Rendez-vous est prit sur Broadwick Street, au Player. Je commande une double Wyborowa et un paquet de cigarettes car j’ai oublié le mien chez moi. Il n’est pas loin de minuit et la fille ne devrait plus tarder. J’observe les tables voisines. Les gens s’observent et se sourient, se parlent et semblent même se comprendre. Parfois ils se touchent, se tapent sur l’épaule, se tiennent par la taille ou s’embrassent.
La fille arrive. Elle ressemble très exactement à ce qu’elle m’avait décrit. Brune, très mince et très belle. Elle est habillée en latex de la tête aux pieds. Je remarque son corset porté par dessus une étrange combinaison et orné d’une succession de boucles de métal en formes d’étoiles ninja. Très impressionnant. Elle aussi paraît me reconnaître, me sourit et vient s’installer à ma table.
"Bonsoir." Elle m’embrasse. Elle se parfume au Angel.
"Bonsoir." Je réponds d’une voix posée.
"J’espère que je ne suis pas en retard."
"Je ne m’inquiétais pas."
"Parfait!" Son sourire est magnifique. Elle se détend et commande la même chose que moi. Bon signe.
"Passons aux choses sérieuses! Vous savez ce que je recherche."
"Bien sûr." Je réponds.
"Je veux être sûre qu’il n’y a aucun malentendu. C’est déjà arrivé et je ne supporte pas de perdre mon temps."
"Il n’y aura pas de malentendu, je peux vous l’assurer." 
"Bon, je vais néanmoins vous soumettre à un bref questionnaire auquel vous devez répondre avec franchise."
"Comme vous voulez."
"Avez-vous peur du sang?"
"Non."
"Craignez-vous les piqûres?"
"Non."
  "Bon, je sens que vous allez répondre non à toutes mes questions alors je vais m’arrêter là, vous me trouvez bandante?"
"Non. Oui! Bien sûr!" Je me suis fais avoir comme un gosse. Elle éclate de rire.
"Je plaisantais! Bon, je reprends. Vous avez déjà torturé des animaux?"
"Non... Je n’ai pas arraché les ailes de mouches quand j’étais gosses! Ha!"
Elle ne me rend pas mon rire et poursuit tranquillement.
"Avez-vous déjà souhaité la mort de quelqu’un?"
"Heu... Oui, bien sûr, ça m’est déjà arrivé, enfin, comme à tout le monde je crois bien."
"Avez-vous déjà souhaité avoir des relations sexuelle avec un membre de votre famille?"
"Grand Dieu non!"
"Grand Dieu?" Elle reprend en grimaçant.
"C’est une expression." Je m’excuse.
"Je sais que c’est une expression. Il est inutile de me le préciser. Simplement le choix des expressions spontanément utilisées révèle en partie le caractère d’un individu."
"Eh bien!"
"Eh oui."
"Je suis désolé."
"Ne le soyez pas. Etre désolé n’a jamais servit à rien."
"Si vous le dites."
"Avez-vous déjà pleuré en regardant la télévision ou au cinéma?"
"Drôles de questions!" Dis-je en plaisantant, vaguement gêné. "Je ne crois pas, non."
"Préférez-vous les armes à feu ou les armes blanches?"
"Pfff! J’en sais rien moi... Disons les armes à feu. Mais je n’aime pas trop les armes d’une façon générale alors..."
"D’accord." Tranche-t-elle en buvant le longue gorgée de sa vodka. "Aimez-vous les hommes?"
"Si je suis pédé?"
"Je n’ai pas dit êtes-vous pédé mais aimez-vous les hommes."
"Je ne saisis pas bien la nuance. En tout cas je ne suis pas pédé. Ca non..."
"Ma parole on dirait que vous avez un problème de ce côté là! Aimez-vous les hommes, l’humanité, les êtres humains!"
"Ah! J’avais pas compris!"
"C’est bien ce qui m’a semblé." Elle soupire en haussant les sourcils.
"Si j’aime les êtres humains? Je ne me suis jamais posé la question!"
"Je vous la pose."
"Dans ce cas je dirais que oui, j’aime bien les êtres humains."
"Bravo! Vous êtes parvenu à répondre à la question!" Elle s’exclame d’un ton moqueur.
"Avouez qu’elle prétait à confusion."
"N’essayez pas de vous justifier. C’est insupportable."
"Désolé."
"Décidément, vous êtes facilement désolé."
"Non, je..."
"Avez-vous peur du noir et des lieux clos?"
"Heu, non non."
"C’est bien."
