CRITIQUE DE LA CRITIQUE, par MANUEL DE DIÉGUEZ

Le rôle de la spiritualité dans la littérature

Le journal de Romain Rolland ne paraîtra dans son intégralité que dans les cinquante prochaines années, en sept gros volumes. Mais en voici un extrait de plus de six cents pages où sont rassemblés tous les textes concernant ses rapports avec l'Inde (1), de 1915 à 1943. Livre fascinant. Le solitaire de Villeneuve y apparaît dans sa grandeur multiple, ses quelques faiblesses, sa belle intransigeance au milieu de cette Suisse qui l'ignorait ou l'appelait «le bolcheviste Romain Rolland». Certes, il ne l'était pas bolcheviste. Il voyait seulement que le capitalisme était appelé à disparaître, et ne savait pas encore qu'il faudrait attendre quelques générations pour que s'humanise et devienne supportable ce qui lui succédera. D'où des naïvetés qu'il n'aurait pas publiées s'il était encore parmi nous. « Et je montre à Gandhi le caractère d'impassibilité morale de la justice soviétique. Elle n'est jamais (en principe) une vengeance. Elle brise l'être dangereux à la communauté. S'il n'est plus dangereux - quel qu'ait été son crime - elle ne se venge pas, elle ne le tue pas, elle se contente de le rendre inoffensif, et si possible, elle lui offre les moyens de se rendre utile». Après tout, peut-être Romain Rolland n'aurait-il pas supprimé ce passage - c'est un bon document sur ce qu'on pensait ou imaginait de la Russie en 1931.

Il faut lire le compte rendu de la rencontre avec Gandhi : trente ans plus tard, comme c'est Gandhi qui a raison! Romain Rolland lui oppose que la non-violence n'est pas applicable en Europe; Gandhi lui répond par une foi inébranlable en la non-violence. Et aujourd'hui, sous la menace nucléaire; l'Europe n'est-elle pas condamnée à choisir entre la non-violence et l'autodestruction ? Mais ce qui fait le pathétique de cette rencontre entre l'homme déchiré par son besoin de justice et le grand prophète, délivré par le spirituel et initié à la joie des dieux, c'est une fraternité si profonde, et fondée sur un amour si haut qu'on a l'impression d'entrer dans une autre dimension de l'homme. «En vous écoutant hier, j'ai vu votre grande souffrance; et j'ai réalisé quel énorme travail vous avez fait pour arriver à vos conclusions», dit Gandhi. Et Romain Rolland est là, devant nous, justifié par une souffrance que rien ne délivrera. Mais Gandhi, en 1931, qu'il parle de la Russie ou de l'Europe, est un contemporain, alors que la noble souffrance de Romain Rolland, pour avoir accepté le recours à la force contre l'injustice, demeure comme un témoignage de grandeur infiniment moins féconde. L'expérience russe paraît à Gandhi (toujours en 1931) «un défi à la non-violence». «Cela semble réussir, mais derrière ce succès est la force (la violence). Je ne sais combien de temps cette force sera effective pour tenir la société dans ce passage étroit.» Et à propos de l'Europe : «Je crois que l'Europe ne peut échapper à la non-violence. Heureusement, une grande organisation n'est pas nécessaire. Il ne faut qu'un homme qui soit la foi, la non-violence incarnée. Tant que cet homme n'a pas paru, il faut attendre, espérer, préparer l'atmosphère.»

Grande et fascinante rencontre entre le mystique et le combattant pour la justice! Ce qui les réunit, c'est la plus profonde innocence de l'esprit, celle dont parle Nietzsche lorsqu'il écrit : «Mais dites-moi, mes frères, que peut faire l'enfant que le lion ne pourrait faire? Pourquoi faut-il que le lion ravisseur devienne enfant? L'enfant est innocence et oubli, un renouveau et un jeu, une roue qui roule sur elle-même, un premier mouvement, une sainte affirmation.» Cette innocence, cette sainte affirmation, elles sont dans ces lignes de Romain Rolland : «Mais qu'avons-nous à nous dire, hors, comme j'ai fait le premier jour, lui prendre les mains dans les miennes et nous sourire, les yeux dans les yeux, tandis qu'il rit de son rire saccadé, la bouche ouverte?» Ah! le rire d'enfant de Gandhi, et sa dureté, lorsqu'il dit la vérité, impitoyablement, avec une netteté qui ne laisse nulle retraite à ses contradicteurs!

