Il faut dire la
situation unique qu'il occupait dans l'histoire des idées en France,
et le désastre que représente sa mort. Dans la première
stupeur et la révolte qu'on éprouve devant un hasard terrible
qui a voulu confirmer que le sceau de l'absurde la pensée tragique
d'Albert Camus, son originalité fondamentale se laisse enfin cerner
sous l'aveuglante lumière des destins arrêtés.
Dans ce débat entre la raison et la foi qui dessine comme les coordonnées de notre littérature, l'incroyance avait toujours été agressive depuis le XVIIIe siècle, ivre de raison, nourrie de mythes sociaux, pétrie d'avance par l'avenir paradisiaque de l'humanité. C'est qu'elle avait des droits à conquérir et une grande ennemie à abattre, l'Église. C'est pourquoi l'incroyance française semble ignorer le tragique et ce sens du sacré sans lequel il n'y a pas de grande littérature classique.
Voltaire le cherche dans la tragédie du XVIIe, qu'il s'efforce de perpétuer mais dont il a perdu la clé. Parfois, il l'effleure, lorsqu'il apprend le tremblement de terre de Lisbonne, par exemple : il y voit déjà l'humanité livrée au chaos, au hasard, à l'absurde. Mais c'est un doute passager dans l'optimisme fondamental de l'incroyance chez nous : il faut délivrer l'humanité de l'ignorance, du fanatisme et de la peur, ce qui est parfaitement possible avec un peu de bonne volonté, beaucoup de patience et une propagande bien organisée de la philosophie des lumières.
Le XIXe siècle poursuit le même rêve de béatitude terrestre : la pensée incroyante se fait socialiste, c'est-à-dire organisatrice des sociétés humaines. Proudhon, Enfantin, Saint-Simon, Michelet nous initient aux béatitudes de la cité future, dont l'épanouissement au XXe siècle est bien connu. Tout ce qui garde un sens du tragigue humain s'appuie, hélas, sur la droite et sur le catholicisme traditionnel, à l'exception de Stendhal, qui n'oppose que son génie et sa lucidité aux rêves de son siècle.
Mais voici que Dieu étant mort entre-temps, l'homme se retrouve seul. Aussitôt il secrétait une nouvelle religion, celle du surhomme chez Nietzsche, celle d'un christianisme existentiel chez Kierkegaard. Camus, seul, refusait ce nouvel aveuglément. Avec lui, pour la première fois en France, l'incroyance perdait aussi la foi en la cité terrestre. L'auteur de l'Étranger proclamait sa volonté de regarder en face cet homme privé de Dieu, de maintenir obstinément le défi de son regard lucide et de son pacte, à la vie à la mort, avec la logique.
"Il est toujours aisé d'être logique. Il est presque impossible d'être logique jusqu'au bout", est écrit dans le Mythe de Sisyphe. Il aura été logique jusqu'au bout, et bien plus logique dans son incroyance que les "libertins" du XVIIIe siècle, les encyclopédistes du XVIIIe, les libres-penseurs du XIXe et les existentialistes du XXe. Mais ce qui lui assure une situation sans exemple dans l'histoire des idées, c'est que pour la première fois l'incroyance débouchait sur le tragique, s'y maintenait obstinément, y cherchait une grandeur de l'esprit humain et une humilité dans le plus pur style pascalien, y retrouvait une culpabilité quasi originelle, s'efforçait d'atteindre à une pureté, puisait enfin dans l'abandon même auquel l'homme est livré une élévation spirituelle.
Cela est d'un accent unique, il faut le souligner, et c'est un carrefour, dirait Thibaudet, dans notre littérature. L'originalité et la fécondité en apparaîtront peu à peu. Il y a loin de cet athéïsme qui comme une veillée spirituelle, et qui retrouve les valeurs universelles des grandes littératures classiques (le tragique, la justice, le sacré, comme au coeur du génie grec) et l'athéisme, même triste, d'un Anatole France , qui avait choisi pour déesses l'ironie et la pitié.
