par Manuel de DIEGUEZ
M. DURAND. - C'est là que je ne vous comprends plus : pourquoi l'écrivain, au lieu de lutter pied à pied pour sauver l'élégance de la langue, se lance-t-il dans une aventure toute personnelle de l'écriture, quittant en quelque sorte le champ de bataille ? Scriptor, cunctator : l'écrivain doit maintenir.
M. DUPONT. - C'est que l'écrivain a autre chose à faire que de défendre la grammaire. Pour lui, la langue, dans sa matière et sa forme mêmes propose une sorte de réponse au scandale du vide originel ; elle porte implicitement sa métaphysique ; elle repose sur des consentements fondamentaux de l'esprit ; elle est un signe victorieux par nature, parce qu'elle est, au plus profond de l'être, signifiante ; bref, elle fournit une assise psychique. Aussi dès que chacun peut imposer le jargon de son milieu ou de sa spécialité, l'écrivain se trouve-t-il pris dans une sorte de chaos verbal qui trouble, pour lui, les sources mêmes de la connaissance : ce chaos ontologique devient précisément le nouveau tragique à exprimer, celui du monde lui-même retombe dans la matière d'où l'arrache toute forme à la fois consentie et conquise. Car pour tout écrivain véritable, le verbe est le symbole premier de l'univers, la preuve que cet univers peut être dominé, organisé par l'esprit - autant dire par la parole. Le monde peut bien être absurde, mais non point la parole, car l'écrivain est justement celui qui donne un sens au monde par la parole. Mais le voici privé de son instrument. Et c'est alors le chaos lui-même qu'il s'agit d'affronter, de surmonter à nouveau par le verbe, comme à l'origine du monde. Perpétuer le langage de l'ancienne élite, celle qui n'exprime plus le monde, désormais, mais seulement elle-même, c'est se dérober devant l'obstacle, et se condamner à jouer à son tour, péniblement, le rôle de survivant dans le tohu-bohu des masses en fusion. L'écrivain, s'il est grand, continue à prétendre saisir la totalité du monde. Mais comment le pourra-t-il désormais si ce n'est à partir de soi ? Tout style sera donc une solitude qui aura su remporter une victoire fondamentale : Sénèque et Tacite, que vous citiez, sont déjà de l'ère des écrivains solitaires. Cette solitude, on la retrouvera avec Baudelaire, après la débauche manquée du romantisme hugolien, inutile tempête dans l'encrier. Tous les écrivains du XIXe siècle sont des solitaires de la parole, comme tous les vrais grands d'aujourd'hui : Valéry, Montherlant, Camus, Cioran, tandis que les derniers à vouloir construire un style sur la langue parlée : Sarthe, Barthes, rêvent d'une société idéale toute neuve, qu'ils imaginent dans un futur brumeux ; un futur paradisiaque où régnerait une écriture encore vierge ; le fameux "degré zéro de l'écriture". C'est le mythe d'Adam ressuscité par des incroyants fatigués.
M. DURAND. - Pour en revenir au Quai Conti, vous dites qu'un académicien, aujourd'hui, sans cesse assailli par le parler populaire, ne peut opposer que des règles de grammaire aux barbares - non une vision féconde du monde, ni une solitude créatrice à l'échelle du drame. Il lâchera pied lentement, mais fatalement. Le destin virtuel de son langage est de se corrompre jusqu'à se fondre entièrement dans le parler populaire : car ce langage est désuet dans toute l'acception du terme - c'est-à-dire que son drame, au plus profond, est en effet de tomber en désuétude. L'écrivain dans son verbe, on commence à dire le verbe d'un écrivain, parce que la solitude et le chaos à partir desquels il crée, l'apparentent au mythe religieux de la création ex nihilo - imaginera par contre des mots à faire dresser les cheveux sur la tête des derniers académiciens ; mais, porté par une inspiration véritable, il ne donnera pas un sens adverbial à "retour", ne créera pas un verbe actif à partir de ce passif par excellence qu'est "être indifférent", et s'en voudrait "d'insupporter quelqu'un". Là où l'académicien cède, l'écrivain, sans s'armer d'une grammaire, mais porté par le monde qu'il doit exprimer, défendra les forces vives et la logique du français, non en défenseur d'une classe sociale, mais en défenseur de cet animal respirant, vivant : la langue. Car l'écrivain est attentif, non comme quelqu'un qui monte la garde auprès des ruines - il est fatal qu'on y dorme - mais comme quelqu'un qui veille déjà sur l'avenir.