Mais parlons de critique littéraire. Cette rubrique me paraîtrait bien vaine aujourd'hui si elle n'introduisait au problème des rapports de la critique avec le spirituel.

Que Romain Rolland se soit préoccupé toute sa vie de spiritualité hindoue, qu'il ait consacré tant d'ouvrages aux maîtres spirituels de l'Inde, voilà qui est évidemment d'une haute signification dans la littérature contemporaine. En vérité, notre littérature ressemble fort, sur ce point, à celle du XVIe siècle, lorsque le dogme chrétien, provisoirement fossilisé dans la scolastique, ne satisfaisait plus l'esprit soudain ouvert sur l'univers de Copernic et la planète de Magellan. Alors la science commençait à prendre possession de la terre ; la peinture, par la découverte de la perspective, rivalisait avec le réel; comme aujourd'hui, les dieux oubliés ressuscitaient avec les civilisations évanouies - il fallait chercher le spirituel à une plus vaste échelle. Que faisons-nous d'autre dans l'univers à quatre dimensions que sillonnent nos satellites, sinon chercher dans une spiritualité universelle le sacré, le divin, sans lesquels aucun grand art ne peut s'épanouir? Nos Pic de la Mirandole scrutent les voix du silence; nos humanistes interrogent les dieux mayas ou aztèques, comme Rabelais l'oracle et Érasme le texte grec des Évangiles. Nous aussi avons pulvérisé une scolastique, puisque même nos philosophes s'interrogent enfin sur l'existence de l'homme.

Dans le tumulte de cette recherche, la critique littéraire est à la traîne, comme partout. Elle ne juge plus les oeuvres selon le canon étroit de la morale ou de la théologie, mais elle n'a pas trouvé un principe spirituel de remplacement. Entre le documentalisme scientifique, qui a fait son temps, et l'esthétique, toujours flottante, elle sent pourtant qu'il n'y pas de jugement valable sur la haute littérature sans un sentiment profond du spirituel et du sacré. Mais où les trouver, et comment les justifier? Et surtout, comment les déceler dans l'objet même, c'est-à-dire dans le style de l'oeuvre - puisque nous avons vu (2) que les existentialistes, dans leurs exigences spirituelles, ramènent à nouveau l'art à une morale, à une politique ou à une philosophie?

Le sujet a été abordé avec Gandhi. Pour Romain Rolland, «le grand art a pour essence l'harmonie ; et il donne la paix, la santé, l'équilibre de l'âme. Il les communique à la fois par les sens et par l'esprit (...) L'art est le pain de milliers d'âmes.» Pour Gandhi, l'art ne doit pas être «une chose différente de la vérité». Le grand art est «la chose vivante qui apporte la joie vivante à l'âme, et qui doit l'élever».

Mais ce lien entre art et vérité appelle la question : «Qu'est-ce que la vérité?» Et pour Gandhi, la vérité n'est pas donnée à tous, elle répond à une initiation spirituelle nourrie d'une radicale humilité. Si le spirituel est là, alors il faut renoncer pour longtemps à une critique littéraire vraiment consciente du spirituel, car le temps n'est pas venu où la critique littéraire accepterait une si dure école. Mais l'écrivain, lui, n'est-il pas déjà sur ce chemin? Romain Rolland note, en 1929, après la rédaction de son ouvrage sur Vivekananda : «Je dois ajouter que je trouve les théologiens de l'Inde aussi vétilleux dans leur «littéralisme» que les théologiens d'Europe, et que je ne m'accommoderais pas mieux de leur férule que de celle de Rome... L'homme est partout le même.»

Le combat de l'esprit contre la lettre - encore le même combat que celui du  XVIe siècle - n'est ce pas le plus profond combat de tout grand écrivain?
 

1. Inde, Journal, 1915-1943. Éditions Albin Michel.

2. Combat du 17 novembre 1960.