"Je marque un bon point!" Je plaisante. Mais elle ne bronche pas le moins du monde, se contentant de me regarder comme on regarde un steak tartare avant de le saler-poivrer.
"Vous êtes un rigolo." Elle ajoute d’un ton sec et détaché.
"La vie est trop courte pour être toujours sérieux."
"Rigolo et philosophe à ce que je vois."
"J’ai l’impression que mes réponses ne vous conviennent pas. En fait, j’ai l’impression que vous ne m’aimez pas."
"Gardez donc vos impressions pour vous et tentez de répondre honnêtement aux questions que je vous pose. Nous ne sommes plus très loin d’en avoir terminé."
"Alleluya." Je marmonne en finissant mon verre.
"Prenez-vous de la drogue?"
"J’ai bien fumé de l’herbe quand j’avais quinze ans mais ça s’arrête là."
"Connaissez-vous votre taille et votre poids?"
"Je mesure environ un mètre soixante dix-sept et je pèse dans les soixante-cinq kilos."
"Connaissez-vous la taille de votre sexe?"
"Pardon?"
"Vous avez un problème d’audition?"
"Heu, non non, j’ai bien entendu mais je ne connais pas la taille de mon sexe en érection."
"Je n’ai pas parlé d’érection. Enfin... Dernière question : citez-moi trois personnalités que vous haïssez."
"Hitler, Staline et... George Michael!" Dis-je en riant nerveusement.
"Très amusant. C’est fini. Passez une bonne nuit."

Elle se lève d’un bon et quitte la salle sans même m’adresser un regard. Je reste sidéré, cherchant vainement à comprendre ce qui vient de se passer. J’ai la quasi certitude que je viens de faire une connerie et une grosse. Cependant, je n’ai rien révélé de particulier. Je n’ai rien à craindre des conséquences de ce questionnaire. Tout de même, c’est étrange, cette manière de procéder. Connaissez-vous la taille de votre sexe? Non mais et puis quoi encore! Pourquoi pas "avez-vous déjà sucé la bite d’un cheval?" pendant qu’on y est! Je n’aurais même pas du me prêter au jeu! Quel con! Je n’avais qu’à pas me laisser faire nom de Dieu! Et puis d’abord pour qui elle se prend cette grognasse pour me toiser de la sorte? Qui est-elle pour me juger? Ca rime à quoi ce questionnaire de dégénéré? Tu parles d’un questionnaire! Un putain d’interrogatoire oui! Non mais franchement! Si j’avais su ce qui m’attendait! Ha! J’aurais du me lever et la laisser seule comme une conne! Voilà ce que j’aurais du faire! Parfaitement! Je serais bien curieux de voir sa tête si c’était à elle qu’on lui posait les questions! Et puis de la même manière hein! Avec ce ton insolent et hautain bien stressant! Pour sûr elle ferait moins la fière! "Aimez-vous les hommes?" N’importe qui aurait comprit sur un plan sexuel! N’importe qui! La vérité c’est que c’était une saloperie de question piège et moi bien évidement il a fallut que je m’empresse de sauter dedans à pieds joints! Non mais quel abruti aussi! J’avais qu’a ne pas répondre et puis c’est tout! J’avais qu’à l’envoyer chier et me casser la laissant régler les boissons! Parce qu’en plus c’est moi qui vais devoir payer son verre à cette emmerdeuse! Je suis sûr qu’elle pourrait être ma fille par dessus le marché! Inutile de se voiler la face, je me suis fait humilier en beauté! Que dis-je, je me suis laisser humilier! Et j’ai même rajouté quelques couches des fois que ça ne soit pas suffisamment clair! 
J’ai réglé les deux boissons et me suis dirigé d’un pas lent et las vers la sortie. Je ne sais pas pourquoi mais j’eus la certitude que toute la salle me fixait en pensant : "Regardez bien ce type, c’est un abruti doublé d’un lâche!" Et ils avaient raison. J’étais un abruti doublé d’un lâche! Un pauvre type incapable de gérer les événements! Un vrai gamin! Et encore, y’a des gamins débrouillards et super rusés! Moi je suis pire qu’un gamin! Pour sûr c’était pas la peine d’espérer avoir fait bonne impression! Pas la peine de surveiller le téléphone des fois qu’il y ait un appel m’informant que j’ai brillamment passé l’épreuve classique du questionnaire! Autant espérer gagner au Loto sans y avoir joué! C’était foutu et c’était tout! On pouvait tout de suite passer à autre chose. Faire comme si rien ne s’était passé. Comme si j’étais juste venu ici boire un verre, tranquillement, sans rien attendre, juste pour le plaisir.