M. DUPONT. - Tout de même vous êtes dur pour l'armée des grammairiens qui font le guet. Moi, je les trouve, très utiles.
M. DURAND. - Laissez-moi rire ! Quand tout le monde parle mal, il est impossible d'écrire bien à partir de la parole ; c'est pourquoi Céline écrit bien, à partir d'un délire et d'une terreur cosmiques, tandis que les académiciens font des fautes à partir de la langue des salons. D'autre part, l'académicien commet des fautes par inadvertance : il est contaminé, mais il connaît la règle. Il est donc inutile que le grammairien la lui rappelle. Quant au parler populaire, il ne deviendra jamais correct, parce que la correction naît de l'unité psychique d'un milieu. Enfin, même dans l'élite académique, le vrai problème, nous l'avons vu, est de l'ordre du style, non de la grammaire. Les fautes de grammaire naissent naturellement sous une plume qui a perdu le style ; et ce style justement est "irrécupérable", comme on dit aujourd'hui, parce qu'il n'est plus à l'échelle de l'univers. Des fautes telles que "retour de Moscou", "clôturer une session", etc. sont liées à une stylistique défunte. C'est donc parce que le style académique n'est plus inspiré, parce qu'il ne nourrit plus une littérature vivante, qu'il trébuche sur la grammaire. C'est pourquoi les grammairiens colmatent des brèches qui se rouvrent dès qu'ils ont tourné le dos. Ce sont des rafistoleurs, des bricoleurs du langage. D'ailleurs, ils admettent souvent des manières horribles d'écrire parce qu'ils veulent être "à la page", ayant un sens tout grammatical et sans profondeur de l'élégance ; par contre, ils repoussent des nouveautés excellentes parce qu'ils sont souvent sourds aux exigences vraiment créatrices des écrivains. Défenseurs d'une langue qui a perdu son destin, mais privés de vue exhaustive, ils s'épuisent à accoupler la langue populaire ou administrative qui submerge tout avec une langue de salon : le sort de la littérature se joue depuis trente ans à mille lieues de là.
M. DUPONT. - Fort bien. Mais si une civilisation de masse ne peut - en tant que telle, comme disent les philosophes - créer un langage commun auquel un écrivain pourrait s'appuyer pour trouver son style, je ne vois pas d'issue, à longue échéance, à un pareil drame. Il y aura un français écrit et un français populaire et entre eux, un abîme ; comme il y avait un latin écrit et un latin populaire et entre eux un abîme. Chaque écrivain se construira sa petite planète verbale, tragique à souhait pour les connaisseurs, incompréhensible au vulgaire. Notez qu'en latiniste fervent, je ne m'en plaindrai pas : il y a longtemps que j'ai fait de Tacite mon livre de chevet - j'y trouve la quintessence de l'histoire contemporaine.
M. DURAND. - Ah ! mon cher Dupont, des gaillards échangent de grands discours par dessus nos têtes pour comparer leurs frigidaires, leurs lames de rasoir, leurs brosse à reluire. Allez donc planter Tacite et la mort au milieu de leur étalage et venez me dire comment on vous a reçu !
M. DUPONT. - Mais les tyrans de ce siècle n'ont pas produit leur Tacite. Ce serait peut-être ça, une littérature. Un Tacite quotidien, cruel et rare comme l'autre, mais au jour le jour. Tenez, la Peste, c'est un peu cela. Et c'est un monde verbal autonome, fermé sur sa rigueur, comme l'autre. Néron et Tibère y sont devenus abstraits, en un temps où les Césars sont abstraits.
M. DURAND. - Vous voyez bien ! Nous sommes loin de la Coupole. On prétend que les écrivains ne sont plus de l'Académie à cause des académiciens : c'est faux, les académiciens ont toujours été médiocres parce qu'il sera toujours impossible de trouver en permanence quarante vieillards de génie, même lorsque la terre comptera un milliard de Français. Croyez-vous que les académiciens du temps de Fontenelle ou de Voltaire ou de Racine n'étaient pas médiocres ? Cela n'empêchait pas les grands de se mêler à eux en célibataires. Mais c'est bien parce que le français littéraire a pris, dans ses profondeurs, une direction différente de celle qu'incarne l'Académie qu'on voit certains grands n'en être pas, parce qu'ils ne veulent pas en être. Ce refus d'y entrer était impensable au XIXe siècle encore : il témoigne d'une mutation quasi biologique dans le destin même de la langue.
M . DUPONT. - Après tout. Valéry a consenti à y entrer. Claudel a piétiné longtemps à la porte... Même Cocteau a cédé à l'appel des "sirènes à queue verte", comme il dit.
M. DURAND. - Certes, les anciennes vanités ne sont pas mortes et les nouvelles manquent encore d'assises. Mais déjà les hiérarchies de palais ne sont plus les seules. Voltaire pouvait avoir plus de talent que Fontenelle, cela n'empêchait pas qu'ils appartinssent tous deux au même univers verbal, tandis que Valéry ou Claudel à l'Académie, on sent bien qu'ils y sont comme dans un autre monde, parce qu'ils vivent dans un autre langage. Valéry a élaboré une parole solitaire, comme Camus : mais un croyant comme Claudel aussi. Et quel signe plus sûr pouvons-nous trouver d'une mutation du destin même de notre littérature que de voir le génie, même lorsqu'il est resté fidèle à l'orthodoxie religieuse, entrer pourtant dans une dimension toute nouvelle de la parole ? Autrefois, l'Église du moins était du côté de la tradition stylistique de l'Académie, mais voici que l'Église, sitôt qu'elle se montre inspirée et à l'échelle de la planète, se sépare à son tour de l'Académie, non sur des questions de foi, mais sur le langage, simplement parce que le génie ne peut pas s'exprimer à partir d'une assise verbale qui ne répond plus à l'universel. Claudel est plus près de Céline que de ses confrères sous la Coupole : car le génie est toujours à l'échelle du monde : il façonne un langage - des racines - qui y répondent.