la Roumanie et inspire des sentiments d'indignation à toute l'Europe. »

Le 5 mars, lord Loftus répondit que M. le baron Thile l'avait informé que M. de Bismarck, au nom du Gouvernement de l'Allemagne du Nord, « regrettait profondément les actes de persécutions auxquels les juifs de Roumanie avaient été tant de fois exposés et que le Gouvernement prussien avait souvent t'ait des remontrances à ce sujet au Gouvernement roumain, » mais que si c'était l'intention du comte Clarendon de demander un changement dans la législation roumaine, le Gouvernement de l'Allemagne du Nord ne croyait pas pouvoir se joindre aux puissances pour exercer une pression dans ce but sur le Gouvernement roumain. Ce serait une ingérence dans les affaires intérieures de ce pays, et, vu la situation de la Prusse vis-à-vis de la Roumanie, cela ferait naître l'opinion que la Prusse cherchait à exercer une influence indue sur le Gouvernement roumain et ensuite qu'il était responsable des actes de ce Gouvernement. Cependant, dans tout acte de persécution spéciale, le Gouvernement de l'Allemagne du Nord interviendrait comme il l'avait toujours fait pour conseiller une politique de justice et de modération envers les juifs, et de nouvelles instructions pour cet objet allaient être envoyées à M. de Radowitz, consul général à Bucharest.

Le 17 mars, M. Visconti-Venosta, ministre des affaires étrangères d'Italie, répondit comme suit à la communication de M. Paget (14):

*Pour sa part, le Gouvernement du roi n'a pas cessé de recommander au Gouvernement du prince d'observer ces principes d'humanité qui sont, l'élément essentiel de la civilisation moderne.

Mo reportant à la correspondance de mon ministère avec l'agent royal à Bucharcst, je trouve des dépêches conçues dans ce sens du 5 août 1867, 7 et 16 avril, 13 mai et 10 octobre 1868.

Cependant la question peut être renouvelée sous un autre aspect. La note que vous m'avez communiquée fait observer avec raison que les puissances ont le droit d'intervenir dans cette question, qui peut être considérée comme une affaire internationale des Principautés, en vertu de la convention du 19 août 1838, qui forme la bas" de la constitution de ces Principautés.

L'article 46 de la convention, tout en réservant aux chrétiens seuls la jouissance des droits politiques, contient des garanties en faveur des Moldo-Valaques sans aucune distinction de religion. Les puissances ont donc sans aucun doute le droit de chercher le vrai sons de cet article en ce qui concerne les non-chrétiens, et de s'assurer s'il est appliqué en Roumanie à cette catégorie de juifs dont la nationalité Moldo-Valaquc ne peut être mise en doute. Il est évident que, pour donner cette direction aux mesures qui peuvent être prises à l'égard du gouvernement roumain, il faut faire un examen préliminaire de la question et établir une entente entre les différentes puissances sur la nature et les limites de l'action qu'il paraîtra convenable de suivre en cette matière.

Pour le présent, le Gouvernement du Roi se borne à soumettre ces réflexions à la sage appréciation du Gouvernement anglais, ajoutant qu'il est disposé à seconder l'initiative que le gouvernement de la Reine proposera de prendre en celte question, et qu'en attendant il continuera, quand les circonstances le demanderont, de rappeler à l'agent du Roi à Bucharest les instructions qui lui ont déjà été envoyées.

Pendant que ces négociations se poursuivaient, les consuls agissaient à Bucharest. M. J. Green et les autres consuls faisaient des observations à M. A. Golesco, le nouveau ministre de l'intérieur, qui avait remplacé M. Cogalniceano, et le ministre leur donnait l'assurance que, lui au pouvoir, les juifs ne seraient point persécutés. A une interpellation à la Chambre des députés, il répondit qu'il était fâcheux que celte question des juifs fût constamment agitée et qu'on créait ainsi des difficultés au Gouvernement.

Tous les consuls des puissances garantes, sans aucune exception (15), avaient enfin reçu de leurs gouvernements des instructions identiques, qui leur enjoignaient de tenir un « langage énergique » au Gouvernement roumain. C'est ce qu'ils avaient fait, mais aucun danger immédiat ne menaçant les juifs, ils pensaient pouvoir s'en tenir là. Le consul de Russie seul, M. le baron Offenberg, insistait pour qu'une note collective fût adressée au Gouvernement. Le 21 mars, il réunit les consuls chez lui pour cet objet. Il leur fit remarquer que la situation des juifs était plus mauvaise maintenant qu'elle ne l'avait été avant le traité de Paris, malgré l'article 46 de la convention de 1858; que les juifs avaient autrefois le droit de construire et d'acheter des maisons dans les villes et de posséder des vignobles; qu'il y avait à Bucharest des maisons qui, il y a un siècle, avaient été construites ou possédées par des juifs, mais que tout était changé et empiré maintenant. Il finit en exprimant le désir d'adresser une « représentation collective » au Gouvernement. Les autres consuls craignirent d'exercer une pression trop forte sur le Gouvernement roumain et demandèrent à en référer d'abord à leurs chefs.

Le Gouvernement roumain finit par donner aux puissances un semblant de satisfaction. La circulaire suivante fut envoyée aux préfets par M. Golesco:

En présence des différents ordres qui ont été donnés jusqu'à présent concernant la défense qui a été faite aux israélites de séjourner dans les communes rurales avec la profession de caba-retiers et de préposés à l'octroi, le soussigné maintient entièrement les dispositions de l'ordre sous N° 83 de l'année courante; mais pour ce qui concerne les autres mesures, le soussigné vous demande de porter à la connaissance des Conseils communaux et ruraux les dispositions des articles 10 et 108 de la loi sur la police rurale, afin qu'ils aient à se conformer textuellement aux prescriptions y contenues.

Le prince Charles, dans une conversation avec M. J. Green, présenta cette circulaire comme une révocation des circulaires de M. Cogalniceano, et M. Epureano, président du Conseil, prétendit également qu'elle avait ce sens. M. Green, sans faire remarquer que cette nouvelle circulaire maintenait la dernière circulaire de M. Cogalniceano, la trouvait ambiguë et dit à M. Epureano qu'elle ne changeait absolument rien à la situation.

L'attention des puissances fut bientôt attirée et absorbée par d'autres événements. La guerre de 1870-71 leur avait créé de graves soucis et les Roumains eux-mêmes, suivant de loin le drame douloureux qui se jouait dans notre pays, laissaient les israélites tranquilles. L'intérêt était ailleurs.

Il se reporta sur les israélites roumains en 1872, après les horribles scènes d'Ismaïl, de Cahul et de Vilcov, et les décisions scandaleuses du jury, qui condamna les victimes de l'émeute et acquitta tous les coupables.

Dès le 26 avril 1872, sir Francis Goldsmid écrivit au comte Granville sur ces douloureux, événements, et suggéra l'idée que les puissances garantes pouvaient envoyer à la Roumanie une note identique, réclamant les mesures indispensables pour accorder aux juifs la situation qui leur était garantie par la Convention de 1838 et pour protéger leurs personnes et leurs vies (16).

Le comte Granville écrivit dans ce but, le 14 mai, aux ambassadeurs de Sa Majesté Britannique à Paris (Lord Lyons), Berlin (M. Odo Russel), Vienne (sir A. Buchanan), Saint-Pétersbourg (lord A. Loftus), Rome (sir A. Paget) et Constan-tinople (sir H. Elliol).

Lord Lyons remit à M. de Rémusat la note suivante:

Les persécutions auxquelles les juifs sont continuellement exposés dans les Principautés ont pris récemment une telle extension, qu'il semble au Gouvernement de Sa Majesté que les Puissances signataires des traités de 1856 et 1858 sont appelons à intervenir, d'une manière plus solennelle qu'elles no l'ont fait jusqu'à présent, dans le but de rappeler au Gouvernement roumain les obligations que lui impose l'article IV (46) de la Convention de 1838 qui, s'il était bien observé, assurerait aux juifs le même traitement et la même sécurité pour leurs vies et leurs propriétés que ceux dont jouissent les aulres habitants des Principautés.

Le Gouvernement de Sa Majesté voudrait savoir si le Gouvernement français est disposé à s'associer à des représentations faites de concert dans ce sens au Gouvernement roumain (17).

16 mai 1872.

La situation politique de la France imposait au ministère une grande réserve, mais d'autres gouvernements étaient plus libres d'agir. L'Italie se déclara la première prête à se joindre aux représentations qui pourraient être faites au Gouvernement roumain (21 mai). L'Allemagne adhéra deux jours après aux propositions du ministère anglais, mais elle fil plus tard quelques objections. L'Autriche, sans décliner les ouvertures qui lui étaient faites, demanda s'il ne fallait pas tenir compte au' Gouvernement roumain des mesures-prises par lui pour prévenir, cotte année, les agitations qui se produisaient presque tous les ans à l'approche de la Pâque et si on ne croyait pas devoir faire quelque fonds sur la promesse du Gouvernement « de prendre des mesures pour assurer dorénavant la stricte exécution de la loi en vertu de laquelle les juifs jouissent, théoriquement, des mêmes droits que les autres habitants du pays. »

La Turquie hésitait aussi à se prononcer: elle pensait qu'on devait surtout demander la suspension de la loi sur le jury, la Roumanie n'étant pas mûre pour une telle institution. Il est fort probable que le Gouvernement Roumain, qui regrettait sincèrement la décision du jury de Buzéu, dans les émeutes d'Ismaïl et de Vilcov, et qui avait d'ailleurs d'autres griefs contre le jury roumain, eût été bien aise de le supprimer sous la responsabilité des puissances. M. Cos-taforu, ministre de la justice et des affaires étrangères de Roumanie, était venu à Constantinople, qui paraissait devoir être le centre de l'action des puissances, et l'idée émise par Server Pacha sur le jury pouvait bien venir du ministre roumain, M. le comte Andrassy avait cependant eu la même pensée, mais le Gouvernement anglais ne crut pas devoir se mêler d'une question qu'il considérait comme intérieure et non internationale.

