Sans crier gare...


« Sans crier gare, le sol se déroba sous ses pieds et il se retrouva suspendu au-dessus du vide.
Il regarda tomber la lampe d’Aladin qu’il avait déposée sur son tapis volant puis il se tourna vers celui qui venait de tirer ledit tapis.
– Putain, Gabriel, tu fais chier ! Je vais devoir descendre chercher ma lampe !
– Je t’emmerde, Saint-Pierre ! Et cesse de dire « putain », le Bon Dieu pourrait t’entendre !
Marchant dans le vide, suspendu dans le ciel, Saint-Pierre regagne le petit nuage sur lequel l’ange Gabriel est en train de replier le tapis.
– Ramène tes fesses, on va être en retard pour la Ferme Célébrités !
– Tu as raison. Tant pis pour la lampe, j’irai la récupérer plus tard…

Pendant ce temps, plusieurs milliers de mètres plus bas, un jeune homme au corps musclé, beau comme un dieu, est en train de bronzer dans son jardin lorsqu’une lampe mystérieuse y atterrit soudain… »



Assis à son bureau dans sa chambre de douze mètres carrés située le long de la voie de chemin de fer, Chrisvank déchire sa feuille et la jette par terre, où elle va rejoindre un tas d’autres feuilles.
– Non, non et non ! C’est n’importe quoi, c’est histoire ! C’est débile !!
Il soupire et se prend la tête.
– Bon sang ! Je dois bien pouvoir parvenir à écrire quelque chose avec ça ! Voyons… « Sans crier gare, le sol se déroba sous ses pieds et il se retrouva suspendu au-dessus du vide. C’est alors qu’il se réveilla. Ouf ! Ce n’était qu’un rêve ! C’est alors que, sans crier gare, le sol se déroba sous ses pieds et il se retrouva suspendu au-dessus du vide… »
Il lève la tête, réfléchit, puis jette son crayon (un crayon de couleur violet, c’est tout ce qu’il lui reste, il va vraiment falloir qu’il se rachète un stylo, dès qu’il aura de l’argent il y pensera) d’un air rageur.
– Non ! C’est de pis en pis ! C’est nul !!
Il se lève et fait les cent pas entre les bouteilles vides, les vêtements sales, les feuilles déchirées et les boîtes de raviolis.
– Je manque d’inspiration !! Fini !! J’ai le cerveau vide !! Ca ne doit pourtant pas être difficile !… « Sans crier gare, le sol se déroba sous ses pieds et il se retrouva suspendu au-dessus du vide… Bon sang ! Quel est l’idiot qui est venu mettre un trou juste sous mes pieds, se dit-il ! ?… »… Pfff… Non… lamentable… Nul… Nul, nul !!
Chrisvank, écrivain au chômage, commence à en vouloir aux responsables du concours qui ont imposé un thème aussi débile : écrire n’importe quel texte du moment qu’il commence par cette phrase : « Sans crier gare, le sol se déroba sous ses pieds et il se retrouva suspendu au-dessus du vide. »
Pourtant, il y tient, à ce concours : il y a un prix de 150 euros à la clé ! Et par les temps qui courent, 150 euros, ce ne sera pas du luxe !!
Un train qui passe fait vibrer les murs de sa chambre et la remplit de vacarme.
Il continue de réfléchir.
« Sans crier gare, le sol se déroba sous ses pieds et il se retrouva suspendu au-dessus du vide… Quand soudain… Quand soudain… euh… »
C’est alors que l’incroyable se produit : sans crier gare, le sol se dérobe sous ses pieds et il se retrouve suspendu au-dessus du vide.
Cela se produit réellement ! Dans sa petite chambre de douze mètres carrés !!
Accroché au montant de son lit, il contemple avec des yeux effarés le vide qui s’est ouvert sous ses pieds : un gouffre qui semble sans fond.
– C’est pas possible, je rêve !! Hé ! Oh ! Au secours ! Venez m’aider !!
Malheureusement, il y a de fortes chances pour qu’il soit seul dans le bâtiment. La concierge est en vacances et les autres locataires ne sont jamais là (la plupart ne loue une chambre que pour avoir une adresse, l’endroit est trop minable pour y vivre réellement ; tant mieux pour Chrisvank, qui peut disposer de la douche et de la cuisine à sa guise, même si celles-ci sont dans un piteux état).
Toujours agrippé à son lit, il se dit que sa situation est plus que précaire : ses bras commencent déjà à faiblir (il faut dire qu’il n’a pas une très bonne condition physique ; les boîtes de raviolis, ça ne nourrit pas son homme).
