UN SINGE EN HIVER D'ANTONE BLONDIN

par Manuel de Diéguez

Soleil et trompettes sous le crâne de Fouquet. L'animal est somptueux. Fort sur pattes, le front large entre ses cornes comme des phares, il arrive entier et charge de loin. Encore quelques mètres et il sera sur lui. Prendre l'ascendant sur le fauve... Ne pas rompre d'un pouce... S'engager de face...
 
 

Fouquet est en pleine euphorie éthylique : sur la place du 25-Juillet, à Tigreville (Normandie), il torée les voitures automobiles venant de Paris. Ce sera bientôt une loque humaine, ce Fouquet. Mais le livre de Blondin ressemble au feu d'artifice que son héros, aidé d'un ami, Quentin, ex-fusilier-marin en Extrême-Orient et actuel propriétaire de l'hôtel Stella, offriront une nuit aux gens de Tigreville. Il s'agit d'un vieux stock remplissant une vingtaine de caisses, dont sir Walter Kroutchtein avait dû décommander l'explosion, aux environs de 1930, à la suite de son krach... Et pourquoi Fouquet s'adonne-t-il à la boisson ? Quentin, qu'il est parvenu à entraîner de nouveau à boire après une abstinence de dix ans, s'en explique par la bande, lorsqu'il dit à sa femme combien l'ennuient les souvenirs qui les entourent, "dont on ne peut rien retrancher, auxquels on ne peut rien ajouter, parmi lesquels nous allons bientôt prendre la pose à notre tour". Arrivé à la dernière étape de sa vie, Quentin songe à son passé aventureux, et redemande de l'imprévu. Quant à Fouquet, lorsqu'il a bu, il se prend, nous l'avons vu, pour un grand matador. Lorsque les agents l'emmènent au poste après l'estocade de la Chevrolet taurine, il s'exclame : "Enfin, c'est la sortie en triomphe des arènes, les aficionados me font la conduite à travers les rues".

Le héros a déjà perdu sa femme et sa maîtresse. Voici qu'il essaie, maladroitement, de reprendre sa fille, âgée de treize ans, interne aux Cours Dillon, à Tigreville. Mais son destin n'est déjà plus de ce monde : de mêque que Quentin, dans l'ivresse, redevient fusilier-marin en Chine, au point qu'on se demande quel univers, celui du guerrier ou celui de l'hôtelier, est le plus "réel", Fouquet, de son côté, trouve dans l'imaginaire "tauromachique" une dimension de son être qui, pour être catastrophique, n'en est pas moins fascinante.

C'est un livre qui ne se raconte pas - une aubaine pour moi, qui tiens que le rôle du critique n'est pas de raconter un roman. Me voilà armé d'un alibi pour rêver de cette oeuvre qui joue sur un merveilleux malentendu, celui même que l'on appelle littérature. Car, pour ma part, Un Singe en hiver est bien le récit d'une déchéance : elle se dessine en filigrane derrière le rideau prestigieux qu'on tend devant nos yeux. Mais le sujet n'est pas du tout l'étude d'un cas clinique d'éthylisme à la Zola: il s'agit, à partir du prétexte de l'alcoolisme, de nous introduire dans ce qui constitue le propre de la littérature, c'est-à-dire dans une dimension imaginaire de l'existence. Et de ce point de vue, l'exploration de l'imaginaire dans ce roman, c'est seulement celle de l'écrivain Antoine Blondin. Que cet imaginaire ait partie liée avec l'alcoolisme n'est pas sans intérêt : il y a un rapport étroit entre cet univers papillotant et tonitruant, cette humeur buissonnière, ces alternances de rigueur altière et d'effondrement, et l'univers du buveur, organisant un monde à partir d'un martial langage. Mais il y a aussi un rapport entre La Comédie humaine et le monde haletant de la poursuite pour dettes. A partir de quelle obsession originelle tel écrivain se déploie-t-il dans l'imaginaire? Jamais nous ne l'avions mieux observé qu'ici, où l'étroitesse des rapports entre un vice, l'alcool, et une certaine forme littéraire ne doit pas nous faire oublier que le talent est tout, et que l'obsession, nécessaire, ne serait rien sans le talent qui sait l'utiliser.
 

Dans quelle mesure Blondin a-t-il besoin de l'alcool pour créer? Je n'en sais rien, et cela ne me regarde pas. Par contre l'ampleur littéraire qu'il sait donner à l'univers de l'alcool me regarde, et me fascine. Car enfin, voici un écrivain dont presque chaque ligne fait, littéralement, réussir l'alcool ; de sorte que l'alcool, échec dans la vie, devient ici le triomphe intime qui définit l'art et l'artiste. Voyez comme les mots peuvent devenir hagards, jetés en vrac dans l'apparent désordre où la ponctuation même, abolie, suggère le chaos de l'ivresse : "... Il arrive que trois ou même six heures de mon emploi du temps se dérobent à moi. A la place, s'ouvre un grand trou noir où passent avec des éclairs furtifs de truite de vivier des réminiscences insaisissables qui ne me permettent pas de distinguer le cauchemar de la réalité". Mais la poésie est un merveilleux cauchemar, organisé et convaincant - tout le livre parvient, tel l'ivrogne, à ne pas toucher terre, grâce à la poésie : "Je ne sais s'il a vu avec les mêmes yeux que moi monter ces vagues, semblables aux danseuses du cancan, qui troussaient haut des étoffes vertes, agitaient des jupons d'écume et finissaient par s'abattre, un rang après l'autre, dans une longue extension qui rappelait le grand écart".
 

L'oeuvre littéraire est toujours une victoire ; mais il arrive que l'écrivain soit obligé de la choisir au détriment de l'autre, celle qui se situe sur le plan de l'"existence". C'est le divorce entre ces deux plans que ce roman éclaire admirablement. Par lui, nous entrons dans le schisme - le quotidien nous semble, à notre tour, dérisoire, la folie de deux ivrognes nous transporte enfin dans une dimension infiniment plus convaincante de la réalité. Belle réussite, et contribution à la psychologie, sinon à la thérapeutique... Toute la question est de savoir sur quel champ de bataille on veut gagner : on peut choisir aussi l'Abyssinie, et ne plus écrire. Quentin, encore abstinent, dit à Fouquet : "C'est trop bête de se détruire". Mais après la fameuse corrida, voyant Fouquet pleurer, il lui déclare : "Ça n'est pas le jour où tu as réussi ta corrida que tu vas te mettre à pleurer. Mon vieux, il y en a beaucoup qui voudraient en réussir une comme ça". Étrange corrida, celle de Poe, buveur jusqu'au suicide, pour s'assurer une dernière victoire de la lucidité, celle de Stendhal aussi : "Je me suis colleté avec le néant". En tout cas, Un Singe en hiver est une corrida réussie et qui ne s'achève pas sans intention symbolique, je l'ai dit, sur un feu d'artifice...
 
 

Il faut reconnaître des yeux bien à lui à l'auteur de l'Europe buissonnière, des Enfants du bon Dieu, de l'Humeur vagabonde. Cette fois, il s'est annexé une petite province littéraire qui n'avait pas été explorée, que je sache - entraîner le roman de ce coté où une plaintive et matamoresque aventure débouche sur l'épopée verbale et la poésie de l'alcoolisme, ce n'était pas facile.
 

(1) La Table ronde.