UN JUGEMENT DE MANUEL DE DIEGUEZ

sur "Celles qu'on prend dans ses bras "

Henry de Montherlant et Laclos

 
 

Relisant ces jours derniers la remarquable préface de M. Armand Hoog, aux Liaisons dangereuses, je me demandais ce que diraient un jour les métaphysiciens de l'amour et les stratèges de l'histoire littéraire, d'une pièce, au premier abord fort simple, mais qui ne laisse pas de révéler des perspectives inquiétantes : Celles qu'on prend dans ses bras, d'Henry de Montherlant.
 

Quoi de plus courant que cette intrigue : un homme aime une femme qui ne l'aime pas, tandis qu'il est  aimé d'une femme qu'il n'aime pas. Un peu plus, on se croirait en plein vaudeville, avec une histoire d'amour bien émouvante. Nous avons tellement perdu le goût de la simplicité, que nous trouverions cela trop facile et indigne d'un grand auteur. Mais il n'est pas besoin de solliciter les textes : la solitude atroce où se débattent tous les personnages, la haine qui crève soudain la trame du grignotement quotidien ("Moi aussi j'ai sept ans de haine qui ont leur mot à dire" : Ravier à Mlle Andriot), le côté si burlesque qui surgit comme le fou dans les pièces de Shakespeare - scène de la bergère, - cet arrière-plan, enfin, d'une ville de lucre et de stupre, d'un Paris présenté comme un coupe-gorge (et qui semble l'arrière-plan indispensable aux chefs-d'oeuvre de la littérature érotique en France), tout cela, on le devine, recouvre un thème plus secret, qu'il s'agit de mettre à jour. Ainsi, la conquête par Valmont de la présidente de Tourvel n'est qu'une histoire de couchage ; et tout le livre semble tissé d'histoires de cet acabit. Mais on voit bien que d'autres choses sont en cause, qui donnent son vrai sens à l'ouvrage : le point limite du rationalisme atteint, le déterminisme psychologique absolu va retrouver la part d'ombre, et l'angoisse de ne rien atteindre jamais, avec le marquis de Sade... Tel est le déguisement du démon qui transcende l'aventure banale de personnages tout ordinaires...
 

Les personnages de Laclos semblent atteindre le réel ; le plaisir est l'ultime raison, l'absolue connaissance. Valmont dispose de multiples demoiselles, en attendant que cède la forteresse dont il a entrepris l'assaut. Mais je ne sais quoi nous avertit déjà que cette transparence va éclater, que les bases mêmes de l'esprit sont en cause dans cette "parfaite, algébrique fiction de l'homme de verre". Ravier, lui aussi, est abondamment fourni en maîtresses ; lui aussi proclame qu'il n'y a rien en dehors du plaisir, avec moins d'élégance, il est vrai, que Valmont. Et il revient sans cesse sur ce thème déjà cher à Costals : Il n'y a que la possession, il est vain de viser au delà de l'homme. Pourtant, quelque chose nous avertit de l'échec, ne serait-ce que cette mystique de la chute que Ravier partage avec Valmont, cette croyance à la souillure par l'acte de chair ("Je t'aimais innocente, je t'adorerai corrompue"), qu'on trouve chez tous les apôtres de la seule chair, et qui donne à leur cynisme je ne sais quel accent amer d'inlassable revanche. Mais chez Laclos du moins on rencontre les accents de la joie, les cris de triomphe, l'ivresse de créer par jeu la créature selon ses voeux. Il y a quelque chose de démiurge chez Valmont, alimentant de sa seule substance sa création, puis s'en nourrissant en retour, comme fait l'artiste des chefs-d'œuvre qu'il a promus à l'existence.
 

