Titre  : { Chroniques du Rezo IV }                                             
 Auteur : Jean-Paul MARUEJOULS aka CyberMad                 


                               Fin  de  Connaissance


    Un  de  mes  amis,  grand  accro du Rezo, m'a raconté une histoire des
    plus  effarantes.  Je n'y avais pas cru hier, mais aujourd'hui je sais
    qu'elle  était  vraie.  C'était  un monologue, qu'il avait reçu sur sa
    console  d'interface,  et  qu'il  avait  suivi jusqu'au bout, en temps
    réel.  Il  l'a  enregistré, et me l'a passé. Mais je croyais fortement
    à  un  canular, car l'émetteur n'avait pas de numéro d'identification,
    ce  qui  est  impossible dans le Rezo. Et pour cause, n'y avait-il pas
    de  numéro ! Mais voici ce monologue, à vous de juger si vous y auriez
    cru :

    ®Voilà  déjà  de  nombreuses années que je cours sur les fils du Rezo.
    J'y  ai  passé  la  majeure partie de ma vie, et les rares instants où
    je  n'ai  pas été connecté ne valent même pas que je les évoque. Je ne
    sais  pas  quel  est  mon age, ni même quel est mon lieu de naissance.
    J'ai  du  le  savoir, il y a longtemps, mais j'ai oublié. A vivre dans
    le  Rezo,  à  se  déplacer  aussi  vite  que les électrons porteurs de
    messages  binaires  dans des canaux de cuivre et d'or, on en oublie la
    consistance du temps.

    Je  connais  beaucoups  de coins secrets du Rezo, des endroits dont on
    ne  parle  pas  dans  les  pubs ou dans les rapports officiels. Il y a
    des  gens  qui  sont  connectés à la Grande Trame depuis si longtemps,
    et  sans  interruption,  qu'ils ont oubliés la couleur du soleil et le
    gout  du  vent  dans  les prairies, au printemps. D'autres ont franchi
    le  pas,  et  ont  fait  cabler leurs neurones à un des pires systèmes
    d'échange  de  données  :  le Radio-Modem. Ils sont en contact avec le
    Rezo  sans  la  moindre  seconde de répit, et c'est un sous- programme
    qui  assure  leur  alimentation.  Vous  avez sans doute déjà croisé de
    ces   cramés  de  l'Interface,  des  ouvriers  pour  la  plupart.  Les
    transports  urbains  sont  pleins  de  gens  au regard absent, ou même
    parfois   plongés  dans  un  journal,  si  leur  programme  est  assez
    perfectionné pour simuler la lecture.

    Ils  attendent  leur  rame  sans  rien voir, sans rien entendre. Ni le
    chanteur  de  rue  qui massacre un air connu, ni les deux loubards qui
    lorgnent  sur  la  jeune secrétaire apeurée, et se rapprochent d'elle.
    Les  publicités  sonores  et rutilantes du hall de la gare s'affichent
    en  vain,  ils  ne  sont  pas  là.  Pourtant ils ne ratent jamais leur
    train,  et  descendent  toujours  au bon arrêt, alors que dix secondes
    avant,  ils  étaient  plongés  dans  un journal ou un livre, absorbés.
    Mais  sous  cet  air  gris  et  fatigué,  leur  esprit est à son plein
    rendement,   chevauchant   des   flots   de  données,  assimilant  des
    successions  de  lignes de code informatique en un éclair. Pendant que
    leur  corps  se  décolore, se fond dans la grisaille de leur banlieue,
    disparait  petit  à  petit,  leur  esprit se pare des plus magnifiques
    chatoyances,  et  vole  de  niveaux  en  niveaux, arrachant au Rezo sa
    substance.

    J'ai  frayé  avec  ces  cerveaux-lumière,  les  suivant dans les lieux
    virtuels  où  ils  se  complaisent. Pourtant, à chaque fois ces micro-
    univers  sont  un reflet de l'extérieur, mêmes bars louches et miteux,
    où  ils  viennent  jouer  leur  parodie de vie. Leurs personnages sont
    aussi  ternes  qu'eux,  mais  ils semblent ne pas s'en apercevoir. Moi
    je  ne  suis  pas comme eux. Je n'ai pas branché mon cerveau antérieur
    dans  la  sordide  intention  de  recevoir des stimulis juste dans les

    synapses  déglingés  qui  controlent les bas instincts. Seule la quête
    m'a  conduit  à les croiser. Oh, ne souriez pas de cet air entendu, en
    commençant  à  préparer  vos  répliques qui se veulent cinglantes mais
    ne  sont  que  le résidu pas très propre de votre mal être. Je ne veux
    ni  croiser  Dieu, ni détenir un pouvoir futile sur mes contemporains.
    D'ailleurs,  existe-t-il  quelque  chose  de plus futile que d'imposer
    ses ordres à une masse de brebis vaguement pensantes ?

