A propos de l’Année balzacienne
Que nous offre de nouveau au chapitre des méthodes de la critique cette Année balzacienne (1) qui succède aux Études balzaciennes? Un sous-titre ne manque pas d'inquiéter : Études historiques et littéraires. Ah! si l'on savait ce qu'est l'Histoire et ce qu'est la littérature, et quelle part revient à chacune! Mais devant une étude intitulée : Qui est Nucingen ?, on se demande s'il s'agit d'une étude historique, et dans ce cas, quel intérêt historique elle peut bien présenter - car l'historien de la littérature n'a que faire de l'Histoire, il va chercher ses critères dans la littérature, puisqu'il attribue moins l'intérêt «historique» à Jules César qu'à Virgile parce que Virgile est littérairement plus important que César. C'est bien là que le bât blesse l'historien de la littérature : pour que la question de savoir « qui est Nucingen ? » intéresse l'Histoire, il faut que Balzac présente un intérêt littéraire. Mais si c'est de la littérature, et non de l'Histoire elle-même, que dépend la qualification du fait historique, alors il serait utile que l'historien sache ce qu'est la littérature. Il n'en sait pas grand-chose, ne se mêlant pas de juger. Il veut rester «objectif» comme l'historien. On lui a dit que Balzac était un grand écrivain : dès lors, il décide que tout ce qui le concerne est du ressort de l'Histoire. Ce qui ne l'empêche pas d'étudier aussi Pradon, autre « document ». Quant à l'intérêt littéraire que présente l'élucidation de cette question « Qui est Nucingen ? », l'historien en sait si peu de chose qu'il s'en tire avec le titre vague de Études historiques et littéraires qui signifie que la question étudiée ne présente certainement aucun intérêt purement historique, puisque son intérêt lui vient de la littérature ; mais que cet intérêt littéraire est également impénétrable, puisqu'il faudrait montrer comment et pourquoi Balzac a transformé le vrai Nucingen en celui de La Comédie humaine : puisque c'est cela la question littéraire dans cette affaire, celle qui mériterait d'être posée et élucidée, et que l'historien en est tout à fait incapable, n'ayant pas la moindre lumière sur la création artistique. On voit combien il serait utile de séparer l'historien et le critique, le premier ayant pour fonction de rechercher et d'établir des faits, le second étant seul capable de comprendre ce qu'ils signifient, son rôle étant justement de comprendre et d'expliquer la création littéraire. Tant qu'il y aura confusion entre ces deux genres d'hommes aussi étrangers l'un à l'autre que l'eau et le feu, il n'y aura pas de véritable avenir de la critique littéraire.
Mais notre rôle n'est pas de dénoncer les manques : il consiste plutôt à relever les apports positifs. J'en signalerai deux, celui de Jean Pommier et celui de Pierre Citron.
Le premier a étudié le manuscrit de Louis Lambert d'un point de vue assez fécond : au lieu de se pencher indéfiniment sur les ratures, les rajouts, les coupures, comme font les spécialistes si utiles qui vous établissent un texte définitif, Jean Pommier a développé ce qu'il avait esquissé dès 1956 dans un cours au Collège de France, c'est-à-dire qu'il a essayé de montrer les tâtonnements du génie, sa liberté en action, ses choix divers, sa précipitation, le souffle enfin de cette écriture, et les oublis, les automatismes, les repentirs... Mais tout cela reste encore très embryonnaire, de l'aveu de l'auteur lui-même, qui diminue d'ailleurs son entreprise par une passion de « mettre en fiches » les «formules» de la création balzacienne. « Beaucoup de faits recueillis par chaque balzacien devraient pouvoir se ranger dans un certain nombre de catégories communes. Tendre à les dégager, se mettre d'accord sur elles, ce serait, croyons-nous, avancer l'heure de cette synthèse que nous appellerions définitive si ce mot était de mise... » Hélas, une synthèse ne naîtra jamais de l'accumulation des faits, mais bien de l'idée qui les assemblera et leur donnera leur sens insoupçonné. Il faut relire Claude Bernard et ses pages sur l'intuition dans les sciences : on va de l'idée aux faits, non des faits aux idées. Et tous ces historiens de Balzac, à quels faits seront-ils seulement attentifs? Ceux qui importent, ils ne les verront même pas, car ce sont les idées créatrices qui dirigeant les historiens vers certains faits prévilégiés qui n'attiraient l'attention de personne, précisément pour n'avoir pas trouvé de sens. Il en fut ainsi même en psychologie où l'on ne pensait pas encore, il y a cinquante ans, à s'intéresser aux lapsus avant qu'une connaissance de l'inconscient ne les éclairât. C'est au point que Jean Pommier se fait lui-même de la création une idée préalable qui guide son attention aux manuscrits de Balzac, et cette idée est que l'invention chez Balzac « va de l'avant par une sorte de marche automatique, fait des pas inutiles qu'efface la réflexion », etc. C'est peut-être vrai, mais cela a sûrement un sens, qu'il s'agit justement de trouver et qu'on ne trouvera pas à compter et recompter les cailloux du chemin.
L'étude de Pierre Citron est consacrée aux situations balzaciennes avant Balzac : il y est démontré que Éléonore, anecdote de la guerre d'Espagne en 1813 par la baronne de X..., paru en 1826, est très proche par l'intrigue de La Duchesse de Langeais. Mais l'auteur y témoigne à l'égard du « plagiat » d'une position très moderne. On sait que les anciens, et nos classiques, ont pillé les idées et les situations, sachant que l'art véritable est dans la forme, et que le style est tout. Le naïf XIXe siècle s'est fait, par contre, du plagiat une idée mercantile, calquée sur la contre-façon des produits industriels : ces petits bourgeois attribuaient naturellement toute l'importance au fond, non à la manière. Enfin Valéry vint, qui rappela (après Anatole France) que les idées meurent et que les formes seules demeurent - à preuve Bossuet. Pierre Citron rallie la critique universitaire à ce point de vue : « Loin de le (Balzac) diminuer, les rapprochements de textes qui viennent d'être esquissés attestent sa grandeur et enlèvent toute portée aux accusations de plagiat lancées contre lui ». Il va même plus loin, dans une voie amusante : il s'agit désormais de prospecter méthodiquement les romans mineurs d'une époque pour mieux montrer l'abîme entre le génie et ses pâles prédécesseurs. Il n'y a pas si longtemps, les historiens ont montré que les obscurs rivaux de Racine dont les noms se sont perdus ont écrit des tragédies sur les mêmes thèmes que lui. Voici que la critique s'empare de ce fait : elle l'éclairera dans un sens opposé à celui des historiens.
(1) Éditions Garnier.