Je l'avais vu trois
jours avant son départ pour le Midi : et c'est encore de la tragédie
et du sacré, de
leurs rapports
dans un renouveau du classicisme, que nous avions parlé. Car l'athéïsme
existentialiste avait à son tour obéi à la loi qui
veut que l'incroyance en France aboutisse toujours au rêve d'un royaume
de Dieu sur la terre, ce qui, en fait, conduit fatalement l'écrivain
à une soumission au pouvoir temporel, au nom de l'Histoire : les
variations de Sartre, tour à tour au service de l'orthodoxie marxiste
et en révolte sporadique contre le Parti en fournit le plus tragique
exemple.
C'est pourquoi la mort de Camus est un désastre pour nos lettres ; un désastre dont on ne peut encore mesurer toutes les conséquences. Lui mort, d'une part la gauche littéraire va redoubler d'abstraction, brandir de plus belle ses mythes échevelés, sombrer de plus en plus dans la scolastique des temps modernes, ramener l'homme et son tragique à quelques principes idéologiques sans contenu vraiment profond ; ce qui contribuera à gêner l'action pratique de la gauche en accentuant sa déconsidération intellectuelle. Mais d'autre part, tout ce qu'il y a de plus riche de promesses et de plus fécond en France, tout ce qui cherche un renouveau philosophique profond de l'humanisme et du tragique risque d'être rejeté vers la droite et de chercher à nouveau ses appuis traditionnels auprès de l'orthodoxie dogmatique du catholicisme. Camus était bien le seul représentant prestigieux d'une incroyance féconde, animée d'une passion non pour cette sorte de justice qui n'est qu'un instrument de vengeance des clans s'entredévorant, mais pour cette justice que nourrit une exigence inconditionnelle. "Et si vous n'avez pas la passion de la justice, mieux vaut ne pas écrire", a dit Hemingway.
Quel sera le sort, désormais, d'une pensée difficile fuyant les orthodoxies d'un bord et de l'autre ? Il est mort, et personne, personne n'est là pour prendre la relève. De ce village du Vaucluse d'où il ne devait pas revenir, il m'écrivait encore : "J'écris un livre difficile." Personne n'écrira à sa place ce "livre difficile".
Mais sa postérité déjà veille sur lui : l'Homme révolté sera un livre-clé du siècle ; pour la première fois, on y voyait l'athéisme sans illusion mythique, un athéisme de la charité, dirai-je. Et cet athéisme, faisant l'historique de la perte du sacré dans notre civilisation, s'inspirait d'une vision tragique de l'asservissement progressif de l'homme dans un monde où l'État peu à peu se substitue aux dieux. Cette vision de l'homme tout livré à la tyrannie et à la mort, et tout esclave des dieux abstraits du futur, j'ai eu l'impression que Camus était prêt, à la fin de sa vie, à en faire un combat où l'incroyance tragique trouverait enfin son destin en prenant la relève du spirituel. C'est à lui que serait revenu l'honneur de jeter un pont vers ce que l'existentialisme contenait de plus valable et de plus propre à redonner à l'homme une demeure dans l'univers et des "dieux", à sa mesure ; de jeter un pont, celui de l'avant-garde de l'humanisme moderne, vers ce qu'il y a de plus révolutionnaire dans Heidegger. Tout cela est en marche, tout cela ne doit pas s'arrêter. Il faut que sa mort rassemble ses amis, et que lui soit reconnue sa vraie place, la première dans les dernières chances de la littérature, - celles de construire enfin, aussi loin des querelles superficielles et des mots vides que de l'orthodoxie étroite et massive de la foi.
Il reconnaissait Malraux pour son maître, le Malraux qui, sur l'Acropole, saluait chez les Grecs la première civilisation sans livre sacré. Les deux hommes devaient collaborer - ayant une vue identique de ces problèmes. Les grands désastres ne sont pas spectaculaires : il faut savoir, pour les comprendre, à quoi le destin a mis un terme. C'est du futur qu'on les regarde.