– Mais qu’est-ce que c’est que ce délire ?! Hé ! J’ veux pas crever comme ça !! Qu’on me donne au moins une explication !!
Mais personne ne vient à son secours. Le reste du monde répond à son appel par un silence désespérant.
Il ne tiendra plus très longtemps…
Une idée saugrenue lui traverse alors l’esprit : « j’ai essayé d’imaginer un type qui se retrouve suspendu dans le vide… et cela s’est réellement produit ! Peut-être alors me suffit-il maintenant d’imaginer autre chose… Je dois peut-être simplement poursuivre l’histoire… »
Comme de toute façon il ne voit rien d’autre à faire, il s’efforce de construire mentalement une suite à cette histoire absurde, juste avant de lâcher prise.
« Sans crier gare, le sol se déroba sous ses pieds et il se retrouva suspendu au-dessus du vide… Heureusement, il se trouvait juste au-dessus d’un lac… »
Il lâche le montant de son lit et tombe dans le gouffre noir.
Quelques secondes plus tard, le choc est rude : son corps frappe violemment une surface liquide et glacée. Il se retrouve sous l’eau, dans le noir, le corps endolori par le choc et engourdi par le froid. Par un effort de volonté il parvient à gagner la surface.
– Quel con !! Un lac ! J’aurais pu imaginer un jacuzzi ! Situé pas trop loin, avec de l’eau chaude ! Et aussi avec des nanas !!
En tout cas, sa méthode semble fonctionner, à moins que ce lac soit là par pure coïncidence.
– Si seulement j’avais eu plus de temps… J’aurais pu mieux réfléchir… Bon, il est peut-être encore temps de me rattraper… Où en était l’histoire ?… « Sans crier gare, le sol se déroba sous ses pieds et il se retrouva suspendu au-dessus du vide… Heureusement, il se trouvait juste au-dessus d’un lac… dans lequel il tomba. L’eau était glacée. La chute avait été brutale. Il faisait noir, il était tout seul, bref, il était mal barre !! »… Non, non, non ! Essaie de penser à des choses positives, imbécile !! Voyons… « C’est alors que le lac se transforma en jacuzzi avec plein de belles filles dedans… »
A peine a-t-il fini de prononcer cette phrase que l’eau du lac se met à bouillonner.
– Oh, hoo ! Ca marche, on dirait !!
L’eau devient en effet chaude et le décor s’illumine progressivement. Mais quelqu’un le pousse sous l’eau, l’empêchant de voir la suite de la transformation. Il se débat mais en vain : c’est maintenant plusieurs personnes, dont il n’entrevoit que les bras et les jambes, qui le maintiennent fermement !
Après trente secondes, il parvient tout de même à se libérer et à respirer un bon coup hors de l’eau. Il regarde autour de lui : il se trouve dans une grande salle du style bains turcs, dans un bassin à bulles d’une profondeur d’un mètre cinquante. Autour de lui s’ébattent une douzaine de ravissantes créatures qui le regardent d’un air moqueur. A leur vue, sa bouche se fend d’un large sourire.
– Ca a marché… Putain, ça a marché !! J’ai un pouvoir !! Je suis le maître du m…
Il n’a pas le temps de terminer sa phrase car quelqu’un l’attrape par derrière pour le plonger une fois de plus sous l’eau. A nouveau il se débat et cette fois-ci il met plus d’une minute avant de parvenir à se libérer. Hors de l’eau, les jeunes filles, dont certaines sont en monokini, sont mortes de rire.
– Et merde… J’aurais dû préciser que je voulais des filles belles mais aussi gentilles !
Les naïades s’approchent en cercle d’un air menaçant, prêtes à se jeter à nouveau sur lui…
– Il faut que j’imagine la suite de l’histoire ! Vite !! « Sans crier gare, le sol se déroba sous ses pieds et il se retrouva suspendu au-dessus du vide… Heureusement, il se trouvait juste au-dessus d’un lac… dans lequel il tomba. Puis le lac se transforma en jacuzzi avec plein de belles filles dedans… et puis… et puis… »
Il se retrouve à nouveau sous l’eau où il continue de faire travailler son imagination en espérant que sa seule pensée suffira à le sortir de ce mauvais pas.
…et puis quoi, bon sang !? Allez ! Trouve-moi quelque chose, idiot ! N’importe quoi ! Vite ! J’étouffe !!
« …et puis il y eut un tremblement de terre qui brisa le jacuzzi, faisant partir toute son eau… »

