3 mars 2005
Frédéric Sugnot
Coureur cycliste professionnel, Franck Bouyer a l’habitude de mettre le nez dans le guidon lorsqu’il appuie un peu plus fort sur les pédales. Le problème, c’est que l’équipier de la formation Bouygues Télécom pique souvent du nez sur son vélo. Bref, il s’endort sans crier gare sur son cintre. À trente ans, Bouyer souffre de la maladie de Gélineau, une déficience génétique qui provoque des endormissements soudains. « J’ai eu les premiers symptômes en août 2003 au Tour du Limousin. Au début, je ne me suis pas inquiété, j’ai attribué mes endormissements à la fatigue d’une longue saison, raconte aujourd’hui Bouyer. À l’époque, j’étais en tête de la Coupe de France. Comme ça continuait, j’ai ensuite mis cela sur le compte de mon bébé. Mon fils est né en septembre 2003, il ne faisait pas ses nuits, le pauvre, j’ai cru que c’était de sa faute. »
À l’époque, la vie de Franck Bouyer devient vite de jour en jour un pensum. « Pendant l’hiver 2003-2004, je ne voulais plus être invité nulle part parce que je tombais de sommeil à chaque dîner. »
Le remède : un psychostimulant
Lassé de contempler le menu du jour sur sa chemise lors de son réveil, Bouyer consulte donc de toute part. Béatrice Nogues, neurophysiologiste et directrice du centre du sommeil au CHU de Nantes, diagnostique finalement en novembre 2003 la maladie de Gélineau. Pour continuer à courir, Franck Bouyer doit suivre un traitement au Modiodal, un médicament utilisé par les pilotes de l’armée américaine pour rester éveiller lors de longues missions.
Le Modiodal, plus connu sous le nom de sa substance active le - modafinil, a fait les gros titres en août 2003 lorsque l’Américaine Kelli White, championne du monde sur 100 mètres et 200 mètres fut contrôlée - positive à ce psychostimulant lors des Mondiaux d’athlétisme de Saint-Denis. À l’époque, le modafinil est catalogué dans la catégorie des produits « mineurs ».
Début 2004, Bouyer obtient pourtant le droit de se soigner au modafinil grâce à un dossier médical étayé par deux neurologues indépendants. La Fédération française de cyclisme et le Conseil de prévention de lutte contre le dopage donnent leur accord au traitement du coureur. Après tout, les nombreux asthmatiques du peloton (environ 40 %) ont bien le droit de prendre de la Ventoline. Également contactée, l’Union cycliste internationale (UCI), l’instance suprême du vélo, reste curieusement silencieuse. Elle se réveille en mai 2004 lors du Tour de Belgique et annonce à Franck qu’il ne peut plus continuer à courir. Il vient d’être contrôlé positif au modafinil quelques jours plus tôt.
Début de l’imbroglio. Bouyer, vainqueur de Paris-Camembert, est à l’arrêt. Pour de longs mois. Au cours de l’été 2004, l’affaire passe dans les mains de l’Agence mondiale antidopage (AMA) lorsque l’UCI approuve le Code mondial antidopage.
Nouvel espoir pour Bouyer. Dans ses réglements, le code prévoit l’autorisation à usage thérapeutique de certaines substances interdites. Nouvel échec pourtant, le dossier de Bouyer est recalé. Le coureur est abattu et pas par le sommeil : « L’AMA m’a reproché d’avoir mentionné dans mon dossier l’usage de deux à quatre pilules par jour. Avec mes médecins, on n’avait pas fixé précisément la quantité pour ne pas avoir à représenter de dossier si jamais ma maladie s’aggravait. On nous a ensuite expliqué que les laboratoires de l’AMA peuvent détecter la molécule du modafinil mais qu’ils ne savent pas la quantifier dans l’urine ou dans le sang. »
Bref, Bouyer est suspecté de forcer la dose. Le contexte d’un cyclisme en pleine entreprise de nettoyage du dopage ne l’aide pas : « D’abord, je n’ai pas compris que l’AMA ne m’ait pas convié pour m’expliquer. Ensuite, c’est vrai, je tombe au mauvais moment, reconnait-il. L’affaire Kelli White n’a pas arrangé mon dossier, et puis, surtout comme la porte a été ouverte à l’usage de la Ventoline pour les asthmatiques, ils ne veulent pas l’ouvrir maintenant au Modiodal. Les gens de l’AMA ont peur que tous les tricheurs du coin s’engouffrent là-dedans. Mais, moi, je ne vois pas comment on peut s’engouffrer dans une maladie comme celle-ci. »
Comme un rat de laboratoire
C’est sans doute ce qu’expliquera demain Franck Bouyer au Tribunal arbitral du sport (TAS) de Lausanne devant lequel il a déposé un appel afin de pouvoir utiliser du modafinil sans courir le risque d’être sanctionné. Manager de l’équipe Bouygues Télécom, Jean-René Bernaudeau, résume l’enjeu à sa manière, forte : « Ce qui va se passer au TAS, c’est envoyer ou non Franck à la chaise électrique. Franck est honnête, il n’a rien à se reprocher. Les réglements sont curieux, tu as le droit d’être asthmatique mais pas -narcoleptique. »
Au moins, Bouyer ne part-il pas seul affronter les trois juges du TAS. À Lausanne demain, il sera entouré du médecin de la Fédération française de cyclisme, Armand Mégret, de celui de l’équipe Bouygues Télécom, Pierre-Yves Mathé, de sa - neurophysiologiste, Béatrice Nogues, et, enfin, du docteur Michèle Potiron du CHU de Nantes, chargé du suivi médical des coureurs de Bouygues Télécom. Depuis plusieurs semaines, les praticiens s’activent autour du cas Bouyer : « Au bout de cinq semaines avec quinze prises de sang, quinze analyses d’urine, j’ai l’impression d’être un vrai cobaye », dit-il.
Les experts de Franck Bouyer ont affûté leurs arguments. Le plus spectaculaire sera sans doute l’encéphalogramme d’un Bouyer démuni de modiafinil depuis dix jours.
« Comme on me reprochait de ne m’être jamais endormi sur un vélo en course, on a fait un enregistrement avec un encéphalogramme. Je me suis vite retrouvé par terre... »
Tout cela, le TAS a promis de l’entendre demain. À Lausanne, le café est prêt car, comme l’avoue Matthieu Reeb, le secrétaire général du tribunal suisse : « Il risque d’y avoir une très longue discussion de fond. »
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