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1er septembre 2005

La chute d’un titan

Le champion américain est désormais prisonnier à vie d’un mensonge devenu aussi vain que grotesque

Jean-Louis Ezine

L’invincible est donc tombé. Non pas en haut du Galibier, dans les neiges éternelles, mais dans le compartiment à glaçons d’un frigo français. « Un mythe s’effondre », titraient les journaux au lendemain des révélations de «l’Equipe» sur le dopage à l’EPO de Lance Armstrong, au terme d’une enquête de quatre mois, fondée sur un coup de sorcellerie à faire pâlir Sherlock Holmes : la congélation des indices, en attendant le progrès qui permettra de les interpréter. Et le titan de l’Alpe-d’Huez, «l’extraterrestre», comme on l’appelait, n’est plus, un mois à peine après sa septième victoire dans le Tour de France, qu’un vulgaire charlatan, un imposteur sans scrupule qui, une main sur le cœur et l’autre sur la tête de ses enfants, jurait n’avoir jamais «rien pris»: c’est sans doute le plus énorme scandale de toute l’histoire de la Grande Boucle depuis 1924 et le théâtral abandon des frères Pélissier devant le café de la gare, à Coutances, épisode qui, relaté par le grand reporter Albert Londres dans «le Petit Parisien», déprima la France profonde et fut au départ du mythe, justement, celui des «forçats de la route», celui du surhomme qui se moque de la montagne et la plie à son terrible vouloir.

Tel Faust qui a vendu son âme au diable, Lance Armstrong ne peut désormais se repentir sans se renier : le voilà prisonnier à vie d’un mensonge devenu aussi vain que grotesque. Quant au diable, on sait qu’il est très cher et exerce en Italie. Le docteur Ferrari est même si réputé là-bas que les modestes, ceux qui n’ont pas les moyens de s’attacher ses services, confessent en façon de rituelle plaisanterie : « Moi, je suis suivi par le docteur Punto. » Un jour, lâché dans un col par son rival Marco Pantani, Armstrong en pleine course avait passé un coup de fil à Ferrari : « Qu’est-ce que je fais ?» « Calme-toi », lui avait répondu l’oracle. On voit par là que l’estime et la confiance font des miracles. Il est même arrivé à Armstrong, sur le Tour de France, d’anéantir personnellement l’échappée d’un «petit» coureur qui avait eu l’outrecuidance de dénoncer le bon docteur dans la presse.

Certes, l’Amérique considère aujourd’hui que son sulfureux champion est victime, lui, l’icône de la lutte contre le cancer, des petitesses françaises et de la jalousie que ses victoires à répétition auraient fini par faire naître au pays de Bernard Hinault. Mais l’Amérique, c’est bien connu, déteste le mensonge. Lance Armstrong risque gros si l’opinion outre-Atlantique tournait en sa défaveur : c’est son avenir dans la politique qui serait compromis. Or son ami George Bush lui a glissé à l’oreille qu’il ferait un gouverneur du Texas très présentable.

Si Albert Londres revenait, il tomberait des nues : l’Armstrong de son époque ne cachait pas ses pratiques. Il s’appelait Henri Pélissier et avait gentiment vidé ses poches devant le journaliste. Du chloroforme, pour les gencives. De la cocaïne, pour les yeux, à cause de toute cette poussière. De la strychnine encore, pour stimuler le système nerveux. Ça fait tomber les cheveux, mais ça sert à quoi, les cheveux, en somme ? De la pommade au soufre pour les genoux et l’escalope au fond du cuissard, au prix où est le veau... Les temps ont bien changé. Tout ça est maintenant défendu. L’interdit entraîne le secret. Le secret entraîne la tricherie. La tricherie entraîne le tabou. Le tabou entraîne le docteur Ferrari. Et le docteur Ferrari entraîne Lance Armstrong. La Grande Boucle est bouclée.


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Guy Maguire, webmestre, SVPsports@sympatico.ca
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