AMBIANCE
Soudain Marseille a pris feu !
Jusqu'à la fin du match, la cité phocéenne était ville morte. Et puis, à 22h05...
Et soudain ce fut l'explosion. Le tremblement de terre. Il était 22h59, hier soir à Marseille, quand la cité poussa un cri lourd et sourd. Un cri de bonheur et de délivrance. Un cri qui ne pouvait être que celui du bonheur total, celui de la victoire, attendue depuis tant d'années. Depuis trop longtemps. Moins d'une minute avant la mi-temps, Basile Boli, majestueux, venait de s'envoler dans les airs de Bavière et d'inscrire le seul but de la partie face à l'indestructible armada rouge et noire. Sur le Vieux Port, dans toute la ville, au sein de toute cette agglomération, qui était devenue pour un soir la capitale de la France, la folie s'empara de tous les esprits et de tous les corps.
De chez eux où ils s'étaient massés devant leur poste de télévision ou dans les restaurants équipés d'écrans géants pour une clientèle privilégiée, tous se retrouvèrent dans la rue afin de libérer le trop plein de cette énergie et de cette passion qu'ils avaient trop longtemps contenues.
L'OM menant 1 à 0 devant le Milan de JPP. Quoi de plus normal après tout. «De toute façon, que ce soit en match officiel ou amical, nous n'avons jamais perdu contre ces «putaing» d'italiens.» Le crâne enroulé dans un maillot bleu et blanc., les joues dessinées de la même couleur, les inconditionnels de l'Olympique de Marseille, ceux qui ne purent cependant pas débourser les deux, trois ou quatre milles francs afin d'obtenir le fameux sésame pour Munich annonçaient là, sur le quai des Belges, que désormais plus rien ne pouvait leur arriver. «On n'a jamais perdu contre eux, je te dis !» On conjure le mauvais sort comme on peut...
La deuxième mi-temps va commencer. Comme ce fut le cas une bonne heure plus tôt, les rues vont se vider en plus de temps qu'il n'en faut pour le dire. Comme par enchantement, la vie semble s'être évanouie. Marseille redevient ville-morte. Seuls quelques gardes mobiles, en faction sur les points stratégiques de la cité, font contre mauvaise fortune bon coeur et surveillent d'un oeil inquiet cette armée de l'ombre qui ne va pas tarder à resurgir. Le pouce coincé dans le ceinturon en cuir de son pantalon, René avoue, quelque peu désabusé : «Qu'est-ce que vous voulez que je vous dise, c'est mon boulot. Je suis obligé d'être dans la rue. Vous y êtes bien vous !» Des sifflets se font alors entendre dans la ville. Une voix métallique sortie tout droit de son talkie-walkie prévient René : «Papin vient d'entrer.»
Un peu plus loin, il suffit de descendre quelques marches pour se retrouver devant l'employé de la RATP. Celui qui est de garde précisément ce soir-là, le mercredi 26 mai 1993 au métro Vieux Port - Hôtel de Ville. Le son du transistor filtre de la cabine. Ca grésille dur. «Moi je me fous de la télé. La radio cela me permet de faire travailler mon imagination». Etre bloqué dans son aquarium alors que près d'un milliard de téléspectateurs sont rivés devant leur petit écran n'émeut pas plus que ça notre bonhomme. «Un milliard ? Vous n'êtes pas de Marseille, vous ?»

L'explosion !

Devant l'église qui fait l'angle du quai des Belges et de la rue du Beausset, nous avons trouvé, en début de soirée, le seul Marseillais mécontent de la ville. Un pauvre diable, qui tend du bout des doigts sa casquette désespérément vide aux passants. «Moi, je m'en fous de l'OM. Personne ne passe. T'as pas cent balles ?» Devant ses yeux ébahis passera alors une Renault 18 bleue ensevelie sous le poids de 18 supporters (nous les avons comptés). Il faudra l'intervention des forces de Police pour que les amortisseurs, qui hurlaient de douleur, soient enfin soulagés.
Le match a repris depuis longtemps et les efforts désespérés du Milanais de charme Lentini ne changeront rien au scénario de l'histoire établie ne première mi-temps.
Exceptés quelques photographes déterminés, à la recherche de l'insolite, et des couples de femmes pouvant enfin sortir seules sans être importunées, les rues sont abandonnées. La rencontre arrive à son terme et la tension commence à envelopper l'atmosphère. Il fait de plus en plus chaud. La «pute» qui traîne ses bas résilles du côté de la rue Paradis n'a pas fait un client. «Heureusement qu'ils ne font pas la finale tous les soirs. D'habitude quand l'OM joue j'ai du monde. Mais là, sitôt le match fini, je rentre chez moi. Cela ne va pas être vivable dans le coin.»
Les Brigades mobiles commencent en effet à se déployer. Il ne reste que quelques secondes. Les Marseillais, d'ordinaire si volubiles, retiennent tous leur souffle, il est 22h05 et le premier pétard explose dans la ville. C'est fini. Enfin !
Marseille se libère, Marseille hurle, dégueule son bonheur. Une horde sauvage, mais pour l'instant disciplinée, s'empare du Vieux Port. Ils sont des milliers à bloquer complètement la cité. Partout, les larmes coulent, les Klaxons se déchaînent, les filles vous sautent au cou. L'émotion est à son paroxysme.
Les Marseillais, fiers d'être devenus les premiers vainqueurs d'une Coupe d'Europe, tombent les uns dans les bras des autres, ivres - au sens propre comme au sens figuré - de bonheur. Des téméraires plongent dans les eaux glauques du Vieux Port.
La nuit va être chaude. Pour tout le monde !