À propos de "LES BIJOUX DE FAMILLE" de Petru Dumitriu

et "VOYAGE DANS LE BLEU" de Gusztav Rab

Décidément, il est lâche de faire de la critique littéraire sans vider une bonne fois, en ce qui me concerne, la question des rapports de la critique et de la politique. Le moyens de faire autrement, d'ailleurs, puisque je reçois, presque en même temps, "les Bijoux de Famille" (1) de Petru Dumitriu, directeur des Éditons d'État de Roumanie, qui chante l'écrasement des boyards, et "Voyage dans le bleu" (2) de Gusztav Rab, réfugié hongrois de Paris depuis les massacres de Budapest. La lacheté du critique, dans un tel cas, consiste à ne parler ni de l'un ni de l'autre de ces auteurs, ou à ne parler que d'un seul d'entre eux, selon ses préférences politiques, ou bien encore, en se plaçant sur un plan strictement esthétique, à affecter d'ignorer complètement, comme étranger à l'art, l'univers politique sur lequel ils portent pourtant, l'un et l'autre, des témoignages contradictoires.

Mais voici que le problème se complique :  l' art semble bien se situer par-delà toute politique, de sorte que d'une certaine manière le critique parait condamné à une lâcheté essentielle. Celle-ci lui est d'autant plus vivement reprochée, que nous vivons dans un univers tellement politisé que chacun projette sur le critique sa propre vision politique si ce critique est libéral avec intransigeance, c'est-à-dire aussi attentif à certain Week-end au Guatemala qu'à certaines journées de Budapest.

Mais qu'en est-il enfin de cette nature de l'art par-delà toute politique qui condamne la critique à toutes les apparences de l'irresponsabilité ? En ceci que Shakespeare n'a pu écrire Jules César ni du point de vue de César ni du point de vue de Brutus. Il a fallu qu'il leur reconnaisse à tous deux la dignité, et même la grandeur. Il a fallu qu'il les unisse dans sa contemplation et qu'il les absolve. Le grand art est cette contemplation des formes nobles du destin, et cette absolution supérieure.

Comment une telle attitude est-elle possible à l'égard de Dumitriu et de Rab ? Tout en nous ne se révolte-t-il pas à l'idée de donner une égale dignité à deux destins si contraires : d'un côté le riche Roumain rallié au communisme, chantre officiel du régime, de l'autre l'exilé hongrois, racontant comment le régime élimine les "éléments irrécupérables" en les déportant dans des camps où ils périssent par milliers ? Comment "contempler", comment "absoudre" ? Par des considérations politiques ? En voici un lot : c'est un fait qu'on ne peut "résister" toute une vie, et Dumitriu a "résisté" quelques années avant de collaborer. Dans un monde où la bombe atomique exclut toute revanche des vaincus, on ne peut demander à toute une nation l'héroïsme de l'intransigeance spirituelle : "le monde sera sauvé par quelques-uns", disait Gide. Cette exigence à l'égard de tous fut assez sanglante en France même pour que nous ne la demandions pas à d'autres. Au reste, notre situation est insolite, et quasi scandaleuse. Calfeutrés dans Paris, nous recevons du monde entier des témoignages de fidélité et de servitude, et nous jouerions les Quichotte ? Mais de là, dira-t-on, à tout accueillir... Pourtant, si Hitler avait vaincu, c'est ainsi que les romanciers nazis se seraient infiltrés chez nous, protégés par la bombe atomique. "C'est la vie", comme disent les Américains...

Il est cependant difficile, malgré Shakespeare, de renvoyer dos à dos le Roumain gros et gras, aux ordres de ses malices, et l'humble réfugié hongrois qui scrute les dernières dignités de ceux qu'on va tuer. Une révolte, en nous, nous défie de le faire. N'y aurait-il pas, entre le grand art et les univers politiques, un autre lieu que la contemplation et l'absolution ? Quelque chose qui nous permettrait de juger selon la beauté, mais aussi selon la justice. Et n'y aurait-il pas un sens profond dans la parole d'Hemingway : "Un écrivain qui n'aurait pas le sens de la justice ferait mieux de ne pas écrire"?

La justice !  C'est une passion que Camus a définie comme le refus d'un monde où l'assassinat serait légitimé. Et chez Shakespeare aussi, ce qui permet de contempler et d'absoudre, même le crime, c'est que le crime n'est jamais légitimé. Macbeth, Claudius paient leur crime, certes ; mais même Brutus paie pour le meurtre de César - et par sa propre mort. On voit bien qu'en refusant la légitimité du crime, Camus fonde la littérature elle-même sur la justice, mais sur une justice devenue l'exigence spirituelle fondamentale sans laquelle  il n'y aurait plus de littérature. Aussi comprend-on que ce n'est point par le fait d'une exigence moralisatrice que "le crime ne paie pas" dans Stendhal, dans Balzac, dans Dostoïewski ; c'est parce qu'en légitimant le crime, l'écrivain commettrait le péché contre l'esprit, celui qui anéantirait la littérature elle-même en tant qu'elle est, dans son essence, une activité spirituelle.

Cela suffit-il à condamner l'univers de Dumitriu, cet univers où la "liquidation physique de l'adversaire" est légitimée? Non, il y a un autre lien encore entre l'art et la justice : c'est celui de la dignité. C'est avec une honte profonde que l'intellectuel d'aujourd'hui a entendu pour la première fois un chef d'État lui rappeler la noblesse, ce culte élémentaire qui semblait la dignité première de l'écrivain. Ce chef d'État est un simple fils de Paysan , ce chef d'État s'appelle Khrouchtchev. S'adressant, lors du dernier congrès, à tous les écrivains fourmillant autour des cadavres de leurs confrères, il leur a dit: "Ne piétinez pas les vaincus". Ce jour-là, c'est au pouvoir, ô honte, qu'était passée l'âme de la littérature ; c'est du pouvoir qu'est venue la parole du poète. L'art n'est contemplation  et absolution, finalement, qu'à partir de cette dignité-là. Et voilà les rapports de l'art avec la "politique"  : la dignité ne se contemple pas. Shakespeare la donne à ses personnages.

Lisez le "Voyage dans le bleu" de Gusztav Rab. Le héros n'est pas un surhomme ; il vibre au niveau d'une défaite profonde. C'est un vaincu digne. Soyez du côté des vaincus.
 

1. Éditions du Seuil.

2. Éditions Flammarion.