Aventures posthumes

de Casanova

par

Manuel de Diéguez

Il y a du nouveau du côté de chez Casanova. D'abord il entre dans les classiques de la Pléïade (1), ce qui n'est déjà pas banal. Ensuite, dans l'avant-propos du second volume, qui vient de paraître, je lis avec une stupeur joyeuse : "Le souhait que nous exprimions l'année dernière de voir enfin exhumer les manuscrits Brockhaus semble devoir être exaucé". Il n'est pas un casanovien - et ils sont nombreux et fervents depuis plus d'un siècle qu'ils se battent pour cela - qui n'ait frémi en lisant ces lignes. Pourrons-nous enfin lire notre Casanova dans son texte ?

Il faut savoir que le célèbre aventurier vénitien, sans lequel le XVIIIe siècle n'aurait pas été vraiment vécu par procuration, a réussi ce tour de force de violer la postérité, qui n'est pas une fille facile, dit-on ; et ce à l'aide d'un texte mis au goût de l'Académie par un petit professeur de français de Dresde nommé Laforgue. Casanova, en 1785, à l'âge de soixante ans, s'était en effet retiré au château de Dux (Bohème), propriété du comte de Waldstem Il y avait rédigé, en français, ses Mémoires ; ils demeurèrent inachevés, bien qu'il n'eût cessé d'écrire jusqu'à sa mort, en 1798. Ses manuscrits, proposés à la maison Brockhaus, de Leipzig, en 1820, par Carlo Angiolini, petit-neveu de Casanova, y dorment maintenant depuis cent trente-neuf ans. Mais de 1826 à 1838 ladite maison a fait connaître l'adaptation de Laforgue qui rendit à nouveau Casanova célèbre dans le monde entier.

Mais comment sait-on que le texte authentique est supérieur à l'adaptation de Laforgue, puisque personne n'en a jamais pu prendre connaissance? C'est qu'en 1788 Casanova avait publié un extrait de ses Mémoires, intitulé : "Histoire de ma fuite des prisons de la République de Venise qu'on appelle les Plombs". Cette évasion, réussie le 1er novembre 1756, après quinze mois de détention, l'avait fait connaître dans toute l'Europe et avait beaucoup facilité sa carrière parisienne. Nous possédons donc environ deux cents pages vraiment de Casanova qui nous montrent l'extraordinaire supériorité de sa prose, en dépit de quelques italianismes, sur le style du professeur ; de plus, comme Laforgue a également "arrangé" l'"Histoire de ma fuite" dans l'édition Brockhaus, nous pouvons suivre ligne par ligne son travail. Même si c'était du bon travail, nous ne sommes plus à l'époque où il était de peu d'importance qu'un texte fût authentique ou non. A ce compte, on pourrait imaginer les Mémoires de Saint-Simon adaptés par Laforgue : car Casanova n'excède pas les libertés de construction de Saint-Simon.

L'" Histoire de ma fuite" a été constamment réédité. Signalons l'édition de Charles Samaran (1922) et celle de la Guilde du Livre de Lausanne (1949) avec une préface piquante de Dominique Aury, où Casanova se voit reconnaître, parmi d'autres mérites, d'avoir "inauguré dans le réel ce qui est devenu un mythe littéraire, et d'avoir fondé le thème des prisons". Il a été "le premier collaborateur - le plus illustre en est Stendhal - de ce petit guide des prisons de l'Europe..."

STENDHAL: voici un nom qui revient souvent à propos de Casanova. D'abord, notre aventurier s'étant donné le titre de chevalier de Seingalt, et M. Gérard Baüer, dans la longue préface qu'il a écrite pour la Pléiade, relève "une certaine parenté de nombre et de sonorités dans la noblesse qu'ils se sont attribuée". Seingalt... Stendhal... Ensuite, à leur parution en France, les Mémoires avaient été soupçonnés d'être une supercherie littéraire et un érudit les avait attribués... à Stendhal. Le plus curieux, c'est que la comparaison du texte de l'"Histoire de ma fuite" avec l'adaptation de Laforgue fait ressortir le ton stendhalien et étonnamment moderne du vrai Casanova, notamment dans l'emploi du passé composé et dans les notations sur le mémoire qui s'apparentent à celles qu'on lit dans "le Rouge et le Noir" - je songe au comportement de Julien Sorel après le coup de feu dans l'église. "A la pointe du jour 26 juillet 1755, écrit Casanova, Messer Grande entre dans ma chambre. Me réveiller, le voir et entendre mon interrogation fut l'affaire d'un moment. Il prononça mon nom en me demandant s'il se trompait, car c'était la première fois qu'il me voyait. Je lui ai répondu qu'il ne se trompait pas. Donnez-moi, dit-il, tout ce que vous avez d'écrit, soit de vous, soit d'autres ; habillez-vous d'abord et venez avec moi. Je lui ai demandé de qui il tenait cette commission, et il me répondit qu'il obéissait aux ordres du tribunal (...) Ce qui est rare est que je me suis rasé, fait peigner, mis une chemise de dentelle et mon galant habit, non comme un homme qui sait d'aller en prison, mais comme on va aux noces ou au bal. J'ai fait tout cela machinalement, car le lendemain, en y pensant, je ne me suis pas trouvé en état de rendre compte à moi-même comment cela était arrivé."

