Je m'appelle Kyle Kawashima. Je suis le président directeur général de Just Justice Inc. Ma société fait un chiffre d'affaire d'environ huit cent millions de dollars par an, mais je pense que cette année nous allons avoisiner les neuf cent millions de dollars. Quand j'ai créé ma société, je n'avais rien en poche, à peine de quoi régler les factures de téléphone et d'électricité. Dingue non? Aujourd'hui, quand j'arrive devant le siège de Just Justice, je ne peux retenir un élan de fierté face à ce building éblouissant de trois cent quarante mètres de haut. J'ai parfois aussi une pensée émue pour les douze employés qui se sont jeté du haut du bâtiment depuis sa création il y a trois ans. J'ai une petite pensée émue pour eux et j'ai de la peine. C'est triste mais bon, c'est la vie, quoi qu'en l'occurrence ça serait plutôt la mort! Bref, ça ne représente quand-même pas grand chose comparé aux centaines de dossiers que Just Justice a résolu. Il faut être objectif. Dans toutes les sociétés il y a des dépressifs et parmi ces dépressifs, il y en a toujours quelques uns qui espèrent foutre leur merde en se suicidant sur leur lieu de travail. C'est mesquin et d'ailleurs tout le monde en a bien conscience. Je croise les doigts mais à ce jour nous n'avons jamais eu aucun problème à cause de ces imbéciles. On m'a demandé d'écrire cet article pour expliquer ce que nous proposons et comment j'en suis arrivé là, alors même si je suis convaincu que vous connaissez tous mon histoire par coeur, je vais donc vous raconter comment j'en suis arrivé là. Je suis né en 2067 au Nouveau Japon. J'ai grandis dans une famille aux revenus moyens. Ma mère était prostituée de luxe et mon père agent de la sécurité dans un de ces restaurants où on ne sert que des fruits secs. C'était à l'époque où on venait de découvrir que les fruits secs, ingurgités quotidiennement et à hautes doses, permettaient de ne pas attraper la Downer, cette maladie qui vous mettait le grappin dessus n'importe quand et n'importe où et pour n'importe quelle raison : vous aviez mal au dos, vous tombiez à terre et puis votre colonne vertébrale se disloquait et vous mourriez dans l'heure. Pas cool. Enfin, aujourd'hui c'est du passé, mais à l'époque ça flippait gave, jusqu'à ce qu'un petit malin s'aperçoive qu'en se groinfrant de fruits secs on était comme immunisé. Donc mon père bossait dans un de ces restos à fruits secs et il ne gagnait pas très bien sa vie. Heureusement que de son côté, ma mère se faisait quotidiennement défoncer la vulve par des touristes pétés de fric qui adoraient jouer les grands seigneurs et lui laisser des pourboires démesurés. Donc je n'étais pas trop malheureux. Mais je n'étais pas trop satisfait non plus. Je voyais qu'autour de moi il y en avait qui faisaient tout ce qu'ils voulaient sans se poser de questions et ça me rendait franchement aigri. Je n'étais qu'un gosse mais un jour je me suis dit deux choses dont je n'ai plus jamais dévié : je suis malin, et ferai partie des puissants. L'idée de Just Justice m'est venu d'un coup alors que j'avais seize ans. Un soir où je m'étais rendu à une fête, un ami a exprimé le désir de mettre une balle dans la tête d'un type qui était là parce que sa façon de le regarder ne lui plaisait pas. Ce type a d'abord gueulé que l'autre pouvait toujours aller se faire foutre, mais c'est alors que je suis intervenu et que le fabuleux concept de Just Justice à pris forme. "Analysons le problème avec lucidité." J'ai dit en prenant à témoin les deux types. "Qu'est ce que je vois : un individu qui veut tuer un autre individu qui, bien sûr n'est pas d'accord. Mais il y a peut-être une solution capable de vous combler tous les deux. Après tout, on n'est pas des animaux! Il suffit que le type qui souhaite zigouiller l'autre lui propose un marché solide et intéressant." Et c'est ainsi que j'ai réalisé mon premier contrat. Le premier type à signé un papier comme quoi il s'engageait à donner trente dollars chaque semaine durant trente ans à la famille de l'autre type en échange de la vie de celui-ci. J'ai pris ma commission et j'ai orchestré le deal, le meurtre diront les mauvaises langues. Le type s'est tranquillement installé dans un fauteuil et l'autre lui a tranquillement mit une balle dans la tête. Le tout sans cris, sans bagarre ni échange