10 mars 2004

Le dopage et l'argent

Anthony PROST

Si le dopage a toujours existé, l'explosion des enjeux financiers liés au sport en a fait une source de revenus inépuisable.

Quelques instants à surfer sur le net suffisent à se rendre compte de l'ampleur du phénomène. Un clic par-ci, un clic par-là et vous pouvez faire vos courses au supermarché du dopage. Anabolisants, hormone de croissance, EPO ou créatine, tout s'achète et tout se vend. Si le milieu sportif est souvent montré du doigt, le grand public est aussi une cible pour les vendeurs de « bonheur » qui vous offrent la possibilité de sublimer vos capacités. La barrière qui s'élève alors devant la plupart des sportifs du dimanche, c'est le prix de ces produits.

Pour un milligramme d'EPO, l'addition s'élève à 2200 dollars, pour une fiole d'hormone de croissance plus de 150 €. Des prix prohibitifs mais qui ne découragent pas les athlètes qui naviguent dans un monde où des millions sont générés chaque jour. Car le réel problème du dopage, c'est sa connexion directe avec l'argent. La prise de produits améliorant les performances a toujours existé, mais la médiatisation, l'arrivée des sponsors a décuplé les sommes mises en jeu dans le sport de haut niveau et la nécessité d'être le plus fort pour profiter de ce système qui valorise financièrement la performance.

Pour un coureur qui joue la victoire sur le Tour de France, on peut estimer que le salaire annuel tourne autour d'1,5 millions d'euros. Auquel s'ajoutent des contrats publicitaires. Un cycliste anonyme révélait d'ailleurs dans une interview que le coureur peut dépenser 50 à 60 000 francs par an (90 000 euros) en produits dopants. Pour les meilleurs athlètes, certains organisateurs sont prêts à payer pas moins de 80 000 € pour une soirée. Dans le football, les salaires sont aussi très confortables et la tentation d'améliorer sensiblement ses compétences est forte.

Les aveux de certains coureurs aujourd'hui à la retraite traduisent aussi la dépendance qui se crée vis-à-vis du dopage, vu comme le moyen de conserver son niveau de vie. « Chaque jour, un nouveau critérium. C'est détestable mais il faut gagner de l'argent. Alors pour tenir le coup, on prend des amphétamines tous les deux ou trois jours. Durant le Tour, c'est tous les jours la même chose : une injection le matin et des pilules le soir » (Johan van de Velde). « En 1997, je suis allé chez Festina et j'ai commencé un traitement à base d'EPO et de corticoïdes. En 1999, j'ai arrêté de me doper car je n'avais plus les moyens de financer les produits. Du coup, je n'ai plus eu de résultats et j'ai décidé d'arrêter ma carrière » (Thierry Laurent).

La médiatisation entraîne de fortes disparités de revenus entre les sportifs et devant les sommes mises en jeu, le prix du dopage n'apparaît pas aussi important.

La récente affaire de dopage aux championnats d'haltérophilie est symptomatique de ce lien fort entre exposition médiatique et recours à une pratique dopante. Ainsi, une dizaine d'athlètes a été contrôlé positif à différents produits interdits, notamment une haltérophile chinoise qui avait battu sa meilleure performance de l'année de quelque 50 kg ! Pour expliquer ce nombre élevé de cas positifs, le comité de lutte contre le dopage du CIO avait une explication toute simple : l'événement était qualificatif pour les JO d'Athènes.

Car tous les grands événements (JO, championnats du monde, championnats d'Europe) sont la clé pour les athlètes de toutes les disciplines pour acquérir une notoriété supérieure et donc valoriser leurs performances. L'attrait du dopage est donc plus fort dans ces périodes charnières et c'est pourquoi les athlètes grecs comme Kenteris ou Thanou, qu'on ne retrouve qu'en grands championnats, ont souvent été controversés.

Aujourd'hui, le dopage est devenu un vrai marché parallèle qui permet à certains médecins de tirer un profit pécuniaire du sport spectacle, comme le reconnaît avec lucidité un coureur aujourd'hui retiré des pelotons : « Le dopage est un marché lucratif pour les laboratoires, les docteurs et les trafiquants. Des docteurs proposent même que leurs services soient rétribués en fonctions des points UCI gagnés ». Une liaison dangereuse entre performance et « aide médicale » qui attire de plus en plus d'anciens médecins du bloc de l'Est, qui peuvent ainsi se recycler dans la préparation lucrative des athlètes. La récente affaire Cofidis qui a mis en lumière une filière d'approvisionnement en EPO, corticoïdes et autre hormone de croissance transitant par la Pologne, rappelle évidemment la fameuse affaire Rumsas, où sa femme avait été interceptée en possession d'un stock de produits, venant de l'Europe de l'Est. Le dopage est une affaire hélas prospère, et qui attire évidemment les convoitises de trafiquants ou de médecins peu scrupuleux. Le marché potentiel du dopage (du sportif de haut niveau au jogger du dimanche) est estimé à 70 milliards de francs.

