Les songes et leur interprétation

par Manuel de Diéguez



Heidegger dit que notre civilisation s'engage dans un dialogue à peine commencé avec les philosophes grecs ; et que ce dialogue à son tour nous mènera à une confrontation avec l'Extrême-Orient. Veut-il dire que les Grecs peuvent renouveler notre humanisme, c'est-à-dire les rapports de l'homme avec lui-même et avec ses dieux, mais que la pensée extrême-orientale nous portera à la plus haute interrogation? Quoi qu'il en soit, tel est bien le courant profond de notre civilisation, amorcé par mille chemins depuis Nietzsche. La parution de ce livre sur les songes (1) en est un nouveau signe, si je puis dire.

Les songes ont tenu une grande place dans toutes les littératures classiques, parce qu'il n'y a pas de classicisme sans souffle spirituel, et que le songe a toujours été considéré comme un moyen privilégié du dialogue avec l'invisible. En Occident, le rêve a fait sa réapparition officielle par le canal du scientisme déterministe le plus froid, celui du XIXe siècle, avec Sigmund Freud, ce qui est assez paradoxal. Grâce au médecin viennois, le symbole devenait une réalité de la science, ainsi que l'inconscient. La psychologie devait en être bouleversée ; tout le reste s'ensuivit. C'est-à-dire que l'interprétation des songes, cautionnée désormais par le rationalisme, ne devait pas tarder à fleurir à nouveau, représentée par des écoles rivales à la tête desquelles de véritables onirocrites modernes régnaient en maîtres incontestés. Interpréter les songes ne fut bientôt plus l'apanage des médecins : il redevint évident qu'il fallait les considérer d'un point de vue culturel, puis spirituel. De là à admettre une hiérarchie des valeurs et des âmes, il n'y avait qu'un pas. Il y eut à nouveau des songes profonds et prophétiques, d'autres sans valeur, dus à quelque "dérangement des humeurs". Bref, K. G. Jung redonnait raison à Racine, Dante, Shakespeare, Sophocle, ou Rabelais. Quant à la civilisation occidentale, elle renouait avec une tradition commune à toutes les civilisations de la terre, et ouvrait la voie à une compréhension nouvelle des mythologies.

Que penser du livre qui paraît aujourd'hui, traitant des songes et de leur interprétation dans l'Égypte ancienne, à Babylone, chez les Hittites, en Israël, dans l'Islam, en Perse, en Inde, en Chine, au Japon, etc. ? Livre utile, mais qui permet de mesurer l'abîme qui nous sépare encore d'un véritable dialogue avec l'Extrême-Orient. A vrai dire, la science occidentale se heurte ici à sa conception même de la connaissance, qui ne saurait être qu'universelle, transmissible, donc susceptible d'apprentissage, répudiant toute hiérarchie autre que celle de l'intelligence. Cette science forme, selon des normes fixes, des spécialistes dans tous les domaines, les arts comme les mathématiques, les religions comme la mécanique. C'est ainsi qu'elle forme des "orientalistes" remarquables, surtout par la somme de leurs connaissances. Mais qu'un orientaliste savant puisse être spirituellement aveugle, voilà un critère étranger à l'orientalisme conçu par des Occidentaux : car l'"aveuglement spirituel" n'est pas une notion "objectivement" vérifiable. Or, dès les débuts de la psychanalyse, l'interprétation des songes se révéla ressortir à certains dons. Ainsi Freud expliquait un jour à ses premiers disciples le complexe d'OEdipe d'un malade qui rêvait qu'il n'arrivait pas à digérer un journal que Freud essayait de lui faire avaler de force. Wittels déclara aussitôt qu'OEdipe n'avait que faire ici! Le rêve signifiait que le malade vomissait la psychanalyse de Freud. Wittels était un onirocrite né, par un don naturel qui manquait fort au théoricien génial de la psychanalyse.

Comme on n'échappe pas à la réalité, même spirituelle, il en résulte que les auteurs de ce livre sur les songes se révèlent tout de suite en désaccord les uns avec les autres sur l'essentiel, se réclamant des philosophies de la valeur les plus contradictoires. Les uns témoignent d'une conception strictement sociologique de la question : par exemple, les Cambodgiens révèleront par leurs rêves leurs "aspirations sociales" et leur oniromancie contiendra "les germes d'une méthode qui, si elle avait été développée et appliquée à d'autres sciences que l'oniromancie, aurait pu élever les Cambodgiens à la conception européenne de la science". D'autres tels Toufy Fahd (Islam), Meyerovitch (Perse) ou Anne-Marie Esnoud (Inde) se montreront sensibles à l'élévation ou à la vulgarité du rêve, distinguant ceux qui ont une portée spirituelle de ceux de l'"homme replet de viandes", comme disait Rabelais.

On voit comment le refus des problèmes spirituels aboutit à la compilation hétéroclite ; dans ce chaos philosophique, les divers auteurs doivent être étonnés de se trouver réunis sous une même couverture - ils ne parlent pas de la même chose.

Mais, dira-t-on, nous savons bien que ces études sont encore dans leur enfance; ne convient-il pas d'abord d'accumuler les matériaux? Toute science ne commence-t-elle point par la compilation ? Mais voici que se pose, même à ce niveau, le problème central, qui est celui de la matière même de cette science. Supposez que les oeuvres des Pères de l'Église et les Saintes Écritures soient anéanties, et que nos descendants s'efforcent de reconstituer la religion chrétienne : quelle image s'en feraient-ils par les vestiges d'une église de campagne bourrée d'ex-votos ou par quelque texte de littérature édifiante qui aurait surnagé ? Du fond de ma tombe d'incroyant, je leur crierais que le christianisme se constate peut-être "sociologiquement" et, dans la pratique, d'une certaine manière; mais, qu'il se définit par sa pensée et son idéal, et qu'il faut l'étudier chez Pascal ou Saint-Augustin, puisque la religion est "d'un autre ordre" par la visée, même tout humaine, qui la constitue. Or nos orientalistes se trouvent la plupart du temps devant de vulgaire clés des songes. L'oniromancie du XXe siècle, étudiée à l'aide des clés des songes pour kiosques de gare nous laisserait tout ignorer de notre science de l'inconscient. Or nous ne connaissons pas les Freud, les Jung, les Wittels, les Fromm de Babylone, des Kurdes ou des peuples altaïques.

Justement, les études les plus élevées de ce livre sont celles de civilisations ayant gardé la trace soit d'un grand onirocrite, soit d'un prophète. On ne trouve des "rêves d'illumination" qu'en Inde, mais ce sont précisément les rêves du Buddha lui-même. Les études sur les Kurdes ou les Cambodgiens ne traitent que de rêves plats, "sociologiques", que le Buddha déclare sans valeur. Mais l'on voit bien qu'on ne peut savoir ce qu'est un rêve à interpréter que par un sentiment de sa valeur, et que l'orientalisme, faute de critères spirituels, ne peut que passer à côté de l'objet même de sa recherche, puisqu'il traite pêle-mêle des rêves de digestion et des rêves prémonitoires, comme un savant qui étudierait le christianisme aussi bien à l'aide des élucubrations d'une grenouille de bénitier que dans un traité de saint Ambroise.

Oui, Heidegger a raison ; le dialogue est encore "en attente de son commencement".

(1) Le Seuil, collection "Sources orientales".

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