Dimanche 2 juin 2002
*22h47*
Les vrais paradis sont les paradis qu'on a perdus.
- Marcel Proust -
La névrose s'éloigne. Plaie, peur, panique, précipitation, s'éloignent avec le temps qui a remmené mon homme avec lui. Deux semaines, c'est toujours ce qu'il me faut pour retomber sur la terre ferme et n'être plus cette chose trop fragile qu'il laisse derrière lui quand il s'en va. Je ne suis pas bien, pas spécialement heureuse, mais les doutes ont laissé place à l'objectif, et rien qu'à l'objectif. Toujours en attente mais plus dans l'expectative qui me torture lorsqu'il s'en va. Lorsque mon corps se réhabitue à n'être plus approché, lorsque je ne cherche plus en vain ses bras sous les draps, alors je peux dire que je vis à nouveau pour moi, que je pense à nouveau pour moi. Lorsque je dis que je m'en vais cet été, lorsque je parle d'une année ailleurs, je ne cite pas son nom. C'est inutile. Parce que même si c'est pour le suivre, si je veux partir c'est avant tout pour moi. Et tant que ce moi reste au centre de mes décisions, alors la balle ne peux m'échapper.
Pendant des jours je n'ai pu écrire, pendant des jours la page était vide, et moi avec. Juste se laisser porter jour après jour par le courant, sans la moindre réflexion, sans les sentiments qui me rendent parfois torturée, exaltée, révoltée, passionée. Sans émotion. Sans lutte mais sans peine. Le néant jusqu'au bout des mots. Et puis me revoilà, un soir comme celui-ci...
Le sentiment, l'émotion, c'est là le seul élément qui vous persuade que l'horizon est en décalage avec votre pensée, cette impression d'être ailleurs, lorsque l'intérieur s'arrache à l'extérieur, cette impression d'être ailleurs...
Et ce soir, je ne pouvais me plier à reconnaître que j'appartenais à ici et maintenant, il y avait autre chose, il ne pouvait qu'y avoir autre chose. En regardant à la fenêtre, je n'étais pas là, ni dans le reflet des carreaux devant moi, ni sur les toits au-dessus. Quelque chose m'agace, me pince et comme me tire le bout des cheveux. Quelque chose me laisse inachevée ce soir, quelque chose me laisse dans l'amertume, une autre solitude que celle à laquelle je suis habituée. Une déception et une nostalgie auxquelles je ne suis pas habituée, ou alors de manière si ponctuelle que j'ai beau les connaître, les connaître bien par expérience, elles me surprennent toujours un peu lorsqu'elles refont surface. Je n'ai plus qu'à les étaler, je suppose, comme de la confiture dont je ne saurais que faire alors que j'ai une tartine devant moi qui m'encombre un peu...
Nous étions trois amies. Allez savoir si nous n'étions pas trois camarades, trois connaissances. A mes yeux nous étions trois amies. Mais celà était peut-être plus complexe que ça, allez savoir... Nous étions trois et je ne me souciais ni de ce que je disais, ni de la façon dont je parlais, ni de la façon avec laquelle je pouvais m'envoler, m'égarer, me perdre dans des discussions survoltées, ne craignais pas d'être jugée, ne craignais pas d'être jaugée. Nous étions trois, et j'étais moi, puisque les amis, je croyais, sont faits pour ça, pour être le soi que certains ne sont que trop rarement. Nous étions trois, trois destinées à notre portée, trois destinées à venir, et dans cette amitié, camaraderie, allez savoir, connaissance, allez savoir, j'étais naïve de légèreté et de confiance.
Et puis du jour au lendemain, je me retrouve catapultée dans un personnage que je n'ai pas choisi, propulsée dans un rôle qui ne m'a jamais semblé être le mien. Avec de petits riens, les amies m'ont diabolisée sans merci, sans que je ne puisse admettre d'aucun tort sauf un, et un tort jamais à la mesure de la peine. Ne pas avoir joué d'hypocrisie, avoir été honnête envers moi-même, envers les autres, reconnaître chacune de mes révoltes, reconnaître chacunes de mes colères, c'était pour moi commencer à me mettre en accord avec moi-même et mes paradoxes, c'était décider d'être moi, comme je l'avais toujours été. Etaler les erreurs pour pouvoir les guérir. Mais un jour ça vous tombe dessus comme ça sans prévenir, et affronter des réprimandes que je ne comprenais pas était impossible, alors j'ai choisi le silence. J'ai choisi le silence parce qu'à mes yeux je n'avais d'autre choix, ni d'autre choix que de subir. Lutter était vain, et subir en silence vaut mieux que de se brader la liberté d'expression, s'en servir comme d'une arme. Moi, la liberté d'expression je la veux intelligente, je la veux constructive, je ne la brandis pas devant ceux que ma cause est incapable de renverser. Pas comme ça. Pas là-bas à ce moment-là. Nous étions trois amies, ma détractrice, moi-même et celle qui de nous trois avait sans doute été ma seule amie. Et dans ce silence, j'écrivais, le 10 janvier 2001
Je ne suis pas la meilleure amie qu'il soit, mais j'ai quand même un coeur. Au-delà de mes paroles je suis restée fidèle à ce qui nous faisait rire, qui nous faisait parler. J'étais peut-être pas la plus forte et aujourd'hui je m'en moque. Je ne suis pas la meilleure amie qu'il soit, mais j'ai dans le coeur des rayons de soleil qui ne peuvent pas faire de moi le monstre que l'on croit. [...] Les autres ils ont jamais rien compris. L'amitié c'est comme une famille. Je pourrais être un million de fois pas d'accord avec toi, je pourrais te dire un million de bêtises, méchantes et cruelles, je pourrais faire semblant, faire semblant d'être une autre devant toi, mais d'aussi loin que je pourrais faire semblant, rien de nos querelles, rien de ce que tu pourras faire ou dire ne changera que tu demeureras une sœur pour moi. On peut trahir, on peut être criminelle, ce n'est pas suffisant pour enlever son amour des gens qui ont changé nos vies, de leur présence et de leur voix.
