COURRIER

 

BRUIT

Salut,

J'ai bien reçu le n° de Printemps-été du Point d'Interrogations. Je vus remercie d'avoir pensé à me l'envoyer !

J'aurais quelques remarques sur le texte "témoignage: le crime des bagnes nazis". Je suis d'accord qu'on ne peut pas dire que l'ensemble de la population allemande était nazi. Mais deux questions se posent: comment se fait-il que Hitler ait été élu ? (on peut me reprocher l'ignorance des électeurs sur ses projets, ce qui est très inquiétant, comment douter des intentions de quelqu'un dont les militants sont en uniformes, nationalistes, promilitaristes ? Et le fait que seul les suffrages exprimés sont pris en compte, OK). Puis comment se fait-il qui si beaucoup de monde était contre lui cela n'ait pas dégénéré très vite après les élections en guerre civile ou quelque chose de semblable ? Pour moi, il y a eu une majorité de personnes prêtes à supporter le nazisme pour X raisons, seulement, peut-être que lorsque ce régime s'en est pris directement à l'intérêt du peuples allemand par des privations diverses, là la situation a du changer, mais comme l'appareil répressif été en place c'était trop tard. Ce que je veux dire c'est que n'importe quel parti ou leader n'est rien sans le soutien d'une partie plus ou moins importante de la population.

Quant à faire payer leurs fautes au peuple allemand, je crois comme l'auteur qu'ils les ont suffisamment payées. D'ailleurs, il ne s'agit pas de "faire payer" mais d'éviter qu'une telle situation se reproduise, ce qui ne passe pas nécessairement par des punitions.

J'aurais aussi quelques remarques sur le texte sur le milieu alternatif. D'une part sans cracher dans la soupe (c'est vrai que ce milieu est beaucoup mieux que s'il n'y avait rien), les personnes qui s'intéressent vraiment à plus que la musique dans ce milieu représentent une infime minorité et il ne faut se faire aucune illusion sur sa portée et sa capacité.

De plus se pose le problème de que faire lorsqu'un groupe, un mouvement, se développe beaucoup pour qu'il ne tombe pas dans le piège de l'argent. Pour un groupe peu développé, les moyens (les capitaux) nécessaires sont peu importants donc l'argent n'est pas trop important. Mais pour assurer un développement plus important, il faut aussi plus de moyens. Comment faire alors sans une présence trop marquée du fric ? Il faudrait une plus grande implication du public qui dupliquerait lui-même les enregistrements ou les zines et les diffuserait, enfin je ne sais pas trop. (...)

 

Réponse de Hème

Paris, le 25/8/92

Je vais tenter de répondre à ta lettre du 19/07/92, bien que ma prétention à l'exégèse historique soit tout à fait limitée. En fait il me semble plus intéressant de comprendre en quoi un retour sur le passé peut favoriser notre réflexion pour aujourd'hui, plutôt que de s'imaginer avoir une vision parfaitement claire de l'histoire.

L'épisode du nazisme ne me paraît pas pouvoir être compris indépendamment de l'histoire l'Allemagne depuis le début du siècle et du contexte géopolitique des années 20-301.

Historiquement, l'Allemagne était marquée par des évènements majeurs:

- la première guerre mondiale, dont elle est sortie non seulement vaincue, mais affaiblie et humiliée par le traité de Versailles;

- le mouvement révolutionnaire en Allemagne de 1918-19 et la répression féroce qui suivit;

- le rôle joué par des forces qui pour certains allemands pouvaient symboliser un changement social:

    * Les sociaux-démocrates qui non seulement participèrent à l'embrigadement dans la guerre de 14, mais organisèrent répression (cf. le socialiste Noske2) et assassinats politiques de participants au mouvement révolutionnaire.

    * Les bolcheviks russes et leurs suivistes allemands, dont la politique fut un sabotage constant des efforts contestataires en Allemagne: publication par Lénine de "Le Gauchisme..." (sous réserve de vérification, le seul livre "marxiste" qui restera autorisé sous Hitler) ouvrage dirigé en particulier contre les radicaux allemands; traités de paix (!) entre la Russie et l'Allemagne, du traité de Brest-Litovsk de l'aire léniniste au pacte germano-soviétique de l'aire stalinienne;...