L'opinion publique était avec les Gouvernements. Les interpellations de sir Francis Goldsmid, à Londres, de M. Godefroy, à la Haye, avaient produit en Europe l'impression la plus favorable. Le Reichstag allemand délibéra aussi sur la question le 22 mai (18), et d'éloquentes paroles furent prononcées en faveur des juifs. Un précieux témoignage de sympathie leur fut donné par la Société pour la diffusion du christianisme parmi les juifs (19). Enfin le 30 mai 1872, un important meeting eut lieu à Londres, à l'Hôtel de Ville, sous la direction de lord Shaftesbury. On put y voir de nombreuses autorités chrétiennes, entre autres l'évêque de Glocester. L'assemblée prit une résolution qui protestait contre la persécution et envoya une députation à lord Granville pour le prier d'intervenir en faveur des juifs.

On a déjà vu plus haut que le Gouvernement roumain avait gracié deux des juifs d'Ismaïl condamnés par le jury et commué la peine des autres. Il fit publier en même temps une note circulaire adressée par M. Costaforu aux agents de la Roumanie à l'étranger (20). Cette note demandait l'indulgence pour « la surexcitation générale des esprits à la suite de la profanation de l'église d'Ismaïl, » mais elle se gardait de dire que le vol avait été commis par un juif baptisé. Elle ajoutait que le Gouvernement ne voulait pas « cacher la mauvaise impression qu'avait produite sur lui le verdict d'acquittement que venait de prononcer le jury de Buzeu en faveur de plusieurs accusés, » et faisait entendre que dans d'autres circonstances aussi, qui lui tenaient peut-être plus à cœur (21), le jury avait dévié des voies régulières de la justice.

Enfin, pour achever la série des mesures de défense prises par le Gouvernement, M. Costaforu, comme nous venons de le dire, était allé à Constantinople, où il arriva vers le milieu de juin. Le Gouvernement de la Porte, comme puissance suzeraine, paraissait appelé à introduire l'action des puissances auprès de la Roumanie, et c'est son appui que M. Coslaforu venait chercher. Il fit publier à Constantinople une brochure (22) où il prétendit qu'en réalité c'étaient les Roumains qui avaient besoin d'être protégés contre les juifs, mais sir Henry Elliot, en envoyant cette brochure à Londres, faisait remarquer que sur ce point M. Costaforu finirait probablement par se mettre d'accord avec l'opinion des gouvernements européens.

Cependant le diplomate roumain pouvait être suffisamment rassuré. L'intervention des puissances garantes ne pouvait avoir tout son poids que si la Russie voulait s'y associer: elle refusa. Dès le mois de mai le prince Gortschakoff avait répondu aux propositions anglaises en conseillant de demander avant tout des explications au gouvernement roumain. Il protestait de son attachement aux idées de tolérance religieuse. Il avait toujours, disait-il, plaidé la cause des juifs dans les conseils de l'Empire. Il ajouta que le consul de Russie se serait joint à la protestation signée par les autres consuls le 8 avril, si celle-ci avait contenu un mot de blâme pour le sacrilège commis dans l'église d'Ismaïl; enfin, il voulait qu'avant d'envoyer une note comminatoire, qui aurait pour effet d'affaiblir l'autorité du prince Charles, une enquête fut faite sur les derniers événements.

Dans sa lettre du 23 mai au comte Granville, lord Loftus expliquait comme suit la conduite du Gouvernement russe (23):

*Je ferai observer à V. S. qu'il y a plusieurs raisons qui ont engagé le prince Gortschakoff à décliner la représentation collective au gouvernement roumain, proposée par V. S.

La communauté juive en Russie est soumise à des lois très-sévères. Les juifs ont seulement l'autorisation de demeurer dans les villes et ne peuvent devenir possesseurs de propriétés rurales. Il ne leur est pas permis de s'établir dans les campagnes ou de devenir cultivateurs du sol. Ils n'ont pas des droits égaux à ceux dos autres citoyens russes,

Le gouvernement russe, par-conséquent, ne peut pas demander aux principautés une plus grande liberté pour les juifs, de peur que le même argument ne soit relourné contre lui-même.

En outre, le Gouvernement russe est oblige d'avoir égard aux sentiments profondément religieux qui existent dans son empire au sujet de l'Église orthodoxe, et plus spécialement dans les questions où la communauté juive pourrait être suspectée d'insulter cette religion.

Enfin, je forai remarquer à V. S. que le prince Gortschakoff est tant soit peu effrayé des conséquences qui pourraient résulter d'une action collective de nature à humilier ou à blesser les susceptibilités du Gouvernement et du peuple roumains.

Les négociations avaient donc échoué! M. Costaforu promit à Server Pacha que la force publique serait augmentée dans les endroits où les juifs pouvaient être menacés, et que le Gouvernement proposerait une loi pour modifier l'institution du jury. Il fallut bien se contenter pour le moment de ces promesses, et M. Costaforu put retourner à Bucharest, où il fit publier des bulletins de victoire.

Le Gouvernement anglais fit une nouvelle tentative en 1873, lorsque fut votée la loi des spiritueux qui apportait la ruine et la misère à des milliers de juifs.

Le 23 mai, lord Granville informait les ambassadeurs de S. M. la Reine à Paris, Berlin, Vienne, Saint-Pétersbourg, Constantinople et Rome, qu'il avait chargé le consul général anglais à Bucharest dû rappeler au prince Charles toutes les vexations dont les juifs roumains avaient été l'objet et de protester contre la loi des spiritueux.

Le duc de Broglie répondit le premier à cette communication (24).

Cette question, dit-il, est extrêmement délicate au. point de vue du droit public des Principautés, et elle ne l'est pas moins dans ses rapports avec l'état des esprits en Roumanie à l'égard de la population israélite. Mais il ne saurait y avoir qu'une opinion lorsqu'il s'agit de recommander au Gouvernement princier les sentiments de tolérance et d'humanité quiseuls peuvent préparer, dans ce pays, l'avènement du principe de l'égalité devant la loi, et c'est cette considération qui a dirigé le langage de l'agent français à Bucharest en présence de la nouvelle mesure prise contre les juifs, aussi bien que dans toutes les circonstances précédentes ou. leur situation a été mise en cause.

Le Gouvernement allemand remercia pour la communication et dit que la situation méritait la plus grande attention des puissances. '

M. Visconti Venosta annonça qu'il avait donné au baron Fava, consul à Bucharcst, des instructions analogues à celles du Gouvernement anglais.

Les autres puissances firent probablement de même, excepté la Russie. Elle répondit que la Roumanie avait le droit de faire les lois qu'elle voulait, que la loi des spiritueux n'était en rien contraire au traité de Paris ni à la convention de Paris. Son mémorandum, daté du. 17 mars -1868, finissait par la citation suivante d''une lettre adressée par le chancelier de l'Empire au consul général russe à Bucharest, le 11 mai 1868, sur une pétition de l'Alliance Israélite universelle (25).

« Vous parlerez, disait S. A. le prince Gortschakoffà M, le baron d'Offenberg, un langage tout aussi chaleureux que vos collègues, lorsqu'il s'agira de flétrir les persécutions dont les israélites ont été l'objet. Sous ce rapport, il n'y a lieu à aucune nuance entre votre attitude et celle des autres consuls. Nous voulons remplir largement nos devoirs d'humanité, mais il ne nous appartient pas de prêter la main à ce qui serait une usurpation sur des attributs de l'administration locale, nettement définis par la convention du 19 août 1858. »

L'abstention de la Russie étant évidente, M. B. Boeresco, ministre des affaires étrangères de Roumanie, put répondre péremptoirement au Gouvernement anglais (26). L'article 2 du traité de Paris, dit-il, avait stipulé qu'aucune puissance ne pouvait s'ingérer isolément dans les affaires des Principautés. La question juive, ajoutait-il, était fort difficile. Les juifs roumains étaient fort arriérés et dans un état véritablement barbare; leur nombre était excessif, et il continuait (27):

Qu'est-ce qu'on reproche au Gouvernement Roumain? Si, en parlant de soulèvements périodiques de la populace contre les juifs, S. E. M. le Ministre a voulu faire allusion aux regrettables désordres qui ont eu lieu vers la fin de l'année 1871, à Ismaïl et à Cahoul, vous savez bien, Monsieur l'Agent, que dans ce cas les provocateurs ont été les juifs, par le sacrilège commis par eux dans la cathédrale de la ville. De pareils conflits, provoqués par une pareille cause, auraient pu surgir partout, même dans les pays les plus civilisés. Du reste, le Gouvernement a fait son devoir en prenant des mesures pour éviter que de pareilles scènes ne se renouvelassent, comme nous avons eu le plaisir do le voir reconnaître par vous-même à cette époque. De même nous ne comprenons pas pourquoi on reproche justement au Gouvernement actuel que les juifs seraient, de temps en temps, chassés en grand nombre do leurs foyers, sous le faux prétexte de vagabondage, tandis que vous vous rappolez bien, Monsieur l'Agent, que depuis 1868 de pareils incidents n'ont pas eu lieu, et les juifs eux-mêmes n'ont pas soulevé, à notre connaissance du moins, des plaintes de ce genre.

S'il se trouvait parmi eux de véritables vagabonds, on procédera à leur égard selon la loi, et comme on procède à l'égard de tous les vagabonds.

