GILBERT GADOFFRE m'envoie son Ronsard (1) comme "un essai d'articulation de la critique historique avec la critique des formes". De quoi piquer la curiosité du critique de la critique. Mais avant d'en venir aux méthodes, c'est-à-dire à la pensée critique de l'auteur du Ronsard - je veux que cette rubrique n'ait pas d'autre objet - je signale que son étude compte parmi les quatre ou cinq meilleures de cette collection célèbre. M. Gadoffre est un esprit apollinien, c'est-à-dire synthétique, à un degré assez rare. Il arrive que les hommes qui s'intéressent à la Renaissance soient eux-mêmes piqués du virus encyclopédique des humanistes; qu'ils aient puisé ès Lettres grecques et latines le culte d'une dimension vaste et tranquille de l'esprit ; et qu'ils soient portés à contempler nos fureurs et nos désastres d'un regard érasmien.
M. Gilbert Gadoffre prend un visible plaisir à nous entretenir des rythmes ronsardiens comme de la situation financière de la petite noblesse de province, des prophéties de Nostradamus, comme du collège de Coqueret où enseignait le grand Daurat, de la mise en musique des odes de Ronsard comme de la "conscience politique" de son auteur: "Ajoutons, écrit-il, que la fréquentation du Louvre a donné à Ronsard ce que les autres écrivains de la Pléiade n'ont jamais eu, une conscience politique.
"Il ne faut pas réduire la cour des Valois au rôle de coopérative de l'intrigue et du divertissement: elle est aussi le siège des grandes décisions, le point d'aboutissement des informations sur le pays. Ronsard y est bien placé pour voir les remous que font la mort d'un roi, une rupture de négociations, une aventure militaire : il sait de quel tribut de sang est payé une querelle religieuse et combien la France en reste affaiblie.
"Voilà ce qui manquera toujours aux humanistes de collège ou au docte Pontus de Tyard retranché dans son fief de province".
Ah que M. Pierre Gaxotte a eu raison d'écrire que le XVIe siècle reste plus proche du nôtre que le XVIIe !
De l'humaniste de la Renaissance, M. Gadoffre a le sens de la chapelle littéraire, paradoxalement jointe au sens cosmique, à la compréhension de la mythologie et de la portée religieuse de la poésie.
A vrai dire, la Renaissance sert souvent de prétexte à faire de la critique littéraire à des esprits qui se sentiraient à l'étroit dans toute autre période de notre Histoire, et qui rencontrent ici l'occasion d'exercer ou d'étendre leur propre envergure. M. Gadoffre est ici historien et musicologue, critique valéryen du vers ronsardien, latiniste discret, astrologue, un peu alchimiste, économiste précis, grand connaisseur des écoles et collèges, néo-pythagoricien et néo-platonicien à souhait, bref tout ce qu'il faut pour ne pas être submergé, et même pour s'y retrouver très bien dans l'époque la plus rebelle aux spécialistes qui fut jamais.
Il ne lui manque, pour entrer vraiment dans le grand souffle de la Renaissance, que de rêver un peu à ce que pourrait être une grande Renaissance aujourd'hui, où tout l'appelle - mais après tout, que sais-je des rêves de M. Gadoffre?
Analyse de la création poétique
Cela dit, il appelle Sainte-Beuve le Viollet le Duc des lettres françaises - donc il a une pensée critique : venons-y. Qu'est-ce que l'"articulation de la critique historique avec la critique des formes"? Sur un tableau très remarquable de la troisième génération aristocratique de la Renaissance, qui admet que la gloire littéraire succède à celle des armes - ce n'est plus déchoir que d'écrire - se greffe une analyse, toute indépendante de l'histoire, de la création poétique chez Ronsard. "Aussi ferait-on fausse route, écrit-il, en allant chercher dans ses sonnets la clé de ses amours, méthode un peu naïve qui risque de manquer l'essentiel et de multiplier les contre-sens biographiques".