Tout se passe dans une sorte de brume, et c'est la vérité même. Voyez maintenant comment Laforgue rend cela plus énergique, plus théâtral, moins Stendhalien, y ajoutant même du dialogue : c'est d'un homme qui n'est jamais allé en prison. "Le lendemain, à la pointe du jour, voilà le terrible Messer Grande qui entre dans ma chambre. Me réveiller, le voir et l'entendre me demander si j'étais Jacques Casanova ne fut que l'affaire d'un moment. A mon : "Oui, je suis Casanova", il m'ordonna de me lever, de m'habiller, de lui remettre tout ce que j'avais en écritures de moi ou d'autres, et de le suivre. "De la part de qui me donnez-vous cet ordre?". "De la part du tribunal". Quel est l'empire que certains mots exercent sur l'âme, et qui pourrait en préciser la source ?", etc. Suit un développement entièrement inventé, puis la notation si fine sur le fonctionnement de la mémoire est escamotée de la manière suivante : "Je m'habillais machinalement, ni vite, ni lentement; je fis ma toilette, je me rasai, me peignai; je mis une chemise à dentelle et mon bel habit, tout cela sans y penser, sans dire mot et sans que Messer Grande, qui ne me perdait pas un instant de vue, trouvât mauvais que je m'habillasse comme si j'avais dû aller à une noce".

Et voilà! Au lecteur de juger! On comprend maintenant tout le sens, pour un casanovien, de la petite phrase qui laisse espérer que les Éditions Brockhaus pourraient se laisser fléchir.

Ceci dit, l'édition de la Pléïade comble une lacune : car "de l'adaptation même il n'existe pas d'édition courante qui soit à la fois complète, maniable, attentivement établie et annotée pour l'usage du "profane". Juste retour des choses, dira-t-on, ou embrouillamini (sic) bien casanovien..." De plus, la préface de M. Gérard Bauer est un petit chef-d'oeuvre de goût, d'esprit, de malice et d'érudition. L'académicien y a montré jusqu'où allait son amour et son indulgence pour le XVIIIe siècle.

La vie de Casanova, c'est un des rêves propres à l'écrivain. Peut-on à la fois vivre et écrire? C'est la question qui hantait Barrès, et le jeune Montherlant, et tant d'autres, qui ont fini par choisir l'oeuvre. Casanova, lui, a d'abord vécu; puis il a écrit, en se ,jouant, mais avec un tel don de vie qu'il s'est assuré cette postérité que tant d'auteurs ont cru conquérir besogneusement. Enfin, Casanova, c'est un don Juan qui n'en veut pas aux âmes; ce n'est pas un tourmenté, un tortionnaire supérieur, hanté par une rivalité impossible; et ce n'est pas un modeleur d'âmes à son image, pressé de tout rejeter au néant. C'est l'animal le plus sain, le moins cérébral dans l'amour qui se puisse rêver - et cela aussi dit quelque chose aux hommes de lettres. Exorcisons la métaphysique! Poète? Trois poètes de leur vie, Casanova, Stendhal, Tolstoï, c'est le titre d'un célèbre essai de Stefan Zweig, le seul écrivain qui soit allé au fond du mythe casanovien. Mais je m'arrête de vous jeter des livres à la tête - je voulais seulement vous donner le goût d'entrer dans l'univers assurément le plus vivant de l'autobiographie. Avec Saint-Simon, allez à la cour ; avec Casanova, allez partout.

(1) Gallimard.