Entretiens :

  Entretien avec Johan Hufnagel, Responsable Editorial Adjoint de Liberation.com


- D'où est venue cette idée de créer des groupes de travail afin de réfléchir sur le web de Libération ?


- J.Hufnagel : J'ai fait un premier texte qui servait de cadrage général, avec un certain nombre de propositions. Ce texte a ensuite donné lieu à une discussion avec Michel Colonna, en charge des Editions Electroniques, Evence-Charles Coppée de la Direction Générale. A été décidé alors de créer des équipes mixtes pour réfléchir à ces questions, qui soient à la fois des gens du site, des gens du papier, pas que des journalistes en tous cas. Sur la question de l'interactivité par exemple, nous avions convié la promo, les abonnements, des gens de la photo, des études. C'est quelques chose qui n'a jamais été fait dans le journal auparavant.

Donc on a décidé de faire 7 groupes, dont 6 réellement rédactionnels : on s'est donc penché en particulier sur la question de la charte rédactionnelle avec Patrick Sabatier et Michel Colonna. Le texte qui en résulte sera soumis au conseil de surveillance. On a réfléchi aussi sur la possibilité de créer au FAI (Fournisseur d'Accès Internet). Cette question est un peu plus lourde à envisager, techniquement parlant.
Les 5 autres groupes abordant les questions de l'actu en continu, le multimédia, le web des créateurs, l'interactivité, et les chroniques.

Pour l'actu en continu, quatre personnes s'y sont collées : Frédéric Roussel du web, Patrick Sabatier (Red.Chef Adjoint papier), Michel Colonna et moi. Pour les chroniques, Eric Dupin a eu du mal à trouver les personnes pour en discuter ; ça n'a pas donné grand chose…Pour l'interactivité, Hervé Marchon (du web) et moi, faute là aussi de participants.

Le groupe qui a le mieux marché, c'est celui du web des créateurs. Avec des gens de la photo (Laurent Abadjian, chef du service photo et son adjoint), André Gattolin (Responsable des études), Yves Brochen du développement partenariats web, Pascale Moise (Chef de Prod. Web), Annick Rivoire du Multi et moi.
Pour la question de l'interactivité, C'est dommage car Hervé et moi étions sur la même longueur d'onde, donc on n'exporte pas beaucoup plus loin les idées que nous avions au départ. Mais ce sont globalement des choses que l'on connaît.

- Que signifie "renforcer l'interactivité sur le web de Libé" ?

- J.H : Evidemment, cela signifie "pousser" sur les forums et le chat. Mais c'est aussi sortir de son cœur de cible : si on laissait les gens du papier s'occuper des forums, les invités des chats et forums seraient forcément trop top niveau. Je pense que la vocation du site de Libé est justement d 'élargir l'audience. Non pas en faisant de l'audimat, on est pas TF1 ! Mais il faut que l'on ouvre Libé vers d'autres publics. Et cela sous-entend avoir d'autres invités…Pareil pour les forums. Ceux que l'on a actuellement sont presque trop pointus. Il faudrait donc simplifier d'avantage les questions.

D'autre part, l'on s'est demandé qu'est ce que l'on pouvait offrir de réellement innovant du point de vue interactif. Cela peut donc passer par des outils : -envoyer ce texte par e-mail à votre ami, imprimer la page etc… Bref, des trucs purement techniques.

D'un autre côté, des choses pas forcément révolutionnaires mais intéressantes, telles que la possibilité pour l'internaute de mettre des articles au frigo, lui permettre de stocker sur un disque dur virtuel des articles qu'il voudra retrouver plus tard. De même que des techniques de push, personnalisation de l'info etc…

Et puis, d'autres axes, qui existaient avant le web, mais peu développés. Il a quelque chose qui m'avait beaucoup marqué à la radio, c'est " Le téléphone sonne " sur France Inter. Pourquoi ne serions-nous pas capables de faire la même chose sur le web ? Cela serait vraiment révolutionnaire à Libé. Difficile d'imaginer de dire aux gens d'envoyer les infos à la rédaction !! Mais si l'on délimite bien le cadre, cela pourrait donner quelque chose de très intéressant. Exemple : " Faites-nous profiter de votre veille technologique ". Donc untel a lu un article ou vu un logiciel révolutionnaire, il nous en fait part, envoie la référence ou l'URL.

- L'idée de renforcer le côté " magazine " du site a été évoquée. De quoi s'agit t-il ?

- J.H : Quand on monte un dossier maintenant, style " Le Concorde ", on a au début une forte valeur ajoutée web : recherche de liens, infographie, des repères, des chronologies etc… Tout ceci est l'ossature du dossier. Au fur et à mesure l'actu chaude disparaît au profit des analyses, bref du train-train de l'actu (je pense au Kosovo avec de l'actu presque 17 heures sur 24 au début, puis cela s'est ralenti). Donc la partie valeur-ajoutée du web devient inversement proportionnelle à la masse d'informations publiées puisque l'on commence à faire du " remplissage " de dossiers par les articles du journal.

L'idée du magazine, c'est justement de faire l'inverse. Donc monter des dossiers que l'on ouvre et que l'on ferme, qui n'ont pas pour vocation de rester longtemps, dans lesquels on met d'avantage en avant les productions web faites par des journalistes spécifiques, en utilisant l'ensemble des moyens du multimédia. Donc des sujets à moyen terme (Cannes, les JO), voire encore plus courts (Congrès du SIDA en Afrique par ex.), avec des possibilités de chat et/ou de forums. Il s'agirait donc d'un mini-dossier, dans lequel l'on donne l'élément central (forum avec untel ou untel), et autour un ou deux liens pointant vers des articles de Libé de fond, une biographie de l'invité, des éléments pour comprendre de quoi l'on parle, pourquoi pas un mini-reportage vidéo. Là, on a alors un ensemble d'éléments très multimédia, dont les ressources de fond viennent du journal, et tout ce qui est journalisme complémentaire vient du web.

Cela signifie d'établir à l'avance un planning prévisionnel clair, avec la place toutefois pour des sujets " chauds ". Le tout est de bien multiplier les angles de traitements, les attaques, et l'on arrive alors à ce qu'on appelle un magazine. Et là, c'est forcément très web, très interactif.


- Quel est le principe de ce " web des créateurs " qui pourrait être un axe de développement du web de Libé ?

- J.H : Cette idée est partie de l'interrogation suivante : " Pourquoi est-ce que nous à Libération, qui sommes un journal qui plaît aux créateurs, avec un site à la pointe, découvreur de nouvelles technologies, défricheur des nouveaux territoires, ne participerions-nous pas à la révolution artistique ? -ou en tous cas à l'éclairage de la culture par le monde des nouvelles technologies ? L'idée serait donc de faire venir sur le site de Libé des gens qui utilisaient le numérique au sens large pour leurs créations.

Le groupe de travail a dégagé alors trois pistes :
1) Créer une " Villa Médicis " des créateurs, avec le financement de projets novateurs et originaux, utilisant les potentialités du web.
2) Une " Carte blanche à …", créant des rendez-vous ponctuels tout au long de l'année. Le principe serait de proposer à une personnalité un espace vierge sur le web pour s'exprimer.
3) Un mélange des deux, en prenant un artiste complètement étranger à tout ça, et en lui demandant de créer quelque chose, avec l'aide d'un infographiste ou tout du moins, quelqu'un qui soit capable de transcrire les désirs de l'artiste.

Bon, tout ceci ne sont que des esquisses, qui nécessitent beaucoup d'argent, mais qui seraient susceptibles d'intéresser pas mal de monde. Cela rapporterai à coup sûr de l'image.


Entretien réalisé vendredi 11 août 2000 dans les locaux de Libération


Entretien avec Yves Brochen, responsable du développement stratégique du site Liberation.com

-Quelle fonction occupez-vous au sein de LIbération?

