Claude Saliceti, ancien grand commandeur du collège des rites du Grand Orient, est le gardien de la tradition au sein de l'obédience. "La crise résulte de l'infidélité à nos principes ".

 

Claude Saliceti, ancien grand commandeur du grand collège des rites du Grand Orient de France, auteur d'Humanisme, franc-maçonnerie et spiritualité, estime que " délaisser la construction du Temple intérieur au profit de la construction du seul Temple extérieur est une profonde erreur", attitude qui explique à ses yeux la crise que vit actuellement le monde maçonnique.

Edj: Qu'est-ce que la franc-maçonnerie peut apporter au monde aujourd'hui?

Claude Saliceti: De par son histoire, sa tradition symbolique et ses méthodes de travail, la franc-maçonnerie demeure un creuset de spiritualité transculturelle, transreligieuse au service de tous les hommes. Une telle spiritualité, qu'il faut d'abord entendre comme un souci de vérité et de perfectionnement intellectuel et moral, paraît seule à même d'apaiser les antagonismes, et de donner des finalités humaines à la mondialisation économique, technique et médiatique en cours.

Edj: La franc-maçonnerie est-elle en crise?

CS: La crise de la franc-maçonnerie résulte d'abord de son infidélité partielle à ses principes. Cette infidélité a conduit les maçons à se polariser, au gré des circonstances historiques et des modes idéologiques, autour de deux conceptions antagonistes: l'une, anglo-saxonne et prédominante, qui se veut para-religieuse, quasi confessionnelle, humanitaire, et demeure politiquement conservatrice. L'autre, plutôt latine et européenne, qui se veut sociale, politique, militante et, sous l'appellation "rationaliste", est tombée dans l'influence philosophique du positivisme et du scientisme. Au delà des rivalités entre obédiences, la question de fond est la suivante: sommes-nous une société initiatique ou politique? Le débat a lieu particulièrement, aujourd'hui, au sein du Grand Orient de France.

Edj: Est-ce à dire que la franc-maçonnerie se cherche encore?

CS: Oui, sans aucun doute. La franc-maçonnerie devrait en priorité viser, comme cela est inscrit dans ses rituels, à une transformation réelle de notre être, à un art de vivre. Mais elle s'est laissée investir par le souci prédominant du politique et le culte du progrès technique. En tant que voie spirituelle, elle demeure finalement peu explorée. Beaucoup, notamment au Grand Orient de France, se refusent à vivre vraiment les symboles et les rituels, dans lesquels ils ne voient plus qu'une pratique obsolète, parce qu'ils ont cessé d'être pour eux des outils de perfectionnement. Or, délaisser la construction du Temple intérieur au profit de la construction du seul Temple extérieur est une profonde erreur, comme le montre l'histoire des totalitarismes du Xxe siècle et l'état présent de nos sociétés dites avancées. La franc-maçonnerie, au contraire, n'a cessé de lier étroitement, dès ses origines, la première démarche à la seconde, en en faisant même un préambule indispensable à la construction d'une société plus juste et plus harmonieuse. Pour y réussir, il nous faut plus que jamais apprendre la maîtrise raisonnée de nous-mêmes, le respect et l'amour de l'autre, la lucidité. Ce devrait être à nouveau le premier souci de la franc-maçonnerie de demain.