3 mai 2004
Le coureur espagnol qui avait dénoncé, en mars, les terribles pratiques dopantes en vigueur dans l'équipe Kelme regrette aujourd'hui l'absence de soutien du peloton et l'hypocrisie de Lance Armstrong et de Hein Verbruggen, le président de l'Union cycliste internationale
Propos recueillis par Stéphane Mandard
Ses révélations, fin mars, dans le quotidien sportif AS, avaient mis l'Espagne en émoi. Jésus Manzano, 25 ans, décrivait l'effroyable réalité du dopage dans le peloton : transfusions sanguines qui tournent mal, cures d'érythropoïétine et d'hormones de croissance prescrites par le médecin de l'équipe.
Persuadé qu'on veut étouffer les affaires de dopage, l'ancien coureur de l'équipe Kelme, qui a trouvé refuge chez les Italiens d'Amore e Vita-Beretta, livre ses "preuves".
Qu'est-ce qui vous a conduit à briser le silence ?
Je me suis décidé à parler car 2003 a été une année terrible pour moi. Par deux fois, j'ai eu peur pour ma vie. La première, pendant le Tour, quand je me suis retrouvé à l'hôpital après avoir eu un malaise lors de l'étape de Morzine : le matin, le médecin de l'équipe m'avait donné de l'hémoglobine pour animaux. C'est un assassin, pas un médecin ! La seconde, fin juillet, après une transfusion sanguine, à Valence. Après l'étape de Morzine, lors du dîner avec l'équipe, j'ai dit au directeur sportif que je ne voulais plus courir cette saison après ce qui m'était arrivé. Il m'a alors répondu que si je ne courais pas, ce n'était pas la peine pour moi d'espérer courir dans sa formation en 2004. Cette réaction m'a fait prendre conscience que je ne pouvais pas continuer à risquer ma vie et qu'il fallait dénoncer publiquement ces pratiques.
Etes-vous soutenu dans votre démarche ?
On veut étouffer l'affaire. Ça n'intéresse personne que la vérité éclate au grand jour. Il y a eu des pressions pour que je me taise. J'ai reçu des coups de téléphone de l'entourage de l'équipe. L'Association des coureurs professionnels (ACP) a envoyé un SMS aux cyclistes espagnols pour leur dire de se taire après mes déclarations. Moi, je me suis offert au Conseil supérieur des sports (CSD), je lui ai tout raconté et m'apprêtais à lui remettre des preuves. Le CSD m'avait assuré de tout son appui, son directeur voulait me revoir et m'avait proposé de me faire passer un examen médical pour vérifier mon état de santé. Et aujourd'hui je n'ai plus de nouvelles du CSD. Il a redonné le bébé à la Fédération espagnole de cyclisme (RFEC). Je n'ai aucune confiance en elle : ce n'est pas normal que ce soit la fédération qui enquête sur une affaire qui touche son sport. Tout ça est un montage. Je suis sûr qu'il y a eu des pressions politiques, mais je veux croire qu'avec le nouveau gouvernement les choses vont changer.
Un juge d'instruction vous a convoqué vendredi 7 mai, pour répondre d'un délit présumé au code de la santé publique...
La justice espagnole est une honte. J'espère qu'avec le nouveau secrétaire d'Etat aux sports, Jaime Lissavetsky, la loi va changer et s'inspirer de celles en vigueur en Italie et en France. J'ai dû attendre près de deux mois avant que la justice de mon pays daigne s'intéresser à mon cas alors que Raffaele Guariniello [le juge qui instruit des affaires de dopage en Italie] m'a déjà interrogé longuement à Turin. Et aujourd'hui on me convoque comme coupable ! C'est incroyable ! Ce n'est pas moi qui me suis dopé. On m'a dopé ! Avec des programmes concoctés par le médecin de l'équipe, sous la responsabilité du directeur sportif. Ce sont eux qui doivent payer pour ce qu'ils m'ont fait. Mais je reste confiant. J'ai mes preuves et je n'ai rien à cacher.
A quelles preuves faites-vous référence ?
J'ai en ma possession des ordonnances d'hormones masculines signées de la main d'Eufemiano Fuentes, médecin de la Kelme en 2002, des programmes de cure d'EPO et d'hormones de croissance élaborés par son successeur, Walter Viru, en 2003. J'ai tout gardé, et j'ai présenté mes preuves à la RFEC.
Après le président de l'Union cycliste internationale (UCI), Hein Verbruggen, Lance Armstrong a mis en doute vos propos en insinuant que vous les aviez faits contre de l'argent.
Les menteurs et les hypocrites sont ceux qui m'accusent de mentir. Ils gagnent beaucoup d'argent grâce au vélo et n'ont pas du tout envie qu'on parle de dopage. Pour un quintuple vainqueur du Tour, Lance Armstrong manque beaucoup de classe. Qu'il se taise et prépare son sixième Tour ! Il ne sait pas de quoi il parle. Je n'avais pas été payé pendant quatre mois par mon équipe. J'ai touché 9 000 euros pour ma collaboration avec AS, lui a gagné de l'argent avec les livres sur sa maladie. Quant à Hein Verbruggen, sa réaction est une honte. Quand on est président de l'UCI et qu'on est confronté à deux scandales de dopage, en France et en Espagne, on se doit de réagir. Or qu'est-ce qu'il a fait ? Rien. J'aimerais le rencontrer pour parler avec lui de dopage et pas du Pro-Tour.
Quelles mesures proposeriez-vous au président de l'UCI ?
Tout d'abord qu'on ne sanctionne pas seulement les coureurs mais aussi les directeurs d'équipe et les médecins. Quand on est coureur, si on refuse de prendre des produits, l'année suivante on est dans la rue. C'est un cercle vicieux. Ensuite, il faudrait que les sanctions soient portées de 2 à 5 ans de suspension : il y aurait deux fois moins de dopage. Enfin, sur une épreuve comme le Tour de France, qui est la course la plus importante pour un coureur, une équipe, un sponsor, il faudrait réduire le kilométrage et limiter la multiplication des cols sur une étape. J'aimerais pouvoir m'entretenir avec Jean-Marie Leblanc pour lui dire que, si les étapes ne dépassaient pas 150 km, le spectacle serait le même et les coureurs n'auraient pas besoin d'utiliser autant de produits. Ce n'est pas possible d'aller à plus de 40 km/h de moyenne sur trois semaines de course, avec des étapes de montagne et de 200 km, sans rien prendre !
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