-Yves Brochen: Je m'occupe entre autre de mettre en oeuvre et de contribuer à la doctrine stratégique de Libération. Et tout cela est normalisé dans une charte bien précise.

Qu'en est-il actuellement? Pour l'instant, Libération est un site qui, pour 95 %, est le reflet du quotidien papier, souffrant de son succès avec énormément de trafic, et devenant une sorte de "monstre", avec énormément de choses à l'intérieur. Un des moyens de faire évoluer ce site serait peut-être de le recentrer sur le métier de base qui est de faire un journal d'opinion d'un côté, et avoir une interactivité plus forte avec ses lecteurs d'un autre côté. Tout ce qui est parallèle à ça, et qui touche au "contenu froid", c'est à dire des rubriques qui ne sont pas forcément le cœur de cible de Libération, sont autant d'atouts supplémentaires.

La rubrique "Echecs", qui devient le site à part entière "64 cases.com", c'est typiquement ce qui pourrait être décliné sur toutes les rubriques thématiques ou "transversales". Le projet est donc à terme de transformer Liberation.com en un portail, susceptible de répondre aux attentes d'une communauté de gens qui ont des centres d'intérêts très divers - une constellation organisée autour d'un cœur qui serait le contenu éditorial à proprement parler.

Aussi, mon rôle est un peu celui d'une sage-femme, d'accoucheur de projets. Il va s'agir de faire converger toutes les propositions de partenariat, de développement externe ou interne, et ceci dans un soucis de cohérence stratégique.
Cela ne sous entend pas forcément de faire appel à des partenaires commerciaux, mais plutôt des partenaires stratégiques forts. On peut imaginer par exemple le projet de monter un portail d'info locale, le type même de projet qui pullule actuellement partout…Or, ce genre de portail est très lourd à mettre en oeuvre, et doit s'inscrire dans la prolongation naturelle de la rubrique "guide" du papier.

-Quelle est la différence entre un site intégré au web de Libé, et une rubrique spécifique?

-Y.B: C'est le fait que chacun des sites est relativement autonome par rapport au cœur, en tant que fonctionnement, contenu, mais aussi modèle économique. On peut donc imaginer des partenaires spécifiques, une économie spécifique, une logique de bandeaux publicitaires qui n'est pas la même. Bref, un traitement propre.

-Quels sont les projets à l'étude actuellement?

-Y.B: Dans un premier temps, le projet de city-guide décrit tout à l'heure est une priorité. Toutes les études qualitatives le montrent, Libération est perçu comme un journal de proximité, un quotidien de vie. Donc il est légitime que Libé s'inscrive dans une logique de portail local. C'est une brique importante à apporter à l'édifice du site, en terme de moyens et d'efforts à faire.

Autre gros projet, qui serait une grosse nouvelle rubrique sur le site, ce sont les programmes de télévision. Ce genre de rubrique, à l'instar de la météo, fait plutôt partie des "must have", des rubriques que l'on se doit obligatoirement d'avoir, même si a-priori, elles ne sont pas vitales économiquement parlant. Ces programmes de TV sont une chose assez complexe, peu de gens ont ce genre d'expertise avec de grosses bases de données prévisionnelles sur 15 jours par exemple. L'on a donc développé un partenariat avec une société qui possède une base de données là-dessus. Libération apporte une notoriété, un partage de trafic et de revenus au partenaire non négligeable. En même temps, nous nous y retrouvons complètement, puisque le partenaire nous apporte son savoir-faire.

Résultat, les programmes TV se retrouveront dans le menu type de Libe.com, avec une prévision à 15 jours, 120 chaînes disponibles, la possibilité de se faire alerter par e-mail des programmes touchant les centres d'intérêt de l'internaute etc... Et tout ceci inclus dans le site de Libé, avec la même charte graphique.
Nous allons mettre en avant cette rubrique sur le reste du site web, et également le faire sur le papier, avec des pavés permanents renvoyant vers le web, visibles en bas de la page de programmes TV du journal.

Deuxième exemple de ce vers quoi nous devrions tendre : le développement d'un premier site thématique à vocation servicielle de petites annonces Auto-Moto. C'est de loin le moins prioritaire dans la liste des petites annonces, puisqu'on trouve avant l'Emploi, l'Immobilier, les annonces conviviales, les objets divers etc... Mais c'est quelque chose de typique de notre développement, avec trois partenaires sur le coup qui contribueront à un seul site aux couleurs de Libé, géré exclusivement par l'espace Libération. D'ici fin août, 13.000 petites annonces auto et 6.000 petites annonces moto seront consultables. La synergie web-papier sera renforcée, puisque l'on proposera des promotions spécifiques, visibles uniquement dans les pages "petites annonces" du papier. Tous les vendredis donc, on fera en sorte de faire " bras de levier " pour renvoyer les internautes vers le papier.

-Quelle est la chaîne de validation de ces projets?

-Y.B: Dans un premier temps, il faut proposer un cadrage stratégique, projet par projet, afin de justifier leur existence et éventuellement en étudier le périmètre économique et éditorial. Cela sous-entend de proposer un petit compte d'exploitation pour ces projets, et mener une première série de pré-contacts avec des partenaires éventuels.
Ensuite, il s'agit de présenter et soumettre ces projets à la Direction, par le biais du Comité de Direction Web, qui est lui même sous le Comité de Direction Générale (c'est à dire toute la rédaction: Amalric, Sabatier, Gaudemar, July, Coppée etc...). Ce Comité de Direction web rassemble Véronique Pican de la Régie publicitaire web, Michel Colonna d'Istria des Editions Electroniques, Evence-Charles Coppée de la Direction Générale, Serge July et Patrick Sabatier. Tous se réunissent une fois pas mois, et chacun y présente alors les différents projets. Et le comité décide si le projet peut-être lancé ou pas.

On essaye de voir à long terme, à un an environ. Une stratégie générale ne doit pas être revue tous les deux mois. Il faut donc dresser une "carte de navigation", que nous complétons tous les mois cases par cases.
Une fois que le projet est lancé, le pôle de développement porte le bébé jusqu'au bout. On mène à bien les négociations définitives avec les différents partenaires, et on assiste à la maîtrise d'ouvrage. Dès la naissance du bébé, c'est à dire dès qu'il est prêt à passer en phase d'exploitation, on le passe aux deux services concernés, c'est à dire soit l'éditeur web soit la régie pub (pour tout ce qui concerne les petites annonces par exemple).

-Est-ce l'offre qui crée la demande ou l'inverse?

-Y.B: Je dirais que c'est un peu des deux. Dans le cas d'un quotidien aussi particulier que Libération, qui représente une communauté de valeurs aussi fortes, on est dans une relation quasi-œdipienne avec le journal. On ne formule pas forcément ses attentes, mais par contre l'on formule clairement ses déceptions. Aussi on va être déçu, avoir un sentiment vague de vacuité au bout d'un an ou deux. On va se rendre compte que l'on achète de moins en moins Libé, que cela fait 2 ans que le cahier multimédia a disparu...bref, des choses pas forcément explicables. Et tout cela résulte de décisions éditoriales claires, qui ont progressivement transformé Libé. On est moins "hardcore", avec des annonces "sandwich" qui sont devenues les annonces "entre nous", moins " baba cool - hippie - post soixante-dix ". On peut faire une analogie avec le Guide du Routard: on est aujourd'hui moins chevelu, et plus enclin à porter des chaussures propres que des baskets! Tout cela, ce sont des glissements qui parfois sont le fait d'une sorte d'évolution au gré le gré, pas forcément faite dans une perspective à long terme, mais de manière intuitive et "tripale". C'est toujours difficile d'avoir une logique d'intelligence et de rationaliser les attentes.

