CRITIQUE DE LA CRITIQUE
par Manuel de Diéguez
A Propos de «Pour entrer dans le XXe
siècle» de
Il y a dans le remarquable essai de Jean Duvignaud intitulé : «Pour entrer dans le XXe siècle » (1) bien des pages qui concernent notre rubrique de critique de la critique. Et d'abord les rapports de la littérature et de l'Histoire y sont constamment évoqués ; et l'on sait assez que ce débat, depuis les Villemain et les Guizot, au début du XIXe siècle, jusqu'à l'existentialisme sartrien, a dominé et faussé toute la critique littéraire. M. Jean Duvignaud appartient, si je ne m'abuse, à ces écrivains qui, s'étant engagés dans l'extrême-gauche, ont fait un grand effort pour repenser l'intériorité et le tragique humains après les massacres de Budapest.
Aujourd'hui, M. Jean Duvignaud dénonce à son tour la «bismarkisation » de la pensée, ou utilisation par les «politiques» des grandes idées des écrivains et des philosophes. C'est renverser le thème de la «Trahison des clercs» d'un certain Julien Benda. Et c'est aussi un renversement des responsabilités : les politiques ont toujours fait et feront toujours de la politique, c'est-à-dire de la «bismarkisation» de la pensée. Mais les clercs, eux, sont descendus dans l'arène avec leurs armes pures. Qui a le plus trahi? Quoi qu'il en soit, Jean Duvignaud va jusqu'à écrire : «N'y a-t-il pas incompatibilité radicale entre le domaine de la politique et celui de la pensée?» Grâces lui soient donc rendues!
Les pages les plus passionnantes de Jean Duvignaud sont celles où il s'interroge sur les raisons profondes de l'échec artistique du réalisme soviétique. Pourquoi ce réalisme n'a-t-il pas produits des chefs-d'œuvre? Où gît l'incompatibilité radicale entre cette théorie esthétique et la création? M. Duvignaud s'interroge là-dessus en analyste tranquille, sans esprit de vaine polémique, et c'est ce qui donne leur poids à ses réflexions.
Il commence par montrer que le réalisme socialiste, en tant qu'esthétique littéraire, «postule l'unité absolue de la société russe, dont elle écrase les différences sous une vision abstraite.» Mais, remarque-t-il, «il aurait parfaitement pu naître en U.R.S.S. des chefs-d'oeuvre en marge de l'idéologie «réaliste-socialiste », comme il a jailli des chefs-d'oeuvre de l'étouffante et médiocre idéologie artistique du siècle de Louis XIV dogmatisée par Boileau. Le fait qu'il n'est apparu en U.R.S.S. aucune oeuvre saisissante, ne tient pas à la réalité de l'idéologie ni à sa présence, mais en ce que cette idéologie, au contraire de ce qui se passe en France, se doublait d'une certaine image de ce que devait être l'homme et de ce qu'il ne devait pas être. Or ce ne sont jamais les idées esthétiques, si sottes soient-elles, qui limitent le pouvoir imaginaire des artistes, mais les cadres éthiques. Car ceux-ci limitent la création non au réel, mais à ce que doit être le réel. Ce qui crée une littérature irréelle.» Duvignaud voit très bien ce qu'a d'irréel, de fantomatique le réalisme ainsi compris. Son analyse de l'Homme ne vit pas seulement de pain de Doudintsev illustre bien ce qu'il veut dire : Doudintsev n'est pas un apôtre de l'individualisme, il a simplement joué à la société russe le tour de découvrir l'homme russe moderne de 1956 «avec ses idées toutes faites, ses habitudes mentales », au lieu de montrer ce que la vie «devrait être selon les normes du Bureau politique.» Le héros affronte «l'indifférence des grands, le scepticisme des technocrates, provoque la sympathie des femmes, se heurte à la justice, qui l'expédie dans un camp de concentration, et triomphe au moment où il a perdu tout espoir.» Voilà au moins du réalisme, et le réalisme produit un roman de l'arrivisme. Ce qui fait de Doudintsev une sorte de romancier de l'Angleterre victorienne, tout se passant «comme si Staline avait constitué en Russie la société même que Marx avait condamnée en 1848 : l'Angleterre victorienne.» Et Duvignaud d'ajouter : «On comprend mieux pourquoi les écrivains russes Professent une si grande admiration pour Balzac et pour Dickens pour Flaubert et pour Tolstoï : ils vivent dans le monde de Rastignac et de Frédéric Moreau. Drosdov n'est-il pas un Rastignac? Lopatkine n'est-il pas un Rubempré sauvé?
