Clarté N°3

Sommaire

Editorial: Un journal, des journaux, ...

Sur Clarté

Trois journaux trtskistes

In memoriam: Michel Hannotte

Walesa à Bruxelles

11 ans du MLKP

Bob Claessens: Spartacus (1ère partie)

Julien Lahaut

Sur le sabotage



Un journal, des journaux, ...

Pour une organisation communiste, un journal est à la fois une nécessité et un piège.
C’est dans Que Faire, texte canonique s’il en fut, que Lénine expose en quoi un journal n’est pas seulement une propagandiste collectif, mais aussi un "organisateur collectif".
On peut s’étonner des sacrifices immenses consentis par le Parti communiste, pendant l’occupation, pour faire paraître régulièrement le Drapeau Rouge clandestin. Le nombre des rédacteurs, imprimeurs et diffuseurs du journal happé par la Gestapo est impressionnant - et il ne peut s’expliquer par la seule volonté du Parti à avoir une tribune.
Si les actions des Partisans Armés et les actions des Comités de Lutte Syndicale permettaient au Parti de « faire de la politique », c’est-à-dire d’intervenir sur le réel, d’infléchir le rapport de force en affaiblissant la machine de guerre hitlérienne et en permettant aux ouvriers de résister à la surexploitation et au travail forcé, c’est la vie du journal qui donna au Parti les moyens de faire de la politique.
La circulation des numéro du Drapeau Rouge clandestin faisait la vie même du Parti : elle lui assurait de nouveaux contacts, la prise en charge de la diffusion du journal servait presque toujours de premier pas à d’autres types d’activités. Elle permettait de faire le tri entre les personnes sérieuses et les autres. Il ne s’agit pas ici de « machine de recrutement », mais de quelque chose de beaucoup plus complexe : une véritable interface entre le Parti et les masses populaires.
Il n’est pas besoin d’être un militant du Bloc ML pour faire vivre Clarté comme "organisateur collectif" de la lutte pour le communisme en Belgique. La lecture de Clarté devrait s’accompagner d’une pratique minimale consistant à trouver, dans son entourage, une ou deux personnes susceptibles d’être touchées par tel ou tel article. Il s’agit, à terme, de faire revivre le discours communiste révolutionnaire. Il ne s’agit pas, ce faisant, de signer un chèque en blanc au Bloc ML qui doit fonder sa légitimé dans la lutte et non dans la manière dont les éditoriaux sont troussés - exactement comme le Parti fondait sa légitimité dans les Partisans Armés et dans les Comités de Lutte Syndicale.
Le problème dépasse le cadre du Bloc ML. Il s’agit de nouer et de renouer les fils. De jeunes communistes sont isolés, perplexes face au néo-révisionnisme des PTB, MAS et compagnie.
De vieux militants ont cessé toute pratique, écoeurés par les trahisons et fatigués par les défaites. Assumer la mise en circulation du journal est à la portée de tous. C’est le geste le plus simple qui peut avoir la portée la plus grande. L’intégration dans une organisation est, pour l’immense majorité d’entre eux, prématurée. D’autant que, nous le répétons, la pratique du Bloc ML est trop ténue que pour emporter l’adhésion.
Et c’est là qu’un journal peut devenir un piège. Combien de groupes "révolutionnaires" se bornent-ils à leur journal? La production et la circulation d’un journal coûtent des forces, du temps, de l’énergie. On risque vite de ne plus faire autre chose et alors, chaque chose se transforme en son contraire :
- Au lieu d’établir un lien entre le groupe et les masses, le journal enferme le groupe dans le groupe ;
- Au lieu d’apporter de nouvelles forces, le journal absorbe toutes les forces existantes ;
- Au lieu de faire vivre la réflexion en la connectant sur le réel, le journal radote des considérations écrites mille fois en mille endroits.
Faute d’une réelle pratique militante, l’organisation communiste perd tout crédit et toute légitimité - et son journal n’est qu’une tribune de vains donneurs de vaines leçons.
Le chemin est difficile et la dialectique délicate : la pratique militante ne doit pas servir d’alibi au journal ni le journal d’alibi à la pratique militante. Nous poursuivrons dans un article intérieur cette réflexion sur le rôle du journal, et conclurons cet éditorial en affirmant que s’il est essentiel que chaque lecteur de Clarté fasse quelque chose pour Clarté - il est essentiel pour Clarté (pour sa valeur, son crédit, son avenir) que le Bloc ML fasse autre chose que Clarté. Nous nous y employons.


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En lisant la propagande anti-religieuse (Boris Ugnatovitch, 1926)




Sur Clarté

Clarté est la publication centrale du Bloc Marxiste-Léniniste.
Contact et abonnement (abonnement postal de six numéros, 20 €) : Bloc ML c/o Librairie Aurora, 34 Avenue Jean Volders, 1060 Bruxelles Belgique. Téléphone : +32 (0) 485 17 04 06.
Permanence à la librairie du lundi au samedi de 14 à 18 h.
Editeur responsable : Flor Dewit, 34 Avenue Jean Volders, 1060 Bruxelles Belgique.



Trois journaux trotskistes

Notre éditorial est consacré au problème d’un journal communiste comme "organisateur collectif". Pour se faire comprendre, un contre-exemple vaut parfois mieux qu’un exemple. Trois types de contre-exemples s’offrent à nous :
Primo, les journaux de « groupes-journaux » (et par exemple ceux de l’ultra-gauche "internationaliste"), de ces groupes qui s’absorbent tout entier dans leur gazette et qui sont pratiquement absents des luttes ;
Secundo, les journaux qui font dans la surenchère opportuniste, dans lesquels le choix des sujets et la manière dont ils sont traités ne contribuent pas à élever le niveau de conscience, de culture et d’organisation, mais sont fonction du plus petit dénominateur commun. Solidaire offre un bon exemple de cette manière de brader l’intelligence en espérant augmenter l’audience.
Tertio, les journaux communistes d’entreprise caractéristiques du mouvement trotskyste tendance Lutte Ouvrière (les publications du MAS sont plus proches de Solidaire), que nous allons plus particulièrement examiner.

Il y a trois journaux communistes d’entreprise en Belgique, et chacun d’un eux est édité par un groupe trotskiste particulier (nous n’entrerons pas dans le détail de leurs rapprochements et de leurs distanciations). A Cockerill, le groupe proche de Lutte Ouvrière (majorité) publie La Voix des Communistes ; à VW le groupe proche de Lutte Ouvrière (minorité) publie La Voix des travailleurs et à Duferco (ex-Forges de Clabecq) le groupe La lutte (trotskiste) publie La Voix des Travailleurs. La formule est la même : un A4 recto-verso : au recto, un éditorial, au verso, quelques nouvelles touchant à l’entreprise, aux luttes sociales et, parfois, un commentaire sur la situation internationale.

On sait le lourd contentieux historique qui sépare les marxistes-léninistes des trotskistes. Cet héritage prend parfois la forme d’une culture de conflit où les uns et les autres ne prennent même plus le temps de voir ce qu’il en est aujourd’hui des positions respectives. Apprendre à distinguer l’héritage conflictuel des divergences actuelles est d’autant plus important que ces dernières ne procèdent pas toujours de celui-ci.
Et les forces trotskistes et les forces marxistes-léninistes ont appris de l’expérience des nonante dernières années. Il ne se trouve personne pour défendre l’idée que « son » courant n’a pas commis l’ombre d’une erreur. L’état de grande faiblesse dans lequel se trouvent les forces communistes rend toute présomption ridicule. Personne ne peut se vanter d’un bilan glorieux, et chacun est donc renvoyé à l’examen de critique de son héritage.

Nous ne parlerons donc pas ici de notre désaccord « historique » d’avec les trotskistes. Que l’on sache simplement que nous assumons globalement l’héritage de la ligne staliniste. Nous l’assumons de manière critique, mais, assurément, nous l’assumons. Nous aurons bien l’occasion de revenir dans Clarté sur cette problématique complexe. Mais qu’en est-il, ici et aujourd’hui, de nos accords et désaccords d’avec les trotskistes d’ici et d’aujourd’hui ?

L’examen de leurs journaux est une bonne introduction à l’examen de la ligne des groupes qui les publient. Mais cet examen devra porter non seulement pour ce qui y est écrit, mais aussi pour ce qui n’y est pas écrit, et enfin pour la formule même du journal d’entreprise.

Sur ce dernier point, remarquons en effet, primo, que ces journaux font l’objet d’un soin extrême de la part des groupes éditeurs. Chaque mot est pesé, un gros effort est fait pour recueillir l’information dans l’entreprise, pour assurer la diffusion du bulletin dans l’entreprise, pour assurer la continuité du bulletin (certains ont plusieurs années d’existence), etc. Ce travail assure une présence communiste dans les entreprises qui n’est pas négligeable et qu’il convient de saluer.
Cependant, et ce sera notre secundo, on remarquera que ces journaux sont la seule publication régulière des groupes concernés. Autrement dit, ces groupes privilégient un journal d’entreprise à un organe central du type Clarté. Nul doute que ces groupes préféreraient avoir l’un et l’autre (comme le Bloc ML aimerait être en mesure de publier ses propres journaux d’entreprise…), mais on voit apparaître ici très nettement une question de choix (si le Bloc ML voulait faire « son » journal d’entreprise, cela ne lui poserait certainement pas de difficulté insurmontable : assurer une présence régulière devant une usine, et nouer l’un ou l’autre contacts, suffit pour lancer un journal d’entreprise dont la pérennité dépend du dévouement d’une paire de militants).

C’est un des principes fondamentaux du marxisme que le dépassement du capitalisme sera animé par la classe prolétarienne. Seuls en effet les travailleurs qui n’ont pour vivre que la vente de leur force de travail (dans le cadre du salariat), seuls les prolétaires ont tout à gagner à la liquidation du capitaliste et à la construction du socialisme puisque c’est leur travail qui crée toute la richesse sociale. Ce sont les ouvriers d’usine qui constituent le centre de gravité du prolétariat. Plusieurs facteurs concourent à cette réalité.
Primo : ils sont directement employés dans le travail productif ; à la différence, disons, d’un employé de banque, ils créent visiblement, manifestement et directement la richesse sociale détournée par la bourgeoisie. A l’ouvrier d’usine, la bourgeoisie apparaît sous la forme la plus pure, la plus moderne ; il ne s’agit plus d’un bourgeois qui a créé son entreprise, et qui parfois y travaille lui-même, mais de grands capitalistes brassant des actions par centaines de mille, investissant et désinvestissant en fonction du taux de profit qu’ils peuvent espérer.
Secundo : ils sont les héritiers directs des grandes heures de la lutte des classes ; une culture prolétarienne subsiste jusque dans les pires périodes de démobilisation, qui se fonde sur des valeurs comme la solidarité, la lutte collective. Cet héritage peut s’être considérablement affaibli, il est à la base d’une réelle différence de potentiel révolutionnaire entre la classe ouvrière et les autres fractions du prolétariat.
Tertio : le fait même de travailler en commun à la production induit un rapport privilégié à la conscience de classe et à l’organisation de classe. Une forme de lutte comme la grève prend un sens tout à fait différent dans une usine (ou la production se trouve bloquée, la création de richesse stoppée) ou dans une administration, une école, une compagnie d’assurance. En rassemblant un grand nombre d’ouvrier, l’usine favorise aussi l’organisation des prolétaires conscients - ce qui n’est pas le cas des secteurs de micro-entreprises comme l’HORECA.

