Jeudi 2 juillet 1959

LES "ABEILLES DE VERRES" DE ERNST JUNGER
ET LES PROBLÈMES DU ROMAN
 

Voici donc le dernier "roman" (1) d'Ernst Jünger; l'auteur de Sur les falaises de marbre et d'Héliopolis y reprend la technique du "roman" parlé et rêvé, sorte de monologue ininterrompu où le récit et la méditation s'enchevêtrent. Richard, ancien capitaine de cavalerie, est pénétré de la morale guerrière du temps des chevaux. "Où sont-ils, tous ces garçons, encore rompus à manier le sabre et la lance, et avec eux leurs montures arabes, celles des haras de Trakehnen, et les chevaux des steppes, si gracieux et pourtant si infatigables sous leur cavaliers?" Maintenant "ces admirables bêtes étaient en voie d'extinction" (...) "Elles étaient partout remplacées par des automates. Et, corollairement, les hommes changeaient : ils devenaient plus mécaniques, plus faciles à mettre en équation"...

Le capitaine Richard n'a pas encore été mis en équation. Ses vêtements sont râpés ; il meurt lentement de faim avec sa femme Thérèse. Il a naturellement été jugé et condamné, après la guerre, par ceux-là mêmes pour lesquels il se battait la veille -  un mauvais sort tenace le jette toujours dans le camp des vaincus. Bref, il a la réputation douteuse de ceux qui portent en eux un monde définitivement révolu."Un vieux soldat n'était plus un vieux soldat, mais la situation avait aussi ses avantages. Le temps venait de penser un peu à soi-même."

Justement, un homme du XXe siècle, Zapparoni, dictateur technique, fabricant de robots en tous genres, cherche quelqu'un "avec" qui l'on puisse voler des chevaux" - selon un vieux proverbe allemand. Car le grand Zapparoni, fabricant de rêves, qui règne sur l'imagination de ses contemporains, a un point faible : les techniciens qu'il emploie ne doivent en aucun cas lui échapper, ce sont d'irremplaçables artistes. Mais la loi ne lui permet pas de les garder contre leur gré. D'où la nécessité d'une police et d'une justice un peu personnelles. "Fait curieux, et qui doit avoir de profondes racines, un être humain, si nombreux que soient les moyens légaux dont il dispose, ne peut mener à bien ses plans sans portes dérobées. (...) Quand les pouvoirs deviennent absolus, on aboutit à une situation telle que les frontières risquent de s'effacer, et que le juste et l'injuste sont presque indiscernables."  Le capitaine Richard sera introduit par un ancien compagnon d'armes auprès de ce redoutable personnage dans le jardin duquel il trouvera des abeilles de verre jetant des oreilles coupées dans une mare : oreilles artificielles, bien sûr, mais combien symboliques, et qui provoqueront la révolte de l'ancien chevau-léger. Pas pour longtemps : on trouvera tout de même un emploi dans l'empira Zapparoni pour ce survivant de l'honneur.

Étrange roman, et qui pose des problèmes intéressants. D'abord, Abeilles de verre n'a qu'un très lointain rapport avec le roman d'anticipation à la Huxley. L'intrigue est réduite au minimum. La vraisemblance n'est pas obtenue par une sorte de logique implacable dans le fantastique ; nous ne sommes pas subjugués par un regard visionnaire, qui nous ferait apparaître comme évident et inévitable un futur monstrueux. Nous sommes dans le présent : la rencontre du capitaine Richard avec le trust Zapparoni est une rencontre banale, cela se passe sous nos yeux tous les jours. Le fait que Zapparoni construit des robots encore inégalés - des amoureux en cire, par exemple, pour superproduction cinématographique, bien plus puissants que des acteurs vivants sur l'imagination des foules - constitue presque un alibi de l'auteur, permettant au lecteur de se défendre, c'est-à-dire de proclamer encore que tout cela n'est pas vrai. Mais le capitaine Richard, ne sachant comment se reclasser après la défaite, c'est le demi-solde sous la Restauration, c'est l'éternel soldat devenu inutile.

Mais le monde a bien changé. Jünger a su éviter les cris de Musset : "Mais on leur répondit que la guerre était finie, que César était mort..."  Le capitaine Richard ne fait pas de polémique. il raconte d'un ton de bonne compagnie, avec cette pointe de sarcasme liée au génie même de la langue allemande, une histoire si brève qu'elle ne remplirait jamais un volume sans les considérations philosophiques, les anecdotes, les digressions qui font toute la substance véritable des Abeilles de verre. Ici le narrateur se moque de la plus élémentaire technique du récit : au moment où le héros découvre les oreilles coupées, et veut s'enfuir, se sentant en grand danger, nous entrons dans une digression de quarante pages sur l'enfance du narrateur; digression fort utile à notre intelligence du personnage, mais amenée avec une maladresse vraiment provocante. De même, lorsqu'enfin le capitaine est introduit dans le bureau de Zapparoni, nous lisons cent pages de méditations, d'ailleurs très remarquables, sous prétexte que le "patron" se fait attendre. C'est qu'il ne se passe pratiquement rien dans ce "roman", c'est un roman de pensée, d'une discrétion de ton admirable. Et voilà qui nous oblige à nous interroger sur certaines formes du roman, dans l'esprit de René Clair concluant un débat sur le cinéma par ces mots : "Ceci dit, le cinéma est aussi une industrie." Et si c'était d'abord une industrie ?

Certes, il ne s'agit pas d'une industrie grossière : mais visiblement le "roman" de Jünger est un essai vaguement romancé par l'emploi de la première personne. Alors, pourquoi le mot "roman" sur la couverture ? Parce que des milliers de gens liront, sous une forme romancée - et grâce à un "suspense" ménagée par une vague intrigue - des commentaires d'une haute tenue intellectuelle qu'ils ne liraient jamais sous forme d'essai. Que faut-il penser de cette incidence de la politique commerciale des grandes maisons d'éditions sur les genres littéraires ? Et dire que de graves professeurs en Sorbonne vont étudier l'évolution des formes du roman dans la première moitié du XXe siècle, sans un regard, jamais, sur... le commerce de la librairie!

La vérité, c'est que le roman a correspondu, au XXe siècle, à une poussée aventurière de la bourgeoisie parallèle au besoin, pour les écrivains, de vivre de leur plume. Mais l'oeuvre de Proust, déjà, créait un genre propre au seul Proust, valable pour la seule exploration proustienne, et qu'on qualifie de roman par une extension du terme privant le mot "roman" de tout sens. Et aujourd'hui, une littérature de pensée renaît, comme au XVIIIe siècle, dans une société qui conteste ses structures. Cette littérature appelle des Voltaire, des Montesquieu, qu'on voit se contorsionner pour paraître romanciers, et obéir aux impératifs modernes de la vente lu livre. Mais déjà les plus grands écrivain ne sont plus romancier, ou doivent leur vraie gloire à autre chose qu'à leurs romans ; déjà des philosophes, des psychologues, des mathématiciens tendent à devenir les vrais maîtres à penser d'une époque. C'est une menace pour la littérature, lorsque l'art d'écrire n'est plus lié aux grandes révolutions de l'esprit : et je crains que si nos écrivains continuent à s'épuiser dans le roman, il n'y aura pas toujours des Poincaré ou des Bergson pour reconnaître la prééminence de la littérature et lui rendre l'hommage d'écrire admirablement.
 

(1) Pion, Feux croisés, traduit de l'allemand par Henri Plard.