Il faut néanmoins se ramener à deux choses fortes qui font l'âme du journal:
Libération, aujourd'hui, c'est deux cœurs de cible: cœur à gauche et jeunes actifs. Aussi bien un étudiant, qu'un jeune cadre de 32 ans qui travaille à la Défense. Ils ont des valeurs assez floues, propres de notre société, très pro-"nature propre", vaguement écolos, mais pas écolos d'un point de vue politique. Bref, qui se sentent plus engagés-citoyens que partisans d'une idéologie. On touche tout de suite à un débat sociéto-politique, et cela a forcément un impact sur Libé, puisque Libé, c'est la concrétisation de ces aspirations, un des catalyseur de ce genre de choses dans la société.
Dans ce contexte là, il n'est pas évident de prendre les bonnes décisions, au bon moment. D'où la nécessité de créer une sorte de "tamis" qui permet de filtrer toutes ces tendances, sous peine de contribuer à chaque fois, et sans s'en rendre compte, à la dilution de ce magma un peu flou de valeurs que représente Libé.

-Libé.com ne risquerait-il pas de ne passionner que les personnes attirées par le multimédia, la technologie?

-Y.B: Le site internet de Libération ne sera pas une excroissance particulière du journal, s'adressant à une communauté différente. Grâce à Internet, on va pouvoir nouer des relations particulières avec le journal. Ce n'est pas juste une cellule de 15 personnes, tous potes entre eux, s'adressant à des gens uniquement intéressés par le multimédia. C'est justement de cela que l'on va s'éloigner. Le site va permettre de réinventer des choses qui sont au cœur de Libération. Par exemple, l'interactivité avec des communautés. Ce n 'est pas un hasard si la rubrique "Rebonds" est une des épines dorsales du journal. La vieille garde des lecteurs de Libé se retrouvent essentiellement là-dedans! Si on sucre "Rebonds" et que l'on se contente de faire uniquement des dépêches AFP, on se retrouve comme les autres...

Tout ça, on pourrait le retrouver de manière beaucoup plus exponentielle sur le web. Les forums en sont déjà un exemple, mais l'on peut imaginer d'autres axes de développement. Par exemple, un des projet qui fait typiquement partie des projets de développement, et qui a été initié par Johan Hufnagel (Responsable éditorial du site), c'est "le web des créateurs". En gros, qu'est ce que le web peut apporter de plus comme agora ou cénacle pour les créateurs? Dans le journal, on trouve cela dans la rubrique "Culture", mais ça ne va pas plus loin. Ceci posé, est-ce que le site de Libé ne pourrait pas devenir une sorte de "Villa Médicis" des créateurs, sur lequel on mécenerai une dizaine de personnes, tous arts confondus, et sélectionnés par les différents services de Libé?

Le plus important, c'est qu'il ne faut pas confondre le contenu et le contenant. Ce n'est pas parce que Libé.com est visible sur le net, qu'il faut uniquement s'adresser à des technophiles avertis. Le maître-mot dans la décision finale, c'est quand même le positionnement éditorial, et pas le reste. On ne va pas parler d'Internet comme "Wired" (magazine Américain) en parle. On a un avis partisan, avec une position très claire.

Papier et web sont dans tous les cas vraiment complémentaires. Un grand nombre de personnes sont intéressées par une info qui va au-delà de ce qui est dans le journal. Pourquoi ne pas imaginer un "re packaging" de l'info pour le web avec des outils tels que le son la vidéo ? C'est là que réside la complémentarité.

Il faut donc renforcer les liens entre les différents services dans la rédaction. Une seule rédaction, deux médias, c'est vraiment le but à atteindre. Réinventer une organisation du journal, avec des intrications très fortes, quitte à segmenter verticalement les fonctions: des graphistes, des producteurs et des informaticiens plus proches de la rédaction papier, voire des secrétaires de rédaction qui feraient l'intermédiaire, aidant les journalistes à modeler l'info pour tel ou tel support.


Entretien réalisé le mardi 8 août 2000 dans les locaux de Libération


Entretien avec Pascale Moise, Chef de Production du service web de Libération


- Vous qui êtes présente depuis le début dans cette aventure du web à Libération, dans quel contexte s'est faite la création du service ?

- Pascale Moise :
Je resitue un peu les choses. Au départ, j'étais au service télématique de Libé. Ce service marchait très bien, avec beaucoup de chiffres. Il y avait le 36.15 Libe, 36.17 Libedoc. Deux ans avant, j'ai commencé à m'occuper de tout ce qui était multimédia, et l'on a commencé à faire des projets de CD-Roms, de musique ensuite en partenariat avec le service musique de Libé. C'est alors qu' en 1994, je demande un accès à Internet pour faire de la veille technologique. Je ne vous raconte pas toutes les difficultés que j'ai eu pour arriver à faire comprendre ce qu'était internet, que nous en avions besoin, que ça ne coûtait pas très cher ! (rires…) A l'époque, il y avait très peu de sites en Français, donc peu de choses à regarder.

Parallèlement à cela, Frédéric Filloux (ancien Rédacteur en chef) a mis en place le cahier multimédia. Et avec le premier numéro de ce cahier, on a fait une sortie de ce cahier sur le web. A l'époque, les services étaient vraiment séparés du reste du journal. Notre première expérience a donc été de décliner ce que l'on faisait déjà en télématique, donc l'on s'est retrouvés avec les corrigés du bac en juin 95. On a ensuite commencé à faire du péri-rédactionnel, avec les Conférences Internationales sur le SIDA de Vancouver.

Progressivement, le site de Libé est devenu une sorte d'agrégat d'un peu tout et n'importe quoi. Plusieurs acteurs de Libé se sont mis à faire du web : l'infographie, le service informatique (annonces de la Saint-Valentin) des journalistes isolés etc…sans qu'il y ait vraiment de synergie. Donc, un jour l'on s'est réunis autour d'une table, on s'est dit qu'il fallait faire un projet commun de déclinaison du quotidien sur le site. Plusieurs projets ont été proposés à la Direction de Libé et finalement, Delly Graville été détaché de la télématique, avec en charge de monter une cellule web. Là, on doit être début 96.

Les premières pages du quotidien, au jour le jour sauf le samedi, ont vues le jour en septembre 96, avec une cellule de trois personnes. On a donc commencé à sortir une sélection des articles de Libération, avec la bénédiction du Rédacteur en Chef Adjoint Pierre Briançon. On a réussi à trouver à peu près un consensus, mais tout ça dans un esprit temporaire. On essayait de voir ce que ça donnait.

- Comment était-ce vécu à l'intérieur de Libération ?

- P.M : Les gens pensaient que c'était vraiment du gadget et qu'on s'amusait avec ! Il fallut leur expliquer ce que l'on faisait, pourquoi il était important d'y être, bref, c'était vraiment pas facile… Les gens étaient très hostiles, d'autant que tout le monde n'a pas été équipé de suite avec Internet. Donc nous bénéficions d'un statut de privilégiés que les gens ne comprenaient pas vraiment. Ils avaient l'impression qu'on pompait leurs contenus pour le mettre sur le site.

- Qui était présent à l'époque sur le web ?

- P.M : La question de concurrence ne se posait absolument pas à l'époque. On regardait l'évolution de Virtual Baguette (ancêtre de Multimania), NirvaNet. Nous étions en fait le premier journal à se positionner sur le Net. Le Monde par exemple est arrivé bien après.

- Tout cela était-il rentable ?

- P.M : Absolument pas…mais nous avons été les premiers en France à mettre de la publicité sur un site. On a eu un accord avec Nouvelles Frontières pour mettre un bandeau en haut de la page. On a également travaillé avec Virgin afin de leur décliner des sites commerciaux. On faisait également des sites musicaux, ce qui venait en prolongement de notre activité en télématique, c'est à dire de faire de l'audiotel. L'ensemble des activités télématiques, à laquelle la cellule web appartenait, était rentable. Et c'est grâce à la télématique que le web a pu se développer. Il n'était pas illogique au début d'en faire un seul service et un seul budget, vu que le web était un prolongement de la télématique. Cela nous a permis de passer le cap et d'éviter que les autres personnes du journal nous disent que l'activité web perdait de l'argent. Il était vital de toutes manières qu'on le fasse, donc être intégrés au sein du service télématique était une chance.

