VOICI donc terminée la série des quatre romans de Durrell: Justine, Balthazar, Mountolive et Cléa (1) qui, sous le titre général du Quatuord'Alexandrie, forment un tout qui doit être jugé comme tel. Dans une note liminaire, l'auteur nous rappelle à son propos: créer un "continuum de mots". À la fin de Cléa, un certain nombre de développements sont esquissés, "uniquement pour suggérer que même si les volumes se succédaient à l'infini, il n'en résulterait jamais un roman-fleuve (une expansion de la matière sous forme de feuilleton)". Car "si l'axe a été bien situé dans le Quatuor, il peut rayonner dans toutes les directions sans que le continuum perde de sa rigueur et de sa vérité".
Peut-on d'ores et déjà faire le point de l'entreprise de Durrell ? Je ne le crois pas, car l'histoire du roman moderne est celle du renouvellement des formes et intéresse la littérature tout entière dans son devenir. De sorte qu'on peut rêver au "livre à venir" à partir de ces recherches, et vivre la littérature comme liberté, mais non encore la contempler comme destin. Par contre, on peut juger l'entreprise de Durrell dans son propre devenir d'écrivain, dire dans quelle mesure il s'y est trouvé lui-même et s'y est accompli. Car il est bien évident que l'écrivain ne pense pas d'abord au problème du roman en général, mais qu'il peine pour trouver son royaume propre. Et dans un monde où les formes anciennes ne symbolisent plus notre univers, c'est la damnation propre de l'écrivain, justement, qu'il ait d'abord à trouver des formes nouvelles avant de pouvoir s'épanouir avec sincérité et profondeur, alors qu'en des temps reculés régnait un tel accord de tous quant à la représentation du monde que l'artiste pouvait "y aller", n'ayant pas à s'assurer d'abord de la solidité et de la convenance de l'échaudage où il mettait les pieds.
Ce que je trouve de plus émouvant dans Cléa, c'est cette assurance qu'éprouve l'auteur de l'accord entre les structures qu'il a été obligé d'inventer pour s'exprimer , et de ce qu'il exprime en effet. C'est une grande date dans la vie d'un écrivain que cette rencontre. Autrefois, on disait alors d'un artiste qu'il avait "trouvé sa voie". Mais du moins le choix était-il simple, il fallait choisir entre la comédie et la tragédie, le roman ou l'histoire. Et malgré cela il y fallait quelquefois dix ans. Aujourd'hui, c'est un sens du monde qu'il faut trouver par la forme, un ordre dans le désordre originel où l'espace-temps nous a jetés - c'est que la création a retrouvé sa signification profonde de victoire sur le chaos, qu'elle surgit de nouveau du vide, qu'elle est une démiurgie. C'est ce qui apparaît tout au fond de la joie de Durrell à la fin du Quatuor. "Et je sentis que tout l'univers venait de me faire un clin d'œil". Il y a dans cette joie une sorte de prise en charge de toute la création par l'artiste.
Tout Cléa est dominé par cette quête de ses pouvoirs chez un grand écrivain. "Quant à toi, homme sage, j'ai le pressentiment que, toi aussi, tu as franchi le seuil pour entrer dans le royaume de ton imagination et pour en prendre possession une fois pour toutes", écrit Cléa à Darley, sorte de porte-parole de l'auteur. Et Darley de noter : "Cela vint, par une belle journée radieuse, tout à fait à l'improviste, sans aucun signe précurseur, et jamais je n'aurais imaginé que cela pût se faire avec une telle aisance (...) Oui, un jour, je me surpris à écrire, d'une main tremblante, les quatre mots que tous les conteurs de la Terre prononcent depuis le commencement du monde pour réclamer l'attention de leur auditoire. Des mots qui annoncent simplement qu'un artiste est entré dans sa maturité. J'écrivis : "il était une fois".
On peut, en lisant Cléa, retrouver quelques échos de la lutte secrète et souterraine menée par l'auteur pour découvrir et imposer aux éditeurs son chemin. L'anglophobie profonde, déjà perceptible dans Mountolive, devient ici frénétique. Ce que Durrell reproche à sa patrie, c'est la dictature du puritanisme, qui réduit l'art à des documents moraux. Par-là, Durrell est fidèle à une solide tradition anglaise qui, de Byron à Huxley en passant par Lawrence, veut que l'écrivain anglais accable de sarcasmes la vieille Angleterre. Durrell ne sait ce qu'il dira "à tous ces gens (les Anglais) dont la vie affective est à peu près celle de braves hôteliers suisses". Aussi a-t-il "pris ses précautions contre une nation qui a l'âge mental d'une vieille mémé".