M. le Ministre des affaires étrangères croit aussi que les juifs chez nous seraient soumis à des peines spéciales... Je serais bien aise, monsieur l'Agent, si vous me montriez une seule loi, un seul règlement, où une disposition pareille existerait. Je puis vous affirmer, de la manière la plus positive, que vous n'en trouverez aucune.

M. le Ministre est encore informé que nos juifs n'ont pas le droit de résider dans les communes rurales. C'est encore une erreur. On leur conteste le droit de domicile dans ces communes, mais ils ont bien celui do résidence. Et ils savent si bien profiter de cette compensation, que si vous aviez voyagé en Moldavie surtout, vous vous en seriez convaincu vous-même en voyant la plupart des communes rurales submergées par une population juive.

Je reconnais aussi avec lord Granville que l'achat des terres leur est interdit, mais cette interdiction date des temps anciens, et elle a été renouvelée et formellement prescrite par une loi de 1864, qui octroie aux étrangers de rite chrétien le droit d'acquérir des immeubles.

Pourquoi reprocherait-on aujourd'hui au Gouvernement actuel un fail qui existe depuis si longtemps?

Quant au droit d'acheter des immeubles dans les villes, il est tantôt reconnu, tantôt contesté par nos tribunaux. Il ne s'est pas encore établi une jurisprudence constante sur ce point. Le Gouvernement princier ne peut pas intervenir dans cette jurisprudence, car, comme Gouvernement constitutionnel, il ne peut pas dépasser les limites de ses attributions et empiéter sur celles de l'autorité judiciaire.

Néanmoins, vous connaissez aussi bien que moi, Monsieur l'Agent, qu'en fait, les juifs possèdent, sous leur propre nom, de magnifiques maisons dans nos villes, et qu'ils on achètent et en bâtissent tous les jours.

Il n'est pas non plus absolument exact, Monsieur l'Agent, que les juifs soient exclus do toutes les licitations du Gouvernement;

ils ne le sont que de celles qui ont pour objet le fermage des terres de l'Etat, mais ils peuvent prendre à terme les terres des particuliers, et concourir pour toute autre entreprise de travaux publics ou de fournitures de l'Etat et des communes.

S. Exc. M. le Ministre est aussi très-mal informé quand il croit que les juifs n'ont pas chez nous le droit de fabriquer des spiritueux, de tenir des cabarets ou de vendre des liqueurs.

Ils exercent tous ces droits, le fait est facile à constater. Leurs fabriques de spiritueux sont nombreuses dans le pays, et même aux environs de la capitale. Il en est de même des cabarets qu'ils ont dans toutes les villes.

Ce qui leur a été défendu, par une récente loi sur les spiritueux, c'est le droit de tenir cabaret et de vendre des liqueurs dans les communes rurales et sur les grandes routes.

Mais cette disposition, qui n'est, du reste que le renouvellement d'une ancienne coutume, est une simple mesure d'hygiène et de police rurale. Ce n'est pas chez nous les premiers qu'elle a été prescrite; nous avons imité en cela, comme en bien d'autres choses, des nations bien plus civilisées et plus expérimentées que nous. Une pareille disposition, et dans des termes encore plus restrictifs, a existé en Prusse, dans le Wurtemberg, dans le grand duché de Bade, jusqu'en l'année 1869. Des dispositions restrictives dans le même sens existent encore aujourd'hui en Russie.

Néanmoins aucune de ces nations n'a reçu, que je sache, le reproche d'avoir appliqué une mesure peu en accord avec les principes de la civilisation moderne.

Je me flatte de croire, Monsieur l'Agent, qus lorsque vous voudrez bien communiquer ces' explications à M. le Ministre de Sa Majesté, Son Excellence, dans son impartialité et avec ses sentiments de bienveillance pour la Roumanie, saura apprécier les choses à leur juste valeur, et tenir compte des nombreuses et réelles difficultés qui entourent cette question. Nous comptons aussi beaucoup sur votre concours et vos lumières pour nous aider à arriver à ce résultat.

M. J. Green, en communiquant cette réponse au Gouvernement anglais, l'accompagnait des observations suivantes:

*M. Boeresco prétend qu'il n'y a pour les juifs aucune pénalité spéciale, mais il oublie les fâcheuses circulaires de M. Bratiano, dont M. Boeresco lui-même a promis à feu lord Clarendon la révocation et qui sont encore en vigueur aujourd'hui. Ces circulaires rappellent aux autorités qu'aucun juif ne peut résider dans les campagnes sans être considéré comme vagabond. M. Boeresco veut établir une différence entre la résidence et le domicile, mais je regrette de n'avoir pas assez de confiance dans la perspicacité des autorités inférieures qui seraient appelées à décider si un juif louant une maison dans un village et y résidant, y a établi son domicile ou non.

Le minisire avoue que les juifs ne peuvent acheter des terres, mais il dit qu'ils possèdent de magnifiques maisons dans les villes. Il est vrai que les juifs possèdent quelques maisons dont je n'ai pas, pour mon compte, vu la magnificence, mais M. Boeresco ajoute lui-même que les tribunaux tantôt leur accordent et tantôt leur contestent le droit d'en posséder. J'ai eu l'honneur de faire remarquer à Votre Seigneurie que, grâce à la vénalité des uns, à la protection des autres, les juifs, comme il leur arrivait au moyen âge, surmontent quelquefois ces difficultés, mais le ministre voudra bien accorder que les principes de justice ainsi appliqués ne conviennent guère à un gouvernement constitutionnel.

M. Boeresco dit que les juifs sont seulement exclus des débits de spiritueux du Gouvernement loués sur des lerres nationales, mais se sont les seuls débits importants. Quand le Gouvernement cherche des entrepreneurs pour les travaux publics, il n'exclut généralement pas les juifs, car ces gens si « barbares » sont les seuls dans ce pays qui aient de l'énergie pour entreprendre et la capacité pour mener a bonne fin les travaux dont ils se chargent (28).

Ces arguments si justes ne servirent de rien. Les négociations diplomatiques concernant les juifs de Roumanie n'ont jamais abouti, faute d'une entente entre toutes les puissances garantes, mais on est heureux de voir les efforts continuels des gouvernements en faveur des juifs. Leur intervention fait le plus grand honneur aux ministres qui s'y sont associés et aux consuls qui ont exécuté ou provoqué leurs instructions. Cette application constante et consciencieuse pour le triomphe de la liberté religieuse repose de toutes les cruautés commises en Roumanie et console de toutes les horreurs de la persécution.

 

VII. — documents ANNEXÉS AU CHAPITRE PRÉCÉDENT.

 

I. Lettre du comte Clarendon à M. Green, consul général à Bucharest (29).

Foreign Office, 15 février 1870.

monsieur,

*Le Gouvernement de Sa Majesté a appris avec une grande peine que le Gouvernement roumain persistait dans le système de persécution des juifs qui a tant de fuis attiré l'attention et a été accueilli avec une si vive désapprobation de la part des puissances étrangères. Le Gouvernement, de Sa Majesté avait espéré que les représentations que vous aviez souvent pour instructions de taire au prince Charles et à son Gouvernement, aussi bien que celles que j'ai adressées personnellement a M. Boeresco, lors de son dernier voyage dans ce pays, auraient touché le gouvernement roumain et il en concluait que non-seulement il cesserait d'engager les autorités à la persécution, mais qu'il diminuerait aussi le préjugé populaire qui règne chez les habitants chrétiens des Principautés.

Tel, cependant, n'a pas été le cas. Les ministres continuent à envoyer a.ux autorités locales des instructions qui sont oppressives pour la population juive, et les sentiments qui inspirent ces instructions trouvent un écho dans les Chambres roumaines.

Mais le Gouvernement roumain et les Chambres devraient se rappeler qu'ils ne sont pas seulement. responsables devant l'opinion publique en Europe des mauvais traitements des habitants juifs des principautés, mais que les puissances européennes sont en droit, en vertu de la Convention de 1858 qui a présidé à l'organisation des principautés de Valachie et de Moldavie, d'exiger, comme le dit l'article IV, pour les juifs comme pour les chrétiens, une complète égalité du droit légal et fiscal, aussi bien que la liberté personnelle et la sécurité pour les propriétés; et quoique la Convention ait seulement établi la jouissance des droits politiques pour les chrétiens, il est permis aux Provinces elles-mêmes d'étendre ces droits aux membres de toutes les autres régions, accomplissant ainsi le vœu des puissances que cette extension ait lieu.

Le passage du l'article IV de la Convention de 1858 relatif à ce point est le suivant:

«Les Moldaves et les Valaques de tous les rites chrétiens jouiront également des droits politiques. La jouissance de ces droits pourra être étendue aux autres cultes par des dispositions législatives. »

Si cependant l'obligation de réprimer la persécution contre les juifs ne pouvait ressortir des termes de cet acte, les puissances ont le droit de dire, dans l'intérêt de l'humanité, que les mauvais traitements contre la communauté juive répugnent aux principes de la civilisation moderne, et que la persistance de ces actes doit affaiblir les bonnes dispositions et les sentiments amicaux avec lesquels elles ont voulu assister aux efforts des principautés pour se constituer elles-mêmes en un État bien. ordonné.

Le Gouvernement des principautés doit se demander à lui-même si le mépris évident d'une des clauses que les puissances européennes ont établies en 1858 pour la bonne administration du pays, et si les cruautés exercées envers une portion considérable des habitants par le parti qui est au pouvoir, sont de nature à lui concilier les bonnes dispositions des puissances.

Vous tiendrez au prince Charles et à tous les membres du Gouvernement et à toute personne influente avec laquelle vous aurez occasion déparier de cette question, un langage conforme ace que je vous mande dans cette dépêche, et j'apprends par l'ambassadeur de France que le représentant de Sa Majesté Impériale à Bucharest recevrait immédiatement des instructions tendant au même but.