- Après ces débuts, comment les reste a t-il suivi ?

- P .M : Frédéric Filloux est arrivé à Libé. Décision a été prise de rassembler la télématique et le web ont été ressemblés géographiquement. C'est à ce moment que j'ai été nommée responsable de production du web.

Ce qui était intéressant, c'est que Filloux a décidé de frapper un grand coup avec les législatives, avec un gros dossier sur le web. On a commencé à explorer plein de nouvelles pistes : les forums, les sondages. Puis, le quotidien a été renforcé. Après on est passé à la version 2 du site, incluant les cahiers multimédia, les cahiers livres, les newsletters, les forums. Donc un ensemble qui était beaucoup plus cohérent. Ce n'était pas seulement le quotidien, un dossier par-ci par-là. Bref, on essayait de couvrir la globalité de Libération. La version 2, c'est grosso-modo ce qu'il y a aujourd'hui, sauf qu'elle a évoluée mais technologiquement parlant, et même au niveau rédactionnel, on a pas énormément de choses en plus.

- Sur le plan de la fréquentation du site, quand le " boom " a t-il eu lieu ?

- P.M : C'était l'explosion permanente ! Il n'y a que depuis un an qu'on constate une stagnation quasiment. C'était complètement exponentiel ! On passait à une échelle différente chaque mois. Mais les visites étaient tellement faibles au début. Nous étions dynamisés par ça, mais sans même être sûrs que cela prendrait. On se demandait si le web n'allait pas être réservé uniquement à une élite. Et puis au fil du temps, on s'est rendu compte que de plus en plus de gens se connectaient. Alors que maintenant, on peut estimer que tout le monde aura internet au même titre que la télévision.
Les premières réticences en fait étaient liées à ça : " le web, c'est trop compliqué, les gens n'y arriveront jamais donc cela ne sert à rien ce que vous faites !.. ".

- Le nombre de pages aujourd'hui sur le site de Libé ?

- P.M : Environ 17.000, sans compter les forums.

- Avec le nouveau site qui va être mis en place, la gestion de ces pages sera-t-elle plus simple ?

- P .M : Ce ne sera pas forcément plus simple techniquement, mais l'objectif sera de donner un outil que tout le monde pourra maîtriser dans le journal, une chaîne de fabrication simplifiée. Plus besoin de faire du HTML, il n'y aura qu'à remplir des gabarits standardisés. Et ceci afin d'avoir vraiment des journalistes purs qui puissent intervenir sur le web.


Entretien réalisé le vendredi 11 août 2000 dans les locaux de Libération


Entretien avec Patrick Sabatier, Directeur Adjoint de la Rédaction de Libération


- Des groupes de réflexion ont été crées il y a peu à Libération afin de réfléchir sur ce que pourrait être l'avenir du site Liberation.com, et du journal Libération. Qu'en est il exactement, et quel rôle jouez-vous au sein de ces groupes ?

- Patrick Sabatier : Le principe stratégique qu'a choisi Libération, à la différence du Monde par exemple mais aussi d'autres organes de presse, c'est le principe de l'intégration des deux composantes de l'entreprise, à savoir le quotidien papier et le site Internet. A partir du moment où l'on parle de stratégie intégrée, cela suppose qu'il y ai une seule direction de l'entreprise :
-non seulement commerciale et industrielle (comme c'est le cas avec Serge July et Evence-Charles Coppée qui sont les deux dirigeants de l'entreprise, du point de vue général)
-mais également une seule direction pour ce qui concerne la rédaction, ce qui fait l'âme même d'un journal.

La direction de la rédaction est responsable de ce qui est fait sur le support papier, et donc doit s'intéresser à ce qui se fait et va se faire sur le web, de manière à ce qu'il y ait une cohérence au niveau de la ligne éditoriale du journal et du site. Dans ce contexte là, il a semblé opportun à la Direction du journal qu'il y ait quelqu'un qui joue un rôle d'intermédiaire entre la Direction de la Rédaction d'un côté, dirigée par Jacques Amalric, et la Direction des Editions Electroniques en la personne de Michel Colonna d'Istria, en charge de la supervision et de l'organisation du développement des activités Internet. Je m'efforce donc de faire l'interface entre le papier et le web. Il faut amener la rédaction papier existante à s'emparer des outils que représente le web, et inversement amener les gens du web à s'inscrire dans le projet rédactionnel de Libération papier.

-Pourquoi avoir choisi l'intégration, sachant que Le Monde par exemple a choisi une autre orientation ? Est-ce une raison d'ordre culturel ?

- P.S : Le choix s'est plus orienté, de mon point de vue, à la suite de l'examen de ce qui s'est fait ailleurs, en particulier aux Etats-Unis. Là bas, les deux types d'architectures ont été essayées -les uns avec une externalisation et une filialisation complète des activités web par rapport au quotidien, les autres voies étant celles de l'intégration complète de l'ensemble, avec des expériences de salles de rédaction communes par exemple.

Le résultat des courses, c'est qu'aucun des deux modèles n'est vraiment satisfaisant à cent-pour-cent. Le modèle de la filialisation suppose de toutes façons des investissements beaucoup plus importants au départ que le choix de l'intégration. Donc construire ex-nihilo des rédaction entières, au lieu de construire quelque chose qui repose sur une structure pré-existante. Ca, c'est le premier argument. L'autre argument, beaucoup plus fort celui là, c'est qu'en créant une structure avec deux unités séparées, on n'évite pas deux phénomènes très perturbateurs :
-la duplication , avec deux services travaillant finalement pour deux entités distinctes. On peut pousser l'image jusqu'à imaginer deux journalistes appelant les mêmes personnes, faisant les mêmes reportages, mais chacun focalisé sur le support qui lui est propre, papier ou web
-la rivalité d'un autre côté. La concurrence est saine, mais lorsqu'elle vire à la rivalité, ce n'est pas bon pour l'entreprise dans son ensemble.
Donc cela pousse quand même à penser que l'intégration a des vertus, laissant envisager un développement moins coûteux et plus harmonieux.

Pour finir, il est devenu clair au fil des ans, que la véritable richesse des sites web d'information, c'est le contenu, ce que les journalistes peuvent apporter. Vouloir croire que des sites vont pouvoir, partant de zéro recréer entièrement les choses, est un peu illusoire, et c'est idiot, quant on dispose d'un formidable " brain trust " de journalistes qui, théoriquement, devraient être capables à terme d'utiliser leurs talents pour produire de l'info diffusable à la fois électroniquement et sur le support papier.
Il est à noter d'ailleurs que la réalité nous a donné raison, puisque Le Monde Informatique, après avoir été filialisé et s'être développé de manière tout à fait autonome, va très certainement être rapatrié au sein de l'entité du Monde. Donc retourner, après deux ans sur la voie de la séparation, vers l'intégration.

-Quelles pistes ont été dégagées par les groupes de travail ?

- P.S : Ces groupes de travail s'attaquaient à la question " Que peut devenir le site Libe.com dans un proche avenir ". Actuellement, c'est un site qui pour 90% se contente de mettre en ligne le contenu du quotidien, et pour 10% rajoute des services spécifiques, sous la forme de forums, sélection de liens hypertextes, et quelques autres productions spécifiques ponctuelles. Le problème qui nous est posé, c'est qu'un site d'information qui en reste à ça sera très vite dépassé et insuffisant. La question prioritaire, c'est celle de la montée en puissance de ce site, et comment faire pour qu'il offre des contenus qui soient vraiment utiles aux internautes.

