par Manuel de Diéguez
J'ai pu prendre connaissance sur épreuves, pour les lecteurs de Combat, du nouveau livre d'Henry Miller : Big Sur (1). C'est une grande joie et bien rare, de pouvoir parler d'un grand livre. Celui-ci se trouve, de plus. - cela arrive - fort bien traduit par Roger Giroux.
Joie, d'abord, de retrouver une planète familière, celle de l'auteur du Tropique du Capricorne, du Colosse de Maroussi, de Crucifixion en rose, tous ces livres déjà classiques. Je me souviens du choc que je reçus, lors de la parution du Capricorne en France, à lire les critiques qui osaient parler de pornographie : un tel jugement convenait autant à un pareil livre qu'à l'Apocalypse par exemple ; c'était de la lave en fusion - la première réussite vraiment épique du roman moderne depuis Le Voyage au bout de la Nuit.
Certains passages - notamment ceux concernant la Compagnie des Télégraphes - atteignaient une puissance si chaotique qu'il fallut attendre le Céline d'Un Château l'autre, pour égaler ce Miller là par une rupture fantastique de la syntaxe, et une sorte de technique du halètement.
Dans Big Sur, nous retrouvons Miller, " tel qu'en lui-même" ; Miller, l'homme de la vérité et de la fureur, Miller le tentaculaire. Mais Big Sur est écrit un peu en marge de l'univers millérien. C'est une sorte de journal de bord. Certes, on y trouve des pages cataclysmiques - cet homme - ne connaît jamais le calme plat, et son calme même inquiète, séduit, tellement on le sent précurseur de la tempête. Justement, ce journal de bord, entre deux éruptions volcaniques, nous donne des aperçus extraordinaires sur le fonctionnement des éruptions, la germination et le foudroyant déclenchement des secousses telluriques qui ont enfanté les Tropiques et d'autres ouvrages.
Je ne veux pas déflorer ces pages ; il est d'ailleurs impossible de les raconter. A chacun de décider d'y aller voir ou de n'y pas aller. En tout cas, je n'ai jamais rien lu d'approchant, dans aucune littérature, sur le mystère de l'inspiration. C'est le mythe de Cassandre retrouvé à l'état pur.
Mais qu'est-ce que Big Sur ? C'est, heureusement, un lieu géographique ; rien de plus providentiel à propos d'un livre dont on ne peut parler qu'en géographe. Big Sur est un coin perdu sur la côte du Pacifique, en Californie. où des écrivains, des originaux, de grands sages, des "éclairés", des fous, des philosophes, des musiciens, des poètes, des pauvres et même quelques riches sont allés chercher un refuge contre la civilisation moderne.
Miller lui-même y vit depuis plusieurs années dans une solitude très relative,car le courrier se fait volumineux et les admirateurs ne manquent pas de sans-gêne. Miller va d'ailleurs quitter Big Sur pour venir s'installer définitivement, dit-on, en France.
Ayant formé le projet d'écrire un opuscule sur Big sur, il en fit ce livre de quatre cents pages, avec ses allures de cataracte tranquille, si je puis dire, où il parvient à donner l'impression de flâner, de résumer sa vie, de méditer avec lenteur sur son destin, rompant parfois une lance en faveur d'une idée chère, prêchant même un peu, au besoin, parce qu' "un écrivain qui n'aurait pas le sens de la justice ferait mieux de n'écrire jamais une ligne", comme dit Hemingway. Cette passion de la justice, c'est celle de la justesse chez Miller, la passion des sages ; elle lui donne parfois un ton missionnaire.
Mais le plus saisissant dans ce long livre serein, méditatif, c'est le terrain explosif sur lequel on le sent bâti et l'apparente facilité avec laquelle ce promeneur donne la chiquenaude initiale à plusieurs univers, en passant. C'est vraiment le jeu du génie. Chez Miller, le rire n'est pas comique, il est cosmique. Là encore, il faut aller voir la bête au zoo - inutile de la décrire.
Suivez le guide, suivez le guide... Il ne faut parler de ce livre qu'en topographe. Voici une série de portraits de divers habitants de Big Sur. En passant, renouvellement de l'art du portrait. Miller semble saisir l'univers mental d'un individu au stade biologique, sans rien lui enlever de sa liberté. Et quand il parle de la forêt ou des rochers, cette forêt, ces rochers sont libres, on s'attend à ce qu'ils se déplacent ; et pourtant ils sont saisis dans leur spiritualité végétale ou minérale. C'est exactement du Proust, mais qui aurait passé par le soleil de Provence.
Il faudrait un article de revue pour achever seulement la nomenclature des thèmes. Un mot, pourtant, pour finir, sur l'extraordinaire portrait du petit Butch, "qui possède quelque chose que possèdent peu d'enfants américains". Il était déjà un petit Ramakrishna. Je veux dire un de ces rares produits du sol - de n'importe quelle époque, sous n'importe quel climat - un être d'une haute spiritualité, un être pénétré d'amour."
Oui, l'univers millérien, c'est aussi cela - et les pages inspirées sur l'argent, sur le vertige du monde moderne, les admirables conseils aux écrivains, les pages dostoïevskiennes sur les call-girls, il me plaît qu'elles soient dictées, en secret, par un petit Ramakrishna.
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(1) Editions Buchet-Chastel-Corrêa.