C'est ici que le débat s'approfondit, il me semble, et où commence mon désaccord avec Jean Duvignaud. Car Doudintsev a fait éclater les tabous éthiques et l'esthétique soviétique sans pour cela écrire un chef-d'oeuvre. Dès lors il faut se demander ce qui manque au réalisme de Doudintsev, et qui le laisse à mille lieues de Balzac. Si Balzac et Doudintsev sont tous deux des réalistes, et comme tels libérés des tabous moraux, il faut bien que ce soit autre chose que l'éthique qui fait de tel livre «réaliste» un chef-d'oeuvre et de tel autre, également «réaliste», un navet.
Pour éclairer cette question, peut-être Duvignaud aurait-il dû lire E. M. Cioran. Il aurait alors rangé carrément sous la rubrique «littérature utopique» le réalisme moralisant, ce qui aurait facilité l'approche du véritable problème. Car utopie veut dire «nulle part». Dans son dernier essai Histoire et Utopie, Cioran écrit : «Et d'où seraient-elles, ces cités que le mal n'effleure pas, où l'on bénit le travail et où personne ne craint la mort? On y est astreint à un bonheur fait d'idylles géométriques, d'extases réglementées, de mille merveilles écoeurantes...» C'est à l'utopie que Doudintsev a échappé, c'est-à-dire à un monde où nous serions «exsangues, parfaits et nuls, foudroyés par le bien, dépourvus de péchés et de vices... sans épaisseurs ni contours, aucunement initiés à l'existence, à l'art de rougir de soi, de varier ses hontes et ses supplices...», comme l'écrit Cioran, dans cette langue magistrale qu'il est le seul à manier. «Je recommande la description du Phalanstère comme le plus efficace des vomitifs», dit encore Cioran. Mais échapper au Phalanstère socialiste et rencontrer le réalisme ne suffit pas pour écrire un chef-d'oeuvre. Ce qui fait du réalisme balzacien tout autre chose que du réalisme à la Doudintzev, c'est que La Comédie humaine est tout entière arrachée au silence. «J'arrache des idées à la nuit et des mots au silence», dit Balzac lui-même. Les plats petits réalistes - et qui prennent Balzac pour un réaliste - vous enfoncent l'homme, non plus dans l'utopie, mais dans le cadre de la «réalité», une réalité sans vide autour, et donc sans tragique. Les chefs-d'oeuvre de Balzac s'installent dans le réel avec une formidable marge de nuit autour, de sorte que les «attendus» réalistes et pseudo-scientifiques deviennent dérisoires face à cet arrachement profond et à ce harcèlement supérieur qui font déboucher le réalisme sur le tragique.
Il n'y a pas une once de véritable tragique, de véritable profondeur chez Doudintsev, parce qu'il s'est bien libéré de la morale, mais n'est pas entré dans l'épouvantement dans le vide et le silence de l'extraordinaire poésie épique de Balzac, ni dans ce frémissement cosmique qui n'atteint le réalisme que pour le dépasser en le foudroyant. Dans Doudintsev, pas de recul de l'écrivain devant la farce entière, pas de véritable distance créatrice : la société pourrait fonctionner parfaitement, et l'arrivisme est un vice guérissable de la machinerie ; finalement l'homme n'est saisi dans aucun dépassement fondamental de l'historicité.
On voit donc que ce qui paralyse la littérature soviétique c'est bien son utopisme ; mais dépasserait-elle l'irréalisme de l'utopie, qu'elle serait encore loin d'accéder à la grande littérature, celle-ci étant sous-tendue par une vibration métaphysique. C'est un tragique et une profondeur, une manière de voir l'homme originellement irréductible à l'Histoire et aux règles de la cité, qui permettent un grand art. C'est donc au niveau ontologique, et non point éthique que le problème se pose. Mais la confusion est tentante : Pasternak serait un grand écrivain parce qu' «oppositionnel» au régime, alors que c'est une ouverture cosmique et un certain vide autour de toute réalité qui font du Docteur Jivago une oeuvre sans commune mesure avec tout ce qui a paru en Russie soviétique. Le fait que cela ait été possible seulement dans un livre «oppositionnel» ressortit à la sociologie.
Et la contre-épreuve : les tragédies de Sophocle ou d'Eschvie sont «morales», elles illustrent les victoires de la cité, et elles sont grandes malgré leur éthique, parce qu'il s'agit encore d’une éthique tragique, ouverte sur le sacré, que je préfère appeler le vide. L'erreur de Duvignaud, ici, me semble porter sur la véritable portée de Balzac, de Flaubert, qu'il prend pour de plats romanciers de l'ambition, indifférent qu'il reste à leur vertige.
Mais voilà du moins un auteur qui aborde les
problèmes de ce temps, qui n'escamote pas notre époque - bref, un livre important.