Le 5 mai 1959,
dix ans auront passé depuis la mort de Maeterlinck; et voici
que le premier volume de son théâtre posthume va paraître
(1). Il s'agit de pièces qu'il écrivit aux Etats-Unis pendant
les années de guerre. Ce théâtre nous réservera-t-il
des surprises? Nous n'en pouvons préjuger. Mais peut-être
n'est-il pas inutile aujourd'hui d'évoquer, pour le lecteur de 1959,
cette grande figure et de retracer les principales étapes d'une
carrière d'écrivain tellement triomphale que notre génération
manque de points de comparaison pour en mesurer l'éclat. Seul Jean-Paul
Sartre, en 1947, avec ses "Réflexions sur le Problème juif
", put se permettre ce que se permit Maeterlinck en 1898 lorsqu'il publia
simultanément à Paris, à Londres et À New York,
La Sagesse et la Destinée avec un immense retentissement.
Mais Maeterlinck est-il un écrivain actuel ? Et si oui, qu'a-t-il
d'actuel, cet homme envers lequel un Saint-Exupéry, un Antonin Artaud
ont reconnu leur dette?
Il était né à Gand en 1862. Son père y était notaire et cultivait un violon d'Ingres : les arbres fruitiers. Son indifférence à la littérature était épaisse. On assure qu'il ne lut jamais un livre de son fils. En 1885, à peine docteur en droit, Maeterlinck exerce son talent oratoire sur son père : il s'agit de convaincre le petit notaire de province qu'à Paris son fils passerait toutes ses journées à écouter les grands maîtres du barreau, ce qui le préparerait bien utilement à sa future profession. En 1886, il débarque donc dans la capitale, rencontre Catulle-Mendès, Mallarmé, Villiers de l'Isle-Adam, fonde avec des amis une revue éphémère, La Pléïade, où il publie plusieurs poèmes et un conte. Puis, c'est le retour à Gand, où il plaide peu et mal, mais rassemble ses poèmes en un recueil, Serres chaudes, qui attire l'attention des cénacles symbolistes. La même année, il publie La Princesse Maleine dont une cinquantaine d'exemplaires furent mis dans le commerce. Maeterlinck n'avait même pas envoyé son drame à Mirbeau. Ce fut Mallarmé, ami attentif, qui s'en chargea. Et par un magnifique dimanche d'été, alors que toute la famille Maeterlinck ripaillait à la flamande, il voit le facteur entrer dans le jardin, apporter un journal sous bande. "Je déplie le quotidien, raconte Maeterlinck dans Bulles bleues, son dernier livre, et, surmontant les deux premières colonnes de la première page, je lis mon nom en grosses capitales : Maurice Maeterlinck (...). Je pâlis, je rougis, le soleil m'éblouit". Mais nul n'est prophète dans son village. "Mon père aussi était perplexe. Ses amis l'évitaient ou l'abordaient d'un air condoléant, comme s'il y avait un mort dans la maison".
En ce temps-là, les grands critiques vous donnaient la gloire du jour au lendemain, ou vous tuaient par un seul éreintement. Lemaitre, dans "Le Journal des Débats", avait mis fin d'un seul coup à la carrière de Georges Ohnet. Il est arrivé à Maeterlinck exactement ce qui est arrivé au jeune Sollers, rendu célèbre par un article de Mauriac. Mirbeau, lui, avait écrit : "Je ne sais rien de M. Maurice Maeterlinck (...). Je sais seulement qu'aucun homme n'est plus inconnu que lui ; et je sais aussi qu'il a fait un chef-d'oeuvre (...), un admirable et pur et éternel chef-d'oeuvre, un chef-d'oeuvre qui suffit à immortaliser un nom et à faire bénir ce nom par tous les affamés du beau et du grand (...). Enfin, M. Maurice Maeterlinck nous a donné l'oeuvre la plus géniale de ce temps (…) et oserai-je le dire - supérieure en beauté à ce qu'il y a de plus beau dans Shakespeare".
Barrès prédisant la gloire à Mauriac l'avait fait avec plus de mesure et en meilleur français. Mais Mirbeau n'était pas un imbécile. C'est lui qui, par un article courageux avait aidé Gauguin à trouver l'argent nécessaire pour voguer vers les Iles Marquises. Vingt-et-un ans plus plus tard, en 1911 Maeterlinck recevait le prix Nobel. Et l'Académie Française, rompant avec toutes les traditions, le faisait pressentir en lui laissant espérer une élection à l'unanimité. Seule sa nationalité belge, à laquelle il ne pouvait décemment renoncer, y fit obstacle. Il était alors l'auteur célèbre de Pelléas et Mélisande, la Sagesse et la Destinée, la Vie des Abeilles, l'intelligence des Fleurs, Monna Vanna et surtout l'Oiseau bleu applaudi d'abord à Saint-Pétersbourg, puis à New Work, Londres et Paris. Cependant, la Mort, publiée d'abord en anglais, à Londres, marque un tournant; Maeterlinck se met à scruter toutes les expériences spirites. Les hypothèses et les interrogations qu'il y formule inspirent l'Hôte inconnu, les Sentiers dans la Montagne (1919), le Grand Secret (1921), les Fiançailles (1922), suite de l'Oiseau bleu. Puis, les théories d'Einstein et les géométries non euclidiennes lui fournissent la matière de la Vie de l'Espace (1928), la Grande Féerie (1929), la Grande Loi (1933). Enfin, de 1934 à 1942, six volumes forment ce qu'on appelle sa "série pascalienne", où il s'interroge, accumule ses réflexions, cherchant le "grand secret".
