CRITIQUE DE LA CRITIQUE par Manuel deDiéguez

À propos de «le jeune Valéry et Goethe»

de Maurice Bémol

M. Maurice Bémol est assurément aujourd'hui le maître incontesté des études valéryennes. Son essai La Méthode critique de Paul Valéry (Belles Lettres, 1950) (1) avait été précédé d'un Paul Valéry (Belles Lettres, 1949), monumentale thèse de doctorat où l'on voyait appliqués à Paul Valéry ses propres principes critiques. Deux volumes de Variations sur Valéry (1953 et 1959) et aujourd'hui cette substantielle étude sur Le jeune Valéry et Goethe (2) précédemment parue dans la revue de littérature comparée permettent de faire le point de la postérité de Valéry en critique aussi bien du côté d'une critique de la pure technique (Prévost) que d'une critique de la pure conscience (Blanchot). Mais, dans le cadre d'un bref article, notre ambition sera plus modeste : la question que soulève l'étude de Maurice Bémol est celle de la biographie. Qu’en est-il aujourd'hui des sarcasmes de Valéry à l'égard des biographes ? Peut-on dire treize ans après sa mort, que ses idées sur ce point ont été fécondes ?

Rappelons rapidement l'historique de la question. L'idée d'expliquer les chefs-d'oeuvre de la littérature par la vie publique ou privée de leurs auteurs est relativement récente. Lorsque la Renaissance retrouve les grandes oeuvres de l'antiquité, elle s'intéresse naturellement à la vie de Tacite ou de Sénèque, de Démosthène ou de Thucydide. Les premières grandes éditions des classiques grecs et latins comportèrent donc des biographies des auteurs, fruits d'une curiosité érudite. Mais il ne serait pas venu à l'esprit des Budé, des Alde Manuce, des Estienne, des Érasme d'expliquer les oeuvres par la vie de leurs auteurs. Au reste, que sait-on de la vie de Pindare ou d'Homère, de Sophocle ou d'Aristophane? Le peu de renseignements même qu'on a sur eux a découragé toute recherche de la critique dans ce sens.

Il faudra attendre le siècle de l'Histoire, le XIXe, pour voir les Guizot, les Villemain, les Tains placer l'Histoire au centre des littératures. Et c'est de l'Histoire qu'on a glissé à la biographie : il suffisait en effet de pousser la notion d'Histoire jusqu'à la vie d’un écrivain - comme on lavait fait pour les rois, les capitaines et autres personnages historiques, eux - pour introduire la biographie dans la critique. C'est ce que fit Sainte-Beuve, admirable portraitiste, mais trop assuré parfois que l'oeuvre se réduit à l'expérience de la vie, au caractère, aux tics et aux manies mêmes de l'écrivain. Puis vinrent les psychologies de l'inconscient qui poursuivirent la biographie en profondeur, traquant la personnalité par un réseau de complexes qui semblaient devoir tout expliquer.

Enfin Valéry vint, qui éprouvait une profonde répulsion pour l'Histoire, incapable de rien expliquer ; et qui dénonça le ridicule du biographe qui «compte les maîtresses, les chaussettes, les niaiseries de son sujet». Le biographe s'attarde sur cela même contre quoi l'auteur a lutté ; l'oeuvre est le patient triomphe sur la somme des accidents et des hasards du quotidien. On ne peut déduire ce que l'écrivain a produit à partir de son destin commun, comme on ne peut «expliquer la fleur par l'engrais.» Valéry proposait qu'on remplaçât la biographie vulgaire par l'histoire d'un esprit : un écrivain vit parmi les formes d'art que d'autres écrivains lui proposent. Il se fait sa place dans cet univers des formes auquel il impose un jour sa loi propre. Peut-on faire la biographie d'un cerveau, montrer un créateur se formant à l'écoute d'autrui et de soi-même, toujours en attente des surprises qu'il se réserve ?

Depuis la mort de Valéry, la méthode biographique a connu un regain de faveur avec l'existentialisme. Le Baudelaire de Sartre donnait à la biographie une dimension inquisitoriale assez inattendue. Pourtant, au début de l’Être et le Néant, Sartre ridiculisait la psychologie des entités rudimentaires qui prétendaient expliquer la vocation du jeune Flaubert sans tenir compte de sa liberté ontologique. Plus tard, Sartre semble avoir abandonné la biographie agressive pour une critique du style qui tourna court. Enfin la Dialectique de la raison pratique annexait définitivement l'existentialisme au marxisme - mais du moins n'était-il plus question de critique littéraire.