D'autre part, ce qui fait la différence entre le papier et le web, c'est que le papier, par définition, est un rendez-vous ponctuel avec le lecteur, décalé par rapport à l'actualité. On est dans un mode de relation à l'info qui est à la fois long et qui induit un mode de traitement spécifique. La caractéristique d'un site, c'est qu'il doit être en rapport continu avec les événements. Ce qui sous-entend des réactualisation régulières tout au long de la journée, à l'inverse du journal qui n'a qu'une seule édition par jour. On a donc travaillé en priorité sur cette notion d'info en continu.


Deuxièmement, il est clair que la spécificité du web, c'est que une info peut y être contextualisée et " mise en scène " avec du son, de l'image, de la vidéo. Il est important qu'un site d'information, au lieu de se contenter de faire du " copier-coller " d'articles, puisse produire des objets multimédia qui exploitent la profondeur de traitement que permet Internet par rapport au papier. C'est notre deuxième axe de développement.

Il nous faudra également développer la dimension " communautaire " du web, avec des fonctions de chat, de forum, de courrier des lecteurs.

Enfin, les internautes ne sont pas nécessairement tous des lecteurs du papier. Ils ont des centres d'intérêts spécifiques, qui sont plus spécialisés, par exemple sur tout ce qui touche à la technologie, les logiciels, les débats de type " Linux - Microsoft ", qui font certes chier une grande majorité des lecteurs papier, mais qui pour beaucoup d'internautes les intéresse.

Ce ne sont pas les seules, mais cela fait quatre pistes sur lesquelles on a travaillé.

-Projetons-nous dans cinq ans. Qu'est ce qui distinguera l'info on-line de l'info " off-line " du papier ?

- P.S : Je n'en sais rien du tout ! Je pense que personne ne la sait vraiment…Mais ce que j'ai dit précédemment répond en partie à cette question. Il est certain que le web sera préféré pour une information instantanée du style de celle que donne France Info ou LCI par exemple. Une info accessible à tout moment, depuis son poste de travail ou encore depuis des terminaux de type WAP ou autres…

Deuxièmement, tout ce qui sera " information de niches ", très spécifiques sera probablement très consulté. A titre d'exemple, les gens qui voudront tout savoir sur les bégonias, iront plutôt sur le web que sur le papier. Jamais ils ne trouveront l'ensemble des savoirs auxquels ils aspirent sur le papier, tandis que sur le web, ils peuvent espérer, y compris en allant sur le site de Libération et en tapant " Bégonia ", avoir tous les articles parus sur le site inhérents à ce sujet, mais aussi une sélection de sites de jardinage, des universités scientifiques etc…

Dans la première fonction évoquée, le web se substituera aux médias d'info continue. Dans la seconde, il se substituera aux magazines spécialisés.

Par contre, et devant la prolifération de l'information que présente le Net, le papier sera là pour répondre aux attentes plus généralistes des lecteurs. Ils demanderont finalement un filtre, quelque chose qui organise et qui réponde à la question qui est en exergue du New York Times, " All the news that's fit to read ", c'est à dire " Toutes les nouvelles qu'il importe d'avoir lu ". Ces gens là se tourneront probablement plutôt vers le papier, leur apportant un concentré généraliste, une vison globale de l'info, beaucoup plus commode et maniable que ne le saura jamais un site web d'info.


Finalement, peut donc penser qu'il y aura seulement des usages et des rapports diversifiés à l'information, auxquels -le papier ou le web- répondront chacun avec leurs caractéristiques respectives. Les deux coexisteront de toute manière. Vous savez, lorsque l'on va sur la plage, ou dans le métro, on n'a pas forcément envie de trimballer son portable ou son GSM avec soi, mais plutôt de lire un grand reportage papier par exemple. Pour ces usages là, le papier restera un support qui, par la clarté de sa définition pour l'œil, sa maniabilité, sa résistance, sa flexibilité etc…sera, pour les trente ans à venir disons, infiniment supérieur au web.

Comme avant il y avait le papier, la radio et la TV, dorénavant il y aura en plus le web. Il faudra composer avec et en tirer le meilleur parti.

Une dernière chose néanmoins avant de finir. A mon avis, la TV sera plus méchamment impactée par le web que le papier. La raison est simple : les gens qui vont lire le papier sont en demande globale du monde. Et le fait que les téléspectateurs puissent dorénavant, ou dans un futur proche, décider par eux-mêmes de ce qu'ils veulent voir, au moment où ils veulent le voir, et comment ils le veulent, portera très certainement plus préjudice à la TV qu'au papier.

Aux Etats-Unis, les chiffres le montrent, les gens regardent de moins en moins la TV. On pourrait dire de même de la presse, mais c'est moins quantifiable. D'autant qu'en France, les gens lisent peu par définition, c'est un fait, et cela restera comme ça.
Que cela ne nous empêche néanmoins pas d'être sur le web, car la question centrale, c'est " qui occupera ce nouveau domaine d'information " ? Les TV, les agences de presse (AFP, Reuters etc…), des start-up sorties de rien, des portails agrégateurs d'info de type Microsoft News ou Yahoo !, ou encore les groupes de presse ?
Il y a une bagarre à mener, et elle va avoir lieu dans les cinq ans à venir.

Entretien mené le lundi 7 août 2000, dans les locaux de Libération.


Entretien avec Frédéric Vuillaud, Responsable-Adjoint du site des Echos (www.lesechos.fr), en charge de la rubrique " Info en continu "


- Quel est votre rôle au sein du service web des Echos ?:

- Frédéric Vuillaud : J'ai pour fonction de diriger le service " Info en continu " du site des échos. On peut dire que je suis chef-adjoint de service, mais avec la particularité qu'il n'y a justement pas de chef de service. Tout cela peut paraître assez flou, mais tout va très vite dans ce secteur, et les choses sont progressivement en train de se mettre en place !..

- Comment s'est mis en place le service web des Echos ?:

- F.V : Le web des Echos date de 1996. Il s'agissait au début de juste retranscrire sur le média Internet le contenu du journal papier, avec en plus la mise en place des archives. Il s'agissait plus à l'époque d'être présents sur le web, plutôt que de faire de l'info à proprement parler. L'équipe du début était uniquement composée de techniciens et webmasters, gérant la mise en ligne des articles qui nous arrivaient alors directement sous forme de fichiers depuis la rédaction classique.

En 97, on a décidé de faire de l'info sur le site, autrement dire amener plus que simplement les articles du jour de la version papier. C'est là que je suis arrivé, avec la lourde tâche d'être le premier vrai journaliste du service ! Progressivement, de nouveaux journalistes sont arrivés, et l'on a pu alors vraiment commencer à faire de l'info spécifique pour le web. En même temps, des commerciaux ainsi que des publicitaires sont arrivés, ce qui nous d'acquérir une indépendance par rapport au fonctionnement éditorial, mais aussi publicitaire du journal. Mais tout cela ne signifie pas que les journalistes web sont à part du reste de la rédaction -nous sommes d'ailleurs au même étage que la rédaction. Néanmoins, chacun travaille pour un support qui lui est propre.

Aujourd'hui, nous sommes 6 journalistes généralistes, 3 journalistes boursiers, 4 qui seront amenés à travailler pour les sites portails, soit en tout 14 journalistes.

- De manière plus précise, quelle place occupe la rédaction web par rapport au reste de la rédaction traditionnelle ?

- F.V : Nous sommes un noyau au sein de la rédaction, avec un travail spécifique puisqu'il s'agit d'écrire pour le web. Mais nous ne sommes pas séparés du reste de la rédaction, comme c'est par exemple le cas pour Le Monde, qui s'est scindé en deux entités -Le Monde d'un côté, et Le Monde Interactif de l'autre, situés dans des locaux géographiquement différents.