C'est pourquoi le détournement de nouvelles substances curatives au profit du dopage s'effectue de plus en plus tôt, souvent même avant leur autorisation de mise sur le marché. Certaines molécules apparaissent dans les stades alors qu'elles sont encore en phase d'expérimentation et que les chercheurs ne sont pas toujours sûrs de pouvoir en faire des médicaments, soit pour une question d'efficacité biologique, soit (et surtout) en raison de risques trop importants pour la santé.

Le dopage « clean » (avec des produits pas encore détectables) incite certains athlètes à prendre des risques. Pour leur santé d'abord, comme le Suisse Mauro Gianetti qui a passé quelques semaines dans un hôpital après une prise mal contrôlée de PFC. Comme Johann Mûhlegg qui a utilisé la darbopoïétine, découverte seulement quelques semaines avant les JO de Salt Lake City et que les contrôleurs ont été surpris de trouver dans les urines du coureur espagnol. Comme la THG, qui alimentait impunément athlètes et sportifs américains (le joueur de base-ball Barry Bonds, certains joueurs des Oakland Raiders en football américain ou encore le sprinter britannique Dwain Chambers) avant qu'une seringue n'arrive au bureau de l'agence antidopage américaine et ne mette en lumière l'existence de ce stéroïde indécelable. On parle aujourd'hui d'un nouveau produit baptisé « the cream », mélange de testostérone et d'épitestostérone qui permettrait de passer à travers des contrôles malgré une prise exogène de testostérone.

La course au profit pour une performance sans cesse améliorée est en marche. Les instances dirigeantes et les sportifs ont le temps de réagir mais il faut faire vite. Les premières victimes du dopage sont là pour faire prendre conscience à tous que la « course à l'armement doit être stoppée ». Le sport doit pouvoir générer des exploits sans que la vie de ses acteurs ne soit mise en danger.

Le rééquilibrage hormonal
Une idée se répand petit à petit pour les médecins du sport qui suivent les athlètes de haut niveau. La pratique sportive intensive fragilise l'organisme, en augmentant les traumatismes et, en l'absence de phases de repos, la solution adaptée est la prise de stéroïdes et de cortisone pour contrer ces effets négatifs. Comme l'explique Christophe Brissonneau, chercheur à Paris X-Nanterre : « Aujourd'hui les sportifs sont médicalisés. Quand ils parlent de leurs pratiques face aux douleurs consécutives à l'entraînement, ils estiment que la prise de produits (légaux ou illégaux) est une normalité. Par contre, ils sont contre la prise de produits chez les jeunes et les amateurs ». Le rééquilibrage hormonal signifie dans cette optique que le sportif de haut niveau « a le droit » de reconstruire son potentiel physique entamé par la compétition grâce à la pharmacopée (ensemble des remèdes à disposition des médecins). Un vaste débat qui divise en ce moment les acteurs du monde sportif.

Tuer la poule aux œufs d'or
Si les instances mettent tout en œuvre pour lutter contre le dopage, il est clair que parfois ce combat se heurte à une volonté de chaque fédération de « protéger » au mieux ses athlètes. Les récentes révélations sur le coureur américain Jérôme Young, contrôlé positif en 1999 mais blanchi par sa fédération, confirment la fragilité d'une lutte confrontée à des intérêts financiers énormes. En effet, si le Tour venait à perdre une vingtaine de coureurs par le biais de contrôles positifs, l'aura de la course en serait diminuée et le spectacle perdrait de sa valeur. « Show must go on » disait la chanson de Freddy Mercury. Que deviendrait l'athlétisme sans ses stars ? L'IAAF peut-il se permettre de voir demain une Marion Jones ou un Maurice Greene mis au banc des accusés, car derrière la Fédération américaine veille. Le lanceur de poids CJ Hunter n'a-t-il pas été contrôlé six fois positif avant que la nouvelle soit officielle ? Carl Lewis n'a-t-il pas été contrôle positif sans qu'aucune sanction ne le pénalise ?

Et c'est ainsi que marche le sport de haut niveau. On ne peut manquer de noter que trois Chinoises détiennent actuellement les trois meilleures performances sur 3 000 mètres et que chaque année aucune athlète n'arrive à s'en approcher à moins de 10 secondes. De la natation au cyclisme, en passant par le ski de fond, la sanction est tombée, mais combien de « dopés » ont été sacrifiés pour masquer peut-être d'autres cas ? Quand on connaît les enjeux du sport aujourd'hui, et la pression que mettent les sponsors en quête de résultats, peut-on vraiment tuer la poule aux œufs d'or ?


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Guy Maguire, webmestre, SVPsports@sympatico.ca
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