Ancien coureur professionnel, impliqué dans l'affaire Cofidis, Philippe Gaumont a aujourd'hui quitté le peloton. Il vient de publier « Prisonnier du dopage », un livre de souvenirs et de révélations. Entretien vérité.
Q : Après avoir tout raconté au juge, vous saviez que vous rompiez avec le monde du cyclisme. Pourquoi avoir décidé, en plus, d’écrire ce livre ?
Quand j’ai choisi le moment où j’allais parler au juge, je savais, à ce moment-là, que le vélo, c’était fini et que je n’allais plus vivre avec ces gens-là. Aujourd’hui, je ne suis pas malheureux d’être grillé dans le vélo. J’ai fait le livre car, au début, quand j’ai parlé au juge, je pensais que cela resterai entre les personnes concernées par l’affaire. Je n’avais pas envie de laver mon linge sale en public.
Et là, il y a eu la diffusion des procès-verbaux dans le journal L’Equipe, qui m’a, en quelque sorte déçu. A partir de là, il y a vraiment eu un combat qui est né entre le vélo et moi. Leur réaction a été de faire de moi un cas isolé et de dire que je suis un fou, un déjanté. Je ne peux pas accepter les critiques, comme ça, à droite à gauche sans mettre les choses au clair. J’ai donc écris un livre, que tout le monde peut lire. Comme ça, chacun peut essayer de comprendre et porter son jugement. Le livre… c’était un projet encré dans mon esprit depuis 1999, quand j’ai vu comment on réagissait, à travers des gens qui étaient confrontés a un problème de dopage. Je savais qu’en parlant ou sans parler, on se met quand même sur ton dos. On a pu le voir quand tout le monde s’est mis contre Richard Virenque, alors qu’il n’avait rien fait de plus que les autres.
Q : Justement, cette affaire Festina… On s’est rendu compte qu’elle n’a pas du tout permis de crever l’abcès. Pourquoi ?
Et que faudrait-il pour que le cyclisme accepte de lutter contre le dopage ? La première chose, c’est qu’il faudrait que la détection des produits puisse remonter beaucoup plus loin dans le temps. Aujourd’hui, on trouve des délais tellement courts que les coureurs peuvent toujours faire ce qu’ils veulent. Par contre, le vrai problème, c’est que les dirigeants sont des anciens coureurs, donc des anciens dopés. Ils ont cette culture, comme je l’ai eue. C’est difficile, ensuite, de bien diriger des coureurs. Et puis même au niveau de certaines instances ou société, cela reste un business. C’est l’argent qui régit le milieu…
Q : Donc l’hypocrisie est réellement à tous les niveaux ?
Bien-sûr, car tous les gens qui bossent au sein d’équipes cyclistes, que ce soient des coureurs, dirigeants, etc. n’ont pas de diplôme. Ce sont des anciens coureurs. Pour se réinsérer dans la vie, après une carrière sportive, soit tu as gagné pas mal d’argent, soit il faut que tu trouves un petit job de soigneur, de masseur, de mécanicien au sein d’une équipe. Donc pour sauver sa place, son emploi, il y a déjà de l’hypocrisie de la part des dirigeants. Ensuite, le sponsor donne de l’argent à une société qui dirige l’équipe, gérée par des dirigeants du vélo. Le sponsor, lui, n’est pas au courant des pratiques des coureurs. Tout le monde dit qu’il n’y a pas de dopage dans son équipe, donc le sponsor est content, car il croit en ses dirigeants.
Ensuite, il y a l’UCI, il y a la “grosse société” qui organise la “belle course” au mois de juillet, qui est obligé de faire avec les moyens du bord. C’est pas eux les responsables, mais c’est pour gagner de l’argent qu’ils organisent des épreuves. Le vélo, c’est vraiment du business, donc tout le monde est obligé de faire plus ou moins l’hypocrite.
Q : Dans le livre, on comprend que le dopage sert à avoir des performances dans le but de pouvoir signer des nouveaux contrats tous les ans, car l’avenir n’est jamais assuré. Il est donc vraiment impossible de faire sans quand on veut être un “bon professionnel” ?