De ce principe général du marxisme révolutionnaire peut découler deux erreurs. La première consiste à sous-estimer ce facteur (et l’on voit certains aller jusqu’à nier la validité même des concepts de « prolétariat » ou de « classe ouvrière ») ; la seconde consiste à le surestimer, à transformer la nécessaire « centralité ouvrière » en une déformation contre-productive appelée « ouvriérisme ».

S’il nous fallait résumer en une formule notre divergence d’avec les groupes trotskistes en question, nous dirions donc qu’ils ont développé un ouvriérisme tel qu’il a engendré une ligne (et donc une pratique) opportuniste. En effet, la mise en œuvre du principe de « centralité ouvrière » ne mêne à rien s’il ne marche pas de pair avec l’application du principe de « l’avant-garde de classe ».

Tous les facteurs qui font de la classe ouvrière la classe révolutionnaire par excellence n’agissent pas sous la forme d’une fatalité. Les outils théoriques du marxisme et le patrimoine d’expérience de la lutte révolutionnaire sont nécessaires pour transformer ces potentialités révolutionnaires en force historique. Sans ces facteurs, les contradictions entre la classe ouvrière et le système se perd dans les marécages de l’« économisme » (la lutte reste enfermée dans le cadre des revendications économiques, entreprise par entreprise, ou secteur par secteur, sans que soit posé pratiquement la question de la liquidation du capitalisme) ou dans les explosions sans lendemains du spontanéisme (les contradictions provoquent des conflits très violents, dans lesquels la bourgeoisie bien préparée, armée et organisée a forcément le dessus).

C’est précisément le rôle des communistes que de transformer la théorie marxiste et l’expérience du mouvement révolutionnaire en force historique en permettant au prolétariat de s’en armer et de s’organiser en conséquence. La transformation de la « classe en soi » (telle que définie sociologiquement) en « classe pour soi » (telle que définie sociologiquement mais aussi avec la conscience de sa singularité, de sa communauté d’intérêt et du caractère irréductible de sa contradiction d’avec le capitalisme) passe par la mise en avant des principes les plus fondamentaux du marxisme révolutionnaire.

La question de l’avant-garde se pose sur le plan politique, pratique et organisationnel. Si l’un de ces trois éléments fait défaut, c’est toute la démarche révolutionnaire qui est condamnée. L’avant-garde est une avant-garde politique. Sa maîtrise de la théorie marxiste lui permet de voir au delà des contingences et de tracer des perspectives conformes aux intérêts fondamentaux de la classe.

Et non seulement l’avant-garde doit être une avant-garde politique mais elle doit aussi le paraître. Les projets de « grands partis de la classe ouvrière » sont le plus souvent le signe de l’abandon d’une position révolutionnaire d’avant-garde. Les grandes masses ne seront révolutionnaires que dans une situation révolutionnaire dont la détermination échappe à la volonté des seuls révolutionnaires. La seule perspective correcte est de construire un parti de type révolutionnaire, possédant une ligne clairement définie et une haute unité politique et idéologique.

Dans son rapport aux masses, et pour jouer son rôle dans le processus de transformation de la classe en soi en classe pour soi, l’avant-garde doit apparaître aux yeux des masses comme avant-garde. Elle doit apparaître comme l’ennemie irréductible des exploiteurs et des oppresseurs, comme le premier défenseur de la classe prolétarienne et des principes prolétariens. Elle doit donc avoir une pratique de rupture et fonder sa crédibilité dans cette pratique. Se contenter de claironner des appels à la Révolution, ce n’est pas faire de la politique, c’est fanfaronner.

Une fois reconnue comme ennemie du régime et des exploiteurs, l’avant-garde doit être en mesure de proposer à la classe une stratégie de lutte, des formes d’actions et d’organisation qui permettent à la classe de lutter à la fois pour ses intérêts immédiats et pour ses intérêts historiques. L’avant-garde révolutionnaire doit donc exprimer clairement (et manifester pratiquement) sa volonté de jouer un rôle dirigeant. Elle doit se donner les moyens d’intégrer dans ses rangs les prolétaires les plus conscients, et d’influencer l’ensemble des secteurs combatifs de la classe.

Pour cela aussi, le journal joue un rôle central. C’est dans le journal que les prolétaires conscients liront les propositions stratégiques de l’avant-garde, les choix préconisés, l’analyse des expériences passées ou présentes.

On ne trouve rien de tout cela dans les journaux d’entreprise trotskistes. L’appel à lutter est systématique mais vague, général, sans examen des méthodes de lutte. « Les ouvriers auraient bien raison de montrer les dents » ; il faut une « mobilisation d’ensemble de la classe ouvrière » etc. Il semblerait qu’il soit toujours opportun de faire grève parce qu’il y a toujours des raisons de ce révolter : de la pluie qui ruisselle dans l’atelier du décapage de Duferco aux 2000 licenciements chez Belgacom. Mais de perspective révolutionnaire claire, il n’y en a pas : les objectifs avancés sont soit la lutte elle-même, soit des revendications partielles qui en elles-mêmes n’ont rien de révolutionnaire (embauche des intérimaires, contrôle par les locataires des administrateurs du logement social, loi interdisant aux entreprises faisant des profits de licencier).

Pour un lecteur non averti, le contenu de ces journaux pourrait aussi bien venir de la gauche du PS, d’ATTAC ou de quelque pôle altermondialiste et radical-réformiste. De révolution il n’est jamais question, et certaines exigences sont plus qu’équivoques. Prenons l’exemple de la loi anti-licenciement : les rédacteurs trotskistes croient-ils vraiment que l’Etat capitaliste adopterait et appliquerait une pareille loi? Non. Mais ils croient que mettre en avant une telle revendication, mobiliser la classe autour d’elle, fera avancer la lutte. Cela nous semble une duplicité impardonnable. Et mobiliser la classe autour d’un objectif que l’on sait inaccessible est d’autant plus erroné qu’il entretient l’illusion sur les possibilités d’amender le capitalisme par le biais du parlement.
Il nous faudra revenir sur ces questions une autre fois, mais ce qui nous intéresse plus particulièrement ici, c’est la volonté de ne pas apparaître comme "candidat" à une fonction d’avant-garde qui transparaît dans ces journaux. Le niveau politique destiné aux lecteurs est délibérément et systématiquement inférieur à celui des rédacteurs. Et il ne s’agit pas de prendre en compte, par soucis de didactisme, d’un manque de culture politique du lectorat. Il y a clairement l’intention de livrer aux travailleurs un discours volontairement édulcorés, soigneusement purgés de toute prise de position révolutionnaire. On peut remarquer que les organisations qui publient ces journaux se gardent bien d’apparaître, comme si ces journaux étaient l’expression de la classe elle-même…

Cette infantilisation politique du lectorat est d’autant plus critiquable que la classe n’a pas besoin de tels journaux pour apprendre qu’il y a des raisons de se révolter. Ce dont la classe a besoin, après des années de défaites, de trahisons, de démobilisation, c’est d’un projet offensif qui présente de solides chances de succès ; un projet qui détaille, étape après étape, le moyen d’inverser le rapport de force entre le prolétariat et la bourgeoisie. Ce dont la classe a besoin, c’est d’une organisation qui s’engage dans cette voie, qui fraie un chemin à l’aide de la riche expérience du mouvement communiste révolutionnaire - une organisation à laquelle on peut prêter attention, que l’on peut soutenir, à laquelle, en fin de compte, on peut adhérer.

Assumer ce rôle est la véritable tâche des communistes. Il ne s’agit pas de courir derrières les masses et de danser comme elles sifflent, à la manière de PTB et Cie, il ne s’agit pas d’essayer de les manipuler en apparaissant pour autre chose que ce que l’on est, il ne s’agit pas de s’enfermer dans un cercle dont le seul souci est la pureté théorique à la manière des sectes de l’ultra-gauche. Il s’agit de s’engager résolument sur le terrain de la lutte des classes en proposant un projet révolutionnaire qui tienne compte à la fois de l’extrême faiblesse des forces prolétariennes, des richesses de notre héritage politico-théorique, du potentiel explosif des contradictions sociales, et de l’ampleur historique de nos objectifs : la révolution prolétarienne et la construction du socialisme.



In memoriam Michel Hannotte

Le 17 août, notre ami et camarade Michel Hannotte nous a quittés. Il souffrait d’un cancer. Certains d’entre nous l’ont connu dès la fin des années 60 dans l’organisation Lutte Communiste qui allait fusionner avec le PCMLB. Après avoir repris et achevé ses études en histoire, Michel Hannotte fonda dans les années 80 l’Institut d’Histoire Ouvrière, Economique et Sociale à Seraing. Archiviste acharné du mouvement ouvrier et révolutionnaire, Michel commença à recueillir dans le bassin liégeois des archives personnelles (celles de Jean Tousseul par exemple) et collective (celles de la Centrale Révolutionnaire des Mineurs, celles des Partisans Armés). L’Institut possède une magnifique collection d’ouvrages de littérature prolétarienne et les dossiers de tous les ouvriers mineurs ayant travaillés en Belgique. Nous espérons que cet Institut survivra à Michel tel qu’il l’avait créé : un outil indépendant, au service de la mémoire prolétarienne. Le Bloc Marxiste-Léniniste présente ses condoléances aux enfants de Michel, Julien et Isabelle.



Walesa à Bruxelles

Ceux qui s'interrogeaient encore sur le combat mené par les "laïques" (principalement la petite-bourgeoisie et la bourgeoisie franc-maçonnes) contre l'obscurantisme religieux, ont pu constater que ce "combat" s'arrête là où commencent les intérêts du capitalisme et de l'impérialisme. En témoigne la séance académique organisée par l'ULB en l'honneur de Lech Walesa, à l’auditoire Paul-Emile Janson. Des sympathisants et des militants du Bloc Marxiste-Léniniste ont souhaité à leur manière bienvenue au champion de la restauration capitaliste et obscurantiste en Pologne en allant bomber, à l’intérieur et à l’extérieur de l’auditorium, la veille de l’arrivée de Walesa, des slogans comme « WaleCIA », « Solidarnosc = Solide arnaque ! » , etc.

Si Martens, Tindemans, Louis Michel, le recteur de l’ULB (on en passe et des meilleurs) s’étaient déplacés pour entendre leur idole, Walesa ne semble plus faire l’unanimité. Et nous ne parlons pas de la Pologne (où il a recueilli 0,8% des voix aux dernières élections présidentielles…), mais dans les rangs de ses ex-supporters belges. A lire certains commentaires commémoratifs diffusés par la "gauche", en particulier parmi quelques chapelles trotskistes, Lech Walesa aurait « trahi une révolution » . S'il ne s'agissait que d'un commentaire historique, on pourrait conclure que cette "gauche" cherche aujourd'hui à se démarquer de la "droite", sans vouloir reconnaître qu’il avait été erroné de soutenir Walesa et sa clique. Péché véniel donc et polémique académique.

