par Manuel de Diéguez
Chère Geneviève, pourquoi tricher ? Depuis dix ans qu'ont paru vos Cousines Müller vous m'envoyez fidèlement votre dernier roman ; et voici dix ans qu'après l'avoir lu, je vous adresse une longue lettre circonstanciée et un peu pédante, où vous relevez quelques "pointes", celles de l'amitié, discrètement semées. Alors, pourquoi ne vous l'enverrais-je pas imprimée, cette fois, ma lettre, puisque me voici disant grand bien d'un livre tous les jeudis dans ce journal ?
J'ai lu tout de suite votre Journal d'une bourgeoise (1) reçu samedi ; comme c'est votre septième roman, je suis assez familiarisé avec les labyrinthes et toutes les ruses de votre grand talent pour que vous me pardonniez de suivre un peu vos propres métamorphoses à travers vos métamorphoses littéraires. L'oeuvre de Balzac ou de Stendhal eux-mêmes n'est-elle pas, pour un observateur attentif, une sorte de biographie tentaculaire, allusive, d'une symbolique secrète, et n'est-ce pas la grandeur d'un écrivain de se déguiser assez subtilement pour atteindre une vérité messagère? L'art est de brouiller assez ses traces, disait Valéry. Mais votre dernier avatar me remplit d'admiration : comment avez-vous fait pour vous vieillir, vous "voir" en veuve quinquagénaire? Et puis, le monde du travail était quasi absent de vos précédents romans ; et voici que votre nouvelle héroïne devient secrétaire, puis représentante en parfums, après avoir été une bonne "bourgeoise", une privilégiée, armée d'un riche mari. Elle préférera pourtant la solitude et le travail au remariage confortable, mais après quels combats, quelles révoltes du coeur et de la chair, quels cris... C'est tout le sujet de votre livre. "L'encre doit être du sang" ; et votre Sylvestre avoue ne plus pouvoir lire les "petits romans parfaits" ni même "les grands romans du XIXe siècle". Car, "toute phrase doit être une prière ou une imprécation". Et vous-même, poussant jusqu'au bout de sa logique le roman à la première personne qui fleurit aujourd'hui, vous en faites un "journal".
Ce que j'aime chez vous, c'est le courage ; un genre de courage profond qui ne craint pas les dehors de l'intrépidité intellectuelle. Il est vrai que vous descendez de Mme de Staël. Je n'oublie pas que vous avez consacré votre thèse en Sorbonne au Premier voyage de Madame de Staël en Italie. Je n'ai pas assisté à votre soutenance ; on m'a dit que vous vous étiez battue avec l'obstination de la chèvre de M. Séguin, mais pour remporter la victoire. Cette image, vous l'employez à votre tour dans cette belle scène où Sylvestre crie à un homme : " je crois que je pourrais vous aimer de tout mon corps, de toute mon âme, si vous me le permettez" Mais lui ne veut plus. Et elle renvoie pourtant la balle dans ce match perdu. "Pas de répit pour le vaincu, pas d'espoir, rien que la gloire triste de tenir jusqu'au bout, les dents serrées, comme la chèvre qui a attendu le jour pour mourir, mais qui est morte quand même. Seulement, l'écrivain est celui qui réussit, une fois de plus à chaque livre, à conjurer sa propre mort.
Votre intrépidité intellectuelle consiste à vous attaquer toujours à un problème important, difficile, souvent tabou : l'impossibilité du don de soi dans la Fontaine scellée, un amour allemand dans J'éveillerai l'aurore, le drame des occasions manquées dans Le plus triste plaisir. Cette fois c'est le drame de la femme seule : et le drame "d'appartenir à une génération déclinante, à une classe condamnée, à un pays menacé". Et votre roman, je pense qu'un jour on saura admirer qu'il se déroule avec, pour toile de fond, une sorte de drame biologique à l'échelle planétaire. "La vérité est dans la marée montante des peuples que nous ne sommes pas (...), dans l'avenir du milliard d'enfants qui piaffent en attendant notre mort (...). Sur trois hommes dans le monde, il y a un Chinois. Être une bourgeoise occidentale bien nourrie, être une de ces femmes privilégiées que je pense demain redevenir, ce n'est pas la vérité du monde", écrivez-vous. J'aime dans votre "Journal" la hantise de ce que vous appelez "mes six cents millions de Chinois" Dès Les Cousines Müller j'avais été frappé par cet arrière-fond visionnaire de vos romans - alors c'était l'Europe, déjà, que vous saviez regarder mourir.
