par Daniel Meilleur
La méthode du "mind mapping" permet, par association de générer un grand nombre d'idées selon le principe du foisonnement en branches s'apparentant au développement des synapses du cerveau. Mais il est important, par la suite, de redonner à ces mots le sens restreint et précis qu'ils possèdent. Car si, dans une première phase, il convient de faire un déchiffrage général, de prendre un éventail le plus large possible afin de ratisser un nombre important d'idées susceptibles d'ouvrir la perception à un champ plus vaste, qui déborde l'entendement habituel de nos structures figées, la rigueur de la langue le premier et le seul instrument de la manifestation du phénomène humain exige non seulement que nous respections la précision des mots mais que nous y accordions la plus haute des priorités.
Je tenterai donc de définir d'abord le mot valeur. Chez les philosophes de l'antiquité, la valeur référait à trois dimensions représentées par le vrai, le beau et le bien et qui étaient, pour eux, des notions universelles et immuables. De ce sens originel, le mot valeur désigne aujourd'hui un ordonnancement de principes moraux qui règlent la vie en société. Il est un peu paradoxal, en ce sens, de parler de "valeurs individuelles", même si chaque individu peut adhérer plus ou moins à tel ou tel principe moral. Pour répondre à la question posée dans la consigne du travail, je préférerai donc parler des "attitudes" ou des "principes" plutôt que des "valeurs" de l'enseignant créatif et m'engager ainsi, par ces ambitions plus modestes, à des objectifs plus réalisables.
Le contexte culturel dans lequel nous vivons restreint beaucoup plus que l'on peut le croire la liberté d'expression. Paradoxalement, la presse, fer de lance de la liberté d'expression depuis les débuts de l'ère moderne, est devenue instrument de nivellement de la pensée. Par son omniprésence dans nos vies et par la surabondance d'informations qui nous bombardent et nous obligent, il devient de plus en plus difficile de trouver des sources fiables et de faire un sens de cette masse informe et bruyante. La tendance à prendre des raccourcis devient donc très forte. Cette tendance se construit comme une défense naturelle face à l'envahissement médiatique et constitue un moyen pour l'apprivoiser et l'absorber. Pour beaucoup de gens, la pluralité médiatique est confondue avec la pluralité idéationelle ; en réalité, ce qui se passe est plutôt le contraire. La masse imposante d'informations de qualité très variable produit un bruit de fond, un bourdonnement où tout est ramené à une tendance centrale, comme une supernova qui aspire vers elle, par sa gravité, tout corps céleste se trouvant dans son entourage.
Les jeunes sont particulièrement vulnérables à ce nivellement ; ils sont des éponges. Ils absorbent ce qu'ils voient, ce qu'ils entendent, ce qu'ils lisent, mollement, sans critique, sans avoir l'expérience nécessaire pour prendre du recul ni les instruments pour juger de la pertinence. Dans le cadre familial, ils sont comprimés par le moule idéologique des parents. Il devient, dans ces conditions, extrêmement difficile de tenter l'originalité, de tâter le terrain autour, d'explorer des voies de traverse, quitte à faire des faux-pas pourtant nécessaires et inévitables à la construction de soi. L'institution scolaire, elle aussi modelée par les vents de l'opinion publique comme ces arbres des steppes qui croissent penchés, devient elle-même instrument de répression, de rétention vers la tendance centrale. Une des manifestations extrêmes de cette répression est l'incident survenu récemment à l'école Viau-Dalpé où un jeune a été expulsé, fouillé par les forces policières et menacé de poursuites pour une rédaction qui avait froissé et effrayé un personnel enseignant quelque peu impressionnable.
Défendre la liberté d'expression n'est pas un objectif facile. S'il est une expression galvaudée, usée, rapiécée, c'est bien celle de "liberté d'expression". Sinon, il serait inutile d'avoir à préciser que cette liberté d'expression ne peut souffrir d'aucune exception, d'aucune limite, qu'elle doit être totale et absolue. Ces conditions sont implicites dans les mots même qu'elle utilise. Mais on préfère l'apprêter, l'édulcorer, l'aménager, par peur de la dérive, du discours haineux, de la pornographie, finalement, pour une foule de "bonnes raisons". La notion de libelle diffamatoire affirmation sans fondement destinée spécifiquement à causer du tort à une personne ou à un groupe ou une catégorie de personne, existe et est suffisamment claire pour parer à toute dérive du discours. Mais on aime mieux, à chaque occasion, ajouter une couche de plâtre supplémentaire à la liberté d'expression.