C'est que "la conception que se fait de l'art une culture puritaine est quelque chose qui sanctionne sa moralité et flatte son patriotisme". "Une culture puritaine ne sait pas ce qu'est l'art - et peut-on s'attendre à ce qu'elle s'en soucie?" Clea est rempli de vers presque orduriers sur l'Angleterre, tels que :
"Et puisqu'elle est bovine, la muse anglaise..."
Ou :
"Et m... pour Albion
"Mère de tous les poncifs..."
C'est qu'il fallait inventer "un carré - comme au poker - sous forme de roman ; évoquer non pas le temps retrouvé, comme Proust, mais le temps délivré. Et pourquoi cela ? C'est que Durrell est avant tout un extraordinaire poète, qui avait besoin d'une ville imaginaire à placer dans une sorte de sphère, afin de l'explorer en largeur et en hauteur, dans l'espace et dans le temps. Dans cette sphère, il fallait qu'il fût entièrement libre d'évoluer à sa guise, de tout inventer, de se livrer à l'imaginaire "Frère Baudet, ce que nous appelons vivre n'est en réalité qu'un acte de l'imagination", écrit Pursewarden dans ses carnets. "Le monde - que nous voyons toujours comme le monde "extérieur" - n'obéit qu'à l'introspection! Mis en présence de ce paradoxe cruel mais nécessaire, le poète constate qu'il lui pousse une queue et des ouies pour mieux nager contre les tenébreux courants de l'ignorance."
Le problème pour Durrell poète, était de trouver une forme romanesque répondant à son génie poétique. Il l'a trouvée dans une structure de l'espace-temps qui est celle même du poète : car le poète est celui qui va vers les quatre points cardinaux à partir de ce rien, de ce vide, de cet original chaos qui précède la création. Mais en même temps, rien de moins gratuit, du point de vue du problème des structures du roman contemporain, que ce continuum : car il est vrai que le monde qu'on appelait hier réel ne saurait plus soutenir le roman ; une intrigue ferme sur ses rails sociaux donne aujourd'hui une impression terrifiante de fragilité et presque d'irréel. Et c'est parce que la contestation du monde dans le roman redonne essentiellement la parole au poète, que Durrell a pu, en tant que poète, trouver une royale voie romanesque. Quelle poésie, en effet, tout au long de ces pages où le "réel" est maintenu entre ciel et terre. Voyez cette arrivée de l'été : "Il arriva par de somptueux détours, comme de quelque latitude longtemps oubliée que l'Eden aurait longuement savouré en rêve avant qu'il éclose miraculeusement parmi les pensées dormantes de l'humanité. Il fondit sur nous, telle une nef fabuleuse, jeta l'ancre devant la ville, et replia ses voiles blanches comme les ailes d'une mouette."
Depuis que le poète, à nouveau, est le roi de la littérature ; depuis qu'il prend à charge le destin, par le roman, comme le poète grec dans la tragédie, nous constatons qu'il redevient un initié, un mage, et qu'il est hanté par l'épopée. C'est qu'une certaine initiation au spirituel est la seule manière d'embrasser le destin ; et que l'épopée est la poésie même du destin. Cette double hantise est bien perceptible chez Durrell.
Comme Miller, son grand ami, toujours à la recherche de la sagesse universelle en tant qu'aliment d'une haute poétique du monde moderne, Durrell ne craint pas cette forme de prière propre au poète, qui vient du frémissement que lui donne sa propre démiurgie. Ici, l'attention à l'univers et à la forme se rejoignent. D'où cette phrase admirable de Durrell : "L'art surgit au point où une forme est sincèrement honorée par un esprit éveillé."
Mais ce sont là des choses écrites pour quelques-uns. Et Durrell le reconnaît, dans une phrase perdue quelque part : "Ah! oui, la meilleure chose à faire avec une grande vérité, ainsi que l'a découvert Rabelais, c'est de l'enterrer sous une montagne de folies où elle peut attendre confortablement les pioches et les pelles des élus."
Ajoutons à ce petit dixième de ce qu'il y aurait à dire (il faudrait parler de la truculence, de la drôlerie, du côté clownesque, d'un tas de choses...) que la traduction de Roger Giroux est d'une aisance et d'une noblesse rare, et si heureuse qu'on se demande comment il a fait pour qu'elle ait ainsi l'air de couler de source.