C'est encore sur le plan du courage que votre dernier roman marque un nouveau progrès, et considérable. Jusqu'à présent, votre audace intellectuelle était bizarrement en avance sur votre courage... disons "physique" - oui, il y a un courage physique du romancier. Ce contraste entre le schéma cérébral staëlien de vos romans et votre timidité de jeune fille sage au chapitre des passions, était plus angélique que littéraire. Mais dans votre avant-dernier roman, Le rideau de sable, vous étiez déjà à un tournant ; on y voyait une petite bourgeoise parisienne perdue en Afrique et toute proche, non seulement de céder à un nègre superbe, mais encore de douter des "Converti brandebourgeois". Pour ce qui est des "Concerti", elle avait tort. Mais, prise de panique, elle rentrait vite à Paris se jeter sous l'aile protectrice de son mari après ce voyage au bout de la négritude. Je vous en ai écrit, à l'époque, avec une pointe d'ironie - ce fut la plus impertinente de mes lettres, et puisque votre amitié chère y a bien résisté, c'est que vous me donniez déjà raison. Mais aujourd'hui, quel hurlement de tout le corps que votre livre! Plus d'intermédiaire entre vous et le monde, entre vous et votre vérité. Et là, je ne trouverai pas de mots pour vous dire toute mon admiration pour certains cris absolument uniques. Je préfère les citer: "Alors, le désespoir m'a comblée tout entière. La plainte physique que je refoulais depuis des mois, elle montait de mon ventre. J'avais pu la retenir, tant que je savais qu'elle resterait sans réponse."
Par endroits, c'est l'accent même d'Hiroshima mon amour que je retrouve: "Il faudrait que j'oublie Augustin, et c'est impossible. Son souvenir est une brûlure. Je ne pourrais pas me toucher sans crier. Quand mon corps se réveille, se met à flamber, je ne suis plus qu'une étincelle tournant autour du brasier qui fut sa source et qui serait sa fin." Ou encore : "Le fruit que je suis à moi-même devenue, je ne peux pas y mordre ni m'y étancher." Ou enfin : "Somnifère, mon seul amant, en qui je me laisse couler, membres dénoués, lèvres entrouvertes."
Vous comprenez bien que je ne mets pas l'accent sur une sorte de subjectivité plus aiguë, à laquelle l'art féminin serait condamné. Il faudra bien que, dans cette irritante question de la "littérature féminine", les critiques aiguisent leur sensibilité et s'aperçoivent qu'il y a là un frisson nouveau. Le génie féminin n'est pas l'expression d'un moi que l'homme, simplement, n'oserait pas ou ne pourrait pas exprimer : car une vraie oeuvre d'art est une transfiguration radicale de la subjectivité. La femme, à partir de sa subjectivité propre, peut aboutir à une transfiguration aussi singulière, multiple, inattendue, que celle du génie viril. C'est cela que j'ai trouvé un jour, par exemple dans cette extraordinaire nouvelle d'Alba de Céspedes : "Les jambes brisées"; un cri que le génie mâle ne pouvait pas pousser, mais transfiguré par un art auquel l'homme ne pouvait pas non plus aboutir à partir de sa subjectivité à lui. Vous aimez Alba de Céspedes. C'est vous d'ailleurs, qui me l'avez fait connaître. Le cahier inédit aussi est un "journal". Pour elle, comme pour vous, Hiroshima mon amour est une date - Je crois sincèrement que ce film féminin, où le génie féminin porte l'amour et la mémoire à l'échelle cosmique, pourrait marquer l'aube d'une extraordinaire littérature féminine. Vous avez écrit un essai sur Simone de Beauvoir, dans les dernières pages duquel j'avais senti fléchir votre intrépidité: peut-être, avant même de rencontrer Alba de Céspedes, étiez-vous convaincue que les femmes sont autre chose que des hommes, un peu atrophiées par une fâcheuse éducation.
C'est pourquoi vous pouvez encore écrire ce qu'aucun homme n'écrira jamais : "Je me prépare à céder avec autant de force que je me serais préparée autrefois à résister (...). Je me sens une grande étoile aux étendues mornes et mortes, qui brusquement s'est reconcentrée en un seul noyau d'une chaleur, d'une force terribles."
Décidément, Geneviève, il faut que je renonce à l'imprimerie pour poursuivre - mon article va être trop long. Je vous écrirai sur l'usage que vous savez faire de la psychanalyse (admirable!) et sur un tas de choses. Passionnant, votre livre, comme toujours.
1. Grasset.