stérile de grossièretés. Je n'ai pas immédiatement pris conscience que je venais d'avoir une idée absolument fabuleuse, mais d'autres personnes sont venu me voir ce soir là me disant qu'elles aussi elles aimeraient bien liquider untel ou untel mais qu'elles avaient peur d'aller en prison. Vous n'irez pas en prison si vous avez la preuve que l'associé (la victime diront mes détracteurs) à signé un contrat en règle. Il suffit de négocier avec lui, voilà tout. Mais pour cela il vous faudrait un professionnel. J'ai taxé du blé à mes parents (surtout à ma mère) et j'ai lancé Just Justice, au début de façon relativement modeste et un peu illégale aussi. Mais très vite, les contrats se sont multipliés et j'ai du engager pas mal de monde et on a commencé à gagner pas mal d'argent alors le gouvernement du Nouveau Japon à décidé de me rencontrer pour qu'on mette au point un système permettant à Just Justice de se développer en toute légalité et en harmonie avec la loi. On a longuement discutés, ils avaient pas mal d'arguments mais c'est finalement moi qui ai gagné. Ils ont légèrement modifié certaines lois. A partir de ce moment là nous avons évolué à une vitesse hallucinante et notre chiffre d'affaire à suivit. On m'accuse parfois de ne pas avoir de morale, mais je réponds aussitôt que c'est faux, que nous avons tous une morale, seulement ce n'est pas partout la même, et heureusement! Sinon qu'est-ce qu'on se ferait chier! Moi par exemple j'aime bien plaisanter. Dans la vie il faut rire, c'est très important. Il faut apprendre à rire de tout, c'est ce que je dis à mes collaborateurs. On peux rire de tout. Même la mort peut être drôle. Il ne faut pas avoir peur d'en rire. Un type qui meurt, ça peut être très marrant! Ca dépends de la façon dont il meurt. Moi par exemple, j'ai pas honte de dire que quand mon père est mort j'ai beaucoup ris! Il faut dire qu'il est mort d'une crise cardiaque alors qu'il était au restaurant en train de manger des nouilles dans un grand bol. Il mâchait ses nouilles et soudain il a ouvert de grands yeux et sa tête s'est affalée dans le saladier! Il était ridicule! Qu'est-ce que c'était drôle à voir! Il avait tout plein de nouilles collées sur la figure! Ha! Rien que d'y repenser je rigole! Attention. Il ne faut pas se méprendre. J'étais très triste que mon père nous quitte, mais c'est la façon dont il est mort qui était vraiment irrésistiblement drôle. A son enterrement par exemple, je n'ai pas ris une seule fois. Nous étions tous très tristes. Mon père n'approuvait pas ce que je faisais. Les gens pensent que je suis un homme comblé mais ce n'est pas vrai. Mes parents n'ont jamais bien compris ce que je faisais. Ils n'ont pas su comprendre que j'agissais pour le bien de l'humanité, je dirais même pour sa survie à long terme. Il y a des individus qui ont envie de tuer, ils ont besoin de tuer quelqu'un au moins une fois dans leur vie. Si on les en empêche, on prends le risque que ça tourne au drame, au carnage. Avec Just Justice, tout est fait dans les règles, proprement. Tout est organisé jusqu'au moindre détail. Nous n'avons à ce jour jamais eu d'accident et je n'hésite pas à m'en vanter. Mon souhait le plus cher serait que d'autres pays comprennent l'importance que peut acquérir Just Justice au sein des sociétés modernes. J'aimerais que nous puissions nous implanter aux Etats-Unis ou les carnages barbares sont devenus légion ainsi que dans d'autres pays moins touchés afin de prévenir le mal, de l'empêcher de se développer. Je serais heureux de pouvoir sauver des vies ailleurs qu'ici, au Nouveau Japon où nous avons largement fait nos preuves. Je ne voudrais pas que les lecteurs aient l'impression que je profite de l'écriture de cet article pour faire de la propagande pour mon entreprise. Je serais très peiné qu'ils pensent cela. Je gagne actuellement plus d'argent que je n'ai le temps d'en dépenser et ce n'est donc plus ce qui me motive. Non, ce qui me motive, c'est l'idée de rendre le monde meilleur. Je sais que je ne suis pas Dieu, je suis Kyle Kawashima et j'agis avec tous les moyens dont je dispose pour rendre à l'homme la quiétude à laquelle il a droit. On me dit que l'homme est un loup pour l'homme, je réponds qu'on a jamais vu un loup en tuer un autre pour le plaisir. Kyle K., Nouveau Japon, 2091. |