Pour en revenir aux deux questions que tu poses:

Comment se fait-il que Hitler ait été élu ? On pourrait généraliser la question en demandant comment se fait-il qu'il y ait des électeurs, c'est à dire des citoyens, des individus attachés au système social en place ? A partir du moment où l'adhésion à ce système était largement (mais pas unanimement) partagée, Hitler pouvait apparaître comme tu le dis "pour X raisons" être l'homme de la situation; le seul qui osait avoir un programme politique et élever la voix. Le seul pour certains qui pouvait réaliser le programme des socialistes (ni plus ni moins nationaux que Hitler lui-même). Cette confiance n'était pas particulière à quelques électeurs un peu niais si l'on considère le soutien apporté par des grandes firmes capitalistes (pas seulement allemandes) au parti nazi.

Comment se fait-il que cela n'ait pas dégénéré très vite ? Comme évoqué plus haut l'Allemagne sortait depuis peu d'un mouvement révolutionnaire écrasé dans le sang (pas par les nazis... par les socialistes!). Une partie des radicaux allemands avaient été assassinés, emprisonnés, certains étaient en exil. Les conditions étaient plutôt réunies pour un reflex conservateur que pour un nouveau soulèvement. Par ailleurs, de nombreux allemands n'ont sans doute pas ressenti la situation pénible qu'ils traversaient comme une conséquence du nazisme, mais plutôt de l'agression extérieure: traité de Versailles, bombardement de villes allemandes par les alliés,... Ceci était plus de nature à renforcer le nationalisme qu'à l'effacer.

 

Revenons-en à la question centrale: quelle importance cela a-t-il aujourd'hui ? Ou, quel est pour le monde contemporain, celui du Nouvel Ordre Mondial, le bon usage d'un Hitler ? Un début de réponse peut se trouver dans un texte récemment publié sur le "mythe Christophe Colomb"3: "Peu importe ce qu'elles font (les sociétés européennes et celles qui en dérivent), ce n'est jamais "réellement" ce qu'il parait à moins que ce fut fait précisément à la manière des nazis... Dans le même temps, les tenants de cette vision des ambitions nazis tendent irrésistiblement à voir la consolidation et le maintien des états coloniaux sous domination européenne en place, comme l'Australie, la Novelle Zélande, l'Afrique du Sud et le Canada comme "fondamentalement OK", ou même comme un progrès. La "distinction" permettant ce phénomène psychologique est que chacun de ces états mena le déplacement intentionnel et l'exterination de populations indigènes, et leur remplacement, d'une manière sensiblement différente dans ses particularités de celle employée par les nazis, en tentant d'accomplir exactement la même chose. Une telle différenciation technique est alors magnifiée et utilisée comme une sorte de voile à tout faire, derrière lequel on peut à peu prêt tout cacher qui n'est pas ouvertement paré d'une croix gammée."

Plus généralement, l'épouvantail nazi sert à tout excuser... sous prétexte que tous les crimes, tous les massacres ne sont rien comparativement au crime absolu que constitua l'Allemagne hitlérienne. Les délires qui se déversent actuellement à propos de la Yougoslavie en sont une nouvelle illustration. Pour nous, ceci doit avoir une conséquence bien claire: il ne faut pas tomber dans le panneau, ou plutôt dans les deux panneaux: celui des démagogues populistes nostalgiques ou non du nazisme, et celui des démocrates et de l'anti-fascisme dans toutes es variantes. C'est fondamentalement le sens de mon texte "Chemises brunes et pantalonnades" qui figurait avant le témoignage de H. Chazé. Cette juxtaposition n'était pas fortuite, les deux textes s'illustrant mutuellement.

Bien cordialement,

1-cf. par exemple, photocopie ci-jointe des chapitres VII et VIII de LA GAUCHE COMMUNISTE EN ALLEMAGNE de Denis Authier et Jean Barrot, que j'espère lisible malgré l'aspect jargonnant et la multiplicité des sigles des partis allemands d'alors.

2- "Qui est Noske ?

Ouvrier devenu journaliste d'appartenance social-démocrate (Parti socialiste allemand, SPD), élu député en 1906. Spécialisé dans les questions militaires, il vote les crédits de guerre en 1914. Durant tout la guerre, il assurera la liaison entre le Q.G. et le S.P.D. Les militaires ont confiance en lui... il est chargé de maintenir le moral de la troupe.

Vaniteux, jouant l'homme fort, flatté d'avoir pour collaborateurs les grands d'Allemagne, les généraux, il interviendra dans différentes villes (Kiel,...) pour réduire, en en prenant la tête, les soulèvements de travailleurs et de soldats.