Alors un jour je n'ai plus pu y rester, dans ce silence. Même s'il me fallait m'excuser au lieu de recevoir des excuses, même si c'était pas juste, de toute façon je sais que certains savaient que ce n'était pas juste, et celà me suffisait pour me réchauffer un peu l'âme. Alors un jour, un jour et depuis, je prends des gants et me présente sous mon meilleur jour, celui qui tombe d'accord, celui qui ne contredit pas, tellement, tellement conciliant, un de ces jours immobiles, ni triste ni gai, et je ne suis même pas étonnée de m'entendre parler de la pluie et du beau temps, moi qui prenais toujours dans ces discussions l'alternative de philosopher sur la couleur des nuages. J'ai fait un pas vers celles qui s'étaient prises de passion pour la délation, qui avait ri de mes larmes comme ultime geste de cruauté, et pourtant. Des camarades, allez savoir, des connaissances, allez savoir... j'ai ravalé ma rancoeur, et pourtant. Rien n'est vraiment à ce jour ce qu'il était. Rien ne ressemble aux jours heureux que l'on avait. Tout comme rien n'aurait pu me faire croire qu'à nos âges il était encore possible d'être à ce point insouciant du mal qu'on peut faire, lorsqu'on ligue le groupe contre l'individu. Depuis le jour où je suis sortie de ce silence, il a toujours semblé que je suis celle qui n'en fait jamais assez. Et puis finalement, surtout celle qui ne veux pas croire qu'elle s'est trompée à ce point sur le choix de ses amies, celle qui veut à tout prix croire que les gens sont toujours capables de mieux.
Mais j'avais, et j'ai toujours, espoir en elle, ce elle sans s dont j'écrivais, le 6 juin 2001
Elle voulait des voiles immenses comme le ciel sur de grands paquebots blancs, et des allers sans escale pour les plus lointains pays du monde.
Elle rêvait de la foule lorsque nous serions là et d'étendues verdoyantes au milieu de l'océan lorsqu'elle aurait trouvé son autre.
Elle avait dans les yeux les sommets des montagnes, elle avait dans la tête la chaleur des nuits d'un trop grand continent, elle avait lorsqu'elle dormait le calme que l'éveil lui volait.
Elle incomprise, elle insoumise, trop peu d'avions pour s'envoler et si peu de temps pour se trouver.
Je voulais une maison près de la mer avec fenêtre ouverte sur le ciel bleu immobile, et une barque pour y pêcher mes rêves.
Je rêvais d'une autre ville comme décor à nos deux voix et de bruits de moteurs pour mes voyages en solitaire, je me voyais courir dans mon sommeil, quand le jour éteignait le son de mes pas.
Moi si peu fière, moi désabusée, si peu d'espoir pour rester deux et trop de monde pour être heureuse.
Nos différences nous ont noyées sous des sous-entendus tellement faussés.
C'est cette amie ce soir qui me manque. Ce sont ces jours que l'on transformaient en quelque chose de bien, de grand, si différents d'aujourd'hui, si pleins de rêves, si pleins d'espoir, si pleins de vie. Ce sont encore mes nuits qui me font parler, quand dans mon sommeil la nuit dernière j'ai rêvé qu'invisible aux yeux de tous, même elle ne me voyait plus, même elle ne m'entendait plus, même elle me tournait le dos. Que le silence revenait pour durer, que son silence ne devait que durer. Alors ce matin je me suis mal réveillée. Parce que des centaines de kilomètres me séparent de mon homme, et des centaines de kilomètres me séparent de ces autres dont j'ai aussi besoin, dont j'ai autant besoin, si ce n'est plus, jamais moins. Il est à des centaines de kilomètres au sud, elle est à des centaines de kilomètres au nord, et moi ici au milieu, je me cherche un équilibre. Et encore un peu moins au sud, et encore un peu moins au nord, encore tellement de visages connus, encore tellement d'autres personnages de ma vie égarés et appréciés qui me font défaut, de là où je suis.
Absence, présence. N'ai-je que ces deux mots pour exister?