Il faut encourager les élèves à tout dire, peu importe la valeur sociale accordée à leur propos. Il n'est pas nécessaire que chaque énoncé soit poursuivi comme un chemin royal vers une nouvelle vérité. Certains d'entre eux peuvent être réfutés très rapidement. Mais il est absolument essentiel et primordial que l'élève sente qu'il a la possibilité de tout dire, que cette potentialité soit fortement inscrite en lui, que la classe devienne un abri contre les pluies acides de la rectitude politique, contre l'aspiration vers la tendance centrale de la supernova médiatique, contre le conformisme du milieu ambiant, contre les modes et les apparats, contre les tabous, contre les vaches sacrées et aussi et surtout, contre les pressions venant de l'intérieur même de sa personne, de son surmoi, de ses schèmes. Une seule règle doit prévaloir: le respect de l'autre, ou l'"impératif catégorique" de Kant: une loi morale qui n'a d'autres objectifs que sa propre préservation.
Finalement, ce principe de la liberté d'expression est avancé, d'une façon encore un peu trop timide à mon goût personnel, par Jeanne-Marie Gingras-Audet (1):
Un tel apprentissage [à la disposition de créer] peut-il se réaliser si on limite l'intervention de l'étudiant à fournir, à l'occasion, une réponse personnelle, même originale, où à apporter une contribution ponctuelle, même très imaginative, à un aspect précis de son apprentissage?
La curiosité n'est pas seulement favorable à la créativité mais constitue le moteur de l'intelligence. Ou, à tout le moins un des sens qu'on peut donner à l'intelligence: celui de renseignement stratégique (comme dans Intelligence Services). La stratégie militaire, pour conserver l'allégorie, a de tous les temps cherché à connaître ce qui se passe au-delà des frontières pour mieux contrôler l'ennemi qui menace et, aujourd'hui plus que jamais auparavant, les guerres sont gagnées ou perdues selon la qualité des renseignements qu'on a sur son rival. Le jeune homme ou la jeune fille qui se prépare à sortir dans le monde, qui cherche à s'y frayer un chemin, à s'y tailler une place et à y jouer un rôle significatif a besoin de cette sorte d'intelligence. Chercher à comprendre, se renseigner, vérifier, aller au-delà des "on-dit", cela peut faire la différence entre une vie où on est ballotté comme un fétus de paille au gré du vent et une vie où on est maître de ses moyens et de sa destinée.
En encourageant les élèves à explorer, à chercher, à aller au-delà des apparences, à tenter de comprendre les causes, les tenants et aboutissants, à s'aventurer en terrain méconnu, on aiguise son appétit de savoir et on l'aide à construire l'édifice des connaissances sans lesquelles aucune créativité n'est possible. Il faut pousser l'élève à sortir de son schéma intérieur, il faut l'inciter à s'aventurer dans des zones dangereuses. Il y a des terrains menaçants. Menaçants pour nos habitudes, pour notre confort intellectuel, pour nos croyances, pour notre édifice idéologique, pour notre weltanschauung, pour notre cosmogonie. Car, dit-on, certaines portes, une fois ouvertes, ne peuvent plus être refermées.
Dans les personnages du scénario de la créativité créé par Von Oech (2), la curiosité est une qualité présente chez chacun des personnages. Chez l'artiste, la curiosité permet de voir autrement, de regarder dans un prisme, de changer les couleurs, d'expérimenter les différents angles, les points de vue originaux, de varier l'éclairage. Chez le juge, la curiosité est inquisitrice : elle veut savoir "qui est qui" et "qui fait quoi". Elle cherche les tenants et aboutissants, les faits, les parties en cause. Elle instruit le procès d'une idée ou d'une affirmation, elle cherche la lumière de la preuve pour accéder à la vérité. Elle cherche le témoignage de toutes les parties, elle fouille leur motivation, elle analyse les pièces à conviction afin que justice se fasse au grand jour et que triomphe la lumière du savoir. Chez le conquérant, la curiosité est stratégique comme nous l'avons laissé entendre plus haut. Elle cherche les moyens pour faire avancer les choses. Elle cherche les passages secrets, les chemins inexplorés. Elle construit, petit à petit, un "service d'intelligence", une banque de renseignements dans laquelle on pourra puiser au besoin pour parer aux éventualités, pour répondre aux objections, pour éviter les chausse-trappes, les culs-de sac, les arnaques, les faux-pas. Elle dessine des cartes, elle espionne, elle traque, elle anticipe les mouvements et les changements. Mais c'est chez l'explorateur que la curiosité trouve sa pleine valeur. Elle habite tout le personnage, elle est sa raison d'être, sa motivation première. C'est le plus illustre des personnages. Sans lui, tout reste statique, tout tourne en rond, tout s'embourbe dans le train-train, dans la répétition et dans l'usure, jusqu'à l'entropie, la stagnation et la mort. C'est celui qui découvre, qui ose s'aventurer et affronter l'inconnu. Il ne craint ni les monstres mythiques ni la colère des dieux. Grâce à lui, on voit du pays, on élargit l'horizon et on invente des mondes nouveaux. La curiosité est la plus belle des qualités qu'un professeur puisse développer chez un élève.
