Renseignements pris, les Indésirables (1) de Jean Crouzol ont été envoyés du fond de la brousse à un grand éditeur parisien : on n'est pas plus naïf! : Le temps reviendra-t-il où un éditeur recevait par la poste Colline de Giono et le publiait aussitôt ? C'était l'exception, d'ailleurs : la règle, c'est toujours Génitrix publié à compte d'auteur, ainsi que les Nourritures terrestres, sans parler de Proust, ou de Songe, de Montherlant, refusé par seize éditeurs...
Mais quel plaisir que celui de l'enthousiasme! C'est la troisième fois seulement, en six mois, que je suis enthousiaste d'un roman. Enthousiaste devant le vrai romancier qui n'échappe pas toujours aux maladresses - voyez Balzac et même Stendhal - mais qui ne s'épuise pas à contourner les difficultés, qui va franchement sur l'obstacle parce qu'il possède la force. Que de romans polis comme l'ongle et qui vous laissent froids, parce que l'auteur ruse pour cacher des faiblesses qui l'obsèdent! Le vrai romancier ne sent que sa force; i1 lui obéit, comme fasciné, et la vie lui est donnée, jusque dans ses gaucheries. Les Indésirables sont un roman plein de ce genre de force.
Et d'abord il le fallait pour traiter d'un tel sujet : les rapports des blancs et des noirs dans un petit village perdu du Cameroun, près de Douala. Le racisme et l'antiracisme, les problèmes que pose la présence française, les mouvements d'indépendance des noirs, la psychologie des autochtones, devenus docteurs en droit ou en médecine, voilà des questions qui font peur au romancier moderne, et si elles ne lui font pas peur, c'est souvent qu'il n'est pas romancier, qu'il a une idée politique et qu'il écrit un roman à thèse pour la défendre. Mais y aurait-il une vérité du vrai romancier plus forte que les vérités prolifiques, et qui permettrait d'éclairer les questions sous un angle tellement vrai qu'elles seraient comme arrachées à l'abstraction, à l'affreux "ciel des idées" ? Dans Balzac, les hommes politiques sont "biologisés" : ils sécrètent des idées avec une telle évidence glandulaire qu'elles deviennent pareilles à des plantes. La force de Crouzol se mesure tout de suite à cette objectivité qui ne semble pas venir d'un effort intellectuel mais du romanesque lui-même. Lorsqu'il nous montre un nègre, docteur en droit, sur le "Mangin", en route pour Douala, et les regards des blancs sur lui, dans la salle à manger, c'est la vérité toute nue que nous voyons - à nous de juger ensuite.
Enfin des dialogues vrais, où les idées collent aux hommes ; enfin un monde à exprimer - huit ans de brousse à coucher sur le papier ; enfin un auteur qui a trop à dire, qui ne parvient pas à tout dire, et qui jette pêle-mêle sa richesse, avec une puissance d'évocation telle qu'on se demande en vain par quels apprentissages d'écrivain il a passé, combien de fois il a récrit, et ce que pouvaient être ses brouillons il y a quelques années. Voici un exemple de ce pouvoir de faire voir contre lequel aucune maladresse de technique ne peut rien : un orage ayant éclaté, on entend un avion en détresse. Tant qu'il s'agit d'évoquer le drame à partir du bruit des moteurs, il n'y a pas de difficulté : "Un zinc qui s'est paumé...", songea-t-il, aux aguets. "Et les accents désespérés des moteurs, que l'espace modulait, l'entraînèrent à leur suite dans le ciel vers cette minuscule planète en détresse, quelque part entre lui et les étoiles invisibles. Il avait volé dans la tornade et savait la lutte flegmatique de l'engin parmi les trous d'air et l'obscurité, ses brusques abandons aux appels du sol et ses victoires toujours recommencées sur les traîtrises du vent". Fort bien, mais comment passer à l'intérieur de l'avion, en décrire les occupants avant la catastrophe? Qu'à cela ne tienne et tant pis pour la technique, qui se traduit par ceci : "... et peu à peu, avec une hallucinante acuité, sa rêverie l'introduisit entre les minces parois de la carlingue ballotée par la nuit...". Et la description peut commencer, hallucinante en effet - et qu'importe, répétons-le, la maladresse de la transition, la force du romancier l'emportera.
L'intrigue est fortement érotisée. Marie-Germaine se donnera à Gilles sur le "Mangin" qui la conduit auprès de Claude qui doit l'épouser ; toutes sortes de malheurs en résulteront... Mais ce n'est pas un des moindres attraits du roman de nous initier aux exigences de la sensualité africaine, aux rapports sexuels entre les deux communautés.
Pour le prochain roman de Crouzol, quels progrès pouvons-nous, devons-nous prévoir? Car il s'agit d'un premier roman, et si l'apprentissage, c'est-à-dire le passé, se laisse mal apercevoir, le futur déjà se devine. Je crois que Crouzol ne devra pas peindre directement la vie grouillante - technique qui aboutit à coupacher à l'infini un roman, même avec des dons de vie exceptionnels, mais bien plutôt ressaisir cette multiplicité de la vie à partir d'une intrigue très intérieure qui rejoindrait l'Afrique profonde par la poésie. Si je devais faire un reproche à Crouzol, c'est qu'une dimension pleine de promesses de son art - et rejoignant toutes les autres dimensions - ne se manifeste que vers la fin : je veux parler de la dimension poétique. Il y a une scène de négresses au bain, nues; quelques phrases sur l'Afrique de la brousse, si différente de celle, artificielle, des noirs au contact des blancs et des blancs au contact des noirs, une volonté discrètement exprimée de se perdre dans ce que ce continent a de plus secret et de plus envoûtant enfin, qui annonce la poésie. Je rêve du roman africain se détachant sur cet arrière-monde énorme et magique, et qui donnerait sa vraie dimension au tableau des difficultés politiques et des tracas administratifs, à la lucidité du spécialiste des problèmes noirs.
Mais il me semble que Crouzol est un méditatif, un écrivain lent. Il parle cru, il voit et fait voir avec la force d'évidence naturaliste, mais il saura céder aux vertiges du silence africain et de l'espace immense. Vous voyez qu'il est de ces écrivains qui vous mènent assez loin pour vous faire rêver d'un chef-d'œuvre, tant ils l'ont pressenti, sculpté d'avance, tant ils sont au bord du miracle d'un très grand art, et d'avance avec lui familiers.
(1)- Éditions Kent-Segep.