Vous pourrez aussi communiquer amicalement avec votre collègue de France, et avec n'importe lequel de vos collègues qui pourrait recevoir des communications analogues, et combiner avec lui vos mesures pour produire l'effet désiré sur le prince et sur ses ministres.

J'ai, etc.,

clarendon.

 

II. Note circulaire aux Agents de la Roumanie à l'étranger (30). Bucharcst, le 27 avril/9 mai 1872.

monsieur L'AGENT,

Le crime audacieux et impie qui a été commis vers la fin du mois de décembre dans la cathédrale d'Ismaïl, et qui a excité de nouveau les passions populaires contre les israélites tant à Ismaïl qu'à Vilcov et à Caboul, vient d'être jugé par la cour d'assises de Bouzéo, quia prononcé la peine de cinq ans de réclusion contre l'auteur principal, Moïse Samson, alias,I. Silbermann, et celle de trois ans de réclusion contre les israélites Struhl Waismann, A. Praismann, Haim David Goldschlaeger, et le rabbin Alter Brandes, condamnés comme complices.

Le Gouvernement, qui n'a pas manqué, dès le début de celte malheureuse affaire, de prendre les mesures les plus énergiques pour le rétablissement et le maintien de l'ordre contre le retour de nouvelles agressions, vient dans cette circonstance encore, où la justice s'est prononcée, de donner une nouvelle prouve de ses sentiments d'équité et de conciliation, en faisant atténuer par l'intervention du droit de grâce les effets rigoureux d'un arrêt définitif.

Sur un rapport motivé du Ministre de la justice, dont ci-joint copie, S. A. le Prince, notre auguste souverain, vient d'accorder la grâce à deux des condamnés et de commuer la peine de trois autres qui ne pouvaient être passibles que de peines correctionnelles. L'auteur principal seul subira la peine entière prononcée contre lui...

Ainsi, sans tenir aucun compte de la juste indignation qu'aurait produite dans tout pays, surtout parmi les classes inférieures de la société, le sacrilège commis dans la cathédrale et le vol impie des objets sacrés, on a cherché par tous les moyens, et maigre les assurances réitérées du Gouvernement, à donner des proportions immenses à quelques dévastations qui ont eu lieu par suite de la première effervescence des esprits et avant que l'autorité eût pu rétablir la tranquillité. On a vu dans ces actes regrettables, mais que l'on aurait pu facilement s'expliquer, si l'on avait bien voulu s'appliquer à étudier les circonstances au milieu desquelles ils s'étaient produits, on a vu un système de persécution contre les juifs, et l'on a cherché à rendre responsable tout un pays pour quelques scènes de désordre local, provoquées par un fait odieux. Faudrait-il donc en conclure qu'il est absolument nécessaire de ne pas laisser dormir plus longtemps une question qui déjà, à plus d'une reprise, a pu être invoquée avec succès ar détriment des intérêts du pays et de la population juive elle-même?

Aujourd'hui encore, quand depuis longtemps déjà tout est rentré dans l'ordre el que, par suite des mesures énergiques du Gouvernement, la crainte que de nouveaux troubles allaient se reproduire à l'occasion des fêtes de Pâques est complètement écartée, aujourd'hui quand nous étions en droit de croire que la vérité avait fini par se faire jour et qu'il est bien reconnu, par l'évidence des faits constatés sur les lieux par les agents des puissances étrangères eux-mêmes, que pas un seul juif n'a été tué ni blessé, que pas une femme n'a été violée et que l'on avait exagéré l'importance des dégâts causés, nous voyons avec peine que l'on ne s'est pas encore décidé à renoncer aux (aux moyens employés de tout temps pour tromper l'opinion publique, et que des hommes éminents, induits sans doute en erreur, vont jusqu'à croire qu'il est utile pour la réussite de la cause d'exposer au sein même des parlements étrangers des tableaux effrayants de persécutions, de meurtre, d'attentats à la pudeur, et d'autres atrocités qui n'ont existé ni à Ismaïl, ni à Caboul, ni à Vilcov, où les troubles ont eu lieu.......

Nous ne voulons pas non plus vous cacher, Monsieur l'agent, la mauvaise impression qu'a produite sur le gouvernement princier le verdict d'acquittement que vient de prononcer le jury de Bouzéo en faveur de plusieurs accusés. Mais s'il est permis d'étudier la nature de celte institution au sein même des sociétés les plus civilisées d'où nous l'avons prise, il n'est pas difficile de reconnaître que souvent on a eu à déplorer dans les verdicts des jurys les funestes influences que des préjugés ou les passions du moment ont pu exercer sur l'esprit des citoyens appelés à juger leurs semblables et qui les ont fait dévier de la voie régulière de la justice. Le gouvernement roumain a eu à regietter plus d'une fois et à différentes époques de pareils écarts, et n'a pas manqué en conséquence de présenter aux Chambres les modifications jugées nécessaires à introduire dans la loi du jury. Nous sommes convaincus que le pouvoir législatif s'empressera d'étudier et d'améliorer cette loi à la prochaine session.

Il faut tenir compte du reste de là surexcitation générale des esprits à la suite de la profanation de l'église, et surtout au moment où l'on a trouvé, après cinq jours de recherches, la crois et les objets sacrés dans les égouts d'une maison habitée par des juifs, où ils avaient été jetés par les israélites A. Praismann et Haïm David. Ce tait est constaté, et l'on ne saurait plus le mettre en question.

Si, par suite des grandes difficultés d'une instruction laborieusement continuée pendant plusieurs mois, des erreurs judiciaires ont pu faire porter l'accusation sur le rabbin Alter Brandes et sur David Goldschlaeger, que le coupable principal avait dénoncés comme complices et instigateurs du crime; si la justice des jurés, étrangers aux nuances que la science établit entre les différentes personnes qui ont coopéré au crime, a vu des complices là où il n'y avait que des receleurs, il ne faut pas pourtant en conclure qu'il n'y a eu qu'un seul coupable. Les faits constatés officiellement, les aveux circonstanciés faits par les coupables eux-mêmes, ainsi qu'ils sont détaillés dans le rapport du Ministre de la justice, l'argent volé qui a été trouvé chez l'un et les objets sacrés qui ont été jetés par deux autres juifs dans les égouts et où les agents du gouvernement les ont trouvés d'après leur propre indication, ne laissent plus aucun doute à ce sujet...

G. costaforo.

 

III. Mémorandum du gouvernement russe (31).

Le 17 mars 1873.

Depuis 1867, la position des israélites dans les Principautés-Unies est venue, pour ainsi dire, périodiquement mettre en émoi l'opinion européenne.

L'analogie qui existe entre la situation des juifs de Roumanie et celle qu'ils occupent dans quelques-unes de nos provinces, nous met à même de juger cette question en dehors de toute prévention. Aussi nous sommes-nous constamment refusé à suivre la voie des représentations collectives, à l'effet d'exercer une pression sur le gouvernement du prince Charles en faveur de la communauté juive.

Aujourd'hui notre ministre à Vienne signale que l'attention du cabinet de Vienne et des diplomates qui y résident commence de nouveau à se porter sur la Roumanie, à propos d'une loi qui vient d'être décrétée par la Chambre de Bucharest, et qui interdit aux autorités d'affermer le débit des boissons dans les campagnes à quiconque ne serait pas électeur. Cette loi est évidemment dirigée contre la population israélite exploitant presque exclusivement la vente en détail des spiritueux dans l'intérieur.

Cette nouvelle mesure n'est pas le résultat, d'une surprise.

En 1869, la, corruption systématique de la population rurale par les cabaretiers juifs donna lieu à une circulaire du ministre de l'intérieur qui interdisait aux juifs l'entreprise des cabarets et des auberges dans les campagnes rurales.

Cette mesure a causé au prince régnant des ennuis assez sérieux, et a provoqué des demandes en faveur des juifs de la part du consul général d'Autriche et de celui de France en Roumanie. Cependant cette ingérence des représentants des deux puissances est restée sans effet. Nous ne savons pus si les dispositions de la circulaire ont été maintenues jusque aujourd'hui sans aucune modification.

La nouvelle mesure adoptée par la Chambre de Bucharest peut être envisagée sous trois points de vue:

1° Au point de vue pratique et moral;

2° Au point de vue de la forme; et 3° Au point de vue du droit.

Au point de vue pratique et moral, sans examiner jusqu'à quel point cette mesure est conforme au but projeté, nous ne pouvons pas désapprouver un gouvernement qui cherche à élever un rempart pour protéger la population villageoise de l'élément pernicieux qui s'efforce à corrompre la classe des ouvriers et qui exploite leur labeur.

2° Au point de vue de la forme, il n'y a non plus rien à objecter au gouvernement roumain. Introduisant une nouvelle loi, la Chambre de Bucharest a su ménager l'amour-propre de la race israélite. Le texte de la nouvelle loi ne frappe pas directement les juifs. La loi ne les touche qu'indirectement en leur qualité de non-électeurs. De cette manière on a raisonnablement évité aux israélites l'humiliation flagrante d'une mesure dirigée exclusivement contre leurs coreligionnaires.

3° Quant au point de vue du droit, le traité de Paris, 30 mars 1856, a reconnu et garanti les droits que les Roumains possédaient ah antiquo.

Les articles XXII et XX1I1 de ce traité leur ont assuré le libre exercice de leur autonomie nationale, qui a été placée pour l'avenir sous la garantie collective des hautes puissances contractantes.

La Convention signée à Paris le 19 août 1838, entre les mêmes puissances garantes, pour établir les bases de l'organisation sociale des Principautés commence, dans son article II, par proclamer de nouveau le droit public des Roumains et leur autonomie nationale, tels qu'ils résultent des traités ou capitulations qu'ils ont conclus avec la Sublime-Porte, et que la Convention mentionne expressément.