Mais il s'agit de bien autre chose. Walesa n’a rien "trahi" du tout. Il a appliqué la politique de la droite catholique polonaise jusqu’à son plus grand objectif : la restauration capitaliste. L’adhésion de la Pologne à l’UE et à l’OTAN a été la consécration de cette politique. Cette "gauche" a donc appuyé politiquement un mouvement de la classe ouvrière polonaise placé, dès août 1980, sous la direction des pires agents du Vatican et de l’impérialisme.

La base ouvrière de Solidarnosc n'avait d'autre objectif, à l'origine, que la satisfaction de revendications immédiates et légitimes dans un système qui n'avait plus rien de socialiste. Les quelques velléités autogestionnaires, réformistes, anarcho-syndicalistes, ne pouvaient en rien contrebalancer l’influence d’agents comme Walesa, qui bénéficiaient de l’appui de l’Eglise et de l’impérialisme. Aujourd’hui, la défaite des ouvriers polonais est totale. Lors des premières grèves au chantier naval Lénine de Gdansk, 17.000 travailleurs produisaient 30 navires par ans sur 160 hectares d’installations industrielles en pleine activité. En 2005, ce ne sont plus que 3.000 personnes qui ne produisent plus qu’un ou deux navires. La société qui a racheté en 1998 des chantiers navals de Gdansk spéculent sur la liquidation : ils ont réalisé de gros bénéfices en vendant les terrains du centre ville, qui appartenaient aux chantiers, a des investisseurs américains…

Quant aux ouvriers polonais de la construction navale, ils sont réduits à s’expatrier pour se faire surexploiter sur les chantiers occidentaux dans des entreprises de sous-traitance. En juillet dernier, les ouvriers polonais employés à tirer des câbles électriques sur un bateau en construction à Saint-Nazaire se mettaient en grève. Recrutés à Gdansk et à Szczecin par la société polonaise Kliper pour le compte de Gestal, une filiale française qui sous-traite pour les Chantiers de l’Atlantique (groupe Alstom), ils devaient recevoir 1.100 euros bruts par mois pour 48 à 50 heures de travail hebdomadaire, sans majoration des heures supplémentaires - rémunération bien inférieure à celle des ouvriers directement embauchés par les Chantiers de l’Atlantique. Les sociétés de sous-traitance agissent en véritables escrocs, « oubliant » de payer les ouvriers. C’est ainsi que le patron de Kliper s’est déclaré en faillite et est rentré en Pologne en emportant les contrats de travail. On a appris à cette occasion que les ouvriers n’avaient du se contenter que le 5 euros par jour pour vivre dans un camping éloignés des Chantiers, ce en quoi ils étaient mieux lotis que les ouvriers polonais du bâtiments qui se sont mis en grève début septembre à Bruxelles et qui devaient se contenter de deux euros par jour…

En Belgique, nombreux étaient les prétendus révolutionnaires qui se trouvaient fraternellement unis aux gouvernements Tindemans et Martens dans le soutien à Walesa et aux terroristes islamistes afghans en lutte contre le régime prosoviétique de Kaboul. Ainsi les trotskistes du POS. Ainsi toute la social-démocratie, y compris la FGTB, qui suivait la ligne impulsée par la Confédération Internationale des Syndicats Libres (CISL). Ainsi le PTB qui participait avec enthousiasme à ce qui était pour lui un épisode de la «lutte contre le social-impérialisme» , c’est-à-dire contre l’URSS. Ludo Martens, le président à vie du PTB, et Wilfried Martens, l’inamovible premier-ministre CVP, avaient alors plus qu’un patronyme commun : ils portaient tous les deux fièrement au revers de la veste le « pins » de Solidarnosc.

A cet engouement presque unanime s’opposait parfois l’erreur consistant à mettre en avant le caractère ouvertement réactionnaire de la direction de Solidarnosc pour disqualifier le mouvement ouvrier polonais, voire justifier la répression menée par le régime. Ce serait oublier que ce gouvernement, tout en menant la répression, négociait avec l'église catholique jusqu'à solliciter son appui pour mettre fin au mouvement ouvrier. Cette politique était bien digne des régimes révisionnistes, ceux des "démocraties populaires" et de l'URSS khrouchtchévienne, brejnévienne, gorbatchévienne.

Ces régimes se légitimaient par la conception antiléniniste du « parti du peuple tout entier » , inaugurée par le XXème congrès du PCUS et le coup d'État de Khrouchtchev. Ce qui s'était amorcé sous Staline devenait la règle : la confusion entre le parti et l'État. Dans le cadre de la légalité socialiste, où, malgré tout, subsistait la garantie de certains droits fondamentaux, les partis communistes abandonnaient leur rôle politique dirigeant au profit de l'utilisation exclusive de l'appareil d'Etat. La classe ouvrière, comme la paysannerie, se trouvait en quelque sorte marginalisée, privée de représentation politique et réduite à défendre des revendications économiques.

La perte de toute perspective révolutionnaire caractérisait un parti communiste polonais (POUP) devenu objectivement social-démocrate, ayant renoncé à la dictature du prolétariat, incapable de mener la lutte politique, d'épurer ses rangs, de lutter contre la corruption, de défendre les entreprises nationalisées et de mener à bien la collectivisation de l'agriculture. L'état de siège proclamé le 13 décembre 1981 contre Solidarnosc par le général Jaruzelski n'avait strictement rien à voir avec cette dictature du prolétariat : derrière le paravent martial et chauvin du WRON, (le Comité Militaire de Salut National présidé par Jaruzelski), il s’agissait simplement pour le POUP de garantir sa mainmise sur le pouvoir politique.

Ainsi s’explique qu’au-delà de leur rivalité pour le pouvoir, Solidarnosc et les révisionnistes du POUP se sont parfaitement entendus pour trahir l’internationalisme prolétarien. Lorsque les mineurs britanniques luttaient en 1984 et 1985 contre la fermeture des charbonnages au prix de sacrifices immenses (dix grévistes tués, des centaines d’emprisonnés), le gouvernement Thatcher reçu une aide non négligeable du régime d’Apartheid, du POUP et de Solidarnosc. Le charbon sud-africain et polonais approvisionna les centrales électriques et les usines carbochimiques britanniques. Ces importations massives furent permises par le gouvernement du POUP et ont été possibles par les mineurs affiliés à Solidarnosc qui établirent à cette période un nombre record d’heures supplémentaires. C’est un exemple entre mille. En voici un autre : sur la Maison de la Pologne à Santiago du Chili, deux plaques commémorent la venue de personnalités polonaises reçues en grandes pompes par le général Pinochet. La première plaque commémore la venue du dirigeant du POUP, Gierek, la seconde celle de Lech Walesa.



11 ans du MLKP

Le MLKP, Parti Communiste Marxiste-Léniniste de Turquie et du Nord-Kurdistan, fêtait en septembre son 11ème anniversaire. Ce fut l’occasion, pour la représentation du MLKP en Belgique, d’organiser une rencontre avec les délégués de plusieurs groupes militants communistes à Bruxelles. Le Bloc ML a envoyé un délégué pour l’occasion. Le programme de la journée était tourné vers l’avenir de la lutte, avec des intervenions de délégués européens et un film retraçant le bilan des 11 années du Parti.
Le MLKP a été fondé en 1994 sous le nom de MLKP/K(reconstruction). Il constitue dans un processus d’unification de plusieurs groupes marxistes-léninistes : le TKP/ML Hareketi (PC Turquie / Action ML), le TKIH (Action Ouvrière Communiste de Turquie), et le TKP/ML(YIO).
Le MLKP a, depuis sa création, évolué sous le feu du régime turc : plusieurs de ses militants ont été arrêtés, torturés et parfois tués. Cela a renforcé sa détermination à créer des liens entre les ouvriers et l’avant-garde prolétarienne. Il combat aujourd’hui autant sur le plan légal que sur le plan illégal.
Le 11ème anniversaire du MLKP est aussi l’occasion de noter le saut de qualité effectué au moment de l’unification, ce qui ne l’empêche pas de soutenir d’autres groupes militants lorsqu’ils sont confrontés à la répression.
La représentation du MLKP en Belgique s’est, de son côté, fait reconnaître au travers d’initiatives particulières (notamment une manifestation récente à Bruxelles pour l’organisation de l’unité da lutte des travailleurs immigrés et indigènes contre le racisme et l’exploitation), ou en participant à des initiatives communes (la délégation du MLKP avait répondu à l’appel pour un 1er mai de lutte lancé notamment par le Bloc ML).
Nous souhaitons donc longue vie au MLKP et au mouvement de lutte en Turquie et au Kurdistan !



Bob Claessens: Spartacus

Nous présentons ici une conférence présentée par Bob Claessens au Cercle d’Éducation Populaire le16 septembre 1964. Cette conférence faisait partie d’une saison de six, dans lesquelles Bob Claessens se proposait d’illustrer le phrase de Marx et d’Engels qui figure dans les toutes premières lignes du Manifeste du Parti communiste : « L’histoire de l’humanité n’est pas autre chose que l’histoire des luttes des classes ».
Dans son entrée en matière que nous ne reproduisons pas, Bob Claessens critique la manière dont cette histoire a été réduite au déroulement suivant : Primo, esclaves contre maîtres d’esclaves ; secundo, paysans-serfs contre grands seigneurs fonciers ; tertio, bourgeois contre nobles ; quarto, prolétaires contre capitalistes.
A ce schéma bien trop réducteur et simplificateur, Bob Claessens oppose l’extraordinaire complexité de la lutte des classes, sans laquelle il est impossible de bien comprendre la marche de l’histoire, complexité dont il donne un aperçu étincelant d’intelligence et de culture dans cette conférence et les suivantes.
La longueur du texte nous oblige à le publier en deux livraisons. Cette première partie brosse le panorama historique général de la naissance et des caractères de l’esclavagisme antique. La seconde partie traitera plus spécifiquement de l’esclavagisme à Rome et de l’histoire tragique des révoltes serviles.