Je pense qu’après l’année 1998, il y eu des changements. Notamment, je prends l’exemple de l’équipe de Jean-René Bernodeau, Bouygues Télécom : franchement, son discours est sain. Il sert d’exemple aujourd’hui. Je n’ai aucun lien d’amitié ou quoi que ce soit avec Bernodeau. C’est un discours honnête que je fais là. Je sais que Jean-René Bernodeau suit ses coureurs amateurs. Donc les coureurs qui sont passés pro après 1998, dans certaines formations, ont été mis en garde. Des équipes ont, aujourd’hui, un discours plus sain que ce que j’ai connu. Donc on peut espérer que ça aille mieux.
Mais de là à faire des grandes performances… Non ! Aujourd’hui, on peut regarder le classement UCI, et regarder la place des Français dans ce classement mondial. Ne pas se doper après 1998 en arrivant chez les pros, il y en a qui doivent le faire, mais ils n’ont pas de performances et ils sont au fin fond du classement. Ils peuvent faire des résultats, mais dans des courses françaises de petit niveau. C’est rare, aujourd’hui, de voir un jeune Français gagner une grande course, mis à part un surdoué comme Moncoutié, qui refuse le dopage, mais qui reste une exception dans le peloton.
Q : Vous parlez dans le livre d’un “milieu de toxicomanes”. Cela semble contradictoire, et aller à l’encontre des performances sportives… Comment en arrive-t-on là ?
Ça peut s’expliquer assez facilement. J’ai tellement vu de choses en dix ans que je peux me permettre d’émettre un jugement assez simple et rapide. Quand je suis arrivé en 1994, il y avait des amphétamines qui circulaient énormément au sein du peloton, mais elles ne circulaient pas pour la course, la compétition, puisque c’est le premier produit détecté lors d’un contrôle. L’hiver, quand des coureurs organisaient leurs soirées de fin d’année, et quand il y avait quelques mariages de coureurs, les mecs se mettaient des amphétamines pour faire la fête. C’est vrai que c’est en contradiction avec le vélo, mais il faut faire la différence, on n’était pas drogués tous les jours sur le vélo. La drogue restait surtout d’octobre à décembre. On était quand même des coureurs qui faisions attention grosso modo dix mois de l’année, à part quelques dérapages par-ci, par-là.
Quand on arrive, il faut se faire accepter par les anciens. Pour cela, ça passe par exemple par le fait de prendre des amphétamines lors d’une fête avec eux. Du coup, on rentrait dans le cercle. Moi, quand je suis arrivé chez les pros, on m’a parfois mis à l’écart à table : on me disais “eh jeunot, va manger à la table d’à côté”. Aussi, quand on est sportif de haut niveau, on a le tapis rouge un peu partout. On est assisté dans notre équipe, quand on va faire nos courses au supermarché, les gens nous reconnaissent et nous regardent. Partout, les gens essaient de nous parler, de nous faire des compliments. C’est la même chose en discothèque, ou en soirée. On a un sentiment de supériorité. On veut prouver aux gens qu’un sportif de haut niveau a des facultés plus grandes, va pouvoir dormir plus tard, va pouvoir boire plus que les autres, etc. Comme quand on se dope, on se cache à nous même nos vraies capacités.
Q : Il y a, dans le cyclisme, un non-dit général entre tous les acteurs. Quelle est la relation entre le coureur et ses soigneurs ou ses dirigeants par rapport au dopage ? Cela paraît assez ambigu.
Dans mon ancienne équipe, le discours était : “messieurs les journalistes, nous ne voulons pas de dopage, nous sommes promoteurs de la lutte contre le dopage. On préfère que nos coureurs aient moins de résultats mais qu’il ‘y ait pas d’affaire de dopage nous concernant.”