Enfin, par l'acte additionnel de la convention de 1838, acte auquel ont adhéré les représentons des puissances garantes dans la conférence du 28 juin 1864, il est encore une fois constaté que les Principautés-Unies peuvent, sans aucune intervention étrangère, modifier ou changer leur constitution, ainsi que les lois qui régissent leur administration intérieure.

Il est donc constaté que tous ces actes internationaux ont eu pour but d'assurer aux Roumains le libre exercice de leur autonomie.

L'autonomie des Principautés-Unies, de même que leur droit de se gouverner constitutionnellement, sont mis sous la sauvegarde et la garantie des grandes puissances européennes.

L'adoption d'une loi par la Chambre de Bucharest; qui monopolise, au profit du fisc, le commerce, jusqu'ici libre, des spiritueux dans les Principautés, ne viole aucun traité et n'altère en rien, non plus, les rapports des Principautés avec la Sublime-Porte.

C'est là une question intérieure, que l'on s'étonnerait de voir élever à la hauteur d'une question de droit public européen.

La nouvelle loi adoptée par la Chambre de Bucharest n'est pas seulement conforme au droit des Principautés-Unies, elle est justifiée encore par des nécessités pratiques et locales depuis longtemps reconnues.

C'est enfin, pour la Roumanie, le moyen de sortir d'un état de choses intolérable.

En somme, on pourrait bien appliquer aux circonstances d'aujourd'hui les réflexions énoncées dans une dépêche adressée par le chancelier de l'Empire à notre consul général à Bucharest, en date du 11 mai 1868, à propos d'une lettre de l'Alliance israélite, qui réclamait en laveur de ses coreligionnaires une égalité de droits politiques avec les chrétiens.

S. A. le prince Gortschakoff s'exprime dans le termes suivants, dans sa lettre au baron d'Offénberg.

« Vous parlerez un langage tout aussi chaleureux que vos collègues lorsqu'il s'agira de flétrir les persécutions dont les Israélites ont été l'objet. Sous ce rapport il n'y a lieu à aucune nuance entre votre attitude et celle des autres consuls. Nous voulons remplir largement lus devoirs de l'humanité, mais il ne nous appartient pas de prêter la main à ce qui serait une usurpation sur des attributs de l'administration locale, nettement définis par la Convention du 19 août 1858. »

 

VIII. — les mésaventures DE LA persécution.

Le rôle de persécuteur a ses épines. Il est assurément beau d'égorger les juifs. C'est un service rendu à l'humanité et qui peut donner quelque gloire sur les rives du Milcov. Par malheur, l'Europe refuse d'admirer ces exploits. Elle a des préjugés contre la persécution, il fallait les endormir doucernent. On se trouva réduit;'i nier les faits ou à les atténuer. Les subterfuges auxquels les autorités roumaines ont eu recours, dans ces circonstances, forment un des chapitres les plus curieux de la triste histoire que nous racontons.

Nous avons montré plus haut que, dès 1867, après les expulsions provoquées par les circulaires de M. Bratiano, le ministre et le gouvernement affirmaient qu'on avait seulement pris quelques mesure: d'hygiène et de police, et le prince lui-même, malgré la répugnance que lui inspiraient les expulsions, avait répété ces paroles du ministre. Pour donner une apparence de vérité à cette étrange explication des faits, M. Bratiano, dans une lettre du 12/24 mai 1867, adressée au maire de Jassy, feignit de prendre un vif intérêt à l'hôpital israélite de cette ville et aux conditions hygiéniques dans lesquelles s'y trouvaient les malades (32).

 

* Quoique mon prédécesseur, dit-il, n'ait pas pensé qu'il lui convînt d'intervenir dans les affaires de la communauté juive, ne serait-ce que pour ne pas faire supposer que le gouvernement reconnaît l'existence d'une communauté non autorisée vivant à côté de la municipalité légale, c'est votre droit et votre devoir, comme autorité de la ville, d'exercer une surveillance continuelle et un contrôle sévère sur toutes les institutions de bienfaisance et d'éducation dans les limites de la commune que vous dirigez, qu'elles soient fondées et entretenues par les ressources publiques ou privées. Les mesures de sécurité et d'hygiène, aussi bien que celles qui concernent l'instruction, sont légalement de votre compétence. J'appelle donc votre sérieuse attention sur cette question en général, et spécialement en ce qui concerne les institutions de cette nature établies et entretenues par les juifs. J'ai visité hier l'hôpital israélite. Il est dans un déplorable état: manque d'espace et de propreté,.accumulation des malades poussée à un point qu'on en met deux dans un même lit, infection, bref, un état de choses dangereux pour la santé publique de la ville de Jassy. Je vous prie donc, monsieur le maire, de prendre des mesures urgentes pour remédier au mal et d'aviser à ce que les malades soient placés dans des pièces vastes et bien aérées, suffisantes pour les contenir, et que les soins nécessaires soient pris pour empêcher l'extension des maladies épidémiques. Vous voudrez bien aussi exercer un contrôle sur l'emploi des fonds des institutions juives. Tous les établissements publics sont obligés de soumettre leurs comptes à l'examen des autorité-, afin qu'on puisse savoir ce que devient l'argent versé pour leur entretien.

Quant à l'instruction publique, je vous prie d'avoir soin que tous les enfants, dans le cercle de votre juridiction, soient forcés de fréquenter les écoles publiques, ou l'on enseigne la langue roumaine et toutes les autres connaissances inscrites dans le programme officiel. Il faut sans retard appliquer strictement la loi sur l'instruction publique, soumettant à l'amende tous les parents qui n'envoient pas leurs enfants à l'école. Montrer de la faiblesse ou de l'inactivité en cette matière, ce serait non-seulement manquer à son devoir, mais commettre un crime envers la postérité et envers le roumanisme.

 

L'intérêt inattendu que M. Bratiano témoignait pour l'hôpital, pour les institutions de bienfaisance et l'instruction des Israélites, partait sans aucun doute d'un bon naturel, mais on n'a pas appris qu'il ait porté ses fruits ni que le Ministre se soit soucié de voir exécuter les instructions si touchantes qu'il adressait au maire de Jassy. Il est permis de supposer qu'après les avoir écrites M. Bratiano il crut avoir assez fait pour la santé et le progrès de la population Israélite et suffisamment prouvé à l'Europe à quel point il avait à cœur le soin de « l'hygiène publique. »

Les soucis qu'elle lui donnait lui firent probablement oublier la promesse qu'il avait faite, le 19 mai, aux consuls d'Angleterre, de Russie et d'Autriche, en engageant sa parole d'honneur, que des instructions seraient données pour prévenir les abus dont les juifs étaient victimes et qu'il mettait sur le compte des employés subalternes, car le 10 juin le consul général d'Angleterre faisait remarquer qu'il ne semblait pas qu'aucun contre-ordre eût été donné aux autorités de Jassy (33).

Mais cette négligence n'est rien en comparaison des procédés mis en œuvre, la même année, pour rejeter la responsabilité de la noyade de Galatz.

Dans une note du 18/30 juillet, adressée par M. Golesco, Ministre des affaires étrangères, à M. J. Green, agent et consul général d'Angleterre, le ministre résumait comme suit les résultats de l'enquête provisoire qu'il avait faite sur cet événement (34):

1. Les vagabonds en question n'ont point été jetés dans les marais d'une île inhabitée; mais ils ont été déposés sur un point parfaitement habité du territoire ottoman.

2. Leur immersion ultérieure dans le Danube est le fait des gardes-frontières turques.

3. Quant aux prétendus coups de crosse de fusils et de baïonnettes que ces malheureux auraient reçus de la part de nos soldats, l'examen des cadavres, qui n'a donné lieu de constater aucune trace de lésions, suffit à démentir la fausseté de l'assertion.

Et M. Golcsco ajoutait fièrement:

« Je ne puis nie défendre de vous exprimer en terminant le sentiment pénible que nous éprouvons, mes collègues et moi, à voir si facilement mettre à la charge de nos autorités, sans enquête préalable et sur la base d'une rumeur plus ou moins incertaine, des actes de barbarie justement repousses mais selon toute probabilité imputables à d'autres. »

Dans une autre note, adressée au même fonctionnaire et datée du 19/31 juillet 1867, M. Golesco disait encore (35):

« En ce qui touche la prétendue persécution que subiraient chez nous les israélites, j'ai tout lieu d'espérer que la teneur des notes responsives que j'ai eu l'honneur de vous adresser à cet égard, et notamment celle du 18/30 juillet courant, suffit à réfuter pleinement les imputations malveillantes dont le Gouvernement de Son Altesse a été l'objet. »

Contrairement à ces assertions, le consul anglais de Galatz, M. Georges B. Ward, écrivait à M. Green, le 9 août, ce qui suit (36):

* J'ai obtenu des informations détaillées qui aggravent au lieu d'atténuer la conduite des Roumains. Le nombre de juifs envoyés de Jassy (à Galatz, pour être transportés de l'autre côte du Danube) était de onze et non de dix, comme le prétend le Monitorul, qui a omis José Schaefer, laissé malade en route, à l'hôpital de Vaslui; mais ce chiffre fut complété ici par l'adjonction d'un israélite de Galatz même, Salomon Hersco, qui fut jeté dans la barque avec les (dix) autres lors du premier voyage de la barque. L'un de ces (onze) déportés se perdit dans la vase (de l'île ou ils furent déposés), de sorte que le nombre des survivants fut de nouveau porté à dix. Deux de ces derniers furent noyés, comme je l'ai dit, et huit restèrent. A moins qu'on n'agisse par la terreur sur les juifs, ce qui n'est pas impossible, ces faits seront établis avec la plus grande facilité.