Nous allons donc aux mêmes conférences de rédactions que les autres journalistes du groupe.

- Comment le site web est-il est perçu par l'ensemble des journalistes de la rédaction traditionnelle ?

- F.V : Très très bien, on nage dans le bonheur !! (rires) Plus sérieusement, je dirais que ça se passe relativement bien. On a un excellent échos auprès des journalistes papier, et notamment ceux de la rubrique High-Tech. En effet, ils sont amenés à travailler quotidiennement avec des entreprises du secteur qui consultent le site tous les jours, et lisent donc leurs articles.

Dans l'ensemble du journal, ça se passe bien depuis quelques mois avec tous les chefs de services de la réaction papier. On leur a bien fait comprendre que nous avions besoin d'eux, et qu'ils avaient besoin de nous. Bien sûr, nous avons toujours des difficultés avec certains journalistes un peu plus anciens. Mais c'est comme partout. Le problème se posait dans d'autres termes avec l'informatisation des services il y a une dizaine d'années, mais c'est un peu la même chose aujourd'hui. Il faut du temps, de la patience. Mais le message commence à passer.

- Lorsqu'il s'agit de prendre des décisions concernant les stratégies à mettre en œuvre pour le web, qui décide ?

- F.V : Pour mener à bien les axes que j'évoquais plus haut, nous sommes obligés de tous travailler ensemble. Des réunions stratégiques de développement par petits comités, sont mises sur pied, avec généralement un intervenant de chaque service concerné. Ce la peut aller assez loin, puisqu'ils peuvent rassembler des techniciens, des journalistes, des responsables du marketing (web ou classique)… A charge de chacun ensuite de re dispatcher l'information dans son propre service.

Il y a par contre une crainte de la part des journalistes qui est celle de voir leurs scoops diffusés sur Internet… C'est une question de culture. Au web, nous avons décidé de ne jamais forcer qui que ce soit à écrire pour le web. Néanmoins, plus ça va, et plus certains journalistes sont enclins à venir nous voir parce qu'un scoop ne pouvait plus attendre l'édition du lendemain, de peur de voir l'info reprise par un concurrent. C'est plutôt un bon signe, et cela montre que les mentalités commencent à changer.

Vous savez, nous avons un immense avantage aux Echos, c'est que le Rédacteur en Chef Adjoint, Michel Dabagie, vient du journal papier. Au début de l'année, il est passé exclusivement sur le web. Or tout le monde le connaît très bien, et quand il y a besoin de faire l'intermédiaire, c'est lui qui se charge de défendre notre position. Et psychologiquement, cela y fait beaucoup.

- Quelle est la stratégie des Echos pour le web aujourd'hui ?:

- F.V : Notre stratégie est de multiplier constamment le nombre de services que l'on peut offrir, qu'ils soient gratuits ou payants. Nous avons mis en place un service d'alerte, de veille économique, qui propose à l'internaute de recevoir par e-mail, moyennant un abonnement, des informations ciblées concernant des thèmes qu'il aura au préalable choisi - que ce soit au sujet d'une entreprise en particulier ou d'un secteur économique plus vaste en général.

Mais la tendance claire actuellement est aussi à la création de sites portails. Ces sites, rassemblant autour d'un même thème central une communauté d'internautes, sont supposés apporter toutes les informations nécessaires et sont supposés répondre à toutes les questions que se poseront les internautes à propos de ce thème. Nous avons crée il y a deux mois le site " Mes Finances ", qui a pour but d'aider un panel relativement grand public à mieux gérer ses finances personnelles. On peut y grouper une multitude d'infos, que ce soit concernant les crédits auto, les assurances, le crédit immobilier, gestion d'épargne familiale etc…

Le reste va suivre, toujours dans cette logique de portails, qui vont progressivement remplacer les rubriques actuelles " Industrie " " Services " " Finances ".
Nous allons donc lancer dans un premier temps un portail " Finances " qui regroupera les rubriques " Assurances " et " Banques ". Les rubriques " Services " et " Finances " éclateront alors, pour se retrouver intégrées dans des portails beaucoup plus vastes, très sectoriels : agroalimentaire, transports aériens, chimie, automobile etc… Ensuite, à, plus long terme, notre ambition sera de pouvoir mettre des images et de la vidéo sur le site, pour rendre l'économie un peu moins austère. Quand je dis image, ce sera surtout des graphiques qui aideront nos lecteurs à mieux cerner les infos. Mais cela dépendra de notre capacité à résoudre certains problèmes techniques, notamment la capacité de notre serveur à gérer un flux important de données. Cela sera normalement réglé en septembre. Donc si ces problèmes sont effectivement résolus, l'objectif sera de nous donner des webcams. Nous pourrons alors aller aux conférences de presses, ramener de la matière, ne serait-ce que pour poser trois questions à un PDG.

Enfin, et de manière plus générale, un autre point primordial de notre stratégie est de rester premier en terme de nombre de connexions, que ce soit sur le terrain de la presse économique et financière, ou en terme d'informations en général. Et pour rester premier, il faut avoir des clients, et pour avoir des clients, il faut leur offrir des choses intéressantes.

- Filialisation / Intégration du service web au sein d'un titre, qu'en pensez-vous ?

- F.V : Je ne crois pas du tout que la stratégie de filialiser une activité internet soit la bonne. Je comprend que ça rapporte de l'argent - à court terme -. Mais à partir du moment où l'on filialise une activité, on filialise les journalistes, et cela ne suscite pas l'émulation commune des rédactions.

- D'où le site web tire t-il ses revenus ?:

- F.V : Etant un quotidien économique, nous avons pris la décision dès le départ de faire payer l'internaute pour la consultation du journal du jour, ainsi que des archives. Cela n'est absolument pas pénalisant pour nous, car nous nous adressons à un public bien spécifique de chefs d'entreprises ou de grandes sociétés, qui ont les moyens d'acheter une information ciblée à forte plus-value qu'ils ne trouveront pas ailleurs. Et cette information a un coût qu'ils sont prêts à payer. Aux Echos, on estime que le savoir-faire des journalistes, leur connaissance pointue de l'économie vaut cher, donc nous faisons payer les articles.

Le journal du jour est payante (7 Fr., autrement dit le prix du journal en kiosque). Vous accédez alors à la totalité des articles du journal du jour. Pour les archives, c'est 5 Fr. par article. Si l'on veut consulter l'intégralité du journal d'hier, cela coûtera donc 5 Fr. multiplié par le nombre d'articles du journal. Ce système est caractéristique des journaux spécialisés, qu'ils soient économiques ou non.

Un journal à vocation grand-public a tellement de concurrence qu'il n'est pas dans son intérêt de faire payer la consultation. Il vaut mieux qu'il glane des lecteurs, étoffer son carnet d'internautes afin d'augmenter ses recettes publicitaires.

Par contre, l'info en continu des Echos est toujours gratuite et le restera.

Ensuite, la part inhérente à la publicité et aux partenariats comble le reste des recettes. Mais nous n'avons pas pour habitude de parler des chiffres (rires), c'est confidentiel. Je peux seulement dire qu'effectivement, la plus grosse part de nos recettes provient de la vente des articles en archives et du journal du jour et que le site est à l'équilibre financier, chose très rare dans la presse on-line en France aujourd'hui.

- Le terme " cannibalisation ", aux Echos, vous en pensez quoi ?

- F.V : Franchement et honnêtement, la question ne se pose absolument pas chez nous… Les connexions du site sont en constante augmentation et en même temps les abonnements au journal et la vente continuent de grimper. Le web et le papier se complètent parfaitement, et répondent aux attentes de nos lecteurs et internautes, qui sont bien souvent les mêmes. Donc pas de problème.

- Au final, comment envisagez-vous la complémentarité entre le papier et le web ?