Car la création littéraire "organise des architectures verbales situées en marge de la vie, et qui n'exigent pas la même forme d'adhésion que l'événement quotidien". Et il montre à propos des fameux sonnets sur la mort de Marie, en réalité écrits pour le compte d'Henri III sur une autre Marie (Marie de Clèves, princesse de Conde, morte en couches à vingt et un ans et maîtresse du roi), que "l'explication anecdotique ne résiste pas à l'analyse, et que le poète n'est pas un traducteur d'émotions.
"L'émotion ne cesse d'être un état passif que dans la mesure où le poète se montre capable de l'élever à un timbre de sensibilité sans commune mesure avec ses origines (...). Muet sur la mort de Marie Dupin, Ronsard a écrit ces quelques chefs-d'oeuvre sur la mort d'une jeune femme à l'occasion d'un événement qui le touchait d'infiniment moins près."
Donc, la critique biographique met l'accent sur des événements personnels au lieu d'étudier les mutations qu'ils subissent.
La matière verbale
La critique que fait M. Gadoffre est d'une admirable sensibilité à la matière verbale. Ronsard sait insérer "le sens dans la pulpe des mots". "Le style n'est pas un ornement amovible", l'essentiel est "dans les mots conducteurs capables de manifester une présence, et qui s'ouvrent un à un comme des fleurs".
Au chapitre des structures poétiques, M. Gadoffre montre ce qu'est le rythme intérieur, les rapports de valeurs et de timbres, indépendants de la métrique.
Il donne des exemples d'heptosyllabes au rythme lent, des exemples d'alexandrins supersoniques. "Ce ne sont pas seulement les rejets, les syncopes, les césures déplacées qui font courir l'alexandrin à bride abattue, mais la façon dont les rythmes s'appuient sur des relais phonétiques, et dont l'image se propage en nappes dans les mots." Bref, M. Gadoffre fait exactement pour Ronsard ce que Valéry a fait pour La Fontaine, ce Ronsard et ce La Fontaine que Sainte-Beuve classait parmi les "gentils poètes".
Mais M. Gadoffre est sensible au souffle cosmique de son auteur - quand Valéry, sur ce point, ne voyait qu'aboiements à la lune.
C'est assez dire que ce petit livre convient à mon jardin. Il ne manque plus à M. Gadoffre qu'une théorie générale du style. Mais là où j'admire le plus - et Dieu sait si je suis avare dans l'éloge puisqu'il s'agit ici d'une critique méthodologique - où je le trouve le plus vraiment renaissant, c'est dans son étude sur la musique écrite pour les poèmes de Ronsard, qui, ne l'oublions pas, "sont destinés à être prononcés par des bouches humaines et chantés".
Qu'il ait mis l'accent là-dessus, qu'il ait jugé cela le plus important, voilà qui montre bien la portée de ce petit livre qui n'est pas l'oeuvre, à vrai dire, d'un critique, mais bien plutôt d'un poète.
1. Éditions du Seuil, collection "Écrivains de Toujours".
P.-S. - pris violemment à partie dans le dernier numéro des Lettres françaises, je déplore une fois de plus qu'aucun dialogue ne soit possible avec l'extrême gauche en raison de la mauvaise foi avec laquelle elle fausse les questions ou les déplace dès qu'elle y touche.
M'accuser d'esthéticisme parce que j'essaie en effet de montrer la portée de l'esthétique, c'est donner pour argument un simple coup de marteau, bien bruyant, sur l'ancien clou.
Quant à Boileau, il n'a jamais tracé de lui-même "pour la postérité" de portrait "stratégique" au sens où je l'entends lorsque j'évoque une stratégie propre de la littérature-maison où l'on ne parle décidément pas la même langue à tous les étages.
Cela dit, la langue qu'on emploie au rez-de-chaussée est parfaitement adéquate à la description des lieux.
J'y recourrais, si je faisais de la critique descriptive.