Mais comment ça se passe ? Par exemple, dans le camping-car avant un contre-la-montre, le directeur sportif voit le docteur en train de te faire des piqûres de tel ou tel produit, et il trouve ça normal. Il peut toujours se justifier en disant que le docteur doit nous faire des piqûres de vitamines. Et il doit aussi se dire que comme c’est un docteur, il n’y a pas de problème. Mais j’ai déjà vu des directeurs sportifs voir un coureur se faire une piqûre sans docteur avant une épreuve, et fermer les yeux et repartir comme si de rien n’était. Aussi, on prépare souvent des petites topettes pour la fin de course. On met du glucose et un peu de caféines avec des sucres rapides, pour les derniers kilomètres de course. On met nos initiales dessus, et on le donne au directeur sportif avec nos initiales. Ils savent ce qu’il y a dedans, mais ils le prennent… Ensuite, le docteur voit toutes les analyses de sang des coureurs. Donc dans mon cas, il a vu plusieurs fois qu’il y avait des anomalies dans mes prises de sang, et dans celle des autres coureurs. Quel doit être le rôle du dirigeant dans ces cas-là ? Il doit faire une réunion en interne et dire : “attention, il y a soupçon de dopage, et on n’en veut pas dans l’équipe.” Il faut faire quelque chose, soit donner un avertissement, soit autre chose. Mais là, on ferme les yeux. “Tout va bien”. Voilà comment ça se passe. Le directeur sportif voit souvent le docteur te faire une piqûre, ou une perfusion. Ça peut être une perfusion de glucose, ou d’acides aminés. Il ne faut pas avoir peur de la piqûre : elle peut remplacer des gélules de vitamines, et contenir des produits légaux. Mais parfois, le directeur sportif rentre dans la chambre, te voit faire ton petit business, et ne dit rien à ça. Quand on voit ça, on n’a pas l’impression d’être dans un système qui interdit le dopage.
Par exemple, avant un contre la montre par équipe, si tu rentrais dans le bus, tu aurais peur. Le médecin est là, avec ses neufs seringues préparées par les coureurs. Il ne nous injectent pas forcément des produits dopants, mais c’est un truc pour respirer, un truc pour énerver, un truc pour être concentré, un truc pour ne pas avoir mal aux jambes. Est ce du dopage ou non ? J’estime que ce sont déjà des produits inappropriés à ce que l’on fait. J’ai déjà vu, toujours dans un contre la montre par équipe, le médecin nous donner des gélules de bicarbonate dans des tasses à café quasiment devant les gens. Même si c’est légal, où est l’éthique ?
Q : Quelle doit être l’attitude d’un jeune qui arrive aujourd’hui dans le monde du cyclisme professionnel ?
Il doit déjà savoir ce qu’il veut faire. On vit dans une société où les sportifs de haut niveau ne sont pas forcément les pires. Je tiens aujourd’hui un bar, et je vois énormément de jeunes venir chercher des longues feuilles à rouler pour faire des joins. Donc il faut déjà voir la mentalité que le jeune a. Entre 1999 et 2003, je n’ai pas vu beaucoup de jeunes qui ne connaissaient rien au dopage arriver dans le professionnalisme. A mon époque, quand on arrivait chez les pros, on ne connaissait pas les produits dopants, mais maintenant, un jeune qui arrive, il connaît la recette par cœur. Et bien souvent, ils ont déjà touché des produits en amateur. Donc c’est à lui de voir. Ce n’est pas à moi de lui donner des conseils. Je suis quand même assez mal placé pour cela. Je ne peux pas lui dire “fais pas ci, fais pas ça”. Il faut simplement qu’il sache ce qu’il veut faire, qu’il ait l’œil vigilant, qu’il n’écoute pas tout le monde et qu’il se dise qu’il a de la chance d’arriver là en 2004-2005, car l’accumulation des affaires ne peut faire qu’améliorer les choses. De toute façon, quand il y a un problème dans le vélo, souvent, on fait attention deux ans, et après, ça reprend de plus belle. Donc vu le positionnement de Paris pour les JO 2012, on a plutôt intérêt à ce que ça se calme.
Q : Quelles sont vos perspectives aujourd’hui ?
Aujourd’hui, je suis dans une autre logique de vie, et je n’ai plus besoin de vivre avec ces gens-là. Tous mes anciens amis ne m’appellent plus, mais ça ne me dérange pas : quand on veut tourner la page d’une carrière, il faut le faire définitivement. Quand je vois des anciens coureurs conduire des invités dans une voiture du Tour de France, je ne pense qu’ils soient heureux. Quand ils voient les autres pédalés, ils aimeraient bien être à leur place. Quand on tourne la page d’une carrière professionnelle, il faut regarder devant soi, et avoir des ambitions. Moi, j’ai des enfants, un commerce qui me demande 14 heures de travail par jour. Et mon but, c’est qu’il continue à marcher comme il marche actuellement. Et j’essaie de bien m’occuper de mes enfants, d’être un bon père de famille, responsable.
Propos recueillis par Nicolas Rochoffer
Prisonnier du dopage, de Philippe Gaumont, édition Grasset, 17,90 euros.
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