Aujourd'hui, on peut dire que la méthode biographique a été abandonnée en tant que clé universelle par toute la critique d'avant-garde. La publication du Contre Sainte-Beuve de Proust renforçait encore la postérité de Valéry. De leur côté, les psychologues de l'inconscient abandonnaient leurs complexes élémentaires pour s'interroger de manière bien plus profonde sur le mystère de la création artistique. Car il semble qu'il y ait solution de continuité entre l’art et la vie; que l'oeuvre joue un rôle équilibrant qui transcende les complexes ; qu'elle se fraie un chemin par des voies qu'aucune psychanalyse n'a encore éclaircies. Au reste, il y avait longtemps que Jung avait écrit ces lignes définitives : «La psychanalyse de l'oeuvre d'art s'est éloignée de son objet, a transporté le débat dans un domaine de généralité humaine nullement spécial à l'artiste et notamment sans importance pour son art».

Voici que Valéry suscite de nouvelles ferveurs. Les jeunes s'en réclament beaucoup, ainsi que de Nietzsche. Il était fatal que dans leur souci de retrouver un langage et une rigueur de pensée, dans leur souci aussi de durer, propre à toute vraie littérature ils rencontreraient sur leur chemin le maître qui leur propose un sens profond et point scolaire du classicisme, une synthèse de l'inspiration et de la nécessité, des vues froides.

Mais la question implicitement posée par l'étude de Maurice Bémol est celle-ci : la méthode de Valéry ne se trouve-t-elle pas elle-même dépassée? Et ne conviendrait-il pas d'approfondir certaines intuitions de Valéry lui-même? Certes, grâce à M. Bémol, nous pouvons suivre les notations de Valéry sur Goethe dans ses cahiers jusqu'au célèbre Discours sur Goethe. Nous retrouverons la trace des premières ébauches de Mon Faust ; et l'on peut tirer de tout cela la conclusion que l'univers goethéen n'est jamais sorti de l'aura psychique de Valéry. Mais qu'apprenons-nous de la sorte sur la création de Mon Faust? La biographie, à l'intérieur de l'univers littéraire, la biographie des parentes spirituelles, finalement, ne nous en apprend pas beaucoup plus que la biographie des «maîtresses, des chaussettes, des niaiseries », du moment que nous ne savons pas comment tel esprit compose ses productions. Tout le monde peut avoir lu Goethe ; Valéry seul en a tiré Mon Faust. Sainte-Beuve s'écriait que Lamartine n'aurait jamais écrit le Lac s'il n'avait aimé. Mais justement, aimer est aussi courant qu'un mal de dents. Lire Goethe ou Sophocle ou Baudelaire aussi. Alors? La biographie va-t-elle rendre gorge jusque dans cette part plus haute et plus spirituelle où nous traquons la genèse d’un esprit ?

Je ne le crois pas. Mais tout est à découvrir dans ce domaine. Maurice Bémol cite d'ailleurs une pensée extraordinaire de Valéry, selon lequel «l’auteur n'est pas cause de l’oeuvre, mais en est bien plutôt l'effet ». Voilà une pensée à approfondir à l'infini. En effet, on ne croit plus aujourd'hui que l'homme soit avant tout un être conscient, avec quelques zones d'ombre négligeables, comme le croyait le rationalisme du 19e siècle : on voit maintenant que le conscient est la part infime qui émerge d'un iceberg. Or une véritable oeuvre «se fait» pendant des années avant de percer une lucarne sur la conscience. Certains écrivains tendent toutes leurs forces pour couver cette germination secrète, tout en la hâtant - et c’est le cas précisément de Valéry, impatient de saisir par la rigueur du langage et de la pensée claire ce qui monte du plus profond. D'autres (Verlaine, Villon, etc.) savent presque inconsciemment qu'ils peuvent mener sans risque leur vie d'homme ordinaire - et même ils en remettent - tandis que leur double, au plus secret, travaille pour eux et débarquera bien au moment opportun, rompant toutes les digues.

L'avenir de la biographie en critique est peut-être de ce côté-là, dans une sorte de biographie de l'attente de soi, ou du harcèlement de soi ; dans la conscience de ce que la création résulte d'un capricieux dialogue avec un autre moi, peut-être avec le «je est un autre» de Rimbaud, avec le style «par delà la parole» de Proust. Une telle conception de la biographie rendrait impossible l’exploration en surface, l'arpentage horizontal d'un destin ; elle expliquerait l’apparent chaos de la vie extérieure, ou l'ordre, au contraire, des vies pacifiques, apolliniennes, lorsque l' «écoute » avec le «double » est harmonieuse, miraculeusement.

Mais il ne s'agit encore que d'indiquer une direction : comment fonctionne cette électronique souterraine qui amasse, trie et donne une forme esthétique à l'expérience avant même qu'elle ne débouche sur le communicable? Et à quoi correspond cette organisation esthétique de la matière? Comment débouche-t-elle, pourquoi avorte-t-elle parfois, et qu'est-ce que le don de capter ce qu'un autre en soi-même vous tend ? Mais c'est déjà beaucoup si la critique voit et montre cette vibration ; et c'est encore beaucoup plus si elle sait ce qui reste à montrer, le comment de ces genèses. Quant au pourquoi, je crains qu'il ne reste longtemps encore objet de pure stupeur de l’esprit.

1. En réimpression chez A.-G Nizet.

2. Librairie Marcel Didier.

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