A Françoise,

bisous,

Christine

Jour de pluie


La dernière fois qu'elle était là, les raies blafardes des batteries de DCA zébraient le ciel de plein jour, les plaintes continues des alertes couvraient les sons.
Elle revient le chercher, elle sait qu'elle le retrouvera aujourd'hui.
Peut-être.
Au fil du temps, son espoir s'est aminci jusqu'à ressembler au squelette d'un corail. Elle le cajole au fond de sa mémoire, le regarde sous toutes ses faces, le révère comme une idole.
Ses yeux s'attardent sur le ciel gris liquide traversé par la fulgurance blanche des mouettes. Elle soupire, la trace de ses pas se perd dans la mer, le sable reprend sa place, les empreintes se remplissent d'eau salée, se dissolvent, oblitèrent son passage.
Elle frotte sous ses pieds, entre ses orteils, enfile ses escarpins, entreprend de se rendre à l'endroit où elle sait l'attendre.
Elle aime le chemin vers la gare, inchangé depuis sa visite lointaine. Les arbres recouvrent maintenant la rue, dégoulinent de l'averse qui l'a accueillie sur la grève. Quand elle quitte la rue pour tourner sur la place, elle scrute aussitôt le fronton captif d'un unique rayon de soleil.
12 heures 10.
Elle traverse la salle des pas perdus, résiste à l'envie de presser ses mains gantées sur ses oreilles, résiste à l'envie de presser le pas.
Les lieux clos l'oppressent, le brouhaha de cette heure du déjeuner l'enveloppe. Pourtant, elle marche plus vite, attentive au claquement des talons, se tord la cheville, sourit à l'homme qui lui tend la main, l'empêche de tomber.
Une voix immatérielle annonce une entrée en gare, ou bien est-ce un départ, qui la pousse plus avant dans sa course. Des inconnus l'accompagnent.
Le sol de marbre se transforme enfin en asphalte, les couloirs s'ouvrent sur une nef. Le souffle coupé, elle attend la révélation, qui ne vient pas.
Attentive aux rumeurs de la salle des départs, elle s'assoit à la même terrasse, commande un café crème, un verre d'eau, indifférente au serveur qui pince les lèvres devant tant de morgue, ramasse la monnaie, boit le verre d'eau, laisse le café refroidir, joue avec le sucre.
Face à elle, s'alignent les voies. Un goéland égaré les survole en criaillant. Les poutrelles arachnéennes multiplient les éclats de lumière que brouillent les vitres mouillées.
Elle sait qu'il viendra, elle a le temps, seule lui importe la certitude de sa venue. Les trains entrent et repartent, les foules se confondent, vomies par les wagons, aspirées par les portes à tourniquet. Elle sait qu'il viendra.

Le goéland est parti, les rumeurs s'apaisent, les lumières s'allument.
Les talons de ses escarpins résonnent dans les couloirs vides, la place est déserte, le vent du nord a chassé les nuages.
Au-dessus de la mer, des nuées d'étourneaux ont remplacé les mouettes.
Elle allume une cigarette, avale la fumée en la faisant rouler sur sa langue, sent sa gorge se serrer, ses poumons sursauter. Elle savoure cette chaleur.
L'imperméable s'ouvre, découvre ses jambes, si blanches.
Elle a jeté le mégot, elle le regarde luire dans les herbes folles, son extrémité rougeoie attisée par la brise qui vient du large. Elle retire ses chaussures, les pose avec soin sur le banc, à côté de l'imperméable, des gants, du foulard.
A regret, elle enlève ses lunettes, découvre des yeux pers, fixe le soleil en train de disparaître à l'horizon.
Elle sait qu'il viendra.
Elle se tourne vers la grève, ses pieds s'enfoncent dans le sable mouillé, se tordent sur les éclats de coquillages, les embruns emplissent son nez.
Elle entre doucement dans l'eau, les vaguelettes chatouillent ses chevilles.
Elle sait qu'il viendra.
Elle marche en direction de la lueur qui s'amenuise, l'eau lui arrive à la taille, ses pieds ne touchent plus le fond. Elle caresse le courant qui la berce, l'emporte loin du rivage.
Elle sait qu'il viendra.
Elle oublie le langage des hommes, leurs boissons étranges, l'enivrante fumée de la cigarette. Elle tourne sur elle-même comme une toupie, s'enfonce plus loin dans les profondeurs, ivre de retrouver le plancton, les algues et le sel.
Sa nageoire claque à la surface de l'eau.



©
Xeen
octobre 2004