- F.V : Je crois que le papier, contrairement au web, a l'énorme avantage de disposer de plus de place pour faire passer l'info. Je m'explique : sur le web, effectivement, l'on peut mettre un article de 25 pages. Le seul problème, c'est que personne ne les lira. Sur le web, il faut écrire court, relancer constamment la lecture, mettre de la couleur, bref retenir l'attention de l'internaute constamment. Donc, intrinsèquement, le papier légitimise les articles plus longs.

L'autre avantage du papier, c'est d'avoir des signatures de qualité. Il y a quand même une " presse noble ", une marque bien identifiée, qui amène indéniablement une légitimité à l'information.

D'un autre côté le web, c'est la rapidité, l'immédiateté. C'est aussi la possibilité de mettre des infos supplémentaires qui complètent un article du papier. Dans ce cas là, ce complément peut faire 25 pages, ce n'est pas un problème, puisque le lecteur-internaute sait d'avance ce qu'il vient chercher et qu' a-priori ça l'intéresse puisqu'il se connecte. Pour moi, le web c'est avant tout du Service. Il va devoir se positionner partout, comme un média qui offre beaucoup de services et des infos courtes, rapides à forte valeur ajoutée (météo locale, systèmes d'alertes…).

Ce qu'il ne faut surtout pas oublier, c'est de créer constamment des renvois du papier vers le web -Libération le fait très bien d'ailleurs !..- et inversement, du web vers le journal.

Je ne vois donc pas pourquoi les deux ne pourraient pas cohabiter et se compléter harmonieusement.


Entretien réalisé le 3 août 2000 dans les locaux des Echos


Entretien avec Jean-Pierre Gonguet, Rédacteur en Chef du site de L'Equipe (www.lequipe.fr)

Note : A l'époque (août 2000), le journal l'Equipe venait tout juste de mettre en ligne son édition éléctronique.

- Pourquoi avoir attendu autant de temps avant de sortir le site de l'Equipe?

- Jean-Pierre Gonguet : Il y a eu trois projets différents de sites en un an et demi. Le problème principal était de connaître l'économie du site. On a donc étudié deux ou trois logiques différentes, dont celle de faire un site entièrement payant.
Dans un deuxième temps, il y a eu une réflexion en nous disant : " L'Equipe ne peut pas faire un site comme les autres ". L'idée étant de faire sur le web du reportage multimédia, des enquêtes, des dossiers etc. Ca a donc traîné essentiellement pour ça. D'un autre côté, de nombreux sites sur le sport se sont lancés assez tôt. Les premiers sites d'infos sportives dates essentiellement de cette année. Avant, il s'agissait surtout de sites de fans, un peu brouillons et à visée non-commerciale.
Vous savez, L'Equipe est une grosse entreprise qui ne tient pas à louper des choses. C'est une gestion de père de famille. Et comme il s'agissait de nouveaux médias, il y avait quelques réticences.

- Quelle est la spécificité du site de l'Equipe?

- J.P.G : Les sites d'infos sportives émanent d'organismes détenteurs de droits, comme TF1 et Canal+. Ils ont été les premiers à occuper le créneau, tout simplement parce qu'ils ont des droits aux images. A partir du moment où l'on peut diffuser de l'événement, c'est beaucoup plus facile et rentable. Les autres sites cherchent à en acquérir (Sportal, FranceSport.com…). Leurs seuls créneaux sont le sponsoring, le marketing ou la confection de sites pour d'autres organismes.

Ceci posé, nous ne pouvons absolument pas faire la même chose. Le site de l'Equipe est basé sur une économie qui puisse garantir l'indépendance des journalistes. C'est une réflexion qui est d'autant plus poussée que L'Equipe est un journal qui peut vivre sans pub. Les ventes suffisant à équilibrer le budget. Ce qui nous laisse une très grande marge d'indépendance par rapport au milieu sportif. Si on veut taper sur le PSG, on peut.

La problématique du site, c'est d'arriver à faire la même chose que le journal. A titre personnel, je pense que les sites qui ont un vrai contenu journalistique, avec une vraie plus value, seront des sites payants. Ils ne pourront pas s'en sortir autrement. Et puis il n'y a pas de raisons que l'on paye l'info sur le journal papier, et pas sur le web.

- Pourquoi avoir décidé de vendre le journal en ligne ? Est-ce rentable ?

- J.P.G : Nous avons 15.000 personnes qui achètent L'Equipe à l'étranger, particuliers pour la plupart. Plutôt que de payer le journal 18 Fr. à San Francisco avec deux jours de retard, ils l'achètent 1 Euro sur notre site. La première semaine, nous étions déjà à 700 exemplaires en moyenne par jour. L'idéal étant d'atteindre les 1.000 exemplaires par jour d'ici l'an prochain.

Je crois que le plus important, c'est le rapport fétichiste qu'entretiennent les lecteurs avec L'Equipe. Les mêmes gens qui vont l'acheter en ligne voudront quand même le lire sur le papier. Prenons l'exemple de quelqu'un qui s'absente de chez lui. D'un côté il demandera à son kiosquier de conserver les exemplaires afin qu'il les trouve à son retour, mais en même temps, il ne pourra pas attendre et se connectera au site, prêt à payer en sus la consultation. C'est unique ce type de rapport, et l'on ne le retrouve pas dans les autres journaux. ON peut donc compter sur cette manne, qui bien que relative, est assez conséquente quand même. Sans parler de la publicité.

- Le Monde s'y est pourtant essayé, et s'est cassé les dents ?

- J.P.G : Honnêtement, qui achète Le Monde à l'étranger ? Essentiellement des fonctionnaires, et ils n'ont même pas besoin de le payer, puisqu'ils le reçoivent directement au travail.

- L'Equipe a choisi le modèle de la filialisation à 100% de L'Equipe.fr, pourquoi ?

- J.P.G : C'est une décision qui s'est prise il y a un an. C'était une décision essentiellement budgétaire, cela nous paraissait plus pratique de filialiser le site, comme l'est L'Equipe TV. Nous possédons donc une rédaction indépendante.

- Comment a réagi la rédaction papier ?

- J.P.G : Je pense qu'il y a moins de ségrégation à L'Equipe qu'à Libé ou Le Monde par exemple. Pour deux raisons essentielles. On a fait le choix des le début de n'embaucher que des journalistes confirmés, venant la plupart du temps du papier. Issus du même milieu que les journalistes traditionnels, ils ont généralement de bonnes relations avec leurs collègues. Si je prend mon exemple personnel, je suis encore Rédacteur en Chef du journal, et j'ai été détaché dans la filiale. Je suis donc très à même de dialoguer avec le papier, leur expliquer les enjeux du web etc… Ensuite, et c'est lié à la nature même du journalisme sportif, les journalistes sportifs sont essentiellement des rubricards, travaillant avec leurs propres fiches, documents etc…Avec le web, nous sommes obligés de travailler avec de grosses bases de données qui intéressent fortement les journalistes papier. En particulier en foot qui n'est plus que statistiques. On traite d'égal à égal, et on se rend des services réciproques.

- Y a t'il des craintes par rapport au phénomène de cannibalisation du papier par le web ?

- JPG : Je ne dis pas qu'il n'y en a pas eu. J'ai passé mon temps l'an dernier à convaincre mon Directeur Général que jamais un journal qui était allé sur le web n'avait perdu de lecteurs. J'ai cherché tous les chiffres possibles et imaginables, été voir du côté des journaux américains, assisté à des congrès. Résultat, ils n'ont soit pas perdu, soit augmenté. Et puis, comme je vous le disait tout à l'heure, L'Equipe est un cas très particulier. Plus que tout autre journal, le lecteur de L'Equipe tient à son exemplaire papier, c'est comme une messe. L'équipe, c'est fait pour le matin 8 heures, vous allez boire la café, rencontrez quelques amis, parlez du dernier match etc… Bref, c'est fait pour alimenter les conversations du café du commerce. Ce qui n'est pas le cas des autres canards. Et ça ne changera pas !

