"Par qui le scandale"

de Jean Hougron

par Manuel de Diéguez

Vous connaissez ce petit gars trapu et gentil comme pas un : Soleil au ventre, Mort en fraude, La Terre du barbare sous des couvertures flamboyantes. Des tirages de 300 000 et plus, des films à la pelle, plus de cent traduction. Je l'entends encore, un soir, avec Michel de Saint-Pierre, raconter une bagarre à Saigon. Comme si vous y étiez. "Tout à coup, mon Vietnamien vous empoigne le croupier, le catapulte au plafond où sa cervelle éclate comme un oeuf". Ce petit détail faux m'avait mis en éveil. Cela me rappelait la page où Mme de Sérizy dans Balzac, apprenant le suicide de Lucien de Rubempré, se précipite à la prison, et, s'agrippant aux barreaux, en tord un comme un fêtu de paille : faux, et génial. Michel de Saint-Pierre, lui, racontait comment Rigoulot tordait un fer à cheval entre ses dents : raconter, c'est beaucoup dire, car en imagination, il avait le fer à cheval dans la bouche, ce qui l'obligeait à se faire comprendre par une mimique d'ailleurs fort expressive. À deux heures du matin, entre les jambes des derniers passants, nos deux romanciers faisaient du rugby sur le boulevard avec un paquet de romans de la "série noire". Moi, les voyant, je m'interrogeais sur la mythologie de la force chez certains romanciers.

Pourtant, entre la poire et le fromage, j'avais amené mon Hougron sur Proust : et le voilà qui m'en parle comme personne : "La nuit, quand je me lève pour manger des rillettes, j'en lis une page, assis à côté du frigo, et j'en reste toujours estomaqué. Ah! il est fortiche, ce gars-là". Décidément, pensai-je, il a quelque chose dans le ventre, ce Hougron.

Et voici que son dernier roman se présente sous une couverture très discrète (1). Dans la liste des ouvrages de l'auteur, la discrétion a été poussée jusqu'à ne pas mentionner les tirages. Page 59, je tombe sur ce passage : "Il a tiré cinq ans dans sa jeunesse, mais depuis, il a pris tous ses virages comme un champion". Hougron aussi est en train de prendre un virage. Voyons s'il le fait comme un champion."

Son héros, Essen, exerce un métier pas très rigolo; il est tueur à gages. Mais, amoureux de Lila - "corps abondant et violent, inépuisable" -, il se révèle bien incapable de tuer un certain Vanderem à Marseille. Revenu à Paris, pas très fier, il tombe en plein western : on veut se débarrasser de lui. Et les mitraillettes de crépiter, et les bagnoles de se métamorphoser en passoires : mon Essen s'en tire, naturellement, mais échoue à emmener Lila en province, où il va se planquer quelque temps. Le commissaire à l'oeil sur lui : Essen reviendra dans la capitale jouer le jeu, "certain de la défaite" ; Lila ne l'aura pas sauvé.

On trouve encore dans ce roman toute la technique du best-seller, toutes les ficelles du "suspense", et pourtant quelque chose de nouveau retient et fascine. C'est d'abord l'atmosphère de la province, d'une si désespérante monotonie, et qui contraste étrangement avec le scénario policier de la première partie. Giono a raison de dire que le "policier", c'est le roman de chevalerie de ce temps. D'ailleurs, Essen mourra comme un chevalier : "Que je meure comme j'avais vécu, quittant la scène les armes à la main..."

Mais imaginez des scènes vraies, quotidiennes, mêlées au roman de chevalerie, et vous obtiendrez un étrange explosif. Dans le Quichotte, cette grisaille du quotidien au fond d'une province, où le curé et la gouvernante brûlent la bibliothèque du héros, je ne l'avais jamais si bien comprise : c'est que le lecteur est du côté du fou - la dimension essentielle, peut-être, de la littérature. Ici, le fou n'est pas fou, mais il prétend autant que l'autre avoir raison, et on le comprend... Hougron entre pour la première fois dans cette dimension du roman policier que Graham Greene a si bien exploitée dans son "Tueur à gages", précisément : l'univers de la déréliction. C'est parce que la grisaille quotidienne est susceptible d'être interprétée comme une absence de Dieu et parce qu'il y a là un éclairage digne d'un grand art que certains des meilleurs romans policiers de ce temps ont été écrits par des romanciers catholiques.

Essen n'est pas du côté des "grosses peines du roseau pensant". Lila, elle, va au cinéma comme on va à l'école. Ses amis "discutaient, parlotaient sans fin, subtils, chasseurs d'arrière-pensées, d'intentions ultra-secrètes, tout ça à propos de cinéma, de peinture, de musique, de leur hebdomadaire favori qu'ils lisaient comme la Bible. Rien ne leur échappait, la politique russe et l'américaine (...) et le livre de Coeurdelion, si aigu, qui jetait un pont entre l'art nègre et les cathédrales, une synthèse incroyable, bouleversante. Ah! ceux-là, ils l'avaient la prise de conscience..."

Essen, lui, contemple l'humanité dans cette "histoire racontée par un fou, pleine de bruit et de fureur" dont parle Shakespeare. Tout le roman tourne autour de cette satire, qui montre assez ce qu'on peut mettre d'actualité dans un roman policier.
 

HOUGRON a deux tons : celui du langage parlé, mais porté à une truculence, une abondance - Céline a passé par là - et celui de l'observation naturaliste où l'influence de Maupassant se fait nettement sentir. "L'âge le courbait si bien qu'il ne pouvait relever la tête et avançait par saccades menues, les yeux posés à un mètre devant lui, sur la bande goudronnée qui courait entre les deux rangs d'acacias". Je ne crois pas qu'au chapitre de l'écriture Hougron ait complètement trouvé sa voie. Mais dans son prochain roman, il n'y aura plus de fusillades, de filatures, d'hommes aux nerfs d'acier. Alors, il dégagera ce qu'il a de meilleur en lui, une poésie sombre, quasi épique. Comme tous les vrais romanciers, il a un sens profond, instinctif de l'épique - il le portera au jour. Déjà le virage est pris, bien pris.

Et maintenant, demandez-vous s'il y a beaucoup d'auteurs à gros tirages et aux recettes éprouvées qui consentent à redescendre nus dans l'arène pour trouver leur vraie vocation et leur vrai public. S'il en existe un, il faut le comprendre, l'aider, l'aimer - c'est un poète.

(1) Éditions del Duca.