En novembre 1919, il fera écraser les prolétaires de Berlin: "Il faut que quelqu'un fasse le chien sanglant: je n'ai pas peur des responsabilités."

Extrait de Solidar-Noske (L'INSÉCURITÉ SOCIALE N°1)

3- Ward Churchill, Deconstructing the Columbus Myth, dans Anarchy été 1992

 

Extrait de réponse à la réponse

...Pour le nazisme, je ne conteste pas ce que tu dis. Ce que je veux dire et que je n'arrête pas de dire, c'est que le seul vrai "pouvoir" appartient à la multitude, au peuple et non à une minorité insignifiante. En fait ce que je pense est résumé dans la formule "qui y a-t-il de plus fort que l'individu, c'est la masse des individus". Je crois que le seul pouvoir est au peuple, cela entraîne que le "pouvoir" des dirigeants est une mystification, mais aussi que pour revenir au nazisme, toutes les fautes de ce régime et de n'importe lequel ne repose pas sur un Hitler ou une autre "chef suprême" mais sur une majorité du peuple qui y trouve à un moment ou un autre son intérêt. Il ne suffit pas de couper la "tête" pour que le mal soit soigné, c'est plus compliqué que ça.

N'importe quel tyran n'aurait rien fait tout seul. C'est pareil pour un Le Pen, il ne serait rien sans ses militants et ses électeurs...

 

CRUEL

Bonjour,

Les vacances m'ont laissé quelques temps pour écrire sur une sujet qui me touchait depuis un moment: le mythe de la croissance économique et ses fausses vertus. Je vous le propose, car il pourrait peut-être intéresser une de vos prochaines publications. La première partie est certes un peu didactique, mais il me semblait nécessaire de savoir de quoi on parle.

De toute manière, critiques et commentaires sont les bienvenues. Je pense que Le Point d'Interrogations est fait pour ça.

J'ai fait par ailleurs une forte promotion pour vos oeuvres dans mon émission, ,notamment dans la revue de presse, et j'espère que vous en avez eu quelques retombées venant du Nord. Je joins aussi, en plus de l'article sur la croissance, les récents suppléments de l'émission, dont un dans lequel vous figurez.

En attendant de vous lire prochainement, bonne continuation. Bien cordialement.

Yannick, Ronchin (Émission Surmoi Cruel) 18/08/92

 

 

COMIDAD

Naples, le 12 septembre 1992

Chers camarades,

Voilà la traduction de quelques commentaires par lesquels nous avons fait précéder la parution de l'article "'L'idéologie du travail" (Le Point d'Interrogations - hiv 91/92) sur notre Bulletin Comidad n°80, qu'on vous a déjà envoyé.

Bien cordialement, Comidad.

L'article que nous allons présenter adresse une critique, que nous partageons, à l'idéologie du travail; nous trouvons intéressante la description du renversement de perspective par lequel le travail, qui était vu avant comme une peine infligée, devient un élément ennoblissant. Il y a quelques tmeps nous avons polémiqué avec ces camarades pour l'utilisation de quelques arguments éthiques-humanistes (voir Bulletin n°75-77) suivant lequels la société actuelle priverait la vie de l'homme de son sens, etc...

Cet article, par contre, souligne comment le recours aux arguments humanistes (la réalisation de l'homme par le travail) est un thème constant utilisé par la Pouvoir pour subjuguer les individus.

Il est intéressant de remarquer comment l'article amène la démystification de l'idéologie du travail sans tomber dans la rhétorique opposée du refus du travail, laquelle finirait par discréditer la démystification en elle-même; parce que le problème n'est pas de refuser le travail tout court, mais le travail en tant que mission et obligation sociale.

Par contre, un aspect qui n'est pas convaincant dans l'article et la conception du salaire, que les camarades d'Interrogations" voient comme un outil pour la soumission du travailleur.

En réalité, le fait de devoir payer un salaire à celui qui travaille c'est malgré tout un moment de contradiction à l'intérieur de la vision du travail-mission. Et en effet les capitalistes essayent de n'importe quelle façon d'abolir la négociation salariale pour la remplacer avec un prix politique du travail imposé par le gouvernement.

 

 

 

SOMMAIRES REVUE « LE POINT D’INTERROGATIONS » (1991-1996)

 

 

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