Son soixante-dixième anniversaire fut célébré en Belgique comme une fête nationale. Albert Ier lui conféra le titre de comte. En 1939, c'est du Portugal qu'il gagna les Etats-Unis d'où il ne revint qu'en 1947. Il mourut en France le 5 mai 1949.
Telles sont les principales étapes de la carrière de cet écrivain de type goethéen, qui se maintint toujours au-dessus des vicissitudes de la vie littéraire et des variations de la mode, cherchant une sagesse, et tragiquement conscient des limites de la raison. À première vue, il peut sembler aujourd'hui étranger à une époque où le roman occupe une place prépondérante. Mais il sufit de gratter un peu la couche la plus superficielle de notre littérature pour retrouver les préoccupations majeures de Maeterlinck - qui sont celles de toute l'aile marchante de la critique littéraire la plus moderne, avec Blanchot, Bachelard, Sartre...
Dans Serres chaudes déjà, qui survit au symbolisme, le poète sait user du langage comme d'une pure matière sonore, n'hésitant pas à répéter les mêmes sonorités pour créer ses envoûtements. Maeterlinck aurait souscrit à cette phrase de Bachelard : "Parfois le son d'un vocable, la force d'une lettre ouvre ou fixe la pensée profonde d'un mot". Au reste, Balzac, savait déjà cela quand il cherchait à ses héros des patronymes propres à symboliser tout leur destin, comme celui de Z. Marcas. Voici quelques vers de Serres chaudes intitulés "Ennui" :
" Les paons nonchalants, les
paons blancs ont fui,
Les paons blancs ont fui l'ennui
du réveil.
Je vois les paons blancs, les
paons d'aujourd'hui,
Les paons en allés pendant mon
sommeil.
Mais Maeterlinck sait aussi suggérer un monde à partir de cette "imagination de la matière" dont Bachelard a su faire la critique d'authenticité. Lorsqu'il parle du "verre ardent des regrets", il obéit à une "authenticité de l'imagination", que Sartre a essayé de fonder, à nouveau, sur une symbolique universelle à partir de l'existentialisme.
Dans son théâtre, Maeterlink reste poète. Tout écrivain doué commence par écrire des vers pour se faire la main, puis bifurque. Maeterlink, lui, est si intégralement poète qu'il le demeurera, comme Hugo, quelque genre qu'il aborde. Et c'est en poète qu'il interroge la mort, l'espace, le temps einsteinien. Car si tout grand poète tourne un peu au mage, c'est que la véritable poésie est inséparable d'un sens du mystère, d'une angoisse métaphysique, d'une sorte de voyance - voir le Hugo de Dieu ou de La fin de Satan. Et depuis l'ouvrage célèbre de Marcel Reymond, De Baudelaire au Surréalisme et celui du regretté Albert Béguin, L'Ame romantique et le Rêve, l'expérience poétique ne nous réapparaît-elle pas liée au sacré, à une expérience spirituelle, ou à une profonde vérité onirique ?
Nous avons réappris, avec Novalis, Holderlin, Artaud, ce que savaient les Anciens, que dans un certain sens le poète est un élu. Maeterlinck a paru quelque-fois un doux rêveur, avec ses recherches sur la quatrième dimension. Mais voici qu'un Blanchot scrute la présence de la mort au niveau du langage et y voit l'essence même de la littérature, qu'une Claude-Edmonde Magny éclaire en toute littérature véritable un "exercice spirituel", qu'un Georges Poulet fait d'un certain comportement devant l'espace et le temps l'épine dorsale des grands écrivains, qu'un Bachelard publie une Poétique de l'Espace où on lit : "Tous les grands mots, tous les mots appelés à la grandeur par un poète sont des clefs d'univers, du double univers du cosmos et des profondeurs de l'âme humaine". Tout cela est tellement maeterlinckien !...
Le symbolisme, en tant qu'école littéraire, a fait parfois un trop massif emploi de roses évanescentes, de lis, de cygnes et de châteaux. On en a relevé des traces chez l'auteur de l'Oiseau bleu. Mais l'authenticité de sa recherche se situe bien au-delà des procédés d'école. Il fut le premier, en son temps, à explorer les mystiques en tant qu'écrivain et pour son enrichissement de poète. Valéry n'avait pas encore découvert les poèmes de saint Jean de la Croix.
C'est en poète, au sens de voyant, que Maeterlinck traduit l'Ornement des Noces spirituelles de Ruysbroeck l'Admirable, théologien flamand du 16e siècle, puis Novalis. Et dans cette exploration des grands mystiques, il montre encore la voie à la poésie la plus moderne d'aujourd'hui ; car il n'y a pas de vrai poète qui, à la racine de lui-même, ne soit pas dans un face à face solitaire avec ce vide terrible qu'on appelle l'espace.
Je crois notre époque plus capable qu'il y a dix ans de comprendre la véritable dimension poétique de Maeterlinck. Les reproches qui lui ont été adressés par les "scientifiques" témoignent de temps révolus - ceux où l'on reprochait, par exemple, à Hugo, de n'être pas un historien dans La Légende des Siècles. Certes, le théâtre de Maeterlinck a dû une partie de sa gloire à la victoire des symbolistes.
Mais cette victoire
même sur le naturalisme devait en partie, se retourner contre le
triomphateur en l'enfermant dans la dialectique naturalisme - symbolisme,
aujourd'hui dépassée. C'est un changement complet de perspective
qui doit placer Maeterlinck, en cet anniversaire, dans sa véritable
dimension, par-delà toutes querelles d'écoles et dans le
sentiment des formes millénaires de l'art universel que Malraux
a appelées les "voix du silence".
(1) Editions Del Duca.