Il n'est pas fréquent que, dans le torrent des livres du jour, l'occasion vous soit donnée de parler de la postérité d'un grand écrivain. Mais, d'abord, qu'est-ce que ce Journal (1) dont vient de paraître le premier tome allant de 1828 à 1848? On sait qu'Athénaïs Mialaret, seconde femme de Michelet, s'était fait accorder des droits considérables par son mari : "Tous mes papiers, lettres, journaux, appartiennent à ma femme seule, qui seule peut les lire, les trier, décider ce qui pourrait être publié", disait Michelet dans ce testament qu'il devait rouvrir pour ajouter : "Ma femme revoyait mes épreuves et préparait les livres d'histoire naturelle (Oiseau, Insecte, Mer, Montagne) par des lectures, extraits, etc. Et même elle a écrit des parties considérables de ces livres." Après la mort de Michelet, Athénaïs tira du Journal deux volumes : Ma Jeunesse et Mon Journal. Elle "arrangea" également d'autres ouvrages posthumes : Rome, Le Banquet. On s'en est beaucoup indigné. Et il est vrai que la comparaison du texte de Michelet avec ce que l'"abusante" Athenaïs en a tiré est souvent hilarante. Mais Michelet est aussi le premier grand écrivain qui ait présenté comme de lui au public des pages écrites par quelqu'un d'autre...
Mme Michelet devait autoriser Gabriel Monod à publier le Journal, à l'exception d'un Journal intime plein de secrets d'alcôve, disait-on. Monod, à sa mort, déposa ce Journal-là à la bibliothèque de l'Institut, sous scellés à briser en 1950. Le secrétaire de l'Académie des Sciences morales et politiques devait alors décider de l'opportunité de la publication. Ce fut le baron Seillères qui, déclinant cette responsabilité, en chargea une commission, laquelle décida, en 1951, d'en confier la publication à Paul Viallaneix et Claude Digeon Et voilà... Aujourd'hui nous avons enfin en main le Journal complet, augmenté même de pages retrouvées par M. Charles Rist.
Quel est l'intérêt de l'ensemble ? Je crois que cette publication constituera une étape importante de la postérité de Michelet qu'on voit sortir peu à peu de la gangue de sa mythologie politique. Car, si Balzac ou Hugo sont portés par le mythe créateur du poète, Michelet l'est par un mythe politique, comme Voltaire, Rousseau, Maistre, Courier... Michelet, c'est le mythe du peuple et de la révolution triomphante. L'État veillait sur lui - au début du siècle, il avait introduit son docteur dans les écoles primaires, les traités d'Histoire de France, les manuels d'instruction civique et morale. L'auteur de la Bible de l'Humanité était censé introduire à la liberté de penser. En fait, il divinisait tout ce qu'il pouvait rencontrer d'idées générales : la Vie, l'Homme, l'Amour, le Droit, la Justice, le Peuple, la Révolution, la Mort, la Bête, la Haine, l'Autorité - toute une scolastique moderne devait en sortir.
Aujourd'hui, deux hommes aussi différents qu'un Henriot et un Barthes reprennent contre lui les constats de Maurras. Là où ce dernier écrivait :"Il fit penser son coeur sur tous les sujets convenables, l'histoire des hommes, celle de la nature, la morale, la religion. Il crut connaître par le coeur les causes des faits, leurs raisons et leur sens humain ou divin (...). Le résultat des opérations de ce coeur prodige lui parut si parfait qu'il se confessa l'heureux inventeur de la première des méthodes", Émile Henriot écrit : "Sensible, nerveux, toujours près des larmes, exalté, féminin, en état d'hypertension et de transe dès qu'il est ému ou scandalisé, prodigieusement physique, sujet aux mouvements en lui de la bile, des sens et du sang..." Et Barthes, demi-marxiste (s'il n'y a pas contradiction dans les termes), esprit suraigu, traquant les mythologies bourgeoises au nom des mythologies encore vagues et futures, dresse un inventaire mortel du credo de Michelet, "credo classique du petit bourgeois libéral vers 1840 : conviction pudique que les classes sociales vont se fédérer, mais non disparaître, souhait pieux d'une association cordiale entre le capital et le travail, lamentations contre le machinisme, anticléricalisme (celui de Voltaire), déisme (celui de Rousseau), le peuple est infaillible".
