Jeudi 26 nov. 1959

Mountolive de Lawrence Durrell

 

 

Par Manuel de Diéguez



Lawrence Durrell poursuit l'exploration de son monde : après Justine et Balthazar, voici Mountolive (1) en traduction française (Roger Giroux), alors que l'auteur achève en Provence le quatrième volume, Cléa. On connaît le succès international de Lawrence Durrell, déjà traduit dans toutes les langues. Voici que nous retrouvons Nessim, Melissa, Pursewarden, Narouz, Justine, etc., mais Mountolive, diplomate, entr'aperçu dans Balthazar, se place ici au premier plan. Et c'est, pour la première fois, en plus, un roman politique. Devant la carence européenne au Moyen-Orient, Nessim a monté un vaste complot qui doit permettre d'armer Israël: ce petit pays fera échec à l'invasion musulmane, renforcera la puissance des Coptes, seuls chrétiens au Moyen-Orient; ainsi l'Angleterre retrouverait son influence perdue. Mais la diplomatie anglaise ne voit pas si loin : elle continue à se prendre aux mirages de sa grandeur passée, elle n'imagine pas qu'on puisse chercher appui ailleurs qu'à Londres. La satire d'une diplomatie usée, fatiguée par les siècles, est sensible dans Mountolive - elle permet d'entraîner tous les personnages dans la fatalité d'une décadence qui les emporte tous. Seul, Narouz est un prophète: mais la terre ne féconde plus les prophètes, et Narouz mourra. C'est une des profondeurs du livre que ce sacrifice final de l'innocent, du possédé - ici Durrell se révèle un des derniers écrivains sensibles à la psychologie des mythes, et c'est ce qui donne à certains passages de son Mountolive une résonance quasi ésotérique. Il a su éclairer les rapports entre la mort des nations et les perversions d'un authentique esprit prophétique qui, ne trouvant plus de terrain propice, avorte dans l'horreur. Je suis frappé par cet arrière-plan de quelques-uns des plus grands romans d'aujourd'hui, tous sensibles au déclin, et qui se déroulent sur la trame d'une histoire, suggérée, de la décadence de notre civilisation : l'Homme sans qualité, de Musil, 1e Voyage de l'Alchimiste, de Kentfield et le Guépard, de Tomasi di Lampedusa, dont je parlerai la semaine prochaine.

Mais il est temps de parler métier. "On voit que vous êtes du bâtiment", disait Degas à Toulouse-Lautrec, après sa première exposition. Le travail de Durrell, la structure de son entreprise, ses réussites et ses limites commencent à apparaître avec assez de netteté pour que nous puissions, sinon émettre un jugement définitif, du moins tenter de faire le point de son effort.

On sait qu'il s'agissait de mettre au jour une réalité romanesque, la plus complexe et la plus riche possible, non point en poussant sans cesse la sonde au plus profond, à la manière de Proust, mais par des retours à l'assaut successifs, chaque tome constituant un de ces assauts de la vague. Proust, à la fin de sa vie, s'épuisait à rajouter sans cesse une "sur-nourriture", comme il disait, à sa recherche du temps, et à ses pages, lorsqu'il en avait couvert les marges, il y collait des volants supplémentaires qu'il couvrait encore de sa fine écriture, et ainsi de suite. Finalement, la recherche de l'extrême finesse psychologique, et d'une profondeur infinie dans les nuances, risquait d'aboutir à un roman tout entier entre parenthèses.

Mais le procédé de Durrell, qui consiste à nous dévoiler progressivement la complexité de ses héros en éclairant tour à tour son champ romanesque du point de vue de l'un ou de l'autre, chacun fournissant ses renseignements propres, parce que placé dans des situations qui lui sont particulières, ce procédé ne constitue-t-il pas un retour à Balzac? Car enfin, que savons-nous de Vautrin après le Père Goriot ? Pas plus que de Mountolive après Justine et Balthazar réunis. Mais après Grandeurs et Misères des Courtisanes, voici que nous savons presque tout de Vautrin, parce que le livre est pratiquement écrit à partir de la figure centrale du forçat, comme le troisième tome de Durrell est écrit en cercle autour de Mountolive. Et de Marsay. C'est une figure épisodique de dandy, qui se dresse soudain et contemple tout le paysage balzacien, mais nous sommes renseignés sur lui progressivement, à la manière même de Durrell, par petites touches. Il faut lire la Fille aux yeux d'or pour apprendre qu'il est fils naturel de lord Dudley, le Cabinet des antiques pour savoir qu'il en faisait part lui-même avec désinvolture, Ferragus pour connaître son affiliation aux Treize, etc. Dans le Contrat de mariage enfin, nous le voyons dans un épisode important de sa vie. De même, chez Durrell, nous recueillons des bribes de renseignements sur tous les personnages tout au long de l'œuvre, avant que l'un d'eux se mette au centre du tableau.

