L'HOMME DU MATCH
Il la voulait tellement cette Coupe, qu'il l'a offerte à l'OM, à Marseille, à la France. Basile d'Adjamé, Boli l'Africain qui n'avait jamais réussi à sécher ses larmes de Bari. Le vent de l'Histoire l'a fait pour lui.
Boli, noir désir

COUP de sifflet. Il n'explose même pas, il pose sa tête dans ses mains, sort du terrain derrière le but. La clameur venue du virage blanc enfle, immense. Bras écartés, tête droite, il s'avance vers cette vague de voix qui crépite de milliers de mains tendues. Ce soir, c'est lui le grand prêtre, il marche sur la piste rouge, caresse un virage, un rivage de bonheur fou. Enfin, il se plante devant la tribune d'honneur. Ses mains essuient ses yeux et disent non. Non je ne pleure pas, je ne pleure plus.
Effacer Bari comme on oublierait Palerme. Faire un sort au mauvais sort, éponger les larmes qui depuis deux ans croupissaient au fond de son coeur. Une petite et malveillante flaque de chagrin, comme un remugle de désespoir. A Bari, vaincu, Basile aurait facilement rempli un tonneau pour s'y noyer. «Je suis émotif, explique-t-il, quand je perds c'est un désastre». Ne lui reprochez pas ces grandes eaux : il y a bu à fond perdu l'énergie de sauter aussi haut, à l'instant précis de cette 44e minute où, d'un coup de tête subliminal, il sauva l'OM de la noyade.

Black is beautiful

Depuis si longtemps il psalmodiait : «J'en rêve de cette finale. Je flashe dessus depuis un mois. Le jour, la nuit, dans la voiture. Partout. Je deviens fou.» Il fallait que ce soit lui. Marabout de son propre destin, il n'a fait vibrer sa vie des faubourgs d'Adjamé que pour arriver là, à Munich et voir son nom s'inscrire en lettres d'or sur l'écran noir du stade olympique. Noir désir, noir colère, noir couleurs... Toute une vie de coups de tête, de coup de coeur, de coups de coude aussi. Et alors ? Le sang bout. Et Basile est vivant. Il aime qu'un groupe soit uni parce qu'il se sait avoir l'esprit d'un chef. On touche à Pelé ? Il allonge le Lillois Buisine d'un direct du droit. Abedi en a rit d'avance. Salaud Boli ? Non, salut Basile ! Combattant sublime ! Comment dites-vous ? Con battant... Ah si vous voulez. Mais dites moi, on tire au sort dans la cour d'école et c'est à vous de choisir le premier. Vous me le laissez ?
On l'a dit fou, inconscient, dangereux. Il est sûrement un peu tout ça. Mais comment fait-on un monde ? Alors, vous pensez, une équipe. Ils l'ont tous appelé sous leur drapeau : Guy Roux, Tapie, Michel, Platini, Houllier. Il sait comment prendre une montagne. Parfois, il dégringole à la première pierre. Comme en Tchécoslovaquie ou au Parc, face à la Suède. Avec les Bleus. Et pourtant, on le reprend toujours. Les vieux Marseillais qui ne voient les matches qu'à la radio le sentent comme un animal. Certains crèvent l'écran, lui transpire des ondes ! «Trésor était peut-être plus fort que toi, mais il jouait trop aux cartes». Les cartes... Quand on s'appelle Basile Boli, on n'a pas besoin de code de la nationalité. Le code d'honneur suffit. Africain, oui monsieur ! «Yassa de poulet et marinade d'oignons, faites trois places pour le Bat'd'Af' de l'ohème, Basile, Jocelyn, Abedi. Tassez-vous les gars ! Et vous, les noirs, lisez Texaco, premier Goncourt antillais, penchez-vous sur Guilbert, écrivain, pédé et génial. Un homme comme on n'en voit pas beaucoup. Et je vérifierai que vous les avez lus Et lui, pendant ce temps, s'occupe de tout. Il remonte une mécanique, pousse une gueulante, tente un raid, déchire l'herbe d'un tacle. Tout en dents et les yeux blancs. Souriez à Basile. Vous y croyiez, vous quand il est parti tout seul, contre tous ces Belges, labourant l'herbe du Parc sur tout le côté droit pour offrir à Papin une bicyclette de rêve parce que, putain, on est chez nous et on ne peut pas perdre !
On s'exclame, on s'exclame, mais bon dieu ça fait du bien. Basile, il nous rend notre fierté. Nous sommes tous des opprimés. Et que ça fait du bien de faire péter le couvercle ! «Carlos (Mozer) disait toujours que nous, les tiers-mondistes, on devait se faire respecter plus que les autres». Alors, touche là mon pote. Elle est à toi cette coupe que tu veux ramener en Afrique. Comme l'écrivait Pierre Georges dans «Libération», c'est une victoire hygiénique. Il fallait que la France perde enfin son pucelage. Un grand guerrier noir est passé par là. Black is beautiful.