Il n'y a pas de doute que les onze juifs ont été déposés sur une partie de l'ile noyée profondément dans l'eau et la vase, et cela à l'insu des Turcs. Ils ont été débarqués deux fois sur la même île, la première fois non loin du poste (turc) de Zatoca, mais dans un endroit si dangereux que Yanco Moïse fut perdu dans la vase et l'eau; la seconde fois, un peu plus loin, où le terrain était également mauvais et encore une fois à l'insu des Turcs... Ils y passèrent la nuit dans la vase et tourmentés par les moustiques. Le vieillard qui se noya le lendemain à Galatz, était trop faible pour se tenir debout et se coucha dans la boue.

Ces particularités ne peuvent sans doute être connues que des victimes mêmes, mais elles me sont communiquées avec tant de détails, que je no doute pas de leur exactitude. Je suis si persuadé de la mort de Yanco Moïse, que j'ai prié le commandant Boyle du vaisseau de la reine « Cockatrice » de rechercher le corps. Une première recherche a déjà été faite, mais l'eau est si haute, qu'elle a été sans résultat. On en fera une seconde, car l'eau baisse rapidement.

.... Le lit du fleuve s'abaisse rapidement en cet endroit (de Galatz où les Turcs.voulurent débarquer les juifs), de sorte que les deux malheureux (qui se noyèrent) étaient dans une eau beaucoup plus profonde que leurs compagnons (sortis de la barque un peu plus près de la rive). Je ne sais s'ils auraient pu se sauver sans secours, mais il n'y a pas de doute qu'ils auraient pu être sauvés facilement si on était allé à leur secours. Au moment où les juifs commenceront à quitter la barque (turque), les soldats roumains, au nombre de vingt environ, reçurent l'ordre de lever l'échelle, pour empêcher les juifs de monter a. terre; quelques-uns des soldats étaient armés, d'autres ne l'étaient pas, et dans tous les cas les pauvres juifs ne furent pas seulement effrayés d'aborder, mais ils reculèrent dans l'eau aussi loin que possible des soldats.

Une certaine émotion se produisit alors au milieu des personnes qui étaient sur la rive, lorsque les deux hommes se noyèrent. Les soldats reçurent contre-ordre et on permit aux juifs survivants de sortir de l'eau. Six d'entre eux purent le faire seuls, mais la peur avait à ce point paralysé les deux autres, que les soldats durent les tirer dehors. L'un d'eux est à peine remis de sa frayeur, l'autre a le délire.

.... Si les déportations ont cessé, les fonctionnaires roumains sont plus impitoyables que jamais pour les juifs, et les classes inférieures des chrétiens moldaves peuvent les maltraiter comme ils veulent avec une entière impunité. Aussi longtemps que le Gouvernement continuera a. encourager cette conduite et à s'en faire le complice, on aura la plus grande peine à mettre un terme à la persécution.

Tandis que M. Ward se prononçait avec une certaine réserve sur le rôle fâcheux joue par les soldats roumains dans cette tragédie, sans toutefois les absoudre, le caïma-can de Toultcha, dans une lettre adressée au préfet de Galatz (37), affirmait que les soldats avaient « assailli avec leurs armes les malheureux juifs, » et devant l'insistance du Gouvernement roumain à faire peser sur les autorités turques de Toultcha la responsabilité des faits, Midhat-Pacha demanda à M. Golesco qu'une enquête contradictoire fût faite sur les lieux, au moyen d'une commission mixte composée de délégués nommés de part et d'autre, M. Golesco-repoussa cette proposition. Il ne pouvait pas mettre en doute, disait-il, la bonne foi du magistrat qui avait fait l'enquête roumaine, et d'un autre côté l'affaire était entre les mains de la justice, désormais seule compétente à statuer sur toute réclamation contre la procédure suivie dans l'enquête. Une note du 14 juillet, adressée par le Gouvernement ottoman aux ambassadeurs à Constantinople, mit fin à cet incident. « M. Golesco, y est-il dit, déclare s'en tenir à l'enquête isolée faite par les autorités valaques et ne peut adhérer à une enquête contradictoire. Devant ce refus pé-remptoire, la Sublime-Porte n'avait aucune raison d'insister. Non-seulement le fait en lui-même est aujourd'hui jugé par l'opinion publique, qui est suffisamment édifiée sur les détails de ce regrettable événement, mais le refus même du Gouvernement princier d'accepter l'enquête contradictoire proposée par la Sublime-Porte prouve surabondamment sur qui doit peser la responsabilité de la cruauté qui a été commise à l'égard des israélites sus-mentionncs.» (38)

Les suites de l'action judiciaire annoncée par M. Golesco dans sa réponse à Midhat-Pacha no sont pas connues et il y a lieu de le regretter.

Lorsque, à la fin de la même année, des émeutes graves éclatèrent contre les juifs de Calarasch et de Berlad, le Gouvernement usa des mêmes procédés d'atténuation. Il fit encore une enquête. Le rapport de la commission d'enquête sur les faits de Calarasch fut publié dans le Monitorul. Il rejetait toute la faute de ces malheureux événements sur un médecin et sur l'instituteur public de l'endroit, qui avaient excité la population à attaquer les juifs, et qui, suivant le rapport, furent arrêtés et envoyés devant la justice. Nous ignorons également la suite de ce procès.

Le rapport sur l'affaire beaucoup plus grave de Berlad ne fut point publié, mais le Monitorul inséra une pièce signée de personnes inconnues, habitants de Berlad, probablement, dit M. J. Green, les émeutiers eux-mêmes, et attribuant les désordres à l'insolence insupportable des juifs (39). M. Costaforu n'a-t-il pas dit, dans la brochure qu'il publia à Cons-tantinople en 1872, que s'il fallait protéger quelqu'un, ce n'était pas les juifs contre les Roumains, mais les Roumains contre les juifs?

M. Golesco était de cet avis des 1868. Dans une lettre qu'il adressa à sir Moses Montefiore, le 7/19 février, au nom du prince, il disait: « La vérité me force d'ajouter qu'après les données de l'enquête à laquelle on procède, ce seraient vos coreligionnaires qui auraient malheureusement occasionné, sinon provoqué, le mouvement (de Berlad) dont il s'agit.» (40)

Cette lettre ayant été publiée dans le Times, sans que les paroles de M.Golesco y fussent suivies d'aucune protestation, M. Green, dans une lettre à lord Stanley, regretta cette discrétion. « Sir Moses Montefiore, dit-il, et les chefs de la communauté israélite en Angleterre ne croient certainement pas que ce soit la turbulence de leurs coreligionnaires de Beriad ou quelque autre acte que les insinuations de M. Go-lesco ne nous font pas connaître, qui leur aient justement attiré le traitement sévère auquel ils ont été soumis.» (41)

Les dénégations du Gouvernement roumain prirent un caractère plus singulier encore à l'occasion de la grande expulsion du district de Bacau, qui signala principalement les premiers mois de l'année 1868. Le 6 avril, le consul Saint-Clair, de Bacau, annonçait à M. J. Green que 500 familles juives avaient été chassées du district. M. Delaporte, consul de France dans la même ville, confirmait bientôt cette nouvelle. Elle contenait peut-être cependant quelque exagération, c'est au moins l'opinion exprimée plus tard par M. Green, mais les faits avaient certainement une haute gravité, attestée par le protocole du corps consulaire de Jassy, daté du 15 avril 1868. Cependant le Monitorul du 8 avril contenait un communiqué dans lequel le Gouvernement déclarait que les bruits d'expulsion étaient faux et, suivant une phrase stéréotypée, mis en circulation par ceux qui voulaient provoquer une agitation dans le pays; « que ni à Bacau ni où que ' ce fût rien de pareil n'était arrivé. » Le 9 avril, le même Monitorul disait que six familles juives du district de Bacau, pas une de plus, ne pouvant obtenir le renouvellement de leurs contrats pour la perception des accises communales, avaient quitté volontairement et sans aucune pression les communes rurales pour se rendre dans la ville. Enfin M. Golesco, dans une conversation qu'il eut avec le baron d'Eder, opposa aux bruits d'expulsion un démenti pur et simple. Il n'y avait d'expulsion ni à Bacau ni ailleurs (42). Il renouvela ces affirmations dans une note à M. le baron d'Eder que nous avons reproduite plus haut et qui se plaignait vivement de ces accusations sans fondement dirigées contre la Roumanie « avec une persistance qui n'a d'égale que leur fausseté. » M. Saint-Clair déclarait cependant qu'il n'avait aucune confiance dans les dénégations officielles du Gouvernement (43) et que les consuls avaient appris par expérience que c'était l'habitude invariable du Gouvernement local de nier tous les 'actes désagréables commis par leurs agonis subalternes. « Il a nié la persécution des Israélites qui a eu lieu l'année dernière à Galatz, et il a assuré aux représentants étrangers que les faits de Jassy (en 1867) avaient été beaucoup exagérés, etc. » M. Saint-Clair ajoutait (44);

''D'après mes observations personnelles, confirmés par des informations, et après avoir étudié ce pays pendant deux ans, je puis affirmer ce qui suit:

1° Qu'il existe une persécution systématique contre les juifs, et qu'elle continue à sévir, malgré toute intervention étrangère.

2° Que Son Altesse le prince est injustement chargé par plusieurs personnes de la responsabilité de tous les actes qui se commettent sous lui par ses agents ou ses sujets au loin, puisqu'il a les mains liées par la constitution.

3° Que le projet de l'abominable loi qui doit être présentée aux

Chambres, interdisant aux Israélites toute branche de commerce, etc., a été plus ou moins mis en pratique dès maintenant, quoiqu'il n'ait pas passé encore l'enceinte législative. Les faits le prouvent.