Il peut sembler curieux de parler de structure quand on parle de créativité. On s'imagine cette dernière comme l'oiseau s'envolant hors de sa cage ou l'artiste, libre de toute attache, flottant dans les nuages. Pourtant, la structure est essentielle à la créativité.
Faisons l'expérience suivante: dessinons une figure ronde représentant le contour d'un visage et demandons à des gens d'y dessiner les yeux:

La très grande majorité des gens n'ayant pas suivi de cours de dessin, placeront les yeux ici...

...soit dans le milieu du front!
La première chose qu'on apprendra à des gens qui veulent dessiner correctement est de d'abord construire une structure:

et, grâce à cette structure, les yeux seront posés au bon endroit!
La structure est le point de départ sans lequel on ne va nulle part. Sans structure, toute pensée tombe dans les mêmes chausse-trappes.
Dans un extrait d'un ouvrage traitant du rôle de l'enseignant inséré dans le recueil de texte, J. Gowan (3) énumère les différentes phases de cet enseignement pour nourrir un environnement créatif. Parmi celles-ci, la "direction":
The instructor needs to be in a position to direct developing talent to an area and a level where it will be the most effective. While it is properly a guidance function, it is something which the able teacher can handle.
Il s'agit, d'après moi, non seulement de choisir le niveau approprié au stade de développement des connaissances de l'étudiant, mais aussi de lui fournir les objets indispensables qu'il aura besoin pour continuer. Ces objets sont les classiques, les maîtres, les experts dans un domaine donné, les "autorités" (dans le sens anglais). Ce sont eux qui ont déblayé le chemin, qui ont déminé le terrain. Ce sont eux qui ont fixé les balises pour marquer les endroits où on peut poser le pied sans s'enfoncer. S'ils ne nous sont pas donnés au départ, on tourne en rond, on refait, à chaque fois, les mêmes erreurs qui ont été commises par les autres. Pour aller plus vite et plus loin, il faut d'abord marcher dans des pistes qui ont déjà été déblayées.
On peut revenir une fois encore sur nos personnages de créativité de Von Oech. L'artiste a besoin de structure pour tout simplement pouvoir dessiner correctement: on vient de le voir dans l'exemple précédent. Le conquérant a besoin d'une hiérarchie: sinon, la confusion et l'anarchie régneront dans son armée et il sera réduit à néant. Il doit avoir les guides nécessaires pour juger si une information est pertinente ou non, si un mouvement dans telle direction gagnera un avantage stratégique ou sera simplement un effort perdu, une énergie gaspillée. Le juge doit s'appuyer sur la loi. Il est appelé à trancher, à faire des choix, mais ses choix ne peuvent être faits selon les caprices du jour, selon son bon vouloir comme un tyran. Il serait de même inacceptable qu'il fût soudoyé par une des parties ou influencé par des intérêts personnels. La structure permet au juge d'être indépendant, impartial, de ne pas être manipulé par les forces de l'ombre, par les mafieux et les organisations malhonnêtes et louches, par les profiteurs de tout acabit, par les imposteurs. Finalement, on imagine mal l'explorateur naviguant sans cartes et sans boussoles.
(1) Gingras-Audet, Jeanne-Marie: Notes sur l'art de s'inventer comme professeur, Prospective, Décembre 1979, p.194.
(2) Von Oech, Roger : Boîte à outils de la créativité, Paris, InterÉditions, 1987.
(3) Gowan, J.: Creativity, Its Exucational Implications, John Wiley & Sons, 1967.