Rien de tel chez Ravier, condamné à ne rencontrer que le vide. "Rien n'est plus bas, ni plus vulgaire, que la façon dont je t'accepte, mais à peu près tout ce qui naît est d'origine impure", proclame cet apôtre du plaisir, lorsque enfin l'objet de sa passion va lui céder. Il a d'ailleurs avoué, dès le début, parlant de ses maîtresses : "Mais tout cela ne va pas loin en moi". Et à cette jeune femme qui se donne, ses paroles sont d'un Janséniste. C'est Paphnuce parlant à Thaïs : "Tu mens ! Tu es fausse. Tes yeux mentent. Ton corps ment, toutes les papilles de ta peau mentent. Tu n'es pas à moi, tu ne me donnes rien, tout est faux dans ce que nous faisons en ce moment". Voilà des mots qui ne trompent pas : ils sont d'un exterminateur du péché, s'appelât-il Don Juan. Mais ce désespéré est cloué sur place. Sade, du moins, veut forcer la vérité : s'il n'atteint rien, du moins a-t-il tout essayé. Entre le contentement de Laclos, rieur, suffisant, complaisant, goguenard et la "frénésie éperdue" de Sade se place ce troisième personnage, immobile, qui va vers le plaisir en grimaçant, poussé par le hasard, tout en regardant du côté de l'ascèse, proclamant que seule la jouissance compte et assoiffé de pureté. N'est-ce pas pour la pureté qu'il admire Mlle Villancy, et ne dit-il pas expressément au début, qu'il ne veut pas la séduire ?

Imaginez les personnages de Laclos tendant leurs rets sans croire, ne se prenant plus à leur jeu ; la possession sans plaisir; la chute enregistrée comme une conséquence mathématique de l'intrigue, exprimant le choc de robots se heurtant parce qu'on a fait intervenir le déclic : voilà un paysage littéraire que nous ne connaissons pas encore, qui n'est ni celui, joyeusement libertin, des Liaisons dangereuses, - pour peu qu'on n'en scrute pas les fêlures, - ni celui, éperdu et furieux, du Marquis. Sur les terrains de la désolation érotique, ce classique est à naître : mais n'en voyons-nous pas l'ébauche dans ces trois actes de Celles qu'on prend dans ses bras, où tout semble jeté dans un abîme ?
 
 

Précisément, le mot y est : "Je ne peux pas vous parler autrement qu'à cœur ouvert, en jetant tout dans l'abîme, comme si je parlais à une planète inconnue". Et voit-on une conclusion plus désolée que celle-ci : "Les jeux sont faits... Malheureux sans toi ou malheureux avec toi..." ? L'élément bouffon ne prend-il pas dès lors toute sa portée métaphysique,  - question de bon goût mise à part, - lorsqu'on se demande s'il s'agit de la bergère ou de Mlle Villancy. ("C'est faux, c'est faux à crier, mais j'en ai envie", s'écrie " le loufoque", parlant de la bergère dans laquelle Mlle Villancy est assise et qu'il veut acheter.) Ici, le droit au jeu reparaît dans l'œuvre, comme elle apparaît dans l'ordre cosmique, à titre de seule consolation de Dieu. Et l'intervention de la loufoquerie dans l'art, - je pense à la loufoquerie d'un Jarry, par exemple, - n'est-elle pas le signe de la rivalité de l'artiste avec la Création, dont elle secoue l'absurdité, en introduisant la farce ? La farce fait craquer l'édifice. Le rire intervient comme une soupape de sûreté lorsque l'atmosphère devient irrespirable.
 

Car, Il ne faut pas s'y tromper : sous leurs grands airs de politesse, tous les personnages de Celles qu'on prend dans ses bras s'entredévorent. Le pessimisme qui y règne est sans sortie de secours. Les êtres s'y pourchassent comme des insectes sur la mer. Ils ne se trouvent jamais ; pourtant ils se déchirent, et patiemment. Même lorsque Ravier n'en peut plus de chagrin, Mlle Andriot ne cesse de se préoccuper d'elle seule, - comme Ravier, comme Mlle Villancy. Mieux, elle ramasse une épingle pour la lui planter dans le cœur. Au cri de Ravier : "Mon malheur va de la terre au ciel", elle répond : "Comme l'homme sait mal souffrir ! (...). Si c'était moi (...). Mais moi, en sept ans (...)", etc. Ces deux êtres se torturent : Ravier par estime de soi-même, Mlle Andriot par obstination dans l'aveuglement. Et lorsque la trahison de Mlle Andriot éclate, c'est presque un cri de libération que pousse Ravier : "Ne vous occupez pas de ce serpent, je lui écraserai la tête quand je le voudrai. Moi aussi, j'ai sept ans de haine (...)".
 

Une pièce qui s'inscrit au coin de la férocité supérieure de l'esprit.

Manuel de DIEGUEZ.