4° Que si les juifs sont persécutés par les agents du pouvoir ou par les particuliers, les autorités locales sont fort à blâmer dans les deux cas, parce que, persécuter ou permettre à la persécution de se produire sous les yeux mêmes du pouvoir, est une seule et même chose, justement blâmable au point de vue de l'ordre, de l'humanité et de la civilisation.

5° Que le gouvernement seul, et non le prince, est responsable de tous ces actes de violence, et il est pénible de voir que, malgré les remontrances de toute l'Europe, et les bonnes assurances et promesses du prince Charles, la persécution et le mauvais gouvernement continuent.

6° Que, d'après tous les renseignements que j'ai recueillis, ni les boyards, ni le commun peuple ne sont en rien hostiles aux juifs, et quoique M. Bratiano pense (comme je l'ai appris) que, si la garde nationale était organisée à Jassy, il s'ensuivrait un massacre des juifs, je pense, au contraire, que cela dépendrait beaucoup de la condition des personnes auxquelles on confierait les armes. Si les armes sont données à des hommes connus pour leur mauvais caractère, les juifs comme les chrétiens en souffriront; mais si on les donne aux habitants chrétiens paisibles, et qu'ils soient bien commandés, et si la police fait son devoir, il n'y a aucune probabilité de voir arriver les conséquences terribles que M. Bratiano semble craindre par anticipation de voir se produire à Jassy.

J'ajouterai que dans un petit village appelé Tergeon, près Piatra, un juif a été choisi comme maire il y a quelques années parles paysans chrétiens, fait qui semble une preuve que la haine générale contre les israélites n'existe pas.

Peu à peu la lumière se lit sur les événements de Bacau. On recueillit les noms des expulsés, les ordres authentiques d'expulsion émanés des mairies, les témoignages les plus indiscutables. La vérité était écrasante, et, suivant une parole de M. Green, le Gouvernement roumain avait assumé une grave responsabilité (45). M. le baron d'Eder, dans sa réponse à la note de M. Golesco, qui a été reproduite plus haut, eut facilement raison des assertions plus que hasardées du ministre. M. Golesco sentit qu'il était allé trop loin et il donna sa démission. M. Lecca, préfet à Bacau, à qui on avait d'abord offert, pour l'éloigner de celte ville, la place de préfet de police de Bucharcst, ce qui était un avancement, finit par être destitué (46), et M. Bratiano, après de longues hésitations (47), promit de réparer les dommages et de rappeler les israélites injustement expulsés. La vérité avait enfin triomphé de tous les subterfuges et de toutes les habiletés.

Instruit par l'épreuve précédente, le Gouvernement roumain ne chercha pointa justifier l'émeute de Galatz du mois d'octobre 1868. Le Monitorul déplora lui-même les faits:

« La justice, dit-il, informe; mais ce qui nous importe, c'est de nous réveiller tous et de comprendre que de pareils faits abaissent la nation et servent puissamment l'ennemi.» (48) Excellentes paroles et qu'il aurait fallu répéter plus souvent aux perturbateurs.

La grande entreprise contre les juifs, inaugurée par M. Cogalniceano en 1869, et continuée jusqu'au milieu de 1870 par lui et son successeur, fournit de nouveau aux diplomates roumains l'occasion de déployer leurs talents, il est fort probable qu'à l'origine les circulaires de M. Cogalniceano n'étaient, comme le dit son collègue le prince Démètre Ghica, qu'une réclame électorale, et les fonctionnaires roumains partagaient si bien cet avis, qu'ils ne se soucièrent point de suivre les instructions ministérielles (49). Peu à peu, cependant, les esprits s'enflammèrent et le jeu devint sérieux. Les expulsions commencèrent le 5 mai, quatre mois après la publication des premières circulaires, mais elles ne s'arrêtèrent plus, pas même à la chute du ministère Cogalniceano.

Que répondait le ministre aux plaintes des Israélites et des consuls ?

« Il résulte, dit M. Demètre Ghica, de la réponse à cet égard de mon collègue au département de l'intérieur, qu'aucun juif n'a été mis à la porte de son domicile, pour la simple raison que, d'après toutes les lois du pays, les israélites n'ont pas en Roumanie le droit d'élire domicile dans les communes rurales.» (50) L'aveu était cette fois assez clair. Le ministre ajoutait que la conduite de M. Cogal-niceano était dictée par la nécessité, et dans l'intérêt même des israélites, « car la population roumaine, ne trouvant pas dans le Gouvernement la protection et la défense qu'elle a le droit d'en attendre, pourrait recourir à des moyens extrêmes, dont les premières victimes seraient les cabaretiers juifs. » Les juifs auraient eu mauvaise grâce de ne pas témoigner leur reconnaissance pour la protection que leur accordait le ministre.

Au mois d'octobre, M. Boeresco vint à Londres. Le comte de Clarendon lui parla des juifs et dit que le traitement auquel ils étaient soumis « jetait du discrédit sur le Gouvernement roumain, qui avait cependant de hautes prétentions de libéralisme. M. Boeresco admit le fait, mais il dit que les juifs, particulièrement ceux de Moldavie, étaient aussi grossiers et barbares qu'au moyen âge. « A quoi, dit le ministre, je répondis que c'était une raison d'essayer de les civiliser par des moyens plus doux, et lorsque je lui lus la dernière circulaire de M. Cogalniceano, il dit qu'elle serait retirée, que les persécutions cesseraient, mais qu'il fallait le faire graduellement et on ménageant l'opinion publique... Je demandai à M. Boeresco si je pouvais, sur son autorité, donner, aux nombreuses personnes qui s'intéressaient au sort des malheureux juifs et qui imploraient constamment en leur faveur les bons offices du Gouvernement de S. M. la Reine, l'assurance qu'ils seraient dorénavant mieux traités. La réponse fut que je pouvais le faire sans crainte et sur sa parole.» (51)

M. Boeresco était sans aucun doute sincère lorsqu'il faisait ces promesses au comte Clarendon. Il avait toujours montré, dans la question juive, une assez grande modération. M. Cogalniceano voulut rivaliser de libéralisme avec lui. Il se plaignit au consul général anglais que M. Boeresco n'eût pas communiqué à ses collègues sa conversation avec le comte Clarendon. M. Cogalniceano ajouta que les juifs n'avaient pas de meilleur ami que lui dans les principautés et qu'il était pour qu'on leur accordât des droits politiques (52). Le 28 juin, dans une nouvelle conversation avec M. Green, M. Cogalniceano donnait l'assurance, bientôt trompée, que des mesures étaient prises pour prévenir le moindre acte de violence contre les juifs et il ajoutait, pour montrer ses bonnes dispositions envers eux, que de concert avec leurs chefs, il préparait un règlement de leur communauté dont il attendait les meilleurs résultats, mais dont on n'a jamais entendu parler. Il se faisait en même temps répéter les paroles prononcées par M. Boeresco à Londres, attendu que celui-ci paraissait disposé à contester l'exactitude de la version anglaise. M. Boeresco ne tarda pas à produire cette contestation.

On a vu plus haut qu'une interpellation grave sur la question des juifs fut discutée à la Chambre des députés de Bucharcst dans les derniers jours de 1869. M. Boeresco fut appelé à s'expliquer sur les paroles qu'il avait prononcées. Il répondit qu'on les avait mal reproduites, la question était trop délicate pour qu'il les répétât publiquement; d'ailleurs les auteurs de l'interpellation devaient bien savoir que, dans des questions même de moindre importance, aucun engagement ne pouvait être pris par un fonctionnaire s'il n'en était pas spécialement chargé, ce qui n'avait pas été le cas pour lui lors de son voyage à Londres. M. Cogalniceano confirma ces paroles, et ajouta qu'à son retour M. Boeresco avait adressé au Gouvernement un rapport d'où il résultait qu'il n'avait pris aucun engagement envers le Gouvernement anglais, que les mesures prises contre les juifs n'avaient pas été rapportées et ne le seraient pas. M. Cogalniceano alla même jusqu'à dire que M. Green, le consul général anglais ne lui avait fait, sur ce point, aucune communication officielle, et M. Green fut obligé de lui rappeler qu'il avait eu sur ce sujet une longue conversation avec le ministre le 18/30 décembre 1869 et que cette conversation avait eu un caractère officiel. La question en resta là; les émeutes de Técuch et de Botosan la reléguèrent dans l'ombre.

M. A. Golesco était premier ministre. Cette fois les faits ne furent pas contestés, le Gouvernement prit des mesures sérieuses pour arrêter les désordres de Técuch. Il ne plaçait pas une entière confiance dans les rapports officiels que lui envoyaient ses fonctionnaires et il pensait que ceux-ci étaient coupables de négligence, sinon de complicité (53).

Finalement, il feignit de rapporter les circulaires de M. Cogalniceano, envoya aux préfets un ordre ambigu qui ne révoquait rien et où l'on pouvait trouver tout ce qu'on voulait (54). Les perturbateurs de Técuch furent tous acquittés par le jury de Galatz (55).

Le Gouvernement fit de plus grands efforts encore, en 1872, pour arrêter les désordres d'Ismaïl, de Cabul et de Vilcov. Il mit en liberté les malheureux juifs condamnés par le jury, et regretta hautement que les émeutiers eussent été acquittés. On chercha cependant, à Cahul, à rejeter la responsabilité des faits sur les Grecs. Le consul général grec était indigné de cette accusation fausse, car ni à Ismaïl ni à Cahui les Grecs n'avaient pris part à l'émeute et ils avaient fait au contraire leur possible pour protéger les juifs (56). En outre, dans la note du 19 février adressée aux agents consulaires (57), M. Costaforu avait promis de communiquer aux consuls le résultat de l'enquête qu'il avait fait faire à Ismaïl, à Cahul et à Vilcov. Il promit la même communication à la Chambre, mais les députés et les consuls attendirent en vain les pièces annoncées. On dit plus tard qu'il y avait erreur et qu'on n'avait jamais eu l'intention de publier ces documents (58).

