28 juin 2004

" Les coureurs sont traités comme du bétail ! "

À une semaine du Tour de France, les affaires continuent avec les aveux de dopage de David Millar. Lassé du milieu, Franck Pencolé décide de raccrocher. Il nous raconte son dégoût du vélo.

Entretien réalisé par Frédéric Sugnot

C’est l’histoire d’un homme qui en a marre. Franck Pencolé, professionnel depuis six ans (Crédit agricole, Big-Mat Auber 93, la Française des Jeux puis MBK-Oktos) a décidé de jeter l’éponge à vingt-sept ans et de mettre un terme à sa carrière. Un ras-le-bol général du milieu du vélo qui n’en finit plus de s’enfoncer dans les affaires. À cinq jours du départ du Tour de France, samedi à Liège, le cyclisme est toujours saisi par ses vieux démons. L’ultime coup de semonce a eu lieu jeudi dernier avec les aveux de prise d’EPO (voir encadré) de David Millar, le champion du monde du contre-la-montre. Pencolé, lui, raconte son dégoût du sport de haut niveau.

Pourquoi arrêtez-vous votre carrière ?

Franck Pencolé Je préfère me retirer parce que je ne vois plus de but dans le cyclisme actuel. Et puis faire autant d’efforts pour si peu, pour un salaire moindre, ça ne vaut pas le coup. Ces dernières années, je n’osais même plus dire que j’étais coureur cycliste, les gens embrayaient tout de suite sur le dopage. Footballeur, c’est la classe, mais cycliste.

Quel était votre salaire chez MBK-Oktos ?

Franck Pencolé 18 000 euros à l’année sans les primes.

Quel est l’événement qui a provoqué votre décision ?

Franck Pencolé Plein de choses. Surtout, j’en avais assez du milieu. En avril par exemple, il a fallu que je me batte comme un chiffonnier pour participer à une Coupe de France, Paris-Camembert, alors que j’avais sans doute mieux à faire.

Racontez-nous cet épisode

Franck Pencolé Avec mon équipe MBK-Oktos qui évolue en troisième division (GS3), nous n’étions pas conviés à disputer Paris-Camembert alors que nous avions jusque-là couru toutes les courses de Coupe de France. On a demandé un soutien de la Ligue et de la Fédération qui ont fini par intervenir tardivement. Résultat, mon équipe a été invitée sauf moi parce que je suis monté au créneau pour défendre les groupes de troisième division. L’organisateur prétextait pour ne pas nous inviter qu’il ne voulait pas dévaloriser le plateau de sa course. Pourtant, il avait déjà convié une équipe autrichienne de GS3 et une équipe russe, Lokomotiv, que personne ne connaît. En fait, je crois que j’avais depuis longtemps signé mon arrêt de mort en prenant une licence au club de Vimoutiers avec lequel l’organisateur de Paris-Camembert est en guerre.

Cet épisode, c’est en quelque sorte la goutte d’eau qui a fait déborder le vase ?

Franck Pencolé Non, c’est un ensemble de choses, je me suis aperçu que je n’étais pas reconnu dans le milieu. Dans le vélo, il faut se taire, pédaler et se taire !

Vous n’avez pas envie de vous taire, vous dites par exemple que le sport de haut niveau est " dangereux pour la santé "

Franck Pencolé Quand on voit les allures auxquelles roule le peloton international, il ne faut pas se leurrer. Le dopage est ancré dans tout sport de haut niveau, le cas de David Millar pris à l’EPO, c’est une histoire de plus, il y aura encore d’autres histoires de ce genre qui sortiront. Quand on voit Cofidis qui a signé une charte antidopage, tout ce qui s’est passé chez eux, je ne comprends pas qu’ils soient encore dans le vélo.

Tout continue comme avant 1998 dans le peloton ?

Franck Pencolé Les moyennes horaires des courses ces dernières années sont en progression constante. C’est comme si 1998 et l’affaire Festina n’avaient pas existé. Quand on voit par exemple la moyenne de l’Espagnol Iban Mayo (les 21,6 km en 55’51’’ à 23,202 km/h. - NDLR) dans la montée du Ventoux sur le dernier Dauphiné, c’est impressionnant. Il n’y a pas eu de changement. Ça roule de plus en plus vite et on se demande où cela va s’arrêter.