Voici donc le chantre du peuple ridiculisé par l'avant-garde révolutionnaire elle-même, laquelle proclame, avec Maurras, que le peuple n'est pas infaillible. A vrai dire, Michelet n'a jamais eu l'audience du peuple.
Et dans cette postérité où, de Maurras aux marxistes, en passant par les humanistes vraiment libéraux, personne ne reconnaît plus à Michelet la qualité de "penseur", la publication enfin intégrale du Journal marquera un retour à l'écrivain. Le respect du texte authentique - préoccupation passant avant toute autre - constitue déjà un sûr indice de cette évolution. Parallèlement, on sera porté à reconnaître qu'un grand écrivain est animé par une mythologie : c'est précisément parce qu'il est possédé par une mythologie démentielle, épique, atterrante de l'Histoire que Michelet est un grand écrivain. L'Histoire de France constitue son univers poétique. Est-il aussi un grand historien dans une science qui se veut, hélas, objective, et qui reste la plus conjecturale de toutes, surtout lorsque, tâtillonne, prudentissime, elle prétend rendre compte des grands bouleversements par les yeux des chartistes, des économistes et des classeurs de fiches? Personnellement, je vois aussi clairement une mythologie derrière le Michelet par lui-même de Barthes que derrière la Bible de l'Humanité de Michelet. Ici, envol, délires ; là, minutieux terrassements d'une "objectivité" dirigée. Des deux côtés, des écrivains.
Ce que le Journal de Michelet - fourre-tout écrit en hâte - révèle le mieux, c'est à quel point son auteur vivait la plume à la main. Le comportement le plus profond d'un écrivain devant le temps, et sa mythologie même du temps se laissent ici apercevoir. Car ce qu'il note est souvent sans intérêt : "3, jeudi. Suite de Bruxelles, Waterloo. 4, vendredi. Liège. MM. Polain et Baron. M. Borgnet absent", etc. Mais voici un homme pour lequel le monde est perdu s'il n'est pas fixé par l'écriture! pour lequel la parole fonde l'existence - et il faut saisir ici une dimension profonde de ce génie, et peut-être le tragique originel dont sa vaste entreprise porte témoignage. Non, l'univers fondamental de Michelet n'est pas celui des faits historiques, mais, par delà, celui où les faits entrent dans la durée de l'écriture : et cet absolu de durée que confère la parole doit sans cesse rejoindre l'immensité de l'Histoire. Michelet est historien parce que rien ne propose un plus vaste champ à sa parole que l'Histoire, et parce qu'il est de l'essence de la parole d'affronter la plus épuisante étendue imaginable d'hommes, de temps et d'événements. Michelet s'y use, immense visionnaire d'une "Comédie humaine" qu'il croit plus réelle que celle de son rival romancier, mais où il met en place tous les attributs du destin.
En voyage même, rompu de fatigue, il ne s'endormait pas avant d'avoir tout rangé dans son journal, ne laissant rien perdre pour l'écriture de ce qu'il avait dit, fait, ressenti. Le journal fut son seul vrai confident, le lieu du recueillement de cet écrivain-fleuve. Et la frigide Athénaïs n'y eut pas toujours accès, elle qui fut pourtant l'objet de la dévotion sensuelle la plus dévorante de la part de l'historien flamboyant des délires révolutionnaires. Cette solitude finale de qui s'enferme jusqu'à la minutie dans le Niagara des faits, livré aux démons, même superstitieux, de la parole et de la postérité, c'est bien la rançon que paie cet écrivain à sa mythologie profonde, par delà "le credo classique du petit bourgeois libéral vers 1840". "Le coeur de Michelet se promut cerveau", disait Maurras. Mais, comme celui de Balzac, il l'est devenu!
(1) Gallimard.