A mon avis, ceux qui vont le plus trinquer, ce sont les quotidiens généralistes, qui par définition ne peuvent vendre une information très pointue. A l'inverse, prenez les journaux financiers comme Les Echos par exemple, ils n'ont aucun problème. Ils vendent une info, en savant que le lecteur en aura absolument besoin. Et ce qui est contradictoire avec L'Equipe d'ailleurs, c'est que quelque part, l'info en elle même n'est pas vitale, qui n'a aucun intérêt financier pour le lecteur ! Savoir que telle équipe a battu telle autre n'empêchera pas la Terre de tourner. Et pourtant c'est inégalable pour le passionné de sport. Et c'est là que réside la force de L'Equipe.

- Donc quel intérêt alors de faire un site web ?

- J.P.G : Notre intérêt sera de faire des types de sujets que l'on ne voit pas dans L'Equipe, dans le magazine, dans France Foot ou sur les autres sites. Une fois que l'on aura trouvé un peu plus nos marques, on essaiera de faire sur le web des choses que l'on ne voit pas ailleurs, avec les moyens technologiques que l'on a à notre portée (vidéo, animations), plus une partie magazine très fouillée. La dimension magazine multimédia sera très importante. Imaginez des phases de jeu décortiquées avec des animations, des tableaux dynamiques etc…La latitude est très ample, et à terme, cela sera payant.

Entretien réalisé jeudi 10 août 2000 à Issy-les-Moulineaux dans les locaux de L'Equipe.fr


Entretien avec Christophe Agnus, Rédacteur en Chef de Transfert
(www.transfert.net)


- D'où vous est venue cette idée de créer Transfert, à la fois périodique et site web ?


- Christophe Agnus :
En 1995, j'étais alors à la rédaction de l'Express. Amené à travailler de plus en plus souvent sur le site en-ligne de l'hebdomadaire, je me suis dit qu'il y avait certainement un meilleur moyen de faire cohabiter édition électronique et papier de manière harmonieuse. A l'époque, Libé ou Le Monde avaient leur site, mais pas de rédaction web à part entière. Les logiques appliquées sur le web étaient en gros les mêmes que celles qui étaient appliquées pour le papier.

Aussi en 1998, j'ai décidé de franchir le pas et de créer Transfert, à la fois disponible sur le web et sur le papier.Au lieu d'embaucher des stagiaires comme cela se faisait beaucoup à l'époque, je n'ai fait appel qu'à des journalistes professionnels, travaillant pour les deux éditions. A la création du magazine, nous avons eu l'idée d'inventer les " compléments codés " : des petites " puces " dans le papier qui invitaient le lecteur à aller consulter des infos complémentaires à l'article directement sur notre site. Le système a marché pendant trois ou quatre numéros, mais un problème technique nous a contraint à abandonner le principe. Toute notre base de donnée avait été effacée par erreur, et il était impossible de retrouver toutes nos archives. Néanmoins, nous avons conservé la même logique, à savoir une grande complémentarité entre les deux supports. Lorsque cela est possible, nous ajoutons du son, des animations, bref, tout ce qui peut rendre un article papier plus captivant. Aussi, aujourd'hui, même si le principe de ces compléments codés a disparu, la logique de complémentarité demeure.

- Les cibles visées par le magazine et le site sont elles les mêmes ?

- Ch.A : De manière générale, nous nous adressons à un public assez large, curieux de nature. Ils souhaitent comprendre comment et pourquoi les nouvelles technologies ont un impact sur notre vie de tous les jours.

Mais le mag s'adresse plus à des gens qui n'ont pas forcément d'ordinateur chez eux. Plus intéressés par l'aspect " sociétal " des nouvelles technologies, il n'est pas forcément un crack en informatique. Aussi, il ne faut pas le noyer sous des concepts et des explications trop techniques. Pour le web, on part du principe que certains pré-supposés sont acquis par l'internaute, ce qui nous permet d'aller un peu plus en profondeur.

-Que pensez-vous des phénomènes de cannibalisation du papier par le web ?

-Ch.A : Je crois que la question se pose pour les titres qui ne jouent pas la complémentarité entre le web et le papier. Prenez le Wall Street Journal ou les Echos par exemple : ces titres là ne risquent pas de ressentir ce phénomène. On trouve sur le web des infos qui ne sont pas dans le papier et inversement. En fait, c'est une question d'usages : il y a un type d'infos qui se prête parfaitement au papier, et un autre type qui sied bien au web. A mon avis, la lecture en-ligne est plus ce que j'appellerai une " lecture d'alerte ". Autrement dit, on passe très vite d'une info à une autre, histoire de ne pas être totalement largué. Et dès qu'il s'agit d'avoir des infos détaillées, complètes (des analyses par ex.), on préfèrera toujours les lire sur le papier.

Si le phénomène de cannibalisation existe, ce n'est pas très grave à mon avis. A terme, vont se développer des systèmes d'abonnement en ligne qui rentabiliseront le web.

-Les problèmes des droits d'auteurs existent-ils au sein de Transfert ?

-Ch.A : Absolument pas. Dès le départ, nous recrutons des journalistes capables de travailler à la fois sur le web et sur le papier. Lorsqu'ils signent leur contrat, ils s'engagent à ce que leurs articles puissent être exploités sur les deux supports. C'est un peu comme pour l'AFP : une info est susceptible d'être reprise partout. Qu'importe, nous fournissons de l'info, travaillons pour un seul et même titre, présent à la fois sur Internet et dans les kiosques.

-Comment rivaliser avec de grands groupes de presse qui font de l'info en-ligne ?

-Ch.A : Leur principal avantage, est qu'ils disposent d'une base éditoriale très importante. Avec des centaines de journalistes présents dans les rédactions, des correspondants locaux etc… C'est aussi une question d'argent. Si demain, nous décidons d'embaucher à tour de bras (à condition que la trésorerie suive), je ne vois pas pourquoi nous ne pourrions par rivaliser. A l'heure actuelle, nous sommes les seuls à proposer du son et de la vidéo de manière régulière. C'est d'ailleurs un des intérêt majeur du site. Or, notre fréquentation est le quart de celle de l'Express. Cela prouve que même avec de petits moyens, on ne se débrouille pas si mal !..

-Y a -t-il selon vous une différence entre le travail d'un journaliste papier et celui d'un journaliste web ?

-Ch.A : Honnêtement, je ne le crois pas. Le support est différent bien sûr. Il faut écrire plus court, être plus direct et considérer que l'internaute peut à tout moment " zapper ", passer à un autre article voire un autre site avec plus de facilités qu'un lecteur ordinaire. Mais la base du travail reste la même.

- Aujourd'hui, les sites d'information les plus consultés sont ceux des grands médias d'information " traditionnels " reconvertis sur le web (Le Monde, Libé, TF1, Canal…). Pensez-vous qu'on puisse voir apparaître dans les années qui viennent des sites d'information totalement nouveaux, et qui viendraient directement concurrencer ces sites-là ?

-Ch.A : En matière d 'édition papier, la marque est fondamentale. Sur le web, c'est surtout la crédibilité qui prime. Autant nous sommes inégaux dans le kiosque, autant sur le web c'est différent. N'importe qui peut faire de l'info, et c'est un risque. L'internaute ne sait plus alors qui a raison et qui a tort. Le défi pour ces nouveaux sites sera alors de faire preuve d'une grande rigueur éditoriale, se distinguer des autres par une plus grande réactivité, avec des scoops, des reportages. A partir de là, je ne vois pas ce qui empêcherai ces sites d'acquérir une crédibilité.

Entretien réalisé le mardi 27 juin 2000 dans les locaux de Transfert