Deux secondes plus tard, les filles lâchent leur prise et s’en vont en poussant de grands cris. Le jacuzzi est brisé mais le sol continue de trembler. Au-dessus, le plafond commence à se fissurer, des pierres en tombent.
– Oh, ooh… Ce n’était peut-être pas la meilleure idée…
Alors que tout le bâtiment semble sur le point de s’écrouler, Chrisvank se dit qu’il ferait mieux de s’enfuir à son tour.
C’est de justesse qu’il parvient à éviter un mur qui tombe et à gagner la sortie…
Mais là, il n’est pas sorti de ses peines : il se trouve dans une ville qu’il ne reconnaît pas, où tous les bâtiments s’effondrent les uns après les autres. Des crevasses énormes s’ouvrent dans le sol. On dirait que la ville toute entière s’apprête à disparaître dans les entrailles de la terre.
– Bordel ! Il faut que je trouve rapidement une suite à cette histoire de merde !!
Cette fois-ci, il essaie de bien se concentrer. Il ne veut plus d’entourloupe.
« La ville était sur le point d’être engloutie quand soudain… quand soudain… Il fut emporté dans les airs par un ange qui, non seulement était très jolie, mais en plus était très aimable ! Mieux : elle était carrément amoureuse de lui ! Et elle allait l’emmener dans son palais merveilleux pour le combler de monts et merveilles !! »… Bon… Comme ça, ça devrait aller, je pense…
Ce qu’il imagine se produit et le voilà bientôt qui se retrouve dans un palais fantasmagorique, au milieu des nuages, installé bien confortablement sur une chaise longue, au soleil, sirotant un cocktail divin, avec un ange à ses côtés.
Se remettant de ses émotions, il en soupire d’aise.
– Eh ben voilà ! Que demande le peuple ?!
Il pousse un nouveau soupir de contentement.
– Putain qu’on est bien…
Son ange lui fait des baisers tendres et le couvre de caresses.
– Et maintenant ? Quelle va être la suite ? De quoi pourrais-je rêver de mieux ? ? Mm… Réfléchissons… Non, franchement, je ne vois rien de mieux… Mm… Ah si ! Redescendre sur Terre pour épater les copains avec mon nouveau pouvoir !! Ca, ça va être cool ! Ouais !!!
Il se lève, plein d’enthousiasme.
– Bon, écoute, l’ange, je t’aime bien tu sais, tu es très gentille, très mignonne et tout, mais bon, j’ai une histoire à poursuivre, alors si tu le permets…
Il ferme les yeux et se concentre pour la suite. Il hésite : va-t-il redescendre sur Terre à bord d'un dirigeable ou aux commandes d'un avion à réaction ? Mais à ses côtés, il ne voit pas l’ange qui le fixe d’un regard inquiétant, un regard où se lit de la peur et de la folie : le regard d’une femme amoureuse à qui l’on veut arracher celui qu’elle aime. Chrisvank n’a pas le temps d’imaginer la suite de son histoire que l’ange le frappe d’un grand coup sur la tête. Il s’effondre.
– Tu ne partiras pas, Chrisvank ! Tu resteras ici avec moi ! Pour toujours !! Je veillerai à ce que jamais tu n’imagines de suite à cette histoire ! Jamais !! Tu peux compter sur moi : tu n’auras pas une seule seconde de répit pour penser à la suite… pas une seule seconde !…
Mais l’ange n’a pas frappé assez fort : avant de sombrer dans l’inconscience, Chrisvank trouve en lui la force pour une dernière pensée : « …C’est alors qu’il se réveilla… Ouf ! Ce n’était qu’un rêve… »
Puis il s’évanouit.



Dans sa petite chambre de douze mètres carrés, Chrisvank se réveille en sursaut.
Il regarde autour de lui : tout est normal, c’est-à-dire sale, poussiéreux et bordélique. Cette vision qui d’ordinaire a tendance à le déprimer aujourd’hui le remplit de joie.
– J’ai réussi !! Ca a marché !!! Yahou !! Je suis le meilleur !! I am ze king !! Yipie !!!
Il entame une danse parmi ses déchets. Si quelqu’un le voyait, on le prendrait pour un fou.
– Et maintenant, la suite de l’histoire ??
Il repense alors au lac glacé, aux jeunes filles sadiques, au tremblement de terre, à l’ange psychopathe… et son enthousiasme retombe.
– Mince… Je l’ai échappé belle, quand même…
Perturbé, il convoque sur le champ une réunion avec lui-même. A l’issue de cette réunion, et après bien des débats houleux, il décide à l’unanimité qu’il vaut mieux en rester là.
– Faut pas déconner avec ces trucs-là… Plus jamais… Je tiens trop à ma peau…


C’est à partir de ce jour que Chrisvank décida de chercher un travail normal et qu’il devint un citoyen honorable et respecté de tous.
Plus jamais il n’essaya d’utiliser son pouvoir.

Quoique… Certains disent que……


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