par Manuel de Diéguez
On connaît Jean-François Revel, le polémiste de Pourquoi des philosophes et de Le Style du général ; le voici auteur d'un essai littéraire Sur Proust (1) portant le sous-titre modeste de Remarques sur A la recherche du temps perdu. Il pourrait être intéressant de voir ce que pourrait dire sur Proust un authentique grognard, un de ces solides ronchonneurs qui jalonnent l'histoire de notre littérature et qui font merveille lorsqu'ils appliquent leur gros bon sens aux questions de bon sens, souvent embrouillées à plaisir par les gymnastes de la critique littéraire. Je ne sais plus qui a dit, d'ailleurs, que le génie est un formidable bon sens, et je le crois. Mais le bon sens de Revel est-il « formidable »? Car il y a aussi le bon sens du concierge. De quel bon sens Revel s'est-il armé pour s'attaquer à Proust ?
Certes, ce n'est pas de celui du concierge. Plutôt de celui du gardien de musée. Voulez-vous savoir de quoi parle Proust? Voulez-vous faire l'inventaire des objets, des personnages et des idées qu'on y trouve ? Voulez-vous faire promenade intelligente dans ce décor, sans trop vous égarer dans les labyrinthes, guidé par un professeur un peu bougon, mais bon rouspéteur, fort en gueule, sec de ton, sûr de tout, et capable de vous mettre en place d'un coup de patte précis le bibelot un peu ambigu, la toile un peu équivoque - alors suivez le guide Jean-François Revel, qui ne s'en laisse pas accroire, connaissant les modèles, les dates, les circonstances, et non dépourvu de l'esprit de vérité compatible avec la hargne du sans-culotte, quand il a décidé d'administrer la fessée sur la place publique à tel imposteur un peu trop spectaculaire. Car notre guide ne récite pas, il a l'air de découvrir les pièces du musée avec vous, et ses digressions soudaines sur Guy Mollet, Zola ou Montaigne sont de quelqu'un qui connaît son affaire et à qui on ne la fait pas avec les autres musées de la littérature, et les autres gardiens.
Mais la question est de savoir si les oeuvres sont des musées, s'il faut s'y laisser guider par le gardien ; et si la critique des gardiens de musées est bien de la critique. Car une telle méthode me semble plutôt ressortir à l'inventaire. C'est une comptabilité supérieure. Elle vous fait faire des économies, comme les gardiens de musées. Mais on paie les gardiens avec un pourboire. ce qui veut dire qu'on ne donne pas cher de leurs renseignements. C'est long à lire, A la recherche du temps perdu. Alors, si vous voulez savoir ce qu'il y a dedans, lisez donc les 240 pages de l'essai de Revel. Vous saurez aussi bien qu'après avoir lu Proust ce que cet auteur pense de la vie, comment il attaque les snobs et le snobisme, ce qu'il dit de la politique, de l'amour, de l'amitié, de la vérité sur les autres. Et puis, ballots bien séparés sont gain de temps : Balzac et la campagne, Balzac et les chemins de fer, Balzac et la politique, Balzac et les médecins, Balzac et les peintres, j'en passe, et des meilleurs.
Derrière les éclats de voix et même les quelques fulminations bien venues de Revel, c'est cette critique-là que j'aperçois, et, ma foi, je ne trouve pas cela très sérieux ; je trouve même cela très vieux. Ce grognard cacherait-il un pion ? Dans les hiérarchies du bon sens, où le situer, si le bon sens, lorsqu'il n'est pas génial, est aussi un épais aveuglement? Et si la bêtise, depuis que le monde est monde, a toujours invoqué le bons sens?
En bon Français moyen, Revel vomit la poésie. Et comme Proust est poète, il faut jeter aux oubliettes une bonne part de ce qu'il écrit.Voilà Proust chroniqueur : « Ce n'est pas quand il est poète qu'il est original et a quelque chose à nous apprendre, c'est quand il est réaliste, narratif et chroniqueur », écrit-il. Mais, justement, Proust affirme que l'oeuvre d'art procède d'un moi profond, différent du moi de la vie quotidienne. Qu'à cela ne tienne, il suffira d'écrire : « La théorie de la création chez Proust est aussi sommaire que sa critique de l'intelligence. » Fort bien, mais aussitôt se dresse un nouvel obstacle, le Contre Sainte-Beuve de Proust.