La grande affaire de l'année 1873 fut la loi des spiritueux, qui priva des milliers dé juifs de leurs moyens d'existence. En présence des réclamations des Gouvernements, le Ministère roumain dit qu'il n'appliquerait pas l'article 8 de la loi, qui excluait les juifs du droit de débiter des spiritueux. Il faisait remarquer que cet article n'émanait pas de lui, mais lui avait été imposé par la commission de la Chambre; qu'il lui serait d'ailleurs impossible de l'appliquer, attendu que, dans la Moldavie, les juifs seuls savaient tenir des hôtels et cabarets, et que, si on fermait leurs établissements, le trésor ferait des pertes considérables (59). Plus tard, M. Boeresco annonçait même à M. Vivian, le consul anglais, que le Gouvernement proposerait à la Chambre de rapporter l'article 8 de la loi. Le 8 juin, M. Vivian annonçait cependant au comte de Derby que, malgré les assurances du gouvernement, la loi était appliquée aux juifs dans certains districts et M. Boeresco en convenait, mais il disait qu'il ne pouvait enjoindre aux préfets d'ignorer une loi qui n'était pas encore abolie. Il ajouta plus tard que sa promesse de ne pas exécuter la loi s'appliquait seulement aux étrangers chrétiens, également atteints par l'article 8, et non aux juifs, mais M. Vivian contesta formellement cette assertion. M. Boeresco finit par promettre que les mesures d'expulsion contre les juifs cabaretiers seraient suspendues et que les Chambres seraient invitées à voter l'abrogation de l'article 8. Cette promesse fut loyalement tenue, mais la bonne volonté du Gouvernement vint se heurter contre le parti-pris de la Chambre et l'article 8 fut maintenu.

Il servit de prétexte, dans le district de Vaslui, aux cruelles persécutions de la fin de 1876 dont nous avons parlé plus haut. On se rappelle que le Gouvernement nia d'abord les expulsions et que M. Schendré, Agent de Roumanie à Paris, démentit formellement, dans des journaux de Paris et de Londres, les nouvelles qui en étaient venues en Europe. Le Gouvernement roumain se fit donner des attestations par trois ou quatre jeunes gens de Bucharest, et une pièce fictive du même genre fut publiée par le Monitorul. A la fin, cependant, il n'y eut plus moyen de nier les faits. Néanmoins le 22 janvier 1877 M. Boeresco en contestait encore le caractère, dans une conversation avec le lieutenant-colonel Mansfield, consul général anglais (60). M. Schendré avait méme dit à lord Lyons que les juifs de Roumanie n'étaient ni maltraités ni mécontentés. A cela, le lieutenant-colonel Mansfield, dans une lettre au comte de Derby du 23 janvier (61), répondait ce qui suit:

 

* Les Roumains peuvent prétendre qu'ils ont le droit de légiférer comme il leur plaît au sujet des juifs, et, qu'à leur point do vue, il est nécessaire, pour la prospérité du pays, de soumettre les juifs à des incapacités civiles et politiques, mais dire que leur politique n'est pas oppressive au plus haut degré, et que les juifs sont satisfaits, c'est purement défigurer les faits.

Sans doute, il peut arriver que dans la crainte de souffrir encore plus de maux et d'être soumis à des traitements vexatoires, les juifs conviennent souvent que leur'condition n'est pas misérable, mais s'ils font cet aveu, ce n'est que sous l'effet d'un vaste système de terrorisme.

Le prolétariat juif, tel qu'il existe en Lithuanie, en Pologne, en Gallicie, dans le sud de la Russie et en Moldavie, est sans doute un mal social de première importance, mais ce mal ne peut être supprimé par l'oppression et les incapacités (civiles et politiques), car le grand-duché de Posen et la Silésie montrent d'une manière frappante les progrès que peut faire la population juive par l'éducation, la civilisation, avec l'aide d'un gouvernement que secondent des fonctionnaires qui ne connaissent pas l'improbité et la corruption.

 

Ces exemples suffisent à montrer quels embarras se sont créés les ministres roumains qui, par leur faiblesse, leur attitude équivoque ou leur hostilité déclarée, ont souffert ou encouragé les persécutions. Un des subterfuges qu'ils ont le plus souvent employés pour excuser les émeutes, a été de rejeter la faute sur de prétendus ennemis de la Roumanie et quelquefois, à mots couverts, sur les juifs eux-mêmes, rangés arbitrairement au nombre de ces ennemis. La circulaire publiée par le Gouvernement en 1866, après le sac de la synagogue de Bucharcst, est toute pleine de menaces contre » les ennemis de notre nationalité, » qui se font « les instruments de l'étranger. » Ce sont les seuls coupables. On dirait, à entendre le langage des officieux roumains, que les juifs appellent les persécutions pour le plaisir de se plaindre et de dénigrer la Roumanie. C'est ce que le Monitorul faisait encore entendre en 1877, lors de la déplorable affaire de Darabani.

Quand nous voyons, dit-il, se produire un tel fait, après que le bruit organisé autour des prétendues persécutions n'a pas amené le moindre désordre comme celui de Darabani; quand nous voyons qu'hier au soir aussi, comme nous l'apprenons à l'instant, les carreaux ont été cassés chez plusieurs juifs de Jassy, nous ne pouvons nous empocher de croire à l'intervention d'une main étrangère, à une intrigue ourdie pour créer des embarras à la Roumanie. Nous invitons les juifs à se tenir très-tranquilles et à ne pas espérer qu'avec de l'agitation ils amélioreront leur position. En continuant d'agir comme le font quelques insensés, ils s'exposent au contraire aux plus grands malheurs dans la crise que traverse aujourd'hui la Roumanie.

Ainsi tout se termine par des menaces contre les juifs, qui troublent l'ordre public et ont la méchanceté de se faire assassiner. C'est la moralité de cette histoire.

fin.

Notes

1.              Correspondence respecling the condition and treatment of the Jews in Servia and Roumania, 1868-76. London, Harrisson and Sons, (1877). 1 vol. in-f° de 359 pages. Cette publication sera désignée, dans les pages suivantes, par les mots Correspondence IV. A moins d'indication contraire, nous renvoyons aux numéros des pièces qui y sont renfermées, et non aux pages. Les annexes à ces numéros sont désignées par des chiffres romains.

2.              Les pièces et passages traduits par nous sur un original en langue étrangère sont précédés de l'astérisque.

3.              Corresp. IV, 294.

4.              Corresp. IV, 325, I.

5.              Voir plus haut, p. 185.

6.              Traduit d'après la brochure Account of the trial,etc., et Corresp. IV, 485,I,

7.              Corresp, IV, 417, 426, 431.

8.              Fanfulla de cette date.

9.              La maîtresse va être contente

10.           Panaite, où es-tu? tu disais que tu réduirais la moitié do la ville; qu'est devenue ta valeur ?

11.           Bonnes gens, c'est un ordre du gouvernement de piller et de tuer les juifs. Sous ma responsabilité, emportez ce qu'il y a de mieux et détruisez le reste.

12.           Corresp. IV, N° 347 et suivants jusqu'à N° 363.

13.           Ibid. N° 347.

14.           Corresp. IV, 354, I.

15.           M. Fava, consul d'Italie, ne reçut ses instructions qu'un peu plus tard, mais elles étaient très-explicites.

16.           Pour ce qui suit, voir Correspondance IV, N° 435 et suivants.

17.           Ibid., 439.

18.           Allg. Ztg. d. J. 1872, p. 447.

19.           Corresp. IV, 435.

20.           Ibid., 458.

21.           Un journal qui avait attaqué le Prince avait été acquitte par le jury.

22.          La Question israélite.

23.           Corresp. IV, 452.

24.           Corresp. IV, 518.

25.           Ibid., 522.

26.           Corresp. IV, 525.

27.           Et les paysans roumains? et les tsiganes?

28.           Corresp. IV, 525 et Annexe.

29.           Corresp. IV, 347.

30.           Corresp. IV, 458, I.

31.           Corresp. IV, 522, I.

32.           Corresp. IV, 40, I.

33.           Corresp., IV, 42.

34.           Ibid., 78, I.

35.           Corresp., IV, 80, I.

36.           Ibid., 84, I.

37.           Corresp. IV, 87, I et II.

38.           Corresp. IV, 91, I.

39.           Ibid., 108.

40.           Corresp. IV, 139, I.

41.           Ibid., 147.

42.           Corresp. IV, 147, 173,180.

43.           Ibid., 179 et 183.

44.           Ibid,, 182, I.

45.           Corresp. IV, 183, I.

46.           Ibid., 183 et 194.

47.           Ibid., 199, Annexe. Protocole du 10 juin d'une réunion composée de M, Bratiano et des consuls d'Autriche, d'Angleterre et de France.

48.           Corresp. IV, 218, I.

49.           Corresp. IV, 244, n, et 254.

50.           Ibid., 283, I.

51.           Corresp. IV, 310.

52.           Ibid., 330, 333. 339, 341.

53.           Corresp. IV, 368.

54.           Corresp. IV, 375, I.

55.           Ibid., 392.

56.           Ibid., 405.

57.           Voir plus haut p. 357. Cette note était circulaire et non pas seulement adressée au consul anglais.

58.           Corresp. IV, 420, 421 et 485.

59.           Corresp. IV, 546, 550, 551, 556, 560, 561 et 582.

60.          Corresp. IV, 633, 644.

61.           Ibid., 638.

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