Qu’est-ce qui mène un coureur au dopage selon vous ?

Franck Pencolé C’est un engrenage. Il démarre toujours avec les pressions internes des dirigeants de l’équipe sur le coureur pour le pousser à avoir plus de résultats.

Cette " pression " on vous l’a fait ressentir ?

Franck Pencolé La pression, ça fait longtemps qu’on me la met. Lorsque j’ai quitté les espoirs, j’étais parmi les dix meilleurs mondiaux mais je me suis vite aperçu ensuite chez les pros qu’il y avait encore un grand fossé à combler.

Pour combler ce fossé entre les espoirs et les pros, le seul recours c’est le dopage ?

Franck Pencolé Non. On ne peut pas non plus dire qu’il faut bourrer le canon pour avancer sur un vélo. L’expérience, la maturité comptent aussi. Ensuite pour vraiment avoir des résultats au niveau mondial, il faut faire comme les autres, il ne faut pas se leurrer.

Un Tour de France à l’eau claire, c’est impossible ?

Franck Pencolé Un Tour de France à l’eau claire ? Si, c’est possible, mais vous le finissez dans les dernières positions et vous mettez deux à trois mois à vous en remettre. Après six ans chez les pros, je connais mes limites.

Vous n’avez jamais eu la tentation du dopage ?

Franck Pencolé Non. Moi, je suis arrivé chez les pros après la période du dopage organisé dans les équipes. Mais, je ne me leurrais pas, je savais qu’il se passait des choses dans le peloton. Ensuite, si vous voulez vous doper, c’est votre libre choix. En tout cas, je me suis vite aperçu qu’il fallait passer par le dopage pour gagner ou sinon rester un petit coureur. Mais rester un équipier aujourd’hui, ce n’est pas évident parce que les dirigeants viennent toujours faire les comptes en fin d’année. On a eu beau rouler pour un leader toute l’année, ce travail n’est pas reconnu. Moi, en tout cas, on m’a toujours remercié avec une poignée de main.

Le système des points UCI attribués aux coureurs pousse-t-il les dirigeants à en demander toujours plus à leurs coureurs ?

Franck Pencolé Oui. Mais, de toute façon, dans le milieu du vélo, les coureurs sont traités comme du bétail. Si tu ne marches pas assez, tu dégages, on en prendra un autre. On est là pour faire vivre les dirigeants du cyclisme et les nourrir, c’est tout ! Les dirigeants des équipes ont un beau discours à la télé mais derrière ils n’hésitent jamais à te mettre la pression.

Comment cela se passe t-il ?

Franck Pencolé À mi-saison, on fait un premier bilan, si tu n’a pas assez de points UCI, on te fait comprendre qu’il faudrait marcher un peu plus fort pour rester dans l’équipe à la fin de l’année. Ensuite, le mec rentre chez lui avec ce discours en tête. Il se dit : " Qu’est-ce que je peux faire de plus, je suis sérieux, je m’entraîne mais je n’y arrive pas. " Alors il va chercher un truc, ce truc c’est le dopage.

Se procurer des produits dopants, c’est assez facile ?

Franck Pencolé Facile, oui et non. Tout dépend des personnes que tu connais, de tes fréquentations. Mais quand on voit ce qui s’est passé chez Cofidis, les filières du dopage existent bien dans le vélo.

Est-ce que le vélo pourra un jour sortir du dopage ?

Franck Pencolé Tant qu’il y aura autant de monde sur le bord des routes pour applaudir les coureurs, ça suffira à faire fonctionner le monde du vélo avec ses travers. Pourtant, quand on voit le cas Armstrong, c’est consternant.

Les dernières révélations sur le dopage supposé du quintuple vainqueur du Tour de France vous surprennent-elles ?

Franck Pencolé Non pas du tout ! Quand on voit la vitesse à laquelle il monte les cols. Moi aussi je suis coureur cycliste et je me dis que c’est impossible. Quand on voit qu’il gagne les contre-la-montre à 50 km/h. J’ai pourtant la même paire de jambes, je suis pareil que lui mais je ne roule qu’à 46 km/h. Enfin, bref, je n’ai pas envie d’en rajouter.


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Guy Maguire, webmestre, SVPsports@sympatico.ca
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