    Moi,  je  cherche ce que tous vous avez, ce que le plus abruti d'entre
    vous  connais  par  coeur, même si c'est la seule chose qu'il connait.
    Je  cherche  qui  je  suis. Pas autre chose que mon nom. Oh vous allez
    vous  détourner,  en  pensant ® Encore un illuminé de première, qui se
    perd  dans  ses  pensées  de  philosophe  mystique bidon, et qui croit
    qu'il est appelé à je ne sais quel destin ! ¯

    Vous  vous  trompez. Je cherche mon identité, tout simplement. Ca fait
    plus  de...  voyons  que  je  convertisse... douze ans ! Douze ans que
    j'écume  les  fichiers,  publics  ou privés, confidentiels ou ouverts.
    Je  ne  connais pas mon nom, et je ne sais pas où et quand je suis né.
    Pas  de  doux  visage  penché  sur  mon berceau avec une douceur toute
    maternelle.  Pas  de genou sur lequel je rebondis, avec la fermeté des
    bras  d'un  père  pour  me retenir. Je suis apparu dans le Rezo, et je
    cherche mon nom.

    J'ai  fouillé  d'abord  tous les fichiers bancaires, mais sans succès.
    Ou  alors  j'ai passé mon nom sans le reconnaitre. Ensuite, je me suis
    introduit,  non  sans  mal  d'ailleurs,  dans  les fichiers de police,
    dans  les  registres  des hopitaux et des morgues, mais rien non plus.
    Je  suis  persuadé  que  si  je  croise  mon  nom  dans un fichier, je
    saurais  de  suite  que  c'est  le mien, mais peut-être s'agit-il d'un
    rêve  pieu,  que  seule  ma  raison  entretien  pour ne pas laisser la
    place  à  la  folie. En douze ans, tout ce que j'ai pu récolter, c'est
    l'aspect  familier  du  nom  d'une société. La KCID/Lincoln Compagnie.
    Ca  fait  plus  d'un  an  que je cherche à forcer leurs défenses, mais
    sans  résultat.  j'ai  pu  m'infiltrer  dans les premiers et deuxièmes
    niveaux  à  force  de  patience  et  de ruse, mais il n'y a là que des
    données  presques  publiques.  Il  y  a  aussi  toute  leur  stratégie
    commerciale,  mais  elle  n'a  pour  moi  aucun intérêt. Pour en avoir
    beaucoup  examinées,  je  sais que ces techniques de marketing allient
    un  comportement  fascisant  et  une  apparence  d'innocence  sous  le
    couvert  de remplir un  soi-disant besoin. De quel droit décrètent-ils
    que  les  femmes  doivent  être  anémiques pour être belles, et que le
    sommet  des  aspirations  humaines  est  de posséder une belle voiture
    avec  toutes  les  options  ?  Et  par  quelle  perversion de l'esprit
    acceptez-vous de vous plier à ces diktats ?

    Non,  ce  que  je  cherche, c'est ce que fait cette société. J'ai bien
    trouvé  quelques  activités  annexes,  mais rien qui puisse m'éclairer
    sur  moi.  Deux  ou  trois  cabinets  de  juristes,  quelques  bureaux
    d'études,   une   vingtaine   d'unités   de   production,   allant  de
    l'emballage   aux   pièces   d'équipement  aéronautique,  et  quelques
    babioles  de  moindre  importance, mais il y a une partie de l'édifice
    que   je   n'arrive  pas  à  voir.  J'ai  même  demandé  à  un  Pirate
    professionnel  de  jeter  un  oeil  pour  moi,  mais  sans nom, pas de
    compte  bancaire,  donc  pas  de  moyens  de tranférer des fonds. Il a
    laissé  tomber.  Et  je  cherche  toujours  pourquoi  cette  compagnie
    m'attire,  au  point  que je risque de m'en bruler les ailes, si un de
    leurs  systèmes  de  surveillance  me  repère.  Les  papillons  de mon
    espèce  sont  assez mal vus, dans ce coin du Rezo. Et puis, il y a une


    chose  que  je  ne  peux  pas comprendre. Leurs fichiers publics, ceux
    consultables  par  le premier quidam venu, ne me sont pas accessibles.
    Ce  n'est  pas  que  je  sois interdit d'accès, ou quelque chose de ce
    genre  -  c'est  interdit  par la loi et fortement puni, de dissimuler
    ses  fichiers  courants - mais je ne les trouve pas. Je me branche sur
    le  sommaire,  je  sélectionne  les  fichiers,  et  je  me  retrouve à
    l'extérieur  de  leur  base  de  données.  Comme  si il n'y avait rien
    derrière.  Mais  je sais qu'il y a quelque chose, car beaucoup de gens
    entrent  dans  la  base,  copient  les  données qui les intéressent et
    repartent, sans le moindre problème.