Revel va-t-il porter Sainte-Beuve aux nues contre Proust ? C'est du coup que le grognard paraîtrait ossifié à tous les regards. Revel s'élève donc contre la manière scandaleuse dont la presse a réagi à cet ouvrage posthume d'un grand écrivain, comme s'il s'agissait de l'ouvrage d'un débutant.
« Après la publication du Contre Sainte-Beuve, le désarroi et la consternation furent très vite surmontés, on ne tarda pas à voir poindre çà et là des petits morceaux de phrases affirmant à tout hasard que l'auteur des Lundis n'était «nullement diminué» par cet ouvrage ». Mais si Proust a raison contre Sainte-Beuve, alors que sa théorie de la création est si sommaire, comment sortir de cette impasse ? Eh bien ! Sainte-Beuve se sera trompé sur tous, mais cela n'aura aucune importance, il suffira d'oublier « les erreurs de fait » de Sainte-Beuve pour examiner sa thèse générale, le principe de son explication historique des oeuvres littéraires, et l'on hésitera à dire qui « de lui ou de Proust donne du travail créateur l'idée la plus simplifiée, la plus sommaire, la moins satisfaisante ». Et voilà notre logicien retourné comme une crêpe. Mais si une théorie juste n'aboutit qu'à des erreurs de fait, je déclare la théorie fausse - et au nom de l' « erreur de fait » dde Revel sur Proust, il faut bien que je mette en cause la doctrine de tous les gardiens de musées de ce monde.
Il est mortel pour Sainte-Beuve que « si tous les ouvrages du XIXe siècle avaient brûlé, sauf les Lundis, et que ce soit dans les Lundis que nous dussions nous faire une idée des rangs des écrivains du XIXe siècle, Stendhal nous apparaîtrait inférieur à Charles de Bernard, à Vinet, a Molé, à Mme de Verdelin, à Ramond, à Sénac de Meilhan, à Vicq d'Agyr, à combien d'autres, et assez indistinct à vrai dire entre d'Alton Shée et Jacquemond». Ces «erreurs de fait», si Sainte-Beuve les paie cher, que Revel les paie aussi. Au reste, comme un boxeur «sonné», il flotte un instant. Le voici qui se ressaisit dans une longue tirade sur Zola, qu'il faut placer au-dessus de Dostoïevski, parce qu'il faut donner la primauté à l'observation sur les «écrivains considérés comme ayant une vision». Mais je crois voir soudain une éclaircie : l'histoire littéraire selon Sainte-Beuve n'est pas du tout capable de fournir une véritable explication historique : elle est anecdotique A la bonne heure!
Il y aurait une véritable histoire des auteurs. Peut-être s'agit-il de celle d'un esprit - nous allons rencontrer Valéry. Patatras ! C'est Taine qui survient, qui «lui, est réellement un grand historien de l'art et des lettres», alors qu'il tenait les oeuvres pour des documents et les interprétait selon une morale du beau et du bien qui le faisait placer La Mare au diable au-dessus de Don Quichotte ; qu'il écrivait : «L'oeuvre qui exprime un caractère bienfaisant est supérieure à l'oeuvre qui exprime un caractère malfaisant.» Pour le coup, Sainte-Beuve est plus nuancé, n'ayant jamais classé les oeuvres selon de tels critères. Mais Sainte-Beuve est enterré ; pas moyen, cette fois, de le ressusciter.
Décidément, le bon sens est génial quand il n'est pas brouillé avec la logique : et notre grognard cartésien a des ennuis avec la logique. Il n'est bon que quand il grogne ; lorsqu'il écrit par exemple : «Cher monsieur A ou B, la fécondité inépuisable de vos nègres vous permet de publier quatre livres et 600 articles par an». Bravo! Et bravo aussi de réhabiliter le seul grognard de génie de notre littérature, le seul qui ne se soit pas trompé sur ses contemporains, Boileau.
l. Julliard.
C'est sous la présidence de Paul Vialar que
se déroulera. mardi 28 juin, à 19 h 45, au Cercle républicain, 5, avenue de
l'Opéra, la grande manifestation annuelle des « Amis de Balzac ». Manuel de
Diéguez, qui vient précisément de publier chez Gallimard un essai traitant de «
L'Écrivain et son langage », dernier livre retenu par Albert Camus avant sa
mort, parlera de : Balzac devant la critique contemporaine. Tous les balzaciens
y sont cordialement invités.