HOMMAGE À ANDRÉ BONNARD

par Manuel de Diéguez

ISABELLE VICHNIAC a rendu hommage à André Bonnard ici même dans un bien bel article ; qu'il me soit permis, pour ma modeste part, de rendre à l'helléniste l'hommage d'un ancien élève, en l'évoquant dans son cadre, dans cette Académie fondée par les Bernois au-dessus de Lausanne et devenue l'Université du canton de Vaud, où j'ai passé quelques semestres, autrefois.

étudier le grec au bord d'un lac pur, dans un pays neutre depuis des siècles, et comme retiré du temps des nations, c'est une aventure poétique, la plus haute de l'adolescence. Toute ferveur des disciples autour d'un maître vénéré nous était familière : dans l'aventure des jeunes humanistes de la Renaissance révérant leur Érasme, leur Budé, comme dans les dialogues de Platon où l'esprit est devenu transparence, c'est cette ferveur d'un noyau fidèle, attentif à la haute clarté d'une haute interrogation que nous retrouvions.

En bas, sur la place, une sorte de palais florentin, décoré d'hippogryphes, disait la prétention de la splendeur italienne de l'Université vaudoise : mais, dans ses vastes amphithéâtres régnaient les sciences barbares, on y avait relégué les juristes et les économistes. Pour atteindre l'antique Académie aux murailles fabuleuses, aux escaliers tortueux, aux petits amphithéâtres où avait enseigné Sainte-Beuve, il fallait monter au-dessus de la cité par un escalier de bois parallèle à un ancien calvaire ; c'était notre montée sur l'Acropole. C'est là qu'André Bonnard parlait de Socrate et d'Homère d'une voix douce, rêveuse, intemporelle. Par la fenêtre on voyait la cathédrale régner sur ces terres protestantes.

Il s'était révélé à nous en philo, qu'on appelle là-bas gymnase. Un jour, notre professeur habituel, un petit capitaine helvétique à la voix haute et sèche qui, depuis la déclaration de guerre, venait nous faire ânonner Thucydide en uniforme vert de gris et bottes noires, était tombé malade. André Bonnard avait été chargé de le remplacer pour quelques jours. Dans cette Suisse étrange, lieu des retraites stratosphériques de l'esprit, il semblait qu'André Bonnard eût débarqué d'une autre planète ; au bout d'une heure de cours, quelques-uns d'entre nous étaient entrés, et pour toujours, dans ce que tous les pions galonnés ne nous avaient même pas laissé soupçonner depuis dix ans : la poésie jointe à la lucidité, l'interrogation plus importante que la réponse, l'universel naissant du dialogue, non de l'abstraction, le tragique et le sacré au cœur des hommes et des dieux humains…

André Bonnard avait le regard profond et triste, la bouche amère; mais la tête, légèrement penchée en arrière, la voix sereine et claire, disaient l'élévation, la distance, l'absence contrastant avec l'extraordinaire attention humaine de tous ses gestes et de toutes ses paroles. Il avait retrouvé le génie grec de la "sympathie" - ce n'était ni la chaleur (trop grossière) ni la pitié (orgueil secret), c'était une extraordinaire attention à l'être. Et, lisant Platon, c'était exactement cela que nous y trouvions, cette miraculeuse attention à l'être qui rejoignait une sorte de charité à travers les dieux morts et un tragique oublié. Était-ce l'effet d'un mirage? Non, cet homme était au cœur des choses, je l'ai compris plus tard ; et, par lui, le plus pur d'une civilisation effacée ressuscitait devant nous.

Il ne parlait pas le grec, il le modulait, élevant le registre de la voix. De sorte qu'il entrait dans le logos par une élévation de l'âme - et par lui le logos redevenaitt le chant de l'esprit. Plus tard, chez Heidegger, je devais retrouver ce secret qui marque d'un retour aux sources grecques toute la philosophie contemporaine, et nous montre l'avenir de notre humanisme. je l'entends encore moduler les premiers vers de l'Iliade : "Chante, déesse d'Achille, fils de Pélée, la colère funeste".

Dans la classe, les plus crétins, soudain frappés de stupeur, ou pénétrés de respect... Par André Bonnard, il y eut toujours un petit groupe d'étudiants dont toutes les découvertes se firent autour de la Grèce. Et comme nous vivions dans le protestantisme, la neutralité, la bonne conscience et le commerce d'armes. la Grèce antique nous était une haute raison de mépriser la médiocrité environnante. Gide se présenta, protestant socratique. À travers Bonnard, c'est comme messager de la Grèce qu'il nous apparut ; il fut le défi grec devant les dogmes épais et les empires asiatiques. Nous florissions dans l'intemporel.

Plus tard, il fallut bien quitter cette Suisse idéalement préservée pour découvrir que l'Histoire est affreuse, que les idées y règnent moins que les forces. Nous sommes quelques-uns à avoir souffert de certaines positions politiques d'extrême-gauche d'André Bonnard parce que, jetés enfin dans le monde réel, nous étions seuls à comprendre le secret du grand helléniste enfermé dans la forteresse idéale de la neutralité helvétique : il ne savait plus ce qu'est l'Histoire, il l'avait oublié. Et il se réclamait d'une Grèce des Thermopyles dont il avait effacé le sang et la fureur pour n'en retenir que le plus haut message. Nous étions seuls aussi à comprendre que dans la pureté géniale de ce grand esprit il fallait une part de naïveté ; et nous la voyions, tout porté par son rêve, soudain livré aux petites charlatanerie de la justice, aux tâcherons des lois de la cité, qui prenaient enfin leur revanche sur la poésie.

Mais André Bonnard ne s'est pas trompé sur la Grèce. Les Grecs des Thermopyles ne sont morts pour aucune cité de ce monde. Athènes est ensevelie, et la poésie est sa mémoire. Poète, André Bonnard chantait les dieux ressuscités.