par Manuel de Diéguez
C'est aussi - et il faut le signaler d'abord - une admirable traduction de Jean Paris. Par quel hasard les grands traducteurs se sont-ils presque tous exercés sur Shakespeare - Jean-François Victor-Hugo en France, Wieland en Allemagne, Pasternak en Russie ? Jean Paris ne fait pas exception à la règle : il a publié un Shakespeare par lui-même, un Hamlet et les personnages du fils, avant de traduire Shakespeare pour Vilar. Hélas ! les belles traductions sont devenues rarissimes ; les éditeurs se déshonorent à en publier d'abominables parce qu'une bonne traduction leur coûterait trop cher. Parfois, il se rencontre un traducteur quasi bénévole, tel Jean Paris, qui a mis neuf mois à traduire ce Voyage de "l'Alchimiste" (1) et l'a préfacé lui-même.
Kentfield est né en 1924 ; à vingt ans, il interrompt ses études pour s'engager comme matelot ; en 1948, il commence à camper quelques personnages de marins dans des nouvelles pour le New Yorker". Puis il consacre six ans à écrire cet étrange voyage où "il n'est pas une ligne", nous dit Jean Paris, "qui ne se réfère implicitement au grand œuvre", c'est-à-dire à l'alchimie. Justement, Jean Paris est féru d'ésotérisme ; c'est avant tout le sens ésotérique d'Hamlet qu'il s'est, efforcé de dégager dans le petit livre cité plus haut. Et nous voici tout proches d'une querelle complexe qu'il nous faudra bien vider...
Essayons d'abord de nous y retrouver sur ce navire ; le pont supérieur, où règne le commandant Beaudrop, figure le royaume de l'absolu ; sur le pont principal s'affaire l'humanité moyenne, plongée dans les vains conflits du temporel ; la cale, enfin, enferme la bauxite qui,"sèche, offre la teinte de 1a chair ; humide, la couleur du sang". Mais pour s'y retrouver dans la symbolique de ce livre, il faut être un spécialiste de l'alchimie ; si vous ne lisez d'abord la préface de Jean Paris, grand sera votre embarras. Vous saisirez parfois une allusion, vous lirez quelque-fois, en transparence, le sens caché, mais une profusion de signes, d'intentions et d'idées vous échappera. Et c'est, à mon sens, le défaut majeur de ce roman. Dans Hamlet un sens psychologique et spirituel éclate par-delà un ésotérisme pour spécialistes, et Jean Paris en convenait dans son petit livre, en notant que son interprétation "ésotérique", n'en excluait aucune autre : Hamlet est aussi le drame de l'indécision, comme Coriolan est le drame de l'orgueil - de sorte qu'une psychologie universelle y trouve son compte. Or ce qui m'offusque dans ce Voyage, c'est une volonté délibérée d'hermétisme, une exploration systématique d'une très belle symbolique oubliée. Le livre terminé, je sors d'un cauchemar, souvent fascinant, certes, mais d'où aucun caractère ne se détache pour s'imposer à la mémoire. Ce qui prouve qu'il ne suffit pas de sous-tendre un personnage avec un symbole pour qu'il se mette à vivre. Et c'est aussi le point qui m'oppose à Jean Paris dans son remarquable essai sur Shakespeare, à savoir cette évidence qu'Hamlet est vivant parce que Shakespeare n'a pas écrit sa tragédie à partir de l'alchimie ni pour en illustrer les symboles, mais à partir d'un certain langage...
Dans sa préface, Jean Paris ne nie pas, semble-t-i1, le caractère délibéré de l'entreprise de kentfield. "Il est difficile, écrit-il, d'entrer maintenant dans le dédale des allusions et des correspondances qui décrivent, aux livres III et IV, les phases ultimes du magistère. Le lecteur attentif pourra se faire un jeu de les déceler à partir de quelques repères". Un jeu ! Non, ce jeu ne suffit pas à "assumer dans l'esprit même de l'Odyssée, de la Divine Comédie, de Saint-Brendan, de Moby Dick, toutes les dimensions de la quête".
Qu'est-ce qui fait donc, à notre avis, l'intérêt de ce roman ? C'est qu'à sa manière, il participe de la même recherche que celle des romanciers dont nous avons parlé ici depuis un mois - des romanciers soucieux d'arracher à un univers à deux dimensions.
Asturias cherche d'ordinaire ses références spirituelles chez les dieux indiens, dans la terre et dans la race ; Zumthor s'efforce à la troisième dimension par la référence biblique et le ton épique, pour ne pas parler des catholiques qui disposent d'un univers plein de miracles. Kentfield, lui, veut reconstituer de toutes pièces un système de symboles, et nous rappelle, par un glorieux échec, que les hautes œuvres sont par-delà l'artifice - en un temps où le roman à deux dimensions réussi par les "trucs".
Kentfield, tenace, concerté, patient, orfèvre, ne tombe pas dans le piège d'expliquer le spirituel, à l'inverse de Zumthor, il ne se méfie pas de la folie. Mais son navire se veut hermétique pour nous délivrer de la raison - cela ne suffit pas pour entrer dans la folie géniale - celle du Quichotte ou de Macbeth. La folie artificielle est peut-être la plus dangereuse de toutes. De s'y être aventuré, Kentfield retombe simplement, bien souvent, dans la platitude réaliste, parce que le lecteur ne le suit pas dans ses allusions ésotériques. Et lorsqu'il atteint à la beauté, c'est toujours par des splendeurs verbales sans lesquelles l'alchimie ne serait rien - splendeurs trop erratiques, pourtant, et insuffisantes à soulever l'ensemble : "Au matin, profitant de la marée haute, un pilote indigène fit franchir la barre à "l'Alchimiste". Maints vaisseaux sculptés aux siècles précédents s'étaient enlisés là, avec leurs équipages, sabres au clair; maintes fois cette ligne de sable perfide avait sauvé le port."
Elle est étrange, révélatrice, l'entreprise de ce jeune Américain qui, pour retrouver quelque unité spirituelle, dans l'Amérique de Henry Miller, plonge dans les grimoires des alchimistes du moyen âge européen. Il y a là une fuite devant la vraie tâche entrevue. D'autant plus que la vraie satire, celle du monde actuel, n'est pas absente - elle transparaît par éclairs.
Quoi qu'il en soit,
ce n'est plus un courant national, c'est un courant mondial, aujourd'hui,
que celui d'une littérature hantée par une dimension visionnaire
et qui, à une époque traquée dans sa mensuration même
du temps, devenue le temps relatif, flottant, angoissant d'Einstein, veut
retrouver le secret d'une totalité de l'homme.
(1) Éditions du Seuil.