    Dans  un  sous-menu  du  sommaire,  il  y  a pourtant indiqué, sous la
    rubrique  activités, ® Secteurs  concernés  : 19 ¯. Je n'ai accès qu'à
    onze  de  ces  satanés secteurs, les huit qui me manquent me renvoyant
    à  la  porte, immanquablement. Je ne sais pas ce qui se passe. Ca fait
    plus  de  cent  fois  que je me heurte à ce phénomène, et toujours pas
    la  moindre  trace  de solution. Je ne veux pas grand chose, juste mon
    nom.  Et  encore, ce n'est pas pour le simple plaisir de le connaitre,
    ou   pour   de  vagues  raisons  psychologiques,  mais  parce  que  je
    m'inquiète  pour  mon corps ! Douze ans que je ne suis pas revenu dans
    mon  "karma",  et  je  ne  sais  pas  dans  quel  état  se  trouve mon
    enveloppe  charnelle.  D'ailleurs,  je  ne sais même pas si je suis un
    homme  ou  une  femme.  Pour  ce que je me souviens, je pourrais avoir
    douze  ans.  Peut-on  naitre  avec  l'esprit dans le Rezo ? Est-ce une
    nouvelle  forme  de  malformation  ?  Avant,  les  trisomiques  ou les
    autistes  venaient  au  monde  avec  la  tête  perdue  dans  un  autre
    univers.  Serait-ce  mon  cas  ?  Mais  moi,  au lieu de percevoir une
    pseudo-réalité  personnelle  (ou  selon  certaines  théories, la vraie
    face  de  la  réalité),  je  suis  dans  la Matrice. Et je sais que la
    Matrice  existe,  car  je  sais  aussi à quoi ressemble le monde, avec
    ses  usines,  ses  véhicules,  le  soleil, le ciel, les mégapoles, les
    campagnes,  les  transports  en  commun, les maladies et les fiches de
    paye.  Donc  je  ne suis pas fou. Juste amnésique ! Mais quand viendra
    donc  mon  anamnèse,  ma perte de l'oubli ? Quand me souviendrai-je de
    moi ?

    Non,  décidément,  je  n'y arrive pas. Douze ans que je cherche. Je ne
    sais  pas  comment  j'ai  pu tenir autant. C'est déjà bien, douze ans.
    Surtout  que  douze  ans, ça fait plus de 378 millions de secondes. Et
    en  un  millième  de  seconde,  je peux faire des quantités de choses.
    Non,  je  ne  saurais  jamais  qui  je suis, qui sont mes parents, mes
    enfants  si  j'en  ai,  qui je suis et d'où je viens. Ce doit être mon
    enfer  personnel,  pour  une  faute que j'ai du commettre, mais à part
    un  dieu  vengeur  et  sadique,  personne  ne  m'aurait condamné à une
    telle   peine...  et  je  ne  crois  pas  en  Dieu.  Je  suis  las  et
    j'abandonne.  Inutile  de  me  sortir  le couplet sur le courage et la
    vertu,  vous  n'avez  pas  passé  trente  et un millions de secondes à
    chercher  !  Vous n'avez pas la moindre idée de ce que fut ma tache, à
    remplir  ce  tonneau  des  Danaides  qu'est ma mémoire percée. Non, je
    vais  en  finir.  C'est  très  facile  ici, de mourir. Il suffit de se
    jeter  tête  la  première dans les défenses automatiques d'une base de
    données  à  haut indice de sécurité, un système militaire par exemple,
    ou  une  banque  des  bahamas. Alors adieu, c'est la dernière fois que
    vous  m'entendrez.  Et  si  demain vous lisez qu'un fou s'est jeté sur
    les  lignes  de  sécurité  du  complexe  militaire  des Etats-Unis, ne
    soyez  pas  surpris,  vous  saurez  que c'est moi. Et si par hasard on
    donne  mon  nom,  que l'un de vous prenne le temps d'aller prier, dans
    un  temple,  une  église ou un coin de nature, et qu'il me disent quel
    est  ce  nom  que  j'ai  tant  cherché.  Il  y a une petite chance que


    j'entende  votre  prière,  et  si j'en ai le pouvoir, je vous donnerai
    trois voeux en échanges, comme dans les contes. Adieu... ¯


    L'enregistrement  s'arrête là. Je sais que c'est vrai. Inutile d'aller
    prier,   ce  serait  en  pure  perte.  Tous  les  journaux,  tous  les
    bulletins  d'information  ce  sont  faits  l'écho de la nouvelle :

    ®KCID/Lincoln  annonce  qu'une  de  ses  Intelligence Artificielle, un
    modèle  ancien  mais  récemment  amélioré,  vient  de se jeter sur les
    défenses  automatiques  de  l'US  Army.  Cette  IA venait juste d'être
    couplée  à  un  Androide  de  la dernière génération. On ignore encore
    les  causes  de ce disfonctionnement, et KCID/Lincoln se refuse à tout
    commentaire.   Les   experts   se   perdent  en  conjectures,  et  les
    différents  spécialistes  contactés se disent incapables de comprendre
    les  raisons  d'une  telle erreur. Le code source du programme de l'IA
    est actuellement soumis aux études les plus poussées¯.


                                          Jean-Paul MARUEJOULS
                                          Montpellier,
                                          27 mai 1995