C'est étrange, on dirait que Durrell n'a pas pratiqué Balzac : son extraordinaire tension passionnelle, il est allé la retrouver chez Sade ; et sa mythologie du temps, chez Proust. Mais la logique la plus profonde de son oeuvre est tellement balzacienne que Mountolive semble arraché à Proust et jeté dans l'univers balzacien : intrigue à suspense, habilement montée, élimination presque complète des descriptions poétiques de paysages, qui atteignaient une splendeur rare dans Balthazar, utilisation de l'explication directe (un tel éprouvait ceci, pensait cela, etc.), usage par larges touches du dégoût, de l'horreur, de l'extase, de toute une gamme de manifestations physiologiques des réflexes moraux...

Peut-être toute ville est-elle le lieu d'une victoire balzacienne : le personnage principal de Durrell, c'est Alexandrie, comme Paris pour Balzac; et Alexandrie, "cité exotique et décadente, pleine de beauté et de pittoresque", permet de mêler, comme Paris, le sordide et le sublime, l'amour pur et l'amour vénal, la politique et la police, la haute finance et la diplomatie, les complots et les fêtes, le trafic d'armes et le contre-espionnage; chez Durrell, les rites, les fonctions, les uniformes, la boisson, l'argent sont présents, comme chez Balzac.

Et pourtant, je suis vaguement inquiet : à quoi va aboutir l'œuvre romanesque de Durrell ? Il ne s'agit pas encore de juger, mais de contempler. Ce qui est le plus passionnant, c'est justement que nous voyons un livre en train de s'écrire. Nous nous trouvons donc dans la situation du promeneur qui, à intervalles assez espacés, serait autorisé à jeter un coup d'œil sur une toile à laquelle un peintre consacrerait quelques années ; et ce promeneur, voyant la toile prendre peu à peu son aspect définitif, se demande ce qu'elle donnera, achevée. Or, à l'endroit de la toile où Durrell se trouve en ce moment, je constate qu'il risque de perdre son avantage initial sur Balzac, lequel n'avait conçu qu'assez tard en cours d'exécution, l'idée d'une Comédie humaine où réapparaîtraient toujours les mêmes personnages. Durrell, lui, est parti avec des intentions bien arrêtées : il s'agissait de dévoiler un monde sur un plan de plus en plus profond, pour atteindre progressivement le temps comme fatalité "engluant les êtres et paralysant leur volonté et leur conscience". Bref, au triomphe balzacien de la volonté il oppose l'univers où les volontés sont emportées par notre mort... Et certes, les déclins à leur tour appellent leur Balzac. Mais, chose curieuse (et riche leçon romanesque), voici que l'entreprise si concertée ne veut pas échapper à l'auteur. Balzac, de n'avoir pas su tout de suite ce qu'il voulait vibre d'un tragique où la victoire de la volonté s'abolit - et son empire de la volonté porte témoignage du néant auquel il s'arrache; son empire se jette de lui même dans le gouffre. Mountolive, par contre, atteignant le plan de l'Histoire et de la mort, ne me communique pas tout à fait la vibration que j'attendais : roman presque trop habile, trop passionnant, trop plein de rebondissements. Je me demande si l'univers romanesque de Durrell n'est pas le plus profond dans le climat essentiellement érotique de Justine ; et si la fougue avec laquelle il se jette maintenant dans les labyrinthes de l'intrigue balzacienne n'enlève pas à son entreprise cette vaste étendue calme et ce repos supérieur d'un grand poète, qui éclataient dans les plus extraordinaires descriptions de paysages que j'aie jamais lues.

Mais l'entreprise même de Durrell ne comporte-t-elle pas de passer de Proust à Balzac et même de basculer dans Balzac? Car Durrell veut déboucher sur l'Histoire. Or c'est chasse réservée : sur ses terres, Balzac est invincible, il faut se garder d'aller l'y attaquer. Et si l'on rivalise avec la ville sur le mode balzacien, peut-être faut-il la peupler tout entière : Durrell ne met en action qu'une vingtaine de personnages, et l'on se demande si ce petit nombre ne convient pas mieux à la recherche "proustienne" ; si ce petit nombre n'empêche pas le poète de Justine et de Balthazar de déboucher sur l'Histoire...

En tout cas, tous les écrivain devraient regarder ce que fait Durrell en ce moment, comme les alpinistes suivent à la jumelle celui d'entre eux qui fait une difficile escalade. Il n'y a pas d'entreprise qui davantage que la sienne, fasse réfléchir sur l'art du roman, qui permette de mieux apprécier les chemins ouverts, de vérifier si les portes fermées par le sceau du génie sont bien définitivement verrouillées. Sur la paroi lisse, Durrell cherche un nouveau passage : il ne donne pas dans l'abstraction, il ne fait pas de philosophie. Selon la belle expression de Rougemont, il est de ceux "qui pensent avec les mains". C'est pourquoi, la manière la plus profonde de respecter un écrivain, c'est toujours de lui parler métier.

(1) Buchet-Chastel.