L’histoire de l’humanité commence, semble-t-il, pour autant que nous en sachions quelque chose, et nous n’en savons pas grand-chose, commence, semble-t-il par une période qui doit avoir duré plusieurs centaines de milliers d’années, peut-être plus d’un million d’années... L’histoire de l’humanité commence par une lutte de l’homme contre la nature. A ce moment, l’homme n’est pas l’ennemi de l’homme au sein de la tribu, au sein de son groupe. Il est très souvent l’ennemi de l’homme à propos de territoires de chasse, de territoires de cueillette, d’invasions et d’histoires de ce genre. Encore qu’il semble bien que cela ait été beaucoup moins sanglant qu’on ne pourrait aujourd’hui se l’imaginer, et que ce serait une erreur de croire que les magdaléniens par exemple étaient des gens qui passaient leur temps à s’entre-déchirer. Ce n’est pas vrai. Il est a peu prés certain que ces peuplades primitives avaient chacune leur territoire de chasse bien délimité, et qu’elles ont vécu dans un grand état d’équilibre.
Mais, les moyens de production progressant, il est venu un moment où l’on a gagné, produit, plus que l’on a mange, plus que l’on a pu consommer. Et il était normal, quand il y avait des surplus, que l’on s’est dit que ces surplus pouvaient être investis, réinvestis.
Du moment ou cette idée du réinvestissement des surplus, par exemple celui des racines comestibles, des rhizomes d’arrow-root ou de ce genre que l’on mangeait, au moment où l’on n’a pas tué par exemple les vaches gravides, j’entends les vaches, les buffles, toutes ces bêtes qui attendaient des jeunes, mais où on les a épargnées pour avoir aussi les jeunes, et puis après ou l’on s’est dit que ces jeunes pouvaient encore se multiplier entre eux... à partir de ce moment quelque chose d’énorme, d’immense, va s’accomplir.
Comme on a trop et que l’on réinvestit, trop pour la consommation immédiate, et que l’on réinvestit, on comprend que la société peut s’agrandir de gens que l’on va razzier dans les tribus voisines et qui pourront faire le travail, cependant que les autres se la couleront un peu plus douce. C’est le moment où apparaît l’esclavage. C’est le moment où la société se divise en classes.
Mais il semble bien que ce schéma que je viens de vous décrire soit encore trop simpliste. Marx, en effet, quand il évoque l’évolution de l’histoire de l’humanité, fait allusion a un moment donné a un état qui n’est plus la commune primitive et qui n’est pas non plus l’esclavage. C’est ce qu’on a appelé l’économie asiatique ou l’économie orientale. C’est un état social et économique auquel les savants d’aujourd’hui commencent d’attacher une immense importance. Nous ne l’avons pas connu dans nos régions, mais il est des régions immenses du globe, notamment en Afrique et en Asie, où elle a joué un rôle énorme, cette économie asiatique ou cette économie orientale. Il s’agit d’un passage différent. Il s’agit d’une société dans laquelle coexistent, se chevauchent la propriété collective d’une partie des terres à exploiter et l’appropriation privée d’une partie de ces terres, avec tous les caractères particuliers que cette économie particulière peut avoir. Ce n’est pas aujourd’hui notre propos. Je veux vous parler des luttes des esclaves. Mais l’immense erreur, c’est de croire que pendant la période esclavagiste, pendant cette économie qui était basée sur les esclaves, la lutte principale ou la seule ait été la lutte entre les propriétaires d’esclaves et les esclaves. C’est faux. C’était la plus spectaculaire. C’est elle qui aujourd’hui nous touche le plus. Mais ce n’est certainement pas elle qui a été le moteur de l’histoire à cette époque. C’est une chose qu’il faut voir avec une grande clarté.
Je vais le démontrer d’une façon presque enfantine. Si vraiment ç’avait été là l’objet principal de la lutte, si les deux camps en présence avaient été d’une part les maîtres d’esclaves, d’autre part les esclaves, cette antinomie dialectique se serait retournée en son propre contraire, c’est-à-dire que ce seraient les esclaves qui seraient devenus les maîtres et les maîtres qui seraient devenus, sinon les esclaves, du moins des gens soumis aux ex-esclaves. Il n’en est rien! Jamais, des esclaves n’ont pris le pouvoir !... Si, Si, tout a fait momentanément, vous allez l’entendre tout a l’heure... Mais ce n’est pas du tout un renversement de situation comparable à celui qui s’accomplit dans la société capitaliste qui va au socialisme, où ce sont vraiment les prolétaires qui prennent le pouvoir, après avoir été la classe la plus durement exploitée. Rien de ce genre ne se passe dans la société esclavagiste. La société qui va suivre la société esclavagiste, la société féodale, est une société ou d’autres propriétaires terriens vont prendre le pouvoir, exploitant leur terre d’une autre façon, où l’économie marchande va considérablement se rétrécir, une société qui n’est pas le résultat, ou du moins pas le résultat direct, de l’oppression des esclaves et du soulèvement de ceux-ci.
Cela est si vrai que la dernière révolte d’esclaves connue, la révolte de Spartacus, que l’on ferait beaucoup mieux d’appeler la guerre des Gladiateurs d’ailleurs, commence en 73 avant notre ère et se termine en 71 avant notre ère, et que c’est la dernière. II n’y en a plus eu, du moins dans le monde romain, qui était le monde connu.
Nous allons d’ailleurs devoir tout a I’heure examiner pourquoi. Pourquoi les esclaves qui ont continue d’être exploités pendant encore au moins quatre siècles ne vont plus se révolter... Oh, non point que l’envie de se libérer leur ait manqué, mais parce qu’ils n’ont plus eu la possibilité, parce qu’ils n’avaient plus d’alliés, je vous expliquerai cela tout a l’heure, n’anticipons pas.
Mais c’est là quelque chose d’extrêmement important, et ce qui prouve bien que ce n’est pas la lutte esclaves-maîtres qui a décidé de la transformation de la société esclavagiste en société féodale. Est-ce que ceci est clair?
Pourquoi? Parce que les sociétés basées sur l’esclavagisme ont considérablement évolué depuis que le premier esclave a été asservi par le premier maître jusqu’au jour ou le dernier esclave a été libéré de son dernier maître. Je ne parle pas des esclaves qui ont subsisté et qui subsistent encore dans une partie du monde arabe ; je ne parle pas des esclaves qui ont subsisté dans I’économie nord-américaine jusqu’à la guerre de Sécession. Je parle des esclaves antiques, bien entendu.
Eh bien, ces sociétés ont considérablement évolué, et ont évolué pourquoi? Elles ont évolué tout à fait normalement pour un marxiste à la suite des modifications profondes qui se sont faites dans la technique, dans la technique de La production et, partant, dans les rapports de production des hommes entre eux.
Je voudrais vous en donner des exemples. Prenons I’Egypte des pharaons. Il y avait des esclaves en Egypte. Quel qu’ait pu être le goût, l’esprit sanguinaire de certains pharaons, je pense à Thoutmès III, à Ramsès II, les Egyptiens n’étaient pas du tout des gens sanguinaires. Il y avait parfois des pharaons particulièrement sanguinaires, mais le peuple égyptien est un peuple très doux dans son histoire, très doux, extrêmement sympathique d’ailleurs. Il y avait certes des esclaves en Egypte, il y en avait beaucoup, mais beaucoup moins qu’on ne pense, en ce sens qu’une énorme main-d’œuvre libre a continué de subsister. Regardez I’Egypte, ce qu’il en reste; nous voyons se dresser ces immenses pyramides qui datent de la IVe dynastie, ces pyramides qui pour les Grecs du temps de Phidias, étaient aussi antiques que les statues de Phidias e sont aujourd’hui pour nous — il y a exactement entre la première pyramide d’Egypte, celles de la IVe dynastie, celles de la fin de la Ille même, et le Zeus d’Olympie de Phidias, 2500 ans comme il y a 2500 ans entre la statue du Zeus d’Olympie et nous-mêmes. Donc les sphinx, les immenses temples, les hypogées — on appelle "hypogées" des constructions souterraines — se sont édifiés tout à fait normalement, naturellement. Hélas, les films américains sur les histoires de la Bible nous montrent toujours les pauvres esclaves, parmi lesquels singulièrement les Juifs, obligés de faire les pyramides... C’est absolument faux! C’est faux à tout point de vue. D’abord parce que les Juifs n’étaient pas du tout réduits en esclavage en Egypte; ils y sont arrives tout a fait librement, s’y sont développés, mais ont été bientôt considérés comme un peuple inférieur, c’est une tout autre histoire. Deuxièmement, ce ne sont pas des esclaves qui ont construit les pyramides; les pyramides ont été construites par des travailleurs libres, par des paysans, qui étaient très heureux de construire ces pyramides, pour deux raisons évidentes. La première est d’ordre purement mythique religieux: la pyramide assurait la survivance de l'âme du pharaon qui y était enterré; et il était très important que l’âme de ce pharaon survive, puisque ce pharaon n’était rien autre chose qu’une incarnation du dieu Osiris, et que par conséquent tant que I’âme de ce pharaon serait vivante, elle protégerait le pays et assurerait la fécondité. Par conséquent, construire une pyramide aussi solide, aussi colossale, aussi dédalesque, aussi labyrinthique que possible pour que l’on ne puisse pas attenter à ce cadavre, à cette momie qui s’y trouvait, était une chose qui avait une immense portée non seulement religieuse, mais même pratique, puisque ça devait assurer la fertilité du pays.
Mais secundo, on ne construisait pas les pyramides tout le long de l’année; on construisait les pyramides au moment où les travaux des champs chômaient; et vous savez que les travaux des champs en Egypte étaient réglés par le cours du Nil, plus exactement par ses débordements, et que par conséquent il y avait de longues périodes pendant lesquelles ces pauvres paysans — libres — ne pouvaient pas travailler leurs champs. Quelle aubaine que de pouvoir aller travailler pour un salaire important à édifier des pyramides ! Et nous savons exactement quel salaire, et nous le savons parce que nous avons retrouvé les contrats de travail. Ces gens étaient engages par contrat pour construire ces pyramides, et nous savons ce qu’ils touchaient et quelles étaient leurs conditions de travail! Et, croyez-m’en, elles sont loin d’être inhumaines! Evidemment, le travail n’était pas léger; on ne disposait pas de bulldozers pour enlever la terre qu’on amoncelait; c’était du dur travail manuel. Mais enfin, c’était un travail qui n’effrayait pas particulièrement ces gens.
Cependant il y avait des esclaves, mais ces esclaves ont surtout été employés a cultiver plus tard les champs, les immenses champs des grands propriétaires — vous allez volt que cela va jouer un rôle immense dans l’affaire de Spartacus — et secundo, c’étaient surtout des esclaves domestiques, qui sont des esclaves d’une qualité et d’un standing et d’une mentalité tout a fait particuliers.
Voilà un premier exemple.
Prenons l’exemple d’Athènes, Athènes en Grèce. N’imaginez pas, je vous en prie, Athènes comme une république où d’une part il y avait des maîtres d’esclaves et d’autre part des esclaves. Ce n’est pas vrai! D’abord les femmes étaient à peu près toutes des esclaves; n’est-ce pas le rôle de la femme... La grande faiblesse de la démocratie athénienne, a été primo la femme, et secundo les esclaves, hein... Cette démocratie pour hommes libres, ça c’est quelque chose d’extraordinaire, enfin, bon...
Ces esclaves se sont d’ailleurs considérablement multipliés au cours du siècle de Périclès, qui n’a jamais compté que cinquante ans, mais que l’on appelle tout de même le siècle de Périclès. Ils se sont multipliés d’une façon effroyable. Ces esclaves étaient d’ailleurs des gens qui exerçaient des métiers divers. C’est extrêmement complexe, le sort des esclaves grecs. Ça dépendait d’ailleurs de ville à ville. Et les marchés d’esclaves étaient différents de ville à vile. Sparte, Lacédémone, était une ville qui n’entreprenait pas de conquêtes hors du pays; par conséquent, impossible de razzier des esclaves. Qu’est-ce que c’était que les esclaves spartes? C’étaient esclaves très particuliers que l’on appelait des ilotes et qui étaient une ancienne peuplade qui occupait le territoire de Sparte avant que les Doriens — qui sont Spartiates — n'y soient arrivés. Ces ilotes vivaient hors de la ville, étaient épouvantablement maltraités, on craignait surtout leur multiplication et, par conséquent, à des dates fixes, de temps en temps, les jeunes gens et les jeunes filles bien de la ville allaient organiser des chasses aux esclaves, comme on va décimer par exemple les hardes de cerfs dans les forêts où il y en a trop... Bref, ces gens étaient des esclaves très particuliers qui travaillaient dans les champs.
A Athènes, le problème est beaucoup plus compliqué. Il y a des esclaves champêtres, mais très tard, très tard. au moment où le fonds de l’agriculture athénienne change, c’est-à-dire au moment ou les Athéniens ne sont plus eux-mêmes des petits paysans, des petits paysans libres travaillant avec un ou deux esclaves. Il y avait ensuite les esclaves domestiques, qui jouaient un rôle énorme et qui menaient dans la maison une vie, ma foi, assez gentille. Qu’on ne me comprenne pas mal, hein ! Le sort de l’esclave est une chose épouvantable. La chose la plus épouvantable qui se puisse imaginer; mais enfin, toute proportion gardée, le sort des esclaves de maison auquel on s’attachait était un sort qui, pour les autres esclaves, était enviable. Il en a d’ailleurs été de même en Amérique du Nord: différence énorme entre les pauvres bougres de nègres qui travaillaient dans les plantations de coton, et les esclaves qui élevaient les petits enfants et que l’on appelait Mamy et avec qui on s’entendait très bien.... Il est d’ailleurs remarquable que dans les romans, comme Autant en emporte le vent, on parle de l’amitié, de l’amour qu’on avait pour les esclaves; il s’agit bien entendu de ces esclaves domestiques, et pas du tout des espèces de bêtes que l’on faisait travailler dans les champs de coton!
Il y avait alors à Athènes les esclaves mineurs, j’entends pas mineurs d’âge, mais mineurs de métier, ceux qui travaillaient horriblement dans les mines d’argent du Laurion — vous savez que c’est des mines d’argent du Laurion qu’Athènes tirait sa richesse sa subsistance Ces esclaves-là étaient évidement soumis à des choses épouvantables Nombre d’esclaves travaillaient dans les ateliers; le propriétaire d’esclaves louait ses esclaves à des entrepreneurs dans un atelier. Seulement ça posait un conflit épouvantable, qui était celui-ci: les ouvriers libres voyaient arriver les esclaves dans les ateliers, leur faisant la concurrence, puisqu’on les payait moins cher; le maître d’esclaves disait : « Bon, eh bien, je vous les loue à demi-prix; prenez mes esclaves plutôt que de prendre des ouvriers libres » . Résultat: une lutte des classes épouvantable entre d’une part le propriétaire de l’atelier, qui ne demandait pas mieux que de payer moins cher, le propriétaire d’esclaves qui était d’accord qu’on paie moins cher pour qu’on en prenne plus, et les ouvriers libres, ennemis de ces deux-là et qui exigeaient quoi? Que l’on paie aux esclaves le même salaire qu’eux. Pourquoi? Pour que ces esclaves ne fassent plus concurrence.
Vous voyez l’effroyable complexité de ces problèmes. Les luttes de classes à Athènes ont très peu porté sur le problème des esclaves. Le problème des esclaves a joué un rôle immense; il a amené la perte d’Athènes; mais les luttes n’ont pas été centrées exactement entre maîtres et esclaves. A Rome — car c’est de Rome qu’il va s’agir — nous allons devoir entrer dans beaucoup plus de détails.
Est-ce que vous imaginez l’histoire de Rome? Certains d’entre vous sont probablement très forts en histoire romaine et vont me poser des tas de questions, et me reprocher d’avoir été trop simpliste. D’autres auront perdu leurs souvenirs scolaires; il faudra que je leur dise deux mots.
Vers les années 700 avant notre ère, des espèces de convicts libérés, des aventuriers de sac et de corde — ce que les Romains sont restés — des aventuriers de sac et de corde sous la conduits d’un chef qui s’appelait peut-être Romulus, ont fondé une cité entourée de terres arables en un endroit merveilleusement choisi. Eux ne savaient sans doute pas que cet endroit était si merveilleusement choisi, mais l’histoire a démontré qu’il était impossible de choisir un meilleur endroit pour y installer cette vile nouvelle.
En effet, la ville de Rome commande un pont (et plus tard plusieurs ponts) sur le Tibre. Ce pont sur le Tibre commande quoi? La route entre les deux peuples civilisés qui à ce moment occupent l’Italie, savoir au nord l’Etrurie, le royaume des Etrusques, et au sud les villes grecques. Vous savez en effet que, sous le nom de Grande Grèce, La Sicile et le sud de l’Italie étaient occupés par des colons grecs, très civilisés comme les Etrusques. Tout le trafic doit passer ou par la mer ou par le pont sur le Tibre. C’est dire que Rome occupe là une position admirable, une position aussi belle que celle par exemple qu’a occupée Bruxelles sur la grand-route qui allait des plaines de la Vistule jusqu’à Londres. Hein ? Ces grandes routes...
Puis Rome s’est organisée, s’est organisée comme ces gens pouvaient s’organiser entre eux. L’autorité des chefs était très contestée: c’étaient des fiers-à-bras qui se maintenaient à la force du biceps. Mais le vrai dirigeant de la cité, c’était l’assemblée des hommes libres, des hommes en armes, qui vont bientôt d’ailleurs se distinguer de ceux, libres aussi, qui habitent hors des murs, et qui formeront jusqu’à la fin de l’Empire romain les comices ruraux, les tribus rurales.
Il y a quatre tribus urbaines, et les autres sont des tribus rurales.
Et puis, a un moment donné, cette ville subit l’ascendant irrésistible d’un royaume, presque d’un empire, incomparablement plus puissant qu’elle, qui est celui des Etrusques, et tombe aux mains des rois étrusques, qui vivent d’abord à Tarquinia, qui est au nord de Rome, dans le Latium, et puis qui après s’installent à Rome. Le dernier d’entre eux, vous le connaissez, c’est Tarquin. Ce Tarquin a été renversé. On nous apprend dans I’histoire qu’il a été renversé parce qu’il avait violé Lucrèce, et que Lucrèce, n’ayant pas pu supporter cette honte, s’était poignardée. Ce crime ne pouvait pas rester impuni. On a donc détrôné Tarquin, et avec lui les rois étrusques. Rome a conquis sont indépendance et s’est mise... à enlever celle des autres.
Car, en effet, l’histoire de Rome va maintenant consister a conquérir d’abord I’Italie, et, avant même qu’elle n’ait conquis toute l’Italie, de conquérir l’Europe, et puis une partie de l’Asie, et puis le nord de l’Afrique.
Nous nous trouvons alors en présence de cette République romaine. Je voudrais vous donner une idée de cette République romaine, car si vous ne comprenez pas bien ce qu’était cette République romaine, vous ne pouvez pas comprendre l’histoire des esclaves, et surtout des révoltes d’esclaves. Cette République romaine était dirigée nominalement par deux assemblées, dont l’une était le Sénat, et dont l’autre était l’assemblée du peuple. Senatus Populusque Romanus, le sénat et le peuple des Romains... Toutes nos villes portent encore S.P.Q. quelque chose, par exemple pour Bruxelles S.P.Q.B., ce qui veut dire: le "sénat" et le peuple de Bruxelles.
Ce peuple était un peuple de paysans libres et d’artisans, plus ou moins riches. Et le Sénat, c’étaient des gens élus, mais élus toujours dans les mêmes familles; le mot famille s’entend en latin d’une façon très large, c’est la gens; c’est une famille qui est une véritable tribu, et cette tribu ne comprend pas seulement les gens d’un même sang, mais comprend en outre tous les obligés de ces gens, les gens de la gens, que l’on paye, que l’on entretient, a qui l’on donne la sportule pour leur permettre de vivre.
Bientôt une distinction très nette va s’établir entre d’une part l’ordre sénatorial et d’autre part ce que l’on a appelé la plèbe, c’est-à-dire tous ces gens qui n’appartenaient pas à l’ordre sénatorial.
Ces Romains étaient divisés en six catégories de gens, d’après l’impôt foncier qu’ils payaient. C’était une division censitaire en cinq classes, dont la première comprenait évidemment les grands propriétaires fonciers, les sénateurs. Je vous parle du début, hein! La sixième classe, à laquelle n’appartenaient pas les esclaves, qui n’appartenaient qu’aux gens, mais pas à une classe, la sixième couche de citoyens porte un nom très spécial, elle s’appelle les capite censi. On appelle capite censi, ceux qui étaient recensés par tête, et non point d’après l’impôt qu’ils payaient. Il faudra attendre les guerres de Marius, c’est-à-dire la révolte de Spartacus, qui se situe exactement au moment où la guerre entre Marius et Sylla, la guerre civile entre Marius et Sylla, s’est terminée, pour que les capite censi puissent devenir membres de l'armée, puissent devenir des soldats... Est-ce que vous me comprenez bien? Bon.
Donc, voyez Rome, je vous en prie, comme une oligarchie où très peu de familles, treize grandes familles et puis quelques autres autour, vont se partager tous les postes, ceux de prêteur, ceux de questeur, ceux de consul — deux consuls — postes qui sont renouvelés tous les ans et qu’on se passe de main en main dans les familles; et, plus tard, même le poste de tribun du peuple va être confié à des gens qui appartiennent à l’ordre sénatorial... C’est clair, hein? Vous voyez cela avec une grande clarté, du mois je l’espère, parce que sinon vous n’allez pas comprendre ce qui va se passer... Parce que ce qui va se passer est une chose extraordinaire, vraiment extraordinaire, très difficile à comprendre quand on ne saisit pas le mécanisme de base.
Entre ces différentes couches de la population, qui vont encore se différencier entre couches rurales et couches citadines, vont se développer des luttes de plus en plus âpres, d’abord d’un côté toute la plèbe contre l’oligarchie, c’est la fameuse révolte de la plèbe et la grève sur le mont Aventin, vous vous souvenez de cette affaire, ce n’est pas le moment d’en parler maintenant. Plus tard cela va horriblement se compliquer, mais ça va encore se compliquer du fait que les sénateurs romains usurpaient les terres de conquête... Je m’explique.
Rome va se battre contre toutes les villes et contre toutes les tribus environnantes, d’abord avec les Sabins, de qui on a chipé les files, puis avec les Samnites, puis avec les gens de la Campanie, puis avec... enfin avec tout le monde... En Italie d’abord...
On les vainc, et puis on leur dit : « Eh bien, vous êtes nos alliés, nos alliés libres; mais vous n’avez pas la qualité de citoyens romains » . N’oubliez pas que la guerre de Spartacus se situe immédiatement après la grande révolte, autrement sanglante que la révolte des esclaves, des alliés, des Italiens qui disent « Oui, mais ! nous, on veut être des Romains! » Pourquoi? Est-ce que ce titre de Romain les chatouillait tellement? Mais pas du tout! C’était pour bénéficier des avantages qu’avaient les citoyens romains et qui n’étaient pas minces! « Secundo, une partie de vos terres, nous les prenons comme tribut de guerre, aussi simplement. Elles resteront collectives, elles sont la propriété collective du peuple romain » . Partout où les Romains gagnent la guerre, ils prennent une partie du territoire, auquel ils donnent le nom d’ager publicus, ce qui veut dire le territoire (ager, c’est le territoire que l’on cultive ou sur lequel on met des champs par exempte) public. Seulement — et si vous ne comprenez pas ceci tout le reste va vous échapper — cet ager publicus est occupé en fait par les sénateurs, qui le mettent en exploitation, en vertu d’un droit qu’ils s’arrogent et qu’ils appellent le droit d’occupation. Est-ce que vous voyez cela très clairement ?
Qu’est-ce qu’ils en font? Au début, quand Rome doit se suffire à elle-même pour se nourrir, bah ! on y fait du blé, de l’orge, du seigle. Plus tard, on en fait des prairies, des pâturages. Pourquoi? Parce que l’on vient de gagner la première guerre punique.
Vous vous souvenez de la première guerre punique ? Dans le cours de la première guerre punique, Rome en découd enfin avec sa grande rivale, Carthage, et l’enjeu de la guerre est la Sicile. La Sicile est prise par les Romains et fait partie de Rome, du territoire de Rome; presque toute la Sicile devient ager publicus. Qu’est-ce qu’on va faire en Sicile ? On va y mettre du blé. Laissez-moi vous dire que la Sicile n’est pas du tout un pays sauvage, désert, comme vous pourriez l’imaginer, mais une des régions les plus fertiles du monde, et certainement, à part la plaine thrace, la région la plus fertile d’Europe. Vous me suivez bien, hein? On y a deux récoltes par an. On est d’ailleurs terrifié quand on voit aujourd’hui la misère effrayante du paysan sicilien et l’extravagante fertilité de sa terre. Elle tient à quoi? Au fait, exactement comme du temps de l’Empire romain, que cette terre est entre les mains de grands propriétaires latifundiaires.
Puis vient La deuxième guerre punique, qui se termine, vous vous en souvenez, par la bataille de Zama, gagnée par Scipion l’Africain, « le premier Africain » appartenant à la grande gens Cornelia qui vous le savez a compté de tout temps des maîtres de la République. Et, à partir de Zama, le caractère de Rome va changer entièrement. A partir de ce moment, on va pousser la guerre partout, on va conquérir la Pannonie, ce qui est la Hongrie, on va conquérir la Grèce. Et la destruction de Carthage, au cours de la troisième guerre punique, et de Corinthe, par laquelle s’achève la conquête de la Grèce, se situent la même année, c’est-à-dire en 146 avant Jésus-Christ.
A partir de ce moment-là, que deviennent les Romains? Des gens qui vont vivre de L'Empire. Des gens qui ne fichent plus rien eux-mêmes, qui laissent tout faire par les esclaves qui abondent sur le marché, qui viennent de partout... On gagne des guerres, on réduit des peuples en esclavage, on amène des esclaves par milliers, par dizaines de milliers, par centaines de milliers, en Italie et en Sicile. Et le Romain lui-même, ou bien il exploite ses esclaves ou bien il fiche de moins en moins.
Comprenez-moi bien ! Est-ce que ces Romains qui fichent de moins en moins sont un peuple tellement, particulièrement, paresseux? Mais pas du tout! On imagine peu de gens plus actifs que les Romains, de véritables fourmis! Mais comment voulez-vous que ces gens travaillent encore? Tout paysan romain, tout artisan romain, tout Romain qui paie le cens, est soumis au service militaire. Tant qu’on se battait en Italie, allait très bien; on se battait pendant l'été on revenait chez soi à l’automne et pendant I’hiver; on faisait vite les travaux d’automne, les travaux d’hiver et les travaux de printemps, et puis on repartait se battre. On était soldat pendant vingt-cinq, trente ans. On était dans des légions, qui comptaient chacune dix mille hommes... Enfin, je ne vais pas vous expliquer tout ça, vous savez ça aussi bien que moi. Mais quand La guerre s’étend hors du territoire de l’Italie, on ne revient plus; on reste parti trois ans, quatre ans, cinq ans; on campe au-delà des Alpes ; on campa à l’autre bout de la Méditerranée; on campe en Afrique, on campe en Espagne; du temps de Jules César, on campe en Angleterre; on campe en Hollande. On ne rentre plus. Et, quand on rentre, la terre est fichue; la femme et les gosses sont à peu près morts de faim; et on s’aperçoit que la terre a été occupée, enclavée, achetée, dans l’un ou l’autre latifundium appartenant aux sénateurs. Alors qu'est-ce que vous voulez faire? Rouspéter ! Et qu’est-ce qu’on décide de faire ? On donner une sportule, de l’argent, a tous ces gens, et du blé gratuit, du blé qui vient de Sicile, qui vient du nord de l’Afrique, qui vient d’un peu partout. Et à mesure que l'Empire s’étend, les marchandises affluent à Rome et servent à nourrir ceux qui ne fichent plus rien.
Vous comprenez. bien le problème?
Voilà donc un peuple d’oisifs forcés qui petit a petit ne voient plus aucun espoir. Quand on n’a pas vu travailler son père, on se demande pourquoi on travaillerait et on sait bien qu’on n’a aucun espoir. Et quand c’est son grand-père, alors là, on s’installe normalement dans le régime de la sportule et du jeu de cirque. C’est ce qui est d’ailleurs arrivé.
Mais une catégorie de gens vont se mettre à travailler. Pas de leurs bras, mais de la tête. Ils se disent « Mais on peut gagner des tas d’argent; on peut devenir riches, en nous livrant à toute espèce de trafic possible, en ouvrant des fabriques, en faisant le commerce des esclaves, en important le blé, en armant des bateaux » . Et bientôt va naître une classe que j’appellerais de capitalistes, de marchands, de gens qui font argent de tout. Comme une oie fait ventre de tout, ces gens qui vont appartenir à qu’on appellera l’ordre équestre, vont faire eux aussi ventre de tout. Et il va naître de la façon la plus naturelle et la plus normale une rivalité de classes qui deviendra une lutte de classes, qui deviendra une guerre de classes, entre l’ordre sénatorial, composé de propriétaires fonciers, de propriétaires latifundiaires, et l’ordre équestre, compose des marchands s’enrichissant tous les jours. Ils vont briguer les places au Sénat, ils vont briguer un rôle de plus en plus grand dans la République et ils vont se battre pour ce rôle de plus en plus grand dans la République.
Ces guerres ont été effroyablement sanglantes. Je voudrais que vous vous imaginiez ce qu’a été par exemple la prise de pouvoir des citoyens équestres qui s’en étaient remis à un fier-à-bras qui s’appelait Marius, contre les sénateurs. Ils sont maîtres de la vile, jusqu’au moment où les sénateurs confient leur sort à un des leurs qui s’appelle Sylla. Il va alors y avoir la célèbre guerre entre Marius et Sylla, au cours de laquelle on s’entr’égorge, on s’entr’éventre, on s’entr’étripaille d’une façon épouvantable, et qui finit, vous le savez, par la victoire, tout a fait éphémère d’ailleurs, de Sylla, qui va réduire I’ordre équestre presque en servitude, et qui va faire régner à nouveau le Sénat.
Et puis... ce sont des dictateurs qui vont apparaître, d’abord par brelans : César, Pompée et Crassus, le même Crassus qui a vaincu et fait crucifier les esclaves commandés par Spartacus. Je devrai vous parler de ce Crassus dans quelques instants. Vous vous dites: « Mais quand est-ce qu’il va nous raconter la guerre de Spartacus? » Je vous la raconterai, rassurez-vous, mais cela se fera très rapidement parce que nous en savons très peu. Ce qui compte avant tout, c’est de vous expliquer tout le mouvement qui se passe: c’est ça de l’histoire.
Eh bien, ce sera donc le premier triumvirat. Crassus sort du coup. Ce sera la guerre entre César et Pompée. Ce sera la victoire de César, et ce sera la dictature césarienne. Et puis, on va se battre pour les dépouilles de César, Marc-Antoine d’une part, Octave de l’autre. Octave va gagner la bataille et deviendra le premier imperator sous le titre d’"Auguste"… C’est clair, hein? Vous voyez ça nettement? Bon.
Voilà le contexte dans lequel vont maintenant apparaître les esclaves.



Julien Lahaut

Le 18 août, une délégation du Bloc Marxiste-Léniniste s’est rendue au cimetière communal de Seraing pour rendre hommage à Julien Lahaut, député et président du Parti Communiste, assassiné il y a 55 ans sur le pas de sa porte.

Deux hommes demandèrent à rencontrer le camarade Lahaut ; celui-ci, toujours disposé à rencontrer des visiteurs, vint à leur rencontre en bras de chemise. Les sicaires de la réaction visèrent la tête et l’abdomen, l’abattirent de trois balles, puis prirent la fuite sans laisser de trace.

Nous ne reviendront pas ici sur ce que fut la « question royale », ni sur cette polémique absolument dénuée d’intérêt consistant à savoir si c’était Julien Lahaut ou un autre élu communiste, ou encore plusieurs d’entre eux, qui, le 11 août 1950, alors que le prince Baudouin levait la main pour prêter le serment constitutionnel, troubla le silence cérémonieux en poussant un retentissant « Vive la République ! » . L’assassinat de Lahaut trouvait son cadre dans la guerre froide. L’hystérie anti-communiste était débridée et les assassinats et tentatives d’assassinats de dirigeants communistes étaient nombreux : assassinat du secrétaire général du Parti Communiste du Japon, attentats manqués contre Palmiro Togliatti en Italie et Jacques Duclos en France.

L’assassinat de Julien Lahaut est resté totalement impuni. Ne s’en étonneront que ceux qui s’imaginent que l’appareil policier-judiciaire est neutre face aux contradictions et aux luttes socio-politiques. C’est pour cette raison qu’il ne nous semble ni important ni sérieux qu’à l’instar des représentants du Parti Communiste liégeois présents à la cérémonie d’hommage, on aille quémander aux instances de la bourgeoisie la création d’une Commission d’enquête parlementaire pour faire « toute la lumière sur l’assassinat de Julien Lahaut » grâce à « l’appui fraternel des camarades parlementaires sociaux-démocrates » (sic !). Il est bien possible que, l’eau ayant coulé sous les ponts, une telle Commission démasque l’un ou l’autre lampiste (mort aujourd’hui) que des journalistes ont déjà démasqué. Elle se donnerait le beau rôle et pourrait ainsi tenir, en démasquant les assassins, le même discours qu’elle tenait lorsqu’elle les couvrait : qu’elle est neutre-au-dessus-des-classes-la-même-pour-tout-le-monde-blablabla.

Les démarchages des dirigeants du Parti Communiste relèvent de la supplique envers l’ennemi de classe (en définitive, envers les assassins de Julien Lahaut), elles sont à l’exact opposé du combat révolutionnaire de Julien Lahaut. Et au vrai, alors que tous se penchent sur les circonstances de la mort de Julien Lahaut, nous préférons nous pencher sur l’exemple éclatant que constitue sa vie.

« L’homme qui portait le soleil dans sa poche et en donnait un morceau à chacun » , comme le décrivait un compagnon de déportation, (un comte polonais rien moins que sympathisant communiste…), naquit à Seraing dans une famille ouvrière et socialiste le 6 septembre 1884. Il travailla dès l’âge de 14 ans comme ouvrier chaudronnier. A 18 ans, il est licencié de Cockerill pour avoir participé activement à la grève pour le suffrage universel. Il est licencié une nouvelle fois en 1908, toujours à la suite d’une grève, mais cette fois au Val-Saint-Lambert. Suite à cela, Julien Lahaut fut choisi comme secrétaire permanent du syndicat « Relève-toi » qu’il avait contribué à fonder avec Joseph Bondas.

Les métallos liégeois formaient dans le Parti Ouvrier Belge (POB) le fer de lance syndical de la tendance de Brouckère - hostile à toute participation gouvernementale. Ils entendaient opposer avec le syndicaliste "centraliste" un rempart contre le réformisme de la politique du POB. La Centrale d’Education Ouvrière, animée par les marxistes, organisa des voyages syndicaux en Allemagne pour y étudier le centralisme. Lahaut y participa en 1911.

Après la première guerre mondiale, Joseph Jacquemotte et le groupe des Amis de l’Exploité prit le relais de l’opposition au « ministérialisme » des Vandervelde et compagnie. Emporté par la vague de chauvinisme qui submergea la Belgique lors de la violation de la neutralité belge par l’armée allemande, Lahaut se porte volontaire et est affecté aux auto-canons. Inutilisables dans la guerre des tranchées, elles furent envoyées en Russie. Lahaut devenu sous-officier, plusieurs fois décoré pour son courage, n’assista que de loin à la Révolution : à la capitulation de la Russie, les auto-canons belges firent retraite à travers la Sibérie et furent rapatriées via l’Amérique.

La vague de grèves révolutionnaires déclenchée par la guerre impérialiste toucha la Belgique et, dès son retour au pays, en 1919, Julien Lahaut, qui avait repris ses fonctions à la Centrale des métallos, se jette dans la bataille sociale. La grève d’Ougrée-Marihaye joua un rôle essentiel dans sa formation politique et son rapprochement vers le marxisme-léninisme. Cette grève dura presque toute l’année 1921 : tentative d’occupation avortée, répression de la gendarmerie, intervention des briseurs de grève volontaires de la Ligue Civique et intransigeance patronale constituaient autant de défis pour le syndicalisme. Lahaut se heurta à ses collègues qui doutaient de l’efficacité de cette grève et qui voulaient le contenir.

Après quatre mois de conflits, la Centrale réduisit de 50% les indemnités de grève. Lahaut s’employa à organiser l’hébergement des enfants pour soulager les grévistes. Il assista à leur départ sous un calicot proclamant « Les patrons sont des méchants » . Du haut de la passerelle de la gare de Seraing, dont il avait fait sa tribune habituelle, Lahaut haranguait les grévistes. Après sept moins de grève, il fut arrêté pour « atteinte à la liberté du travail » . Pendant son incarcération et malgré les protestations massives des grévistes, la Centrale des métallurgistes mit fin à la grève. C’est à cette époque que la gauche du POB décidait de quitter ce dernier et de fonder le Parti Communiste.

L’attitude de Lahaut pendant la grève d’Ougrée-Marihaye lui valut son expulsion du POB. Bénéficiant d’une forte sympathie dans la classe, il s’était entouré d’un Comité de défense syndical qui rallie les éléments syndicalistes et révolutionnaires de la région liégeoise. Il en naîtra un syndicat autonome de lutte des classes dont le nom, les Chevaliers du Travail, remontait aux origines du syndicalisme en Belgique.

Le 8 mars 1923, aux premières heures du jour, la police fait irruption dans les domiciles de 54 membres du Parti Communiste. C’est l’affaire du « Grand Complot ». Bien que n’appartenant pas au Parti, Julien Lahaut est des dix-huit militants placés sous mandat d’arrêt. Il restera six semaines en prison… et adhèrera au Parti Communiste dès sa libération.

Outre ses activités politiques et syndicales, Lahaut se montra actif sur le front antifasciste - ce qui lui valut plusieurs condamnations de la justice bourgeoise totalisant 37 mois et 13 jours. Il fut condamné à la suite d’une contre-manifestation violente contre un rassemblement de la Légion Nationale ultra-monarchiste. Il fut condamné en 1935 pour avoir pris la parole devant le pavillon italien à l’Exposition Universelle de Bruxelles, et dénoncé l’agression mussolinienne en Ethiopie (rappelons que la sœur du roi Léopold III était reine de l’Italie fasciste). Il fut condamné en 1939 pour avoir boxé un député rexiste.

Le 10 mai 1941, un an jour pour jour après l’invasion allemande, 100.000 métallurgistes se mettent en grève à Liège. Julien Lahaut fait la liaison entre le conseil communal de Seraing et le comité de grève. A la tête d’une délégation, il se rendit à Bruxelles. A son retour, sommé par les nazis de faire cesser la grève, il lança à la foule que l’on se préparait à charger son fameux : « dispersez-vous, mais non di dju, que la grève continue » .

Passé à la clandestinité, Julien Lahaut est néanmoins arrêté un mois plus tard lorsque la Gestapo lance l’opération « Sonnewende » , qui visait à détruite le Parti Communiste à la veille de l’invasion nazie contre l’Union Soviétique. Lahaut était indiscipliné et imprudent : il est arrêté chez lui. Enfermé à la Citadelle de Huy, il tenta plusieurs évasions. Au quatrième essai, le 25 août 1941, il se faufile par une meurtrière non murée mais heurte un câble électrique. Il fait une chute de huit mètres et s’évanouit, blessé à la tête. Roué de coups et jeté au cachot, il est déporté dans un état pitoyable le 21 septembre au camp de concentration de Neuengamme. Il y organise les communistes et la solidarité entre les déportés. Lorsqu’en 1942, après les échecs de l’armée hitlérienne en Union Soviétique, les détenus sont envoyés en masse dans les usines d’armement pour remplacer les travailleurs allemands envoyés au front, Lahaut organise le sabotage. Condamné à mort le 13 juillet 1944, il est envoyé au camp d’extermination de Mauthausen. Le régime du camp le conduisit à l’extrême limite de sa résistance physique. Souffrant d’œdème, il fut sauvé par un médecin tchèque qui le maintint en vie jusqu’à la libération du camp, le 25 avril 1945.

L’énergie avec laquelle Julien Lahaut mena le combat antifasciste est indiscutable et admirable. Mais il y a quelque chose d’agaçant à la manière dont les révisionnistes du PC tentent d’enfermer Lahaut dans ce combat. L’exposition en son honneur, à la fête du Drapeau Rouge du 22 octobre dernier, était ainsi intitulée « Vie et batailles de Julien Lahaut, résistant anti-fasciste » . La requête d’une commission d’enquête sur l’assassinat de Lahaut et la réduction de son engagement à la seule dimension antifasciste procèdent de la même logique. En le réduisant à un militant antifasciste lâchement assassiné par des fascistes, les révisionnistes du PC le rendent présentable à la bourgeoisie contemporaine, assimilable par son appareil idéologique et médiatique. Ce faisant, ils trahissent l’histoire et la mémoire de Julien Lahaut, ils trahissent son engagement révolutionnaire, ils trahissent sa lutte contre le réformisme social-démocrate, ils trahissent en un mot son engagement communiste.



Sur le sabotage

« obstructionnisme et sabotage, voilà les armes de qui a du courage ! » chanson ouvrière, Turin, 1921

Introduction

Dans son édition des 13 au 15 août, la Libre Belgique publiait en huitième page un entrefilet sous le titre Sabotage dans une usine à Seraing dont voici l’essentiel: « Un acte de sabotage a été commis à l’entreprise d’aciers spéciaux ESB à Seraing. Il a été constaté, lundi, lors de la reprise des activités après les vacances. La police a prévenu, vendredi, le parquet de Liège. Des produits polluants, qui devaient être refroidis et ensuite recyclés, ont bouché deux silos. (…) L’enquête se dirige vers l’intérieur de l’entreprise, qui avait été secouée par un conflit social en février dernier. De tels faits peuvent être punis d’un emprisonnement de huit jours à trois ans. »

Ce sabotage pourrait donc un fait de lutte de classe, mené de façon déterminée et en-dehors du cadre réformiste des syndicats - quelque chose de positif et d’encourageant. Cependant il faut noter que l’information nous provient de canaux qui sont loin d’être objectifs (outre la Libre, elle a été commentée fin août par Solidaire qui l’a condamné). En l’absence de revendication, l’action chez ESB peut tout aussi bien être un simple vandalisme, comme il s’en produit partout. La police, ou la direction, auraient alors à gagner à coller cet acte sur le dos des travailleurs politisés pour essayer de leur donner mauvaise presse (c’est le cas de le dire dans la Libre Belgique …).

Alors de trois choses l’une :

- Si il s’agit d’un acte de simple vandalisme, nous communistes ne devons pas nous en réjouir parce que les personnes qui agissent de cette façon agiront de même lorsque les moyens de production seront collectivisés et nuiront donc à la collectivité. Le vandalisme est un simple témoignage de la dégradation générale des rapports sociaux dans le cadre du capitalisme.

- Si il s’agit d’une vengeance individuelle contre l’entreprise, la condition salariée, tel décision patronale, etc. notre position ne sera ni d’approuver (car ces réactions individuelles ne sont pas porteuses d’avenir), ni de condamner (les capitalistes récoltent ce qu’ils sèment). En dernière analyse, ce genre de réaction isolée est préférable à la morne soumission : elles constituent un « signal d’alarme » pour les capitalistes qui les inviteront, si la pratique se reproduit ou se généralise, à réfléchir à deux fois avant de prendre de nouvelles mesures agressives à l’encontre des salariés.

- Si il s’agit d’une action individuelle ou collective motivée par le contexte social, donc une action s’inscrivant dans la lutte des classes, et destinée à influencer le rapport de force entre les travailleurs et les capitalistes (ne serait-ce qu’à l’échelle de cette entreprise), le problème est différent et mérite d’être creusé.

Antécédents historiques

L’hégémonie réformiste est tel dans les syndicats qu’il semble aller de soi que le sabotage soit à l’opposé de l’action syndicale. C’est là méconnaître l’histoire de cette forme de lutte qui a connu son heure de gloire au début du siècle.

Le sabotage est aussi vieux que l’exploitation. Le plus souvent individuel, il a connu néanmoins des applications collectives d’une ampleur remarquable. Émile Pouget rapporte qu’en 1881, les employés du télégraphe parisiens, qui s’étaient vu refuser l’augmentation du service de nuit, sabotèrent si astucieusement le réseau que les ingénieurs de la compagnie ne purent y remédier. Les lignes refusèrent de fonctionner pendant cinq jours. L’augmentation finalement accordée, et comme par enchantement, toutes les lignes étaient rétablies le lendemain matin. Ni les auteurs ni le procédé ne furent jamais découverts.

C'est le 23 juin 1895 que, pour la première fois en France, nous trouvons trace d'une manifestation théorique et consciente du sabotage. Le Syndicat national des chemins de fer menait alors campagne contre un projet de loi qui visait à interdire aux cheminots le droit au syndicat. La question de répondre au vote de cette loi par la grève générale se posa et, à ce propos, Guérard, secrétaire du syndicat, prononça un discours catégorique et précis. Il affirma que les cheminots ne reculeraient devant aucun moyen pour défendre la liberté syndicale et qu'ils sauraient, au besoin, rendre la grève effective par des procédés à eux ; il fit allusion à un moyen ingénieux et peu coûteux : « ... avec deux sous d'une certaine matière, utilisée à bon escient, déclara-t-il, il nous est possible de mettre une locomotive dans l'impossibilité de fonctionner... » .

C’est au congrès syndical confédéral qui se tint à Toulouse en 1897 que le sabotage allait recevoir sa consécration théorique et prendre rang parmi les moyens de lutte avérés, reconnus, approuvés et préconisés par les organisations syndicales. Le rapport que la commission du boycottage et du sabotage soumettait à l'assemblée syndicale définissait, expliquait et préconisait le sabotage. Elle envisageait plusieurs forme de lutte comme le boycottage, le sabotage par travail exécuté maladroitement et lentement (« à mauvaise paie, mauvais travail »), la malfaçon systématique, et le sabotage sur l'outillage. En conclusion de ce rapport, la commission proposa au congrès la résolution suivante : « Chaque fois que s'élèvera un conflit entre patrons et ouvriers, soit que le conflit soit dû aux exigences patronales, soit qu'il soit dû à l'initiative ouvrière, et au cas où la grève semblerait ne pouvoir donner des résultats aux travailleurs visés : que ceux-ci appliquent le boycottage ou le sabotage - ou les deux simultanément - en s'inspirant des données que nous venons d'exposer. »
La lecture de ce rapport fut accueillie par les applaudissements unanimes du congrès. Ce fut plus que de l'approbation : ce fut de l'emballement. Pas une voix discordante ne s'éleva pour critiquer ou même présenter la moindre observation ou objection.
Le congrès confédéral suivant, qui se tint à Rennes en 1898, confirma l’adoption de la tactique nouvelle. Le rapport qui clôtura la discussion et qui fut adopté à l'unanimité disait notamment : « ce qui serait à souhaiter, c'est que les travailleurs se rendent compte que le sabotage peut être pour eux une arme utile de résistance, tant par sa pratique que par la crainte qu'il inspirera aux employeurs, le jour où ils sauront qu'ils ont à redouter sa pratique consciente. Et nous ajouterons que la menace du sabotage peut souvent donner d'aussi utiles résultats que le sabotage lui-même. Le congrès ne peut pas entrer dans le détail de cette tactique ; ces choses-là ne relèvent que de l'initiative et du tempérament de chacun et sont subordonnées à la diversité des industries. Nous ne pouvons que poser la théorie et souhaiter que le sabotage entre dans l'arsenal des armes de lutte des prolétaires contre les capitalistes, au même titre que la grève et que, de plus en plus, l’orientation du mouvement social ait pour tendance l'action directe des individus et une plus grande conscience de leur personnalité... »

Une troisième et dernière fois, le sabotage subit le feu d'un congrès : ce fut en 1900, au congrès confédéral qui se tint à Paris. L’influence du réformisme, du légalisme et du "ministérialisme" (comme on disait alors), incarnée par Millerand, était marquante. L'antagonisme, qui s'accentua dans les années qui suivirent entre les syndicalistes révolutionnaires et les réformistes, pointait. De cette lutte intestine la discussion ainsi que le vote sur le sabotage furent une première et embryonnaire manifestation. La discussion fut courte. Après que quelques orateurs eurent parlé en faveur du sabotage, une voix s'éleva pour le condamner : celle du président de séance qui déclara considérer le sabotage « comme plus nuisible qu'utile aux intérêts des travailleurs et comme répugnant à la dignité de beaucoup d'ouvriers ».
Un vote eut lieu sur cette question spéciale qui donna les résultats suivants : pour le sabotage 117 ; contre 76 ; bulletins blancs 2. Depuis ce vote, le sabotage n'a plus été évoqué aux congrès syndicaux.

Il a pris rang au nombre des moyens de lutte préconisés et pratiqués dans le combat contre le capitalisme. En voici deux exemples, toujours fournit par Émile Pouget.

Entre 1902 et 1906 que les ouvriers coiffeurs ont obtenu la fermeture des salons à des heures moins tardives et la généralisation de la fermeture des boutiques un jour par semaine grâce au "badigeonnage" : un récipient quelconque, tel un oeuf préalablement vidé, était emplit d’un produit caustique et lancé sur la devanture du patron réfractaire. Sur les 2.300 boutiques de coiffeurs à Paris, 2.000 au moins avaient été badigeonnées au moins une fois.

Une campagne pour la réintégration de 650 postiers révoqués pour faits de grèves se basa sur le sabotage systématique des fils télégraphiques et téléphoniques. Voici le communiqué d’un des groupes les plus actifs de cette lutte.
« Septième bilan du groupe révolutionnaire secret de la région de Joinville et de ses succursales :
Fils télégraphiques et téléphoniques couper pour protester contre l'arrestation arbitraire du camarade Ingweiller, secrétaire de l'Union syndicale des ouvriers sur métaux, les poursuites scandaleuses engagées contre le comité de grève du Bi-Métal et les condamnations prononcées le 25 juillet 1910.
« Opérations faites par le comité révolutionnaire secret de la région Joinville et le comité de Seine-et-Oise du 8 au 28 juillet 1910 :
Région de Montesson, Le Vésinet, Pont-du-Pecq 78 lignes
25 juillet. Route de Melun à Montgeron 32 lignes
25 juillet. Route de Corbeil à Draveil 24 lignes
28 juillet. Ligne du PLM (Porte de Charenton) 87 lignes
Total 221 lignes
Report des six précédents bilans 574 lignes
Total 795 lignes »

Mais une opposition de plus en plus marquée des courants réformistes a peu à peu marginalisé la pratique du sabotage, qui se manifesta à nouveau dans les conditions particulières de l’occupation nazie.

Le sabotage aujourd’hui

Toute recrudescence de la lutte des classes s’accompagne d’une recrudescence d’actions de sabotage. Le sabotage est alors le fait de travailleurs conscientisés. C’est une arme d’autant plus inquiétante pour le patronat qu’elle peut être menée méthodiquement et discrètement, donc sans offrir de prise à la répression. C’est un avantage indiscutable du sabotage sur d’autres formes de luttes radicales (séquestrations de patrons dans l’entreprise, comme à AGC-Splintex par exemple).

Le sabotage peut servir à atteindre un objectif partiel (la réintégration d’un délégué, l’exigence d’un nouvel acquis social ou -comme c’est hélas plus dans le ton aujourd’hui- la défense d’un acquis menacé). Il peut donc espérer faire fléchir le patronat qui risquera de perdre davantage en campant sur ses positions qu’en acceptant une revendication.

Cette forme de lutte est d’autant plus efficace qu’elle fait partie d’une stratégie consciente, avec une analyse constante de l’affrontement en cours. Telle ou telle situation particulière peut faire que le sabotage peut se révéler payant indépendamment d’une organisation de lutte des travailleurs dans l’entreprise (du type des Comité de lutte syndicale préconisés par le Bloc Marxiste-Léniniste), mais il est incontestable qu’une telle organisation est précieuse d’abord pour analyser correctement et dans son ensemble la situation de l’entreprise et du rapport de force salariés/capitalistes ; ensuite pour « doser » les formes de lutte ouvertes ou secrètes en fonction de cette situation et de son évolution.

De plus, la lutte des travailleurs n’a pas pour horizon l’atelier, l’entreprise, le secteur ou le pays. C’est une lutte de classe internationale qui doit être comprise et menée comme telles. Le sabotage, comme la grève, comme n’importe quelle forme de lutte, peut dans la conjoncture actuelle se retourner contre les intérêts immédiats des travailleurs (en cas de surproduction, un groupe peut décider de fermer une usine dont les ouvriers sont trop combatifs). Une lutte doit donc, d’un côté, tenir compte de ce paramètre, et d’autre part tenir compte du fait que capituler sans lutter à chaque diktat patronal est suicidaire. Les travailleurs en lutte doivent donc à la fois élargir les formes de lutte et élargir la lutte en essayant de l’étendre aux autres usines du groupe. Tout cela nécessite une force politique révolutionnaire et une force syndicale révolutionnaire.

A Seraing et ailleurs, aujourd’hui, un tel syndicat, un tel parti n’existent pas. Les syndicats actuels monnaient la « paix sociale », et permettent au système de se perpétuer. Les partis qui se réclament du communisme ont versé dans l’opportunisme, et s’obstinent, malgré l’évidente stérilité de leurs efforts, à poursuivre dans la voie du légalisme et de l’électoralisme. Le Bloc Marxiste-Léniniste aspire à jouer le rôle d’avant-garde révolutionnaire, mais il n’en a pas encore les moyens ni le crédit.

Il serait cependant ridicule aux communistes de dire aux travailleurs en lutte : « attendez ! Nous ne sommes pas prêt ! Le véritable parti n’existe pas, attendez qu’il existe parce qu’alors, nous pourrons ensemble donner aux luttes la force et l’ampleur dont elles ont besoins pour vaincre durablement ! » D’abord parce que les forces se développent en s’employant, en s’exerçant. Le meilleur moyen de ne jamais voir la fondation d’un authentique parti révolutionnaire, c’est d’attendre sa fondation. On peut toujours décréter sur papier la fondation d’un parti. Mais le nouveau parti communiste révolutionnaire naîtra réellement sur le terrain, dans la rencontre des luttes prolétariennes et du capital d’expériences politiques, théoriques et organisationnelles accumulé par les communistes.

Dans cette mesure, et dans l’hypothèse (purement théorique ; en vérité nous n’en savons rien) où le sabotage à ESB fait réellement suite au conflit de février, il s’agit d’une pratique volontaire, courageuse et porteuse d’avenir. Elle est certes insuffisante, mais elle explore les nouvelles formes de lutte qui s’imposent lorsque les anciennes se révèlent impuissantes. L’important est alors que ces initiatives se multiplient et, surtout, se qualifient, d’abord sur le plan politique, ensuite sur le plan organisationnel.

Ce n’est pas les moyens employés qui, en définitive, donnent un caractère réformiste ou révolutionnaire à une lutte. Le sabotage ne relève pas, par nature, du syndicalisme révolutionnaire. Ceux qui le pratiquent peuvent poursuivre des objectifs partiels en s’imaginant que le capitalisme peut être modifié, amélioré. Le sabotage comme poursuite d’objectifs partiels est une façon radicale d’améliorer son sort propre au sein du système sans viser au changement de système. Ce n’est pas du réformisme collabo (comme celui du PTB ou du PCB qui ne soutiennent pas les travailleurs dans leurs actions les plus radicales, toujours qualifiées de « dangereuses provocations » ) ; c’est au mieux de l’autodéfense (qui ne se pose pas la question du changement de système), au pire du radical-réformisme (qui refuse de se poser cette question, ou qui y répond en renonçant à l’objectif révolutionnaire).

Reposer partout la question de l’alternative révolutionnaire, signifie reposer partout la question de l’organisation révolutionnaire et de la stratégie révolutionnaire. C’est à cette tâche que s’emploie le Bloc Marxiste-Léniniste. C’est à cette tâche que doit s’employer tout travailleur